Chapitre III
A cent mètres du poteau frontière, à la lisière des bois, en territoire-allemand, tout près de la route de la 'Malmaison, pointent les toits de la ferme de Bagneux, sorte de gentilhommière campagnarde, dont les murs tombent en ruine, que garde un molosse aux crocs menaçants ; je me suis hasardé dans la cour de la ferme et je frappe à la porte du logis pour m'enquérir d'une frugale collation.
C'est dimanche, tout repose et rhuis est clos; on s'est barricadé contre les importuns — mais le chien de garde, qui fait son devoir^ aboie aux trousses de l'étranger et donne Talarme avec insistance ; une voix à l'intérieur demande, hésitante : < Qui va là ? »
Le pèlerin du souvenir répond ; on se décide à lui ouvrir.
De braves paysans lorrains, ras-
semblés en famille devant Pâtre où se consume la première bûche d'automne, me reçoivent très cordialement et, entamant la miche, m'offrent le pain de Pamitié.
Oh ! la halte mélancolique que je fis en cette ferme lorraine d'où Ton apercevait, par la fenêtre, encore un peu de la France...
Gomme je quittais Bagneux, je croisai dans la cour un jeune domestique allemand ; je le vis qui se rendait, indifférent, d'un pas pesant, aux champs de la frontière, et je contemplai longuement ce conquérant en culotté de velours, laboureur pacifique qui, là-bas, au pied du poteau sinistre, creuse chaque jour plus profondément, avec son contre, l'entaille dont nos cœurs saignent...
Me voici à nouveau sur le plateau de Gravelotte, en vue des ouvrages