Chapitre IJI
avancés de Metz, sur cette petite route de la Malmaîson à Verneville, que j'avais parcourue au printemps dernier, au milieu des bandes joyeuses des soldats allemands de la garnison de Metz^ accomplissant leur pèlerinage traditionnel aux champs de bataille ; par cette douce aprèsmidi d'automne, comme il me semble aujourd'hui désert et mélancolique ce chemin de la frontière...
Il est vrai que, là-bas^ à Metz, groupées au pied de la statue du vieux Guillaume, les recrues suivent des yeux le geste pesant du Kaiser qui leur indique, par-dessus les hautes collines de la Moselle, la direction de ces Champs d'Agonie où elles se répandront vers l'avril prochain, le casque à pointe d'or sur la tête, pour y saluer leurs aigles victorieuses.
Tout au fond de l'immense plateau, qu'incendie un flamboyant
92 An poteau frontière
crépuscule d'automne, le tableau tragique de la plaine de Saint-Privat m'apparaît ; le tombeau de la garde prussienne s'y imprègne déjà d'ombre et de mystère, et, à l'autre extrémité du village, un dernier rayon de soleil vient frapper en face le génie des conquêtes qui se dresse sur un tumulus funèbre, superbe, les ailes éployées, comme au seuil du Valhalla.
Au milieu de la lande sauvage, couverte d'ajoncs, où sont couchés en tas « les Braves Gens », le poteau frontière, incliné par le grand vent du plateau, est simplement fiché en terre, telle une lance qu'on aurait plantée là, dans un geste d'ultime défi.
Impression brutale et grandiose la fois ; à la faveur de la nuit qui tombe peu à peu au ras du plateau immense, j'évoque « les bousculades sans nom par les routes obscures ».
Uangelns tinte tristement aux clochers de Saint-Ail et de Sainte- Marie...
Et dana ce cadre terriblement
Chapilre III 93
évocateur du Désastre qui se dresse, là^ farouche et poignant, au seuil même de la France mutilée, je pense à la page lugubre des frères Margueritte : « ... une rumeur lointaine bourdonnait ; on croyait distinguer les notes sublimes... la charge volant au-dessus des clairons et des tambours... la Marseillaise...
et cette voix d'outre-tombe qui disait :
« Il y a une heure que nous sonnons ainsi pour faire croire que les renforts viennent... Bazaine veut donc que nous crevions là ! »
Fin.