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Au presbytère

24 août 1903 — Ce matin, tandis que je lui remettais le courrier, Monseigneur me dit :

— Mon cher abbe, nous partons demain pour la grande tournée pastorale. Six semaines. Nous visiterons tout Tarchiprêtré de... L'un de messieurs les vicaires généraux est à Vichy pour son foie. M. l'abbé Bory restera à la ville pour l'expédition des affaires. Vous m'accompagnerez. Tenez-vous prêt.

— Je serai prêt, Monseigneur.

J'évitai comme une faute de laisser transpirer mon âme devant Sa Grandeur. Lorsque,

par une gâterie de la Providence, un ordre qui nous est agréable tombe des lèvres de nos supérieurs, il est bon de voiler d'indifférence notre contentement : si nos chefs s'apercevaient que le devoir se confond, pour une fois, avec notre agrément, ils pourraient tenir en moindre considération l'élan de notre obéissance. Il ne faut jamais avoir l'air de faire par jlaisir ce qui nous est commandé.

Je fus aussitôt porter ma joie chez l'abbé Saquet, professeur d'histoire au petit séminaire , un aimable homme qui nourrit les trois cents prêtres du diocèse — ses trois cents amis — de calembours délicats parfois, coriaces le plus souvent

— Je pars demain avec Monseigneur, annonçai-je. C'est bien mon tour! Depuis un an et plus que je fais métier de scribe, sans une journée de répit; depuis douze mois que je suis rivé à un bureau, collé à un sousmain I...

— Et pourquoi, demanda l'abbé Saquet, Monseigneur vous prend-il avec lui et n'emmène-t-il pas son premier grand vicaire ?

Pourtant, l'archiprêtré de... est de son domaine?

— Ignorez-vous donc que M. le premier grand vicaire est souffrant? Il fait sa cure à Vichy. Ah ! que béni soit le foie de M. le vicaire général I J'étais perdu, si cet organe n'eût point été endommagé !

— Mon bon ami, fit l'abbé Saquet, rappelez-vous qu'il n'y a que le foie qui sauve!

Le calembour est le huitième péché capital et je le hais ; mais je dus rire pour marquer que, jeune encore, je sais absorber les plus compacts jeux de mots, sans grimace, tout comme un brave curé blanchi sous la calotte. Je m'enfuis, ayant sur le cœur ce « foie qui sauve ».

25 août. Meung y-sur-Loire. — Première étape de la tournée pastorale. Allégresse plénière. Depuis que Monseigneur, me cueillant à ma sortie du séminaire, — je venais d'avoir vingt-cinq ans, — fit de moi son secrétaire, c'est la première journée de vacances qui m'est échue. Les six semaines que je vais passer à courir le diocèse se présentent à

moi comme un temps de rafraîchissement, de repos, de joie; ce dont il convient que Monseigneur ne se doute pas.

Ce matin, h Y Angélus, nous avons quitté la ville dans la voiture épiscopale, une façon de grande calèche attelée de deux grands diables de chevaux noirs qui, dans les temps, conduisirent un corbillard. Les pauvres bêtes se croient toujours dans leur premier emploi et vont d'un pas lent et grave, se disant sans doute que, pour ce qu'ils y font, les morts ont toujours le temps d'arriver au cimetière.

Sur le devant, Jacques, le valet de chambre, émergeait à côté d'Alfred, le cocher, tous les deux de noir vêtus, l'air important comme il sied aux gens d'un prince de l'Église. Les voitures épiscopales, larges, longues, avec leurs panneaux décorés aux armoiries du prélat et qui portent derrière la capote une grande malle noire, « la chapelle » de l'évêque, ont cet air antique, démodé qui les fait presque aussitôt reconnaître. Ce sont de solennels anachronismes qui, à certaines époques de l'année, roulent d'un clocher à l'autre et que suivent, de village en village,

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Après trois heures de route, nous arrivions à Meungy-sur-Loire,où, pour recevoir magnifiquement Monseigneur, le petit grelot qui tient lieu de cloche se mit dans tous ses états. L'évêque donna la Confirmation aux enfants de la paroisse. La cérémonie s'accomplit selon les rites usités. Les enfants de l'école chrétienne répandirent aux pieds de Sa Grandeur des compliments et des cantiques de bienvenue où il y avait des fleurs, des oiseaux, des couronnes, des anges et de l'azur : le tout formait un bouquet simple et de mauvais goût que Monseigneur dut respirer. La journée ne nous eût offert rien d'inattendu sans un incident du genre gai qu'il faut que je conte.

Pour faire à son évêque une couronne d'honneur, M. le curé de Meungy-sur-Loire avait convié au déjeuner solennel qui suivit la messe de Confirmation les ecclésiastiques du voisinage, les membres du conseil de fabrique, le maire et l'adjoint de la commune. Ce maire et cet adjoint étaient comme l'ornement de la table : ils apportaient à la réunion le pittoresque et l'imprévu dont elle

eût manqué. Ces deux gaillards représentaient parmi nous l'âpre majesté du Bloc. Brrr ! « Le Bloc parmi les curés ou les loups chez les brebis, » joli sujet de tableau pour le prochain Salon ! Moi, je me remis assez vite de mon trouble. Je regardai avec complaisance cet officier municipal et son acolyte : c'est si beau à voir, la fourchette en main, un maire et un adjoint!... M. le curé les avait invités pour bien manifester sa déférence envers les pouvoirs constitués et dans une pensée touchante de conciliation. C'était, jugeait-il, de bonne politique; c'était se conformer aux directions pontificales que d'appeler auprès de l'évêque diocésain les représentants de l'autorité civile. Et quel meilleur traitement donner à la prêtrophagie que de convier ceux qu'elle tourmente à manger parmi les soutanes? Du moins, M. le curé de Meungy-sur-Loire le croyait-il.

M. le maire, « propriétaire-cultivateur, » était un gros homme ramassé sur lui-même, dont la tête s'enfonçait entre des épaules carrées et dont la figure rouge, glabre, luisante, jeune encore, semblait aussi dépaysée

en ses cheveux blancs qu'une tomate mûre dans les neiges. M. l'adjoint, sabotier de son état, un petit vieux racorni dont le torse étriqué s'égarait dans une blouse trop large et trop neuve, avait le teint d'un jambon fumé, l'œil humide et le nez panaché d'un doux ivrogne. Bien que peu suspects de tendresse pour la « prêtraille », le maire et l'adjoint avaient répondu à l'invitation de M le curé. Ah! c'est qu'ils n'avaient point des estomacs de héros! Messieurs du clergé passent pour traiter dignement les hôtes qu'ils reçoivent à leur table. Le maire et l'adjoint venaient avec au cœur l'espoir violent de « se régaler ». Un bon repas chez les curés 1 Eh ! autant de pris sur l'ennemi ! Et puis, de manger avec un évèque, avec le maître des prêtres, cela ne pouvait, après tout, que les hausser dans la considération des peuples. Sans compter qu'ils n'étaient pas fâchés de voir de près comment « c'est fait », un évêque. Aussi, apportaient-ils au repas une curiosité très aiguisée, une soif radicale, une faim intransigeante prête à tous les carnages. Au début du repas, les

deux élus de Meungy-sur-Loire furent muets comme les grands appétits. Ils regardaient obstinément Monseigneur et nous pouvions voir comme une inquiétude dans leurs yeux Une idée les obsédait, celle-ci manifestement : « Comment que ça mange, un évêque? » Un instant, l'appétit de ces messieurs en parut troublé : il se remit bientôt. Le maire et l'adjoint venaient de se convaincre, après examen, qu'un évêque était « un homme comme un autre » et que « ça mangeait par la bouche ». Leur estomac retrouva sa sérénité.

Monseigneur combla les deux bonshommes de sourires, d'attentions courtoises, de suavités. Il en oubliait ses curés. 11 gâtait ce maire et cet adjoint à nous en rendrç jaloux ! Sa Grandeur semblait se désintéresser de tous les convives, hormis de ceux-là : « Tout pour eux! C'est à vous dégoûter d'être honnête ! » gémit mon voisin de gauche l'abbé Bridois qui a toujours le mot pour rire. Avec quelle bonté Monseigneur leur parlait; avec quelle condescendance il les écoutait ; avec quelle bienveillance tendre il les interro-

DE CURES EN CURÉS il

geait sur leur famille, leur demandant des nouvelles de leurs enfants, de leurs petitsenfants ! On eût vraiment cru que notre évéque était le parrain de toute cette marmaille ! Cette sollicitude du pasteur pour les brebis égarées, Monseigneur la poussa plus loin encore. Il voulut que de cette providentielle rencontre sous le toit d'un presbytère sortît une leçon profitable aux agneaux du Bloc. Avec un art subtil, il tendit à leurs convictions politiques un piège où elles trébuchèrent. Comme le maire parlait d'un assassinat qui venait d'être commis sur le territoire de Meungy par un tout jeune homme, Monseigneur apporta cette conclusion :

— Ah I monsieur le maire, fit— il sur un ton d'ineffable douceur, avec les générations qu'on nous prépare dans l'école sans Dieu, il faut nous attendre aux pires catastrophes. Détruire la foi dans une âme, c'est préparer un assassin !

Le coup était direct. Un évêque attentait à la majesté du Bloc! Dans le bric-à-brac de sa mémoire où la lecture des rouges quotidiens

ii AU PRESBYTERE

entassait chaque jour, pêle-mêle, des débris d'armes anticléricales, le maire chercha une phrase contondante dont il pût frapper l'évêque. Il ne trouva rien :

— P'te ben ! P'te ben ! murmura-t-il, fronçant le sourcil, tandis que l'adjoint, moins bien doué que son chef pour Télocution, se résignait, en guise de protestation, à avaler un grand verre de vin.

Monseigneur, qui voyait l'embarras des deux citoyens, crut bon de le prolonger :

— Monsieur le curé, demanda-t-il, s'adressant au curé de Meungy-sur-Loire, cet enfant qui assassina un vieillard pour lui voler vingt francs n'était pas, je le jurerais, un paroissien modèle? Vraisemblablement, il fréquentait peu l'église?

— Oh ! fît le curé, un voyou qui me criait : a coà! coà ! » quand il me rencontrait

— Libre penseur, libre faiseur, ditl'évêque; on est l'un pour devenir l'autre!

— Pourtant, pourtant, dit le maire, la République, c'est la liberté !

D'avoir retrouvé dans le fouillis de sa mémoire cette « pensée choisie » de M. Ho-

mais, il apparut manifeste que M. le maire éprouvait un grand soulagement.

— Oh! ça, pour sûr! approuva l'adjoint qui trouvait enfin l'occasion d'être brave.

Et il trempa son courage dans un autre verre de vin.

On pouvait se demander quelle allait être l'issue de la lutte. Hélas! il était écrit que, ce jour-là, la Sacristie prévaudrait contre la Loge ! Surgit un incident qui fit dévier l'entretien Et pourquoi ne le conterais-je pas?

Monseigneur est d'une sobriété qui met au supplice les gouvernantes des curés : elles n'osent donner le branle à leurs casseroles quand Sa Grandeur s'assoit à la table du presbytère. On ne peut citer un seul mets qui ait sa prédilection. Pas moyen pour MM. les curés d'aller au cœur deleurévêque en passant par son estomac : la route n'est pas ouverte Pour Monseigneur, la question alimentaire est contingente, ou plutôt elle n'est pas. Aussi, dès son arrivée dans le diocèse, voulut-il réformer une tradition qu'il considérait comme un abus. MM. les curés, quand ils recevaient leur évêque, et

pour l'honorer, avaient l'habitude de surcharger leur table de mets abondants. Le repas tournait au festin de noces, tout au moins de fiançailles. Aussi, les pauvres desservants du diocèse pouvaient-ils considérer la visite de leur évêque comme la plus grande calamité qui pût s'abattre sur leur budget de cent francs par mois. En conscience, ils eussent dû préférer un incendie, un cambriolage, une descente de liquidateur, à la joie de revoir leur père en Dieu. Monseigneur ne voulut point que ses visites aux paroisses fussent pour MM. les curés une façon de catastrophe financière. Comme don de bienvenue, il leur offrit un volume de « statuts » et il ne dédaigna point de légiférer sur la question des « menus » qu'on devait lui offrir à son passage dans les paroisses. Il interdit toute prodigalité, toute recherche : o Nous permettons deux plats de viande et un de légumes : c'est là un maximum que nous prions MM. les curés d'abaisser le plus possible et qui jamais ne devra être dépassé. » MM. les curés ne virent là qu'un précepte de civilité tel qu'on le donne aux amis chez qui

on s'invite : « Vous savez, sans cérémonie; » un conseil de bonne maman qui craint que ses enfants ne mettent les petits plats dans les grands pour la recevoir : « L'évéque est bien gentil, pensèrent les prêtres, mais il n'est pas défendu d'agrémenter le repas de quelques mets surérogatoires et de saveur louable. » Monseigneur entendait que la lettre des statuts fût respectée. Impitoyable, sourd aux murmures des estomacs, il faisait emporter aux gémonies, je veux dire à la cuisine, le mets — c'était toujours le plus odorant, le plus appétissant ! — qui, pour le malheur de tous, arrivait trop tard. On connaissait le geste sec, presque impérieux par lequel Monseigneur enjoignait à son valet de chambre chargé du service de faire disparaître cette victuaille qui bravait les ordonnances Depuis longtemps, les prêtres s'étaient déshabitués d'enfreindre le statut. Monseigneur avait ainsi, dans chaque presbytère de son diocèse, un restaurant qui eût dû porter pour enseigne : « Au déjeuner canonique » et où on lui servait, à ses fieures, un menu selon l'ordonnance.

« L'évêque avait ses trois plats, viande, légumes, fromage, dessert et le pain à discrétion, » comme disaient MM. les curés en manière de jeu. Nous fûmes grandement surpris etinquiets lorsque, après le défilé des trois plats autorisés, nous vîmes apporter sur la table une somptueuse poule désossée qui, couchée sur le dos, les cuisses serrées contre le ventre, reposait douillettement sur un lit de gelée couleur d'or pâle. Tous les ecclésiastiques présents eurent la même pensée « Eh bien, nous dîmes-nous, en voilà une poule qui n'a pas peur! Elle ne tardera pas à apprendre ce qu'il en coûte pour se moquer des ordonnances aussi cyniquement ! » Le châtiment ne se fît pas attendre. Avec ce geste de proconsul que nous lui connaissions, Monseigneur signifia à son valet de faire disparaître le scandale qui s'étalait sous nos yeux, le ventre en l'air. Le malin Jacques— oh! le bon serviteur! — se disait que la pièce ne serait pas perdue pour tout le monde : il nous regardait du coin de l'œil, l'air narquois, et, tandis qu'il emportait la poule, je vis un sourire de joyeuse ironie se

promener sur sa face glabre de sacristain rusé. J'observais le maire et l'adjoint. Oh ! ces figures ! Tout d'abord, ils avaient cru h une plaisanterie : « Ça s'amuse peut-être comme ça, des curés ! pensaient-ils. Est-ce qu'on sait jamais? C'est du si drôle de monde ! » Voyant le valet qui présentait le fromage à Monseigneur, ils comprirent que ce n'était point un jeu, et un grand désappointement parut sur leur visage : « Eh quoi, c'étaient là ces curés qu'au cabaret on disait si amateurs de beaux iestins, si habiles dans l'art de se bien comporter à table I Mais alors ils avaient volé leur réputation! » M. le maire et M. l'adjoint allaient se scandaliser. Une si belle poule et qui leur passait sous le nez ! Ahl par exemple! Mes gaillards avaient la mine de francs-maçons condamnés à boire de l'eau bénite à leurs trois repas. Ils étaient sombres et nous parurent tout refroidis. Bientôt, un rayon d'espoir vint leur dégeler l'âme : la Désolation, sous les traits de Mlle Françoise, la sœur du curé de Meungy, entrait dans la salle à manger.

— Oh ! Monseigneur ! fit cette excellente

personne, joignant les mains et dans une attitude suppliante, la plus belle de mes poules! Je l'avais élevée, engraissée pour vous la servir quand vous viendriez pour la Confirmation. Une poule que j'ai désossée moi-même, que j'ai travaillé après un jour et la moitié d'une nuit 1 Oh 1 Monseigneur, je vous en prie I Une poule si bonne, si tendre, si cuite à point !

— Voilà une personne qui parle bien, pensèrent le maire et l'adjoint.

Monseigneur souffrait. En son âme, c'était la lutte... Il eût bien voulu ne pas contrister Mlle Françoise, qui non seulement possède le précieux talent de désosser une poule, mais encore sait exceller dans les aimables vertus de simplicité et de dévouement. Oui, mais ne fallait-il pas aussi que la loi fût observée ? Le prélat parut hésiter un instant sur la décision à prendre. Bientôt, il leva la tête, regarda le maire, puis l'adjoint. Dans leurs yeux, il vit une souffrance, une prière, et sachant qu'on doit respecter, jusque dans leur appétit, les représentants du pouvoir exécutif, il résolut de se laisser fléchir :

— - Allons, pour une fois, mademoiselle, fit-îl, résigné, on mangera votre poule I Mais sachez qu'elle enfreint les ordonnances I

— Elle n'en sera que meilleure ! dit en se penchant à mon oreille le curé de Saint- Eulade qui aime à fronder l'autorité depuis que Monseigneur paraît résolu à ne lui point donner une mozette de doyen.

— Oh, merci I . . . merci ! fit Mlle Françoise. Elle avait peine à articuler ses mots. La

joie l'étranglait.

Elle attendit pour quitter la salle à manger que la poule eût été découpée par le valet de chambre et que Monseigneur, ayant daigné se servir, en eût porté un morceau à ses lèvres. Puis rassurée, transfigurée comme une sainte qui entre au Paradis, elle retourna en sa cuisine. Cette vierge à cheveux blancs aura connu deux grands bonheurs dans sa vie : le premier, de n'avoir permis à personne d'accaparer son cœur; le second, d'avoir cuit une poule désossée qui reçut les honneurs l'un estomac d'évêque I

Nos deux messieurs avaient pris chacun une aile de la poule : elle leur fut légère. Lors-

que Jacques leur présenta le plat une seconde fois, ils s'approprièrent un autre morceau, celui qu'ils jugèrent le plus digne parce que le plus gros. Tiens 1 Mais ils n'étaient pas venus à ce repas pour y entendre des prônes !

Cependant, Monseigneur n'avait point renoncé à son idée qui était d'amener doucement le maire et l'adjoint à l'apostasie.

Ils buvaient courageusement et méprisaient l'eau, liquide suspect. Ils ne se lassaient point de vider leur verre que l'astucieux Jacques ne se lassait point de remplir. Monseigneur ne pouvait pas ne pas s'apercevoir que M. le maire et M. l'adjoint devenaient loquaces, que dans leurs yeux s'avivait une flamme qui n'était point celle de la pensée, que leur figure s'empourprait comme si elle eût reçu directement le reflet d'un brasier.

Le nez de l'adjoint avait fleuri : tous, nous admirions le phénomène.

— Et vos petits- enfants, sont-ils bien sages ? Travaillent-ils bien ?

— Moi., j'en ai six, dit le maire. Et de la bonne graine 1

— Moi, dit l'adjoint, je suis neuf fois grand-père. Et tout ça, c'est dru !

— Mes compliments, monsieur l'adjoint, reprit le prélat. Et tous ces chers enfants ont fait leur première communion ?

— Quasiment tous. Excepté deux qui sont encore au biberon!

— Ceux-là, je les excuse, dit en riant Monseigneur, mais laissez-moi vous féliciter. Vous avez compris que le catéchisme enseignait la seule morale.

— Ça dépend I . . Ça dépend ! ... fit le maire. Ça se peut I J'dis pas non ! Ça vaut p'tre un autre !

— Ma marmaille a fait sa première communion, déclara l'adjoint. Ça ne Ta toujours pas empêchée de grandir I

— Faudrait plus que ça ! dit le maire. Monseigneur bouscula quelque peu la

morale indépendante, sans provoquer de réplique de la part des deux citoyens À mesure que le repas s'avançait, la fermeté de leurs opinions jacobines mollissait. Le moment vint où nous vîmes M. le maire et M. l'adjoint approuver de hochements de tête

répétés tout ce que Monseigneur disait en l'honneur de la morale chrétienne. Ils s'obstinaient à vider leur verre. Bientôt, il apparut manifeste que leur raison tremblotait. Hélas! oui, ce pauvre lumignon allait s'éteindre, la mèche étant trop humide !

— Moi, déclara le maire impétueusement, je suis pour la liberté ! Faut pas qu'on embête les braves gensl Qu'est-ce que veut le peuple?

— Y veut du vin ! proféra l'adjoint d'une voix qui venait du lointain de son âme profonde comme une cave. J'suis, moi, pour le gouvernement qui nous donnera le vin à bon marché! Que ce soit le Pape ou bien Loubet qui nous gouverne, qu'est-ce que ça fait, pourvu que le peuple y boive ! La République, après tout, ça ne se met pas en bouteille !

Le reniement était consommé. Deux citoyens français venaient d'apostasierleBloc! Monseigneur n'était point homme à s'en affliger plus que de raison. Pourtant, l'évêque ne voulut point abuser de sa victoire. Il se leva de table et nous suivîmes aussitôt son exemple qui était pour nous un ordre. Ce ne fut

pas sans labeur que le maire et l'adjoint parvinrent à se mettre debout. Ils durent s'y reprendre à plusieurs fois. S'appuyant au rebord de la table et avec ce grognement plaintif des gens harassés qui ne peuvent remuer leurs membres lourds de fatigue, ils se redressèrent lentement.

— Ouf ! dit le maire, lorsque enfin il se sentit sur ses jambes.

— C'qui fait chaud ! geignit l'adjoint. Pour sûr, c'est l'orage!

Aussi vite que le leur permettaient des jambes qui portaient le poids d'une demi-barrique, ils se dirigèrent en zigzag vers la porte de la salle à manger. L'adjoint se passait la main droite sur les yeux. Il croyait s'apercevoir — après Galilée malheureusement — que la terre tournait : elle tournait, tournait avec toutes les soutanes qu'il y avait dessus ! L'infortuné voyait double : tous ces curés qu'il avait autour de lui s'étaient multipliés par eux-mêmes. Ils étaient légion! Il eût pu chanter comme les imbéciles du temps de Béranger :

Hommes noirs, d'où sortez-vous ?

n AU PRESBYTÈRE

Vision troublante et qui dut donner à ce jacobin trop fraîchement converti une sueur d'angoisse ! En bon Samaritain qu'il est, M. le curé de Meungy-sur-Loire, l'air inquiet, les bras écartés, marchait derrière ses paroissiens, tout prêt à les recevoir sur sa poitrine pour leur éviter un choc trop rude. (Voilà un curé qui a des entrailles de mère pour ses paroissiens!)

Arrivés vers la porte, le maire et l'adjoint se retournèrent, soulevèrent leur chapeau que déjà ils avaient placé sur leur tête et offrirent à Monseigneur un salut qui vacillait.

Nous fûmes plusieurs à courir à la fenêtre pour voir comment ces messieurs allaient se comporter dans le monde. Il nous fut donné d'entendre ce dialogue :

— Toi, dit le maire s'adressant à l'adjoint, tâche un peu de marcher droit ! Si on peut se mettre dans un état pareil! Toute une bande de curés qui te regarde !

— Avec ça, fit l'autre, que ça te dégoûte, le vin de curé ! Ivrogne ! Chez des curés ! Oh ! oh ! oh !

Cet homme avait vraiment l'accent de la

pudeur offensée. Chez des curés ! Monseigneur, pour qu'on ne le vît point rire, se moucha en détournant la tête.

Nous eûmes le regret de ne point entendre la suite du colloque.

Le maire et l'adjoint se dirigeaient vers le prochain « bouchon » pour y lamper quelques verres de vin qui leur donneraient la force d'aller plus loin, jusqu'à leur domicile où les attendaient leur femme, leurs enfants, leurs innombrables petits-enfants !

— Voilà de braves gens, dit l'évêque, qui me paraissent bien peu fermes sur leurs convictions et sur leurs jambes I

— Ah! Monseigneur, fit le curé, si vous saviez tout ! Le maire, d'une part, est braconnier, ivrogne; l'adjoint, d'autre part, est ivrogne, braconnier; et tout le pays l'accuse, au moins secrètement, d'être incendiaire, de mettre le feu aux maisons des gens qui lui déplaisent !

— Que dites-vous là, monsieur le curé?

s'écria l'évêque. Braconniers, ivrognes, incendiaires ! Mais pourquoi vos paroissiens choisissent-ils donc de pareilles gens pour administrer la commune ?

— Ah ! dit le curé, ils sont dans le mouvement, mes paroissiens ! Ils ont pris ceux-là faute d'autres ! Que voulez-vous, Monseigneur, ils n'avaient pas d'assassins !

27 août. Fonmorigny. — Nous avons vécu cette journée dans les délices et les splendeurs, parmi les grands de la terre. M. le marquis Imbert de la Platière offrait à Monseigneur une fastueuse hospitalité en son château de Hautmont. Notre évêque, à l'ordinaire, n'agrée point les invitations qui lui viennent des châtelains de son diocèse. Il pense et, à mon avis, il pense bien, qu'un successeur des Apôtres est mieux à sa place en un presbytère que dans le somptueux décor d'un château. Pour une fois, Monseigneur voulut bien déroger à ses principes. Il avait ses raisons, mystérieuses et que jamais il ne divulgue, mais que je crois avoir devinées.

M. le marquis Imbert de la Platière est renommé dans toute la région pour la hautaine dignité de sa vie, l'opiniâtreté de ses convictions royalistes, et aussi pour la

rigoureuse économie avec laquelle il gouverne son immense fortune dont il n'aime point distraire une portion même au bénéfice des œuvres pies. Or, Sa Grandeur a des charges et se voit obligée de faire de fréquents appels à la charité de ses riches diocésains. M. le marquis, s'il ne se refuse pas toujours à entr'ouvrir son coffre-fort, se montre souvent parcimonieux dans ses dons. Monseigneur, en acceptant l'hospitalité du château de Hautmont, n'a-t-il pas voulu apprivoiser la vanité de M. le marquis et préparer ainsi les voies à une supplique en faveur des œuvres du diocèse? Je ne suis pas éloigné de le croire Pour lui-même, notre évêque est assurément l'homme le plus détaché des biens de ce monde que je connaisse. Pauvre il était quand il vint en ce diocèse, pauvre il partira lorsqu'il s'en ira rendre compte à Dieu de son administration. Pour tout héritage, il laissera à ses neveux sa bénédiction (je gage qu'ils ne se disputeront pas pour le partage, comme c'est de tradition entre héritiers), et les gens du fisc perdront leur temps à vouloir écrémer cette

succession; mais, lorsque l'intérêt de ses œuvres est en jeu, Monseigneur convoite l'argent de son prochain et devient d'une adresse singulière à conduire l'eau jusqu'au bief du moulin épiscopal.

Et puis, notre évêque se trouvait aux prises avec une situation délicate. Entre le château et le presbytère, c'était la guerre ou tout au moins une sorte de paix armée, où l'on se préparait à la lutte d'un côté et de l'autre. Comme presque tous ses confrères, l'abbé Framet, curé de Fonmorigny, docile aux instructions de Léon XIII, s'est rallié à la République, sans arrière-pensée : ce prêtre zélé incline même aux idées du socialisme chrétien. Il n'en fallait pas tant pour que M. le marquis lui retirât sa considération toujours distinguée ! Il ne se gênait pas pour dire, en parlant de son curé : « Ce petit abbé démocrasseux! » Démocrasseux! Il y avait dans cette épithète l'expression d'un mépris très amer. Quand la visite de Monseigneur fut annoncée, le marquis, maire du village et président du conseil de fabrique, déclara qu'il n'irait point au presbytère pour offrir

ses devoirs à l'évêque. Monseigneur ne l'entendait point ainsi. Il écrivit à M. Imbert de la Platière qu'il agréait son invitation, mais sous cette condition que M. le curé de Fonmorigny serait reçu à Hautmont et y dînerait avec son évêque. Le marquis dut acquiescer. Pour avoir un prélat dont la présence honorait son château, il daigna permettre que le petit curé « démocrasseux » vînt y manger le rôti en de la vaisselle armoriée. Au dessert, la politique qui, pour se montrer, choisit volontiers ce moment-là, se glissa parmi les convives. M. le marquis, au grand scandale de nous tous, se mit à vilipender notre bonne mère la République. Il lui imputa à crime tout ce qu'elle faisait, ou laissait faire, ou rêvait de faire, ou ne faisait pas, et l'accusa d'assez jolies malpropretés. A en croire M. le marquis, — oh! le méchant! — notre bonne mère la République offrirait l'hospitalité de ses bras à des gens de la bande des panamistes. De quelles ironies hautaines et méprisantes M. le marquis la fouailla! C'était à fendre l'âme d'entendre ce fils des preux dont les ancêtres,

chevaliers sans peur, s'étaient, aux temps héroïques, voués à la défense de toute vertu opprimée, de toute faiblesse outiagée, insulter cette pure et tendre Marianne si douce au pauvre monde des curés. Monseigneur s'était réfugié dans le silence. On eût dit qu'il souffrait (je suis enclin à le croire républicain, de la tribu des ralliés). M. le marquis alla plus outre. Il souffleta de ses sarcasmes et la démocratie et les « démocrasseux ». De ces railleries, il convenait que l'abbé Fremet socialiste chrétien prît sa part. Il n'y manqua point. Je le vis qui faisait de louables efforts pour se contenir. A la fin, il éclata, Boum I

— Monsieur le marquis, fit le curé, vous avez, sans doute, lu bien souvent dans vos journaux : « Ah ! que la République était belle sous l'Empire ! » Moi, je dis, avec autant de raison : « Ah i que la Royauté est donc belle sous la République ! Son grand prestige, à votre Royauté, lui vient de ce qu'elle n'est pas, de ce qu'elle ne sera jamais plus ! On attend, d'ordinaire, la mort des gens pour leur accorder toutes les

DE CURÉS EN CURÉS â*

vertus. On sait si bien qu'ils ne ressusciteront pas pour vous donner le démenti. La Royauté est morte. Requiescat in pace I

— La Royauté a fait la France, monsieur le curé, lança le marquis agressif ; ne l'oubliez pas !

— Et la France a fait la République ! riposta le curé. La meilleure des royautés, si elle est morte, ne vaut pas la pire des républiques qui est vivante. Eh! la jument de Roland avait, elle aussi, fait de grandes choses, puisqu'elle avait porté à travers cent batailles et sur tous les chemins de la gloire un héros fameux! Elle avait toutes les qualités, cette pauvre bête. Malheureusement, elle n'eût pu traîner même une brouette. Elle était morte. Elle ne valait pas un âne vivant. Ainsi, la Royauté...

— Les voilà bien I s'écria le marquis avec un geste emporté, les voilà bien, les fruits de l'ingérence romaine dans la politique fran çaise I Parce qu'on a surpris la bonne foi d'un grand pape, parce que je ne sais quel astucieux cardinal...

L'abbé Fremet posa vivement sa tour-

chette sur la table; il asséna à M. de la Plafière un coup d'œil violent.

— Monsieur le marquis, dit-il, d'une voix cruelle, c'est là une calomnie ! Je sais d'où elle vient, de ces partis qui...

— Allons, allons, mon cher curé, interrompit l'évêque, cette controverse m'est pénible ! Notre Saint-Père le Pape, s'il a conseillé le ralliement, n'a point condamné chez les catholiques les regrets légitimes et les nobles espérances I Pour l'Église, il n'y a ni républicains, ni royalistes. Il n'y a que des enfants de Dieu I

Par déférence pour son hôte, le marquis voulut bien ne plus outrager, par ses propos, nos libres institutions. Ce fut entre M. Imbert de la Platière et l'abbé Fremet comme un armistice tacite. Ils cessèrent de se quereller ouvertement, mais, à tout instant, ils se poignardaient du regard. Ils s'assassinèrent bien vingt fois jusqu'à la fin du repas. 0 politique, que de crimes commis en ton nom t Le marquis n'osa pourtant point pousser sa pointe. C'est que le curé de Fonmorigny paraissait bien ferme dans sa résolu-

tion de ne point permettre à un fils des croisés de honnir notre bonne mère la République !

Au cours de l'allocution en forme d'homélie familière qu'il prononça ce matin à la messe de Confirmation, Monseigneur, sans que son sujet le conviât le moins du monde à l'oraison funèbre, voulut célébrer magnifiquement du haut de la chaire, avec des accents à la Bossuet, les vertus, la noblesse d'âme, la féconde, l'inépuisable charité du père de M. le marquis, feu M. Gaspard de la Platière, remonté à Dieu, il y a six mois. Après la cérémonie, j'entendis plusieurs des prêtres présents qui se demandaient dans quelle pensée Monseigneur — qui est un sage et ne fait jamais rien sans raison — avait glissé dans son homélie cet éloge enflé de quelques hyperboles du feu M. Gaspard.

— Comment, vous n'avez pas compris !

fit un subtil, M. le curé de Saint-Romain. Mais c'est une pieuse habileté de notre évêque ! En vantant la générosité, la charité torrentielle de M. Gaspard, en étalant, devant toute la paroisse, les largesses du mort, Monseigneur entendait que, dans l'esprit des

assistants, — et de M. Imbert tout spécialement, — un contraste s'établît avec la parcimonie du vivant marquis. Louanger l'un, c'était, d'une certaine façon, enseigner son devoir à l'autre. Monseigneur espère ainsi souffler au marquis des remords profitables et tirer de l'orgueil meurtri de M. Imbert de la Platière des subsides pour les séminaires, les écoles, toutes les œuvres qui rongent le budget épiscopal. Ah 1 c'est que Monseigneur est passé maître, vous le savez, dans l'art de pratiquer, chez ses riches diocésains, ces petites ponctions qui les soulagent et les entretiennent en santé morale. Monseigneur prend tout, de toutes mains : il a vraiment l'esprit de recueillement!

— Vous pourriez bien avoir raison t s'écria le curé de Saint-Eulade.

— J'y avais déjà songé 1 fît un des ecclésiastiques présents.

— Moi aussi!

— Moi aussi!

— Moi aussi!

— Moi aussi!

On se prit à rire. Tous, nous avions com-

pris, tous nous connaissions Monseigneur notre évêque I

Et nous nous réjouissions d'avoir pour chef un prélat si avancé dans la science du cœur humain et si habile à s'en servir!

28 août. Saint-Pellerin. — Je voulais de l'imprévu. Cet aujourd'hui m'a copieusement servi. Voilà :

Ce matin, lorsque Monseigneur monta en voiture, il avait l'air préoccupé des jours d'ennui, — ils sont nombreux dans la vie d'un évoque. — Comme toujours, en ses heures de ténèbres, il s'isola dans le silence et ne m'adressa point la parole. Avant de quitter le château de Hautmont et de prendre congé de son hôte, Monseigneur eut un entretien secret avec M. Imbert de la Platière. De la fenêtre de ma chambre, j'observais l'évêque et le marquis qui marchaient à pas très lents dans une allée du parc. La conversation, à en juger par leur figure, leurs gestes, le diapason de leur voix qui, par instant, montait jusqu'à moi, semblait prendre tournure de discussion, de débat. Le châtelain s'agitait,

parlait avee une véhémence extrême Monseigneur maniait nerveusement sa croix pectorale, ce qui est chez Sa Grandeur signe de perplexité, de souffrance morale. La conférence dura bien une demi-heure. Monseigneur en rapporta ce front soucieux, coupé d'une ride longue et profonde. Au moment du départ, alors que le prélat montait sur le marchepied de sa voiture, M. Imbert de la Flatière lui dit à mi-voix :

— Eh bien, Monseigneur, il me faut y renoncer? Vous ne voulez pas vous laisser toucher par mes raisons?

— Monsieur le marquis, répondit Sa Grandeur, la question est grave, très grave.

Quelle était cette grave, si grave question? Quelles étaient donc ces « raisons » de M. le marquis? Sur quoi roulait cette controverse qui, de part et d'autre, m'avait paru si passionnée? Je l'ignorais et j'avais bien quelque curiosité de le savoir. Prodige ! Ce lut l'évêque lui-même qui me l'apprit, un peu malgré lui, dans des circonstances qui eussent pu devenir tragiques et qui ne furent que plaisantes.

Saint-Pellerin, où Monseigneur devait ce jour-là donner la Confirmation, est distant de Fonmorigny de quatre lieues au moins.

C'était donc deux heures de route que nous avions devant nous. La voiture, après avoir suivi une route large et plane qui longeait le parc du château, s'engagea en un chemin qu'un domestique du marquis avait déclaré praticable et qui, pour se rendre à Saint-Pellerin, donnait un raccourci d'au moins trois kilomètres. Nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que ce bon serviteur de ce bon M. de la Platière avait, sans doute, voulu se divertir à nos dépens. Ce chemin n'était, à vrai dire, qu'une vaste ornière où les roues de la voiture épiscopale s'enfonçaient, geignant et grinçant. De brusques cahots nous faisaient sursauter à tout instant. Incessamment ballottés, nous inclinions tantôt à droite, tantôt à gauche. Monseigneur, pour n'être pas lancé en avant sur son secrétaire, — lui-même dans une position très instable, — était obligé de raidir le torse et de se rejeter dans le fond de la voiture presque à chaque tour de roue. Ah ! les

soucis de notre évêque ont été rudement secoués ce jour-là 1 A un moment, je ne pus retenir un cri de détresse. Je venais d'entendre comme un craquement. La voiture semblait se dérober sous moi : je la vis qui penchait sur la droite, du côté où se trouvait Monseigneur. Je me précipitai à la portière :

— Alfred, criai-je au cocher, arrêtez I Nous versons I

Jacques, le valet de chambre, sauta prestement à terre, tandis que le cocher retenait les chevaux.

— Nous voilà bien! fit Jacques d'une voix alarmée. Une des roues a quitté l'essieu ! Elle est par terre, en morceaux!

Monseigneur et moi, sans nous faire prier, descendîmes de voiture. Une des roues de derrière gisait dans l'ornière. Par la violence des cahots, l'essieu s'était rompu : l'une de ses extrémités tenait encore dans le moyeu de la roue dont plusieurs rais étaient brisés. Que nous n'eussions pas versé, c'était miracle,

— Eh bien, m'écriai-je, nous l'avons échappé belle I

— Mon Dieu 1 mon Dieu! fit Monseigneur avec un grand geste de consternation.

Qu'allons-nous faire en ce désert? Il me faut renoncer à me servir de la voiture aujourd'hui !

Le prélat regarda sa montre :

— Sept heures et demie ! fit-il. Et la cérémonie de Confirmation qui est annoncée pour neuf heures à Saint-Pellerin ! Quatre paroisses sont convoquées. Les parents ont amené leurs enfants de plusieurs lieues ! Et nous n'y serons pas 1 Comment faire ?

— Je vais aller prévenir M. le marquis, dit Jacques.

— Non, non, déclara l'évêque avec une extrême vivacité, pas M. le marquis I

— Je me permettrai de faire remarquer à Monseigneur, insinuai-je, que c'est là notre unique chance de salut I M. le marquis a des chevaux, des voitures. Et pas une maison à l'horizon 1

L'évêque, tête baissée, resta silencieux; songeur, il regardait sa pensée :

— Eh bien, dit-il, après un instant de réflexion, puisqu'il n'y a pas moyen d'agh

autrement, soit!... Jacques, ajouta-t-il9 s'adressant au valet de chambre, allez exposer à M. le marquis en quelle situation désespérée nous nous trouvons ! Demandez-lui, en mon nom, de bien vouloir nous envoyer une de ses voitures, et surtout, faites-lui comprendre rapidement et clairement que nous sommes attendus à Saint-Pellerin à neuf heures... Dans une heure et demie! de toute façon c'est bien impossible ! observa l'évêque, secouant la tête. Dites-lui, ajouta-t-il, que cinq paroisses m'attendent pour la cérémonie de Confirmation! Revenez au plus tôt... C'est égal, poursuivit Monseigneur, comme se parlant à lui-même, il m'est singulièrement pénible de demander un service à M. le marquis! Enfin !

Quand Jacques fut parti, et tandis que le cocher dételait les chevaux, Monseigneur me dit, assez bas pour n'être point entendu d'Alfred :

— Mon cher abbé, cet accident me met en terrible embarras. Me voilà obligé de faire appel à la complaisance, à la charité de M. Imbert de la Platièrel

DE CURÉS EN CURÉS 4i

— Mais, Monseigneur, m'écriai-je, M. le marquis est un chrétien dévoué à sonévèque* Vous avez été son hôte !...

Le prélat eut un hochement de tête :

— Apprenez, mon cher ami, dit-il, que je viens de résister, énergiquement, à une prière que m'adressait M. le marquis. lime demande le déplacement de son curé, et cela, parce que cet excellent M. Framet s'est rallié à la République, comme vous, comme moi, comme presque tous les évêques et curés de France ! En vérité, un évêque ne peut acquiescer à un pareil désir, je devrais dire caprice ! Le curé de Fonmorigny est un prêtre exemplaire, d'un zèle judicieux. Et je le déplacerais, parce qu'il s'est rallié à la République ! Parce qu'il a suivi les instructions du Souverain Pontife t Non, vraiment, je ne puis!... Et me voilà contraint de demander un service à M. le marquis, après lui en avoir refusé un, péremptoirement!

— Je comprends les scrupules de Sa Grandeur, dis-je, mais M. le marquis a l'esprit de foi! Il ne peut vouloir qu'un ridicule accident entrave l'exercice de votre ministère

pastoral. M. Imbert de la Platiere ne saurait laisser son évêque en détresse, dans un pareil moment! Le temps n'est plus où, chez les chrétiens, la foi politique primait l'intérêt de la religion 1

Monseigneur eut un sourire d'ironique tristesse :

— Sachez, mon enfant, dit-il, que M. le marquis est un gentilhomme endormi. Il est né sous Louis XIII, alors que déjà Richelieu inclinait vers la nuit; il s'est épanoui en pleine fête du grand règne. Un beau jour, en sortant de la chambre du roi, où, mêlé à la cohue des courtisans, il avait assisté au lever du maître, M. le marquis Imbert de la Platière s'est endormi. Et il dort toujours! Il a ronflé pendant toute la Révolution qui, pour le réveiller, voulut lui couper la tête; elle n'en eut pas le temps! Et M. le marquis dort toujours, et les siècles courent !

Tandis que ces paroles trempées de mélancolie tombaient des lèvres de mon évêque, j'étais tenté, moi, de bénir cet accident qui nous était survenu. Ce n'est qu'aux heures de détresse, en l'absence de ses ordinaires

conseillers, que Monseigneur verse ses confidences dans l'oreille de son secrétaire. Nous attendîmes une demi-heure. Monseigneur était silencieux et pensif; à peine si, une fois ou deux, il ouvrit la bouche, pour dire, après avoir regardé sa montre :

— Mon Dieu! Mon Dieul Quel contretemps !

Enfin, nous vîmes arriver, rouge, essoufflé, s'essuyant le front où perlait la sueur, ce bon Jacques, qui dit d'une voix courte :

— Monsieur le marquis attend Monseigneur sur la grande route, à dix minutes d'ici, avec son automobile!

— Deo grattas ! m'écriai-je ; nous sommes sauvés !

— Ne vous pressez pas tant de chanter le Te Deum, me dit l'évêque. Nous ne sommes pas encore partis !

Monseigneur ordonna à son valet de chambre de retirer de la « chapelle » les ornements que l'évêque revêt pour la cérémonie de Confirmation et de les prendre avec lui. Puis, nous nous dirigeâmes à travers les ornières vers l'endroit que Jacques nous

avait indiqué. Après dix minutes de marche, nous apercevions M. le marquis qui nous attendait sur son automobile au repos. Dès qu'il nous vit, il sauta à terre et s'avança audevant de Monseigneur. M. Imbert de la Platière s'était habillé d'un complet de toile noire cirée : il portait une casquette en forme de huppe avec un grand abat-jour sur le devant, une prodigieuse casquette d'où partaient deux bandes d'étoffe qui retombaient sur les oreilles et se rejoignaient sous le menton, — un amour de menton, pointu, frémissant, orné d'une barbiche àla Rochefort ! — De la figure de M. le marquis, on n'apercevait que la bouche pincée dans un sourire et les fines moustaches blanches, — des moustaches de chat angora! — qui se trémoussaient. Ainsi bardé de toile cirée, ainsi casqué d'un engin qui lui couvrait la tète, le visage, et, par sa forme étrange, évoquait le heaume des chevaliers moyenâgeux, le seigneur de Hautmont avait l'air d'un paladin en caoutchouc : vraiment, il aurait eu bonne grâce à se promener par les chemins de ce monde pour y écraser les abbés démocrates

sous les roues d'un teuf-teuf exterminateur. M .. le marquis marchait vers nous, alerte, désinvolte, et reluisait au soleil comme ses aïeux des Croisades sous la cuirasse resplendissante.

— Désolé! Désolé! fit-il lorsqu'il fut vers nous. Voilà, Monseigneur, un accident bien déplorable!

A considérer ce que nous pouvions voir de sa figure, on comprenait que M. le marquis n'était point si désolé! Son sourire se chamaillait avec ses paroles Manifestement, M. Imbert de la Platière jubilait.

— Monsieur le marquis, dit Monseigneur, prenez-nous en pitié, — on sentait au ton de sa voix qu'il éprouvait quelque gêne, comme une sorte de honte, à formuler cette prière. — Ces pauvres gens, qui m'attendent dans l'église de Saint-Pellerin ! Cinq paroisses sont convoquées pour neuf heures. Quelmalencontreux accident! I/exactitude est la politesse des évéques! Monsieur le marquis, je m'en remets à vous!

Il nous fut donné de voir le sourire de M. de la Platière s'élargir sous le heaume et sa barbiche trembler de joie :

— Monseigneur, fit-il, il me sera bien permis de croire que la Providenc s'est mêlée de mon affaire! Le respectueux intérêt que je porte à Votre Grandeur ne m'oblige point à m'attrister plus que de raison de l'accident qui lui est arrivé. J'y veux voir, au contraire, une bonté de la Providence à mon égard. Si la Providence vous met ainsi à ma discrétion, Monseigneur, elle a bien ses raisons!... Voici mon automobile; pour vous, c'est le salut. En une demi-heure, elle vous transportera à Saint-Pellerin, et vous arriverez à l'heure indiquée pour la cérémonie, très exactement! Il est huit heures et demie. Avec des chevaux, il vous faudrait y renoncer!

— Comment vous remercier de votre grande charité, monsieur le marquis! s'écria l'évêque. Dieu vous le revaudra!

— Ah ! mais, reprit M. de la Platière, je mets à mon acte de charité, comme vous voulez bien l'appeler, une toute petite condition !

— Laquelle? demanda l'évêque dont la voix décelait une inquiétude.

— Vous la connaissez, Monseigneur, re-

prit le marquis. Ce matin même, j'eus avec Votre Grandeur un long entretien, sur ce sujet précisément. Daignerez-vous m'envoyer un autre curé? Un prêtre socialiste!... ajouta M. le marquis, levant les bras vers la nue comme pour prendre le ciel à témoin.

Un prêtre socialiste! Ah! c'était l'abomination de la désolation!...

Monseigneur avait froncé le sourcil

— Alors, dit-il après un instant de silence, c'est une condition sine qua non que vous me posez?

— Comme vous voulez bien le dire, Monseigneur, fit avec un sourire quelque peu narquois M. Méphistophélès de la Platière, sine qua nont Puisque la Providence se met de mon côté, je regarderais comme une faute de ne point profiter de ce secours d'en haut.

— Eh bien, soit! dit résolument le prélat. Je vous donne ma parole d'évêque. Vous aurez un autre curé !

— Alors, en voiture! fît joyeusement M. le marquis. Je conduis moi-même. A neuf heures, vous serez à Saint-Pellerin, je m'en

porte garant. Vos gens feront réparer notre voiture et vous la ramèneront demain. Dès mon retour de Saint-Pellerin, je surveillerai moi-même le travail. Votre carrosse sera prêt demain, après-demain au plus tard,

— - Veuillez agréer mes remerciements, monsieur le marquis, dit l'évêque d'une voix sans chaleur.

Une minute après, M. le marquis nous emportait vers Saint-Pellerin à une allure de cyclone.

L'automobile pourrait être un prodigieux auxiliaire pour la diffusion d'une idée... Si les premiers apôtres eussent connu pareil moyen de locomotion, le christianisme se fût allumé dans le monde comme un grand incendie.

Quelques semaines après la Pentecôte, il eût flambé à Rome et à Lutèce, à Lyon en même temps qu'à Athènes. Consolons-nous.

Si saint Paul eût pu visiter en teuf-teuf les églises qu'il avait fondées et qu'il dirigeait, il n'eût point écrit ces lettres renommées qui ont nourri de leur force les jeunes chrétientés, et qui, aujourd'hui encore, sont le plus solide aliment de notre foi.

Dans la voiture, M. le marquis, tout à ses devoirs de chauffeur, restait silencieux, l'œil fixé devant lui, la main prête à la manœuvre. Monseigneur était muet comme un sépulcre. Sans doute souffrait-il de ne pouvoir parcourir au trot grave de ses deux chevaux, comme les années précédentes, ce doyenné de Triolles si attaché à la foi des ancêtres, où les hommes, chaque dimanche, se pressent nombreux aux offices. Lors de ses visites antérieures, Monseigneur se plaisait à converser avec ces braves gens et mettait sa joie à s'attarder une heure dans cette portion fidèle de son troupeau. Cette fois, il devait y renoncer. Nous passions comme l'ouragan, trouant l'air qui nous souffletait au visage et nous emplissait les oreilles d'un bruissement monotone, soulevant la poussière qui retombait en pluie fine sur nos vêtements. En traversant les villages et les hameaux, le prélat, s'il apercevait quelques bonnes femmes dévidant leurs confidences, à la fontaine publique, autour du lavoir ou sous les tilleuls de la place, se hâtait de les bénir; mais, avant même que la main gantée de violet eût fini de tracer dans

l'air le signe de la croix, Monseigneur avait fui, poussé par un souffle de tempête. De braves vieilles, que le bruit du teuf-teuf appelait au seuil de leur porte, voyaient avec stupeur une bénédiction sortir d'un nuage, tandis que leui évêque roulait sur la grande route comme un tourbillon de poussière emporté par l'orage. Bientôt, nous faisions irruption dans le village de Saint-Pellerin et nous stoppions devant l'église, au pied de sa tour carrée, trapue, d'où tombait la chanson des cloches. Le marquis tira sa montre :

— Neuf heures moins doux minutes! dit-il avec un rire triomphant. J'ai tenu parole. Monseigneur, il ne reste plus qu'à exécuter votre promesse. J'y compte, n'est-ce pas?

— Monsieur le marquis, dit fermement l'évêque, vous aurez un autre curé!

Monseigneur et moi descendîmes de voiture. Nous nous dirigeâmes vers la porte de l'église, tandis que le marquis Imbert de la Platière s'enfuyait à toute vitesse, emplissant l'espace des senteurs acres du pétrole. Le diable laisse, dit-on, après lui, certaine odeur de soufre..

J'avais espoir qu'à la sacristie, Monseigneur voudrait bien me dire ce que je devais penser de la condition sine qua non mise par M. le marquis à son beau geste de charité. Je fus déçu. Tandis que je lui enlevais son grand manteau violet couvert de poussière jaune, au point que le prélat semblait revêtu d'une vieille chape dédorée, il se contenta de dire :

— Monsieur le marquis est un homme très intelligent.

Intelligent! Eh oui, sans doute, me dis-je, mais ne Test-il pas un peu trop ? Ce devait être la pensée de Sa Grandeur.

Notre évêque se montre très jaloux de son autorité et avare de ses droits. Il est, dans chaque province de France, de vénérables dames qui se croient les envoyées du Saint- Esprit et voudraient s'associer à l'administration du diocèse. Elles se groupent autour d'une œuvre charitable pour faire et défaire les curés et offrent à l'évêque le don généreux de leurs inspirations. Monseigneur écoute charitablement les jaseries de ces dignes personnes, mais jamais il ne contre-

signe les décrets du concile des matriarches ; c'est avec une douce et souveraine fermeté qu'il renvoie ces Mères de l'Église à leur tapisserie. Sa Grandeur n'aime point davantage les intrusions de messieurs des châteaux dans le gouvernement de son église. Que M. Imbert de la Platière prenne garde à lui ! Il est digne, il est juste, il est équitable et salutaire qu'il reçoive son châtiment. Il l'aura. M. le marquis veut un autre curé. C'est bon. Il y a curé et curé, comme il y a marquis et marquis !..,

Demain matin3 nous partons pour Crucyle-Sec dans une voiture que M. le curé de Saint-Pellerin nous a procurée,

30 août, Crucy-le-Sec. — J'apportais à Crucy-le-Sec une curiosité très affriolée. J'allais donc enfin voir de près ce phénomène qui s'appelait l'abbé Moussut, curé de Crucyle-Sec ! Depuis si longtemps, j'entendais conter et ses boutades et ses incartades dont le récit réjouissait nos conversations au séminaire 1 Nous étions enclins à considérer l'abbé Moussut presque comme un être de

légende. Ceux qui pouvaient se vanter de l'avoir vu en tiraient volontiers quelque gloire : on leur demandait leur « impression » comme aux gens qui descendent du mont Blanc. Il était célèbre dans tout le diocèse pour l'abrupte intransigeance de ses idées, la rudesse de sa doctrine; pour son érudition réelle, mais excentrique, et l'originalité d'un tempérament extraordinairement combatif qui ne trouvait la paix qu'en faisant la guerre. L'abbé Moussut méprisait son siècle et ne le lui envoyait pas dire. Avec quelle âpreté il raillait les chrétiens dégénérés, les catholiques décadents qui, à l'entendre, seraient en trop grand nombre dans l'Église de Dieu, en ces premières années du vingtième siècle ! Le curé de Crucy brandissait sur leur tête, comme une menace et comme un anathème, l'idéal de perfection qui fut celui des croyants après les jours du Christ. Le curé de Crucy pratiquait cette doctrine du renoncement qu'il prêchait aux autres avec tant de fougue : pauvre, il se privait de tout pour nourrir d'autres pauvres. Il avait, dans les temps, rêvé de la Trappe, de son perpétuel silence,

de ses austérités, de ses mortifications surhumaines. S'il ne s'était point fait moine, et avait dû se résigner à n'être qu'un des plus pittoresques curés de l'Église de France, c'est que notre évêque s'était toujours opposé à ses desseins. Monseigneur manque de prêtres pour les paroisses de campagne et il estimait, d'autre part, que l'abbé Moussut, tempérament d'exception, original jusqu'en ses austérités, enclin àtoutes les exagérations, se plierait mal à la règle uniformément rude d'une communauté de trappistes (où, sans doute, les supérieurs ne chercheraient pas à le retenir).

C'est que l'abbé Moussut n'était point parfait. Le curé de Crucy eût été un saint si la nature ne lui eût joué le mauvais tour de le doter d'un caractère insociable, qui, si on le voulait cajoler, se hérissait comme un feutre que l'on brosse à rebours. Le diable le tenait par là. L'abbé Moussut avait l'àme d'un moine de la Thébaïde et l'humeur d'un fonctionnaire public, au doux pays de France. Si quelqu'un de ses paroissiens, tiède ou indifférent en religion, se présentait au presbytère pour paner à M. le curé, l'abbé Moussut

l'accueillait avec l'aménité spéciale du commis de la nation qui reçoit l'ennemi, je veux dire le public. A ne considérer en lui que les agréments du caractère, on se figurait aisément le curé de Crucy devenu quelque part contrôleur ou receveur de quelque chose et arrosant de mauvaise humeur l'infâme troupeau des contribuables qui défile devant son guichet. Ses confrères des paroisses voisines l'appelaient « Saint-Ours » et tendaient à regarder comme une pénitence les occasions où ils devaient se rencontrer avec lui. Les démêlés de l'abbé Moussut avec ses domestiques successives, avec son conseil municipal, son conseil de fabrique, étaient connus et commentés par tout le diocèse. Pour se faire une solitude où ses rudes vertus de cénobite pussent croître dans la paix et écarter de sa vie les pierres de scandale, il n'était rien que M. le curé n'inventât. La dernière trouvaille de son génie était d'une beauté antique.

Lorsqu'une domestique nouvelle arrivait à Crucy-le-Sec pour servir l'abbé Moussut. elle s'entendait dire, de tous côtés, pitoyablement : « Ma pauvre vieille, vous allez faire

vos vingt-huit jours! » Souvent, la malheureuse n'allait même pas au bout d'une période de treize jours. Elle quittait le presbytère, pavoisée des pieds à la tête des malédictions que M. le curé épinglait de ses ironies pointues. Ainsi s'en allait-elle par le village, versant des larmes avec des injures et recueillant sur sa route, pour toute consolation, ce refrain : « Ma pauvre vieille, on vous l'avait bien dit ! » Le curé de Crucy, las de voir défder devant lui des servantes geignardes qui ne lui apportaient pour le servir que le don des larmes et un appétit de terrassier, avait trouvé un moyen ingénieux de se passer de domestique. Il avait fait poser au premier étage du presbytère, au-dessus de la cage de l'escalier, une poulie sur laquelle s'enroulait une corde portant à son extrémité un grand panier. Deux fois le jour, à midi et à sept heures, le bedeau de la paroisse venait déposer le repas de M. le curé — de la soupe et de vagues légumes — dans le grand panier. L'abbé Moussut tirait sur la corde , le déjeuner montait, puis, sa réfection prise, le curé repoussait le panier pour

que le bedeau pût y placer le repas du soir. Hélas ! Les soins alimentaires ne sont pas le tout delà vie ! D'autres besognes domestiques incombaient à l'abbé Moussut. Il devait se blanchir lui-même et il ne reculait pas devant l'inélégance de cette œuvre servile. Une petite rivière traversait le jardin du presbytère et, chaque lundi, l'abbé Moussut lavait le linge de la semaine au fil de l'eau On entendait, de tout le village, les coups de battoir que M. le curé administrait d'une main ferme, tandis qu'il chantait les psaumes de vêpres pour s'élever l'àme au-dessus de ces labeurs de lessiveuse.

In exitu Israël de Egypto...

Pan ! Pan ! Pan !

Montes exultaverunt ut arietes...

Pan ! Pan ! Pan î

On savait, dans la paroisse, quelle fougue l'abbé Moussut apportait en toutes choses et quel poignet solide de forgeron s'attachait à son bras musclé. A entendre ces coups de battoir qui frappaient en cadence le linge ruisselant, chacun se disait avec un frisson :

« C'est moi qui ne voudrais pas être la chemise de M. le curé ! »

L'abbé Moussut se trouvait ainsi, par la vertu de ses réformes, comme séparé du reste du monde. Enfin seul! Quelle béatitude! Il n'avait plus devant lui, tout le jour, ces figures de vieilles femmes bavardes, sournoises buveuses de café, friandes de bons morceaux; qui se plaignaient de la « nourriture », chantaient sur tous les tons que M. le curé s'abîmait la santé avec son régime de carême et peuplaient le désert du presbytère de leurs lamentations. L'abbé Moussut pouvait se donner tout entier à la rédaction d'un grand ouvrage qu'il avait entrepris et qui devait s'intituler : la Thébarde ou les Chrétiens au désert.

Eh bien, hier, à six heures de l'après-midi, il me fut donné d'approcher l'homme ! J'ai vu Saint-Ours, et je vis encore! Comme il arrive toujours, lorsqu'on s'est préparé de loin à contempler quelque grande merveille, je fus déçu. Le curé Moussut que j'avais sous les yeux en chair, en os et en soutane rapiécée, ne répondait point à la représenta-

tion mentale que je me faisais de lui, sur la foi des racontars ou des légendes. Je me le figurais sec comme une argumentation scolastique, jaune, émacié, presque diaphane. Eh bien, non! J'avais devant moi un piètre de campagne, de soixante ans environ, court sur jambes, assez corpulent, avec un visage reposé, débonnaire, presque paterne, qu'éclairaient deux yeux bleus qui avaient comme envie d'être doux ; bref, l'ensemble était plutôt « chanoine titulaire ». Seule la voix me parut inquiétante. Elle avait parfois, même dans un entretien familier, de ces intonations coupantes qui vous donnaient la chair de poule. En l'entendant, on était tenté de se jeter à genoux en implorant : « Saint-Ours, priez pour nous ! »

L'abbé Moussut, homme de foi très vivef qui voyait Dieu dans ses ministres, reçut son évêque avec religion, mais sans déploiement de cérémonies. Monseigneur eut avec lui un entretien, puis on passa dans la salle à manger, une grande pièce nue et triste, dont le seul aspect devait glacer les appétits les plus fervente. Pour tout luminaire, une bougie qui

pleurait des larmes de stéarine sur le drap qui tenait lieu de nappe. Nous n'étions que trois convives, Monseigneur, le curé et moi. Le bedeau, promu, ce jour-là, à la dignité de cuisinier et de maître d'hôtel (Jacques ne nous rejoint que demain avec la voiture), nous servait à table, maladroitement. Le menu ne fut que décent et rappela à la mémoire de mon estomac les temps du grand séminaire où régnait un éternel carême. Monseigneur ne fut point contraint d'évoquer les « statuts diocésains » devant l'abbé Moussut : ils étaient dépassés dans leur lettre et dans leur esprit. Quand, le repas terminé, Monseigneur eut récité les grâces, l'abbé Moussut prit sur la table le flambeau de verre bleu et conduisit l'évêque à la chambre qui lui était destinée. La chambre d'honneur! Une cellule de moine ravagée par un liquidateur aux abois ! Un lit de fer plat comme une galette, trois chaises de paille que je mets au défi de montrer leurs quatre pieds, une table de bois noir avec une fiole d'encre et une tête de mort en plâtre jauni qui tient lieu de presse-papier; des livres qui errent de tous côtés sur les

carreaux disjoints en quête d'une bibliothèque qui ne viendra jamais ; aux murs blanchis Tan où fut signé le Concordat, un grand crucifix de bois noir comme on en voit sur les tombes des cimetières : telle est la chambre d'honneur. La Thébaïde chez soi, le désert en chambre : l'abbé Moussut avait réalisé son rêve.

Le curé de Crucy-le-Sec posa le flambeau sur la table, s'inclina pour baiser l'améthyste de Monseigneur et me fît signe de le suivre. Il se dirigea vers la cuisine. Il en revint portant un bout de cierge allumé qu'il avait planté dans une moitié de pomme de terre. M. le curé était grave et l'idée ne me vint pas de lui faire mon compliment pour l'heureuse invention de son bougeoir. Tandis qu'il me conduisait au premier étage, j'eus la joie d'apercevoir au-dessus de ma tête, dans la cage de l'escalier, un grand panier qui pendait à une corde. Je donnai en passant une chiquenaude au panier qui se mit à osciller comme un pendule. J'entendis un bruit d'assiettes, de verres, de fourchettes qui s'entre-choquaient. Je compris tout :

l'abbé Moussut, pour recevoir dignement son évêque, avait passé sa journée à mettre le presbytère en état. Il en avait oublié de manger. A neuf heures du soir, le déjeuner du curé de Crucy-le-Sec se balançait dans l'espace !

Sur le palier du premier étage, l'abbé Moussut ouvrit une porte :

— Votre chambre, dit-il, avec un geste de commandement.

Une odeur de renfermé, de cire, d'encens, une odeur d'arrière-sacristie choqua mon odorat. Bravement, je pénétrai et tout aussitôt j'eus un mouvement de recul. L'abbé Moussut m'offrait pour chambre à coucher o la pièce de débarras » de son église, où il remisait les « pompes funèbres » de la paroisse. Je distinguai dans les coins une grande cage de bois, — le catafalque de première classe ! — des flambeaux argentés, le bénitier avec son goupillon, « le baiser de paix, » un amas de cierges, des tentures noires roulées en tas, deux ou trois couronnes de perles de verre dont la place était au cimetière. Et cette odeur! Ma chambre

sentait le mort à plein nez. Quand j'aperçus mon lit, j'eus un frisson. L'abbé Moussut avait posé une paillasse sur un petit catafalque — celui de troisième classe — une pauvre caisse avec des larmes blanches peintes sur le fond tout noir, une tête de mort sur des gros os en X; aux quatre coins de la caisse, les bouts de cierge du dernier enterrement : l'abbé Moussut, par économie sans doute, ne les avait pas allumés ! Sur un escabeau de bois, je vis une tasse ébréchée qui contenait de l'eau et une branche de buis. Par une plaie béante qu'elle portait au côté, la paillasse vidait ses entrailles sur le carreau : ce fourrage répandu devait représenter la descente de lit.

J'étais là, muet, raidi de stupeur, considérant ma couche funèbre, lorsque l'abbé Moussut, qui voyait mon émoi, me dit d^une voix brève :

— Eh bien, quoi, vous avez peur?

J'aurais pu lui répondre : « Oui, peur de

vous ! » Je n'osai pas, tant la réputation du curé Moussut m'impressionnait.

— C'est que... balbutiai-je, cherchant mes

raisons tout en parlant, c'est que... il a plu aujourd'hui, la nuit est fraîche et je ne vois pas de couverture !

— Des couvertures ! s'écria l'abbé Moussut, ce n'est pas ce qui nous manque !

Et il se baissa pour prendre une grande pièce d'étoffe qu'il déplia devant moi dans sa largeur. Le drap des morts ! Sur un fond noir, les têtes sans yeux, portées par les tibias en X, semblaient voler parmi les grosses larmes blanches.

— Vous dormirez là-dessous comme un mort! fit l'abbé Moussut lançant le drap noir sur la paillasse.

— Je vous remercie, monsieur le curé, fis-je.

Et, enhardi par le succès de ma requête, j'osai une autre timide prière :

— Mais, monsieur le curé, dis-je, me frottant les côtes de la main, il est un peu dur, votre lit : il n'y a point de matelas !

L'abbé Moussut eut un ricanement de pitié. Il me considéra un instant d'un œil où s'allumait la flamme d'ironie; puis, en ce style qui semble mettre sa coquetterie à être abrupt

et où l'imprévu pousse naturellement comme l'edelweiss au flanc des grandes Alpes :

— Mon p'tit ! fît-il goguenard, on vous en fera chauffer des matelas ! Pourquoi pas de la plume? Pourquoi pas du duvet? Est-ce que saint Paul trimballait une chaise longue dans ses courses apostoliques? Est-ce que les saints du désert; est-ce que saint Antoine qui, en sa solitude de Kolsim, reposait sur la terre nue; saint Pacôme qui resta quinze ans sans se coucher ; saint Palémon qui se nourrissait d'herbes sauvages, sans huile et sans sel, — oui, mon p'tit, sans huile et sans sel ! — est-ce que saint Paul ermite, saint Macédone, saint Ammon, saint Julien Sabas, saint Onuphre, saint Aphraate, saint Abraham ermite, saint Théodore de Tabenne, saint Hilarion, saint Pambon de Nitrie, saint Marcien, saint Macaire d'Egypte, saint Isidore, saint Jean d'Egypte, saint Dorothée, saint Orcèse, saint Prior, saint Eusèbe, s'allongeaient sur des sofas?... Alors, vous croyez que l'homme a été créé et mis au monde pour se fourrer dans la ouate?... Monsieur l'abbé, poursuivit le curé de Crucy-le-Sec, je vous annonce une

grande nouvelle : vous mourrez un jour ! Oui, un jour, vous fournirez aux ripailles de jolis petits asticots qui feront de jolis petits trous de vrille dans la peau de M le secrétaire intime ! (Ce disant, l'abbé Moussut dirigeait sur moi son index qui se contournait en tire-bouchon.) C'est bien la peine, ma foi, de mettre pareille marchandise dans le coton et la plume : de la couenne pour asticots ! Pouah !

Avec une inexprimable grimace de dégoût, l'abbé Moussut détourna violemment la tête, comme s'il n'eût pas voulu considérer plus longtemps ce pauvre corps de secrétaire que déjà par avance il voyait rongé par la vermine du tombeau.

— Savez-vous bien, poursuivit-il, se résignant enfin à me regarder, savez-vous bien où je vais passer la nuit, moi? A la cuisine, monsieur, couché sur la table comme un jambon ! Un matelas ! Un matelas ! En vérité, en quel temps vivons-nous ! Nous n'avons plus que des chrétiens en sucre et des prêtres en pain d'épice !

11 posa vivement sur le lit-catafalque Ja

pomme de terre-bougeoir et me tourna le dos.

— Un matelas ! un matelas ! proférait-il, toujours véhément.

Et il disparut, emportant son indignation à travers les ténèbres.

Resté seul dans mon sépulcre, je considérai le grabat où j'étais convié à remplacer les morts, provisoirement. J'eus quelques velléités de m'enfuir et d'aller coucher dans la grange comme un troupier aux manœuvres; mais je m'étais levé à trois heures du matin, j'avais eu une journée harassante et mes yeux étaient lourds de sommeil. « Bah I me dis-je, cette mise en scène sera pour moi la meilleure des méditations sur les fins dernières et vaudra un sermon de Bossuet sur la vanité de l'homme ! »

Je récitai mes prières, et, sans même enlever ma soutane, m'allongeai sur la paillasse; j'étendis sur moi le grand drap noir semé de larmes, et, pour me défendre d'une vague terreur qui malgré tout me gagnait, je résolus d'avoir de l'esprit avant de m'endormir!

« Du moins, murmurai-je, je puis dire

comme le psalmiste, et sans métaphore aucune, que je me couche dans les larmes I »

J'invoquai le sommeil. Il ne vint pas à mon appel. Affaire d'habitude. C'était la première fois de ma vie que je couchais dans un catafalque, comme un trépassé 1 Au bout dune heure d'attente, je perdis enfin conscience du monde extérieur. Je ne devais pas dormir depuis bien longtemps, lorsqu'un rêve tragique vint me tourmenter. Mes pauvres yeux avaient été trop rudement frappés par les images funèbres qui m'entouraient, mes pensées s'étaient trop imprégnées de mort pour que des images aimables ou reposantes pussent visiter mon cerveau assoupi. Je rêvai que j'étais mort et que j'as sistais à mes propres funérailles, comme un simple Charles-Quint. Oui, du fond des ténèbres qui pèsent sur l'esprit en sommeil, je voyais mon enterrement; je suivais, dans l'ordre rituel, la cérémonie. C'était en l'église cathédrale. Monseigneur, dans la longue cappa magna des évêques, se tenait à son trône, lisant son bréviaire « pour éviter une perte de temps ». Sans doute, il déplorait

le départ de son secrétaire, pauvre jeune homme fauché en sa fleur, mais le digne prélat ne me semblait pas attristé plus que de raison. Tant d'autres et plus graves soucis lui incombaient! Il lui faudrait me remplacer. Tout en récitant son office, il se demandait à qui il offrirait le calice amer, car les jeunes prêtres de son diocèse étaient enclins à regarder la place de secrétaire comme un poste d'immolation : Monseigneur ne l'ignorait pas. Dans les stalles du chœur, mes confrères, mes amis, les jeunes prêtres de la ville, tournaient vers l'évêque un regard inquiet : « Pourvu, Seigneur, que ce ne soit pas moi I » Oui, c'était bien là ce qu'ils pensaient 1 Je Je lisais sur leur figure. Ils en oubliaient presque que j'étais là parmi les cierges, les fleurs, sous les lourdes tentures noires, mort pour l'éternité. Je reconnaissais tous les assistants, tristes sans doute comme il convenait de l'être, mais d'une tristesse qui paraissait consolable. Personne ne pleurait. Des larmes ! Il y en avait de très lourdes sur le drap qui recouvrait le catafalque : hélas ! ce n'était qu'un symbole I Après tout, j'étais

mort depuis deux jours, et on avait eu le temps de se faire à l'idée de mon départ, de s'apercevoir que je n'étais pas indispensable au mouvement du monde et que la terre tournait toujours. M. le premier grand vicaire officiait, — heureux homme, il était guéri de son mal de foie, lui ! — assisté de deux vicaires de la cathédrale, mes amis, qui faisaient diacre et sous-diacre et chantèrent l'épître et l'évangile de leur voix de tous les dimanches, sans émotion apparemment douloureuse.

A droite de l'autel, un enfant de chœur qui n'était autre que le petit Picot, le fils du concierge de l'évêché, balançait nonchalamment l'encensoir. Ce gamin, qui me servait la messe chaque matin, ne donnait point le spectacle d'une très grande affliction. Il trouvait vraiment bien longue cette cérémonie triste dont il attendait la fin pour s'en aller jouer aux billes sur la place de la cathédrale : c'était l'heure de la sortie des écoles et il s'impatientait! Il allait manquer une partie f Mais la figure de l'enfant prenait p€u à peu une expression moins ennuyée. La céré-

monie touchait à sa fin. M. le grand vicaire récitait les dernières prières de l'absoute. Déjà, j'entendais le pas lourd des croquemorts qui venaient me prendre pour me porter pourrir quelque part, dans un coin de cimetière sous les cyprès et les ifs.

Je sentais peser sur moi le couvercle du cercueil, qui ne doit s'ouvrir qu'à la voix de l'ange, au jour du grand jugement : j'étouffais, je manquais d'air dans cette boîte. À quoi cela servait-il donc d'être mort, puisque l'on souffrait tant? Je haletais..

Brusquement, je fus jeté hors des profondeurs noires de mon cauchemar et réveillé en sursaut par une voix qui montait jusqu'à moi et qui chantait :

Dies irœ, dies illa> Solvet sœclum in favilla, Teste David cum Sibylla...

J'ouvris les yeux qui s'agrandirent d'épouvante à la vue du décor d'enterrement qui m'environnait. Le cierge, que j'avais négligé d'éteindre avant de m'en-

dormir, agonisait à côté de moi : sa lumière tremblotante, saccadée, faisait mouvoir autour de moi tous les objets . De grandes ombres noires se poursuivaient sur les murs blanchis à la chaux — des murs de tombeau ! — les têtes sans yeux des catafalques et du drap des morts se battaient avec les os de tibias : elles me regardaient, ironiques, grimaçantes. D'en bas, la voix montait toujours, ardente, chargée de menace :

Quantus tremor est futurus, Quando Judex estventurus, Cuncta stricte discussurus.

Avant que j'eusse pu reprendre conscience de la réalité, j'étais hors du lit, les pieds sur le carreau froid. Mon rêve se prolongeait dans mon cerveau engourdi, obsédé d'images funèbres : « J'étais mort, on allait m'enterrer! » Tout ce qui m'entourait, tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais ne faisait qu'affermir mon illusion. J'étais mort! Une sueur glacée me couvrait le corps. D'un geste brusque, je me palpai les bras, les

jambes, la tète : est-ce que tout cela vivait. Je posai ma main sur ma poitrine. Rien! Mon cœur ne battait plus! La terreur en arrêtait le mouvement Je grelottais d'angoisse, d'épouvante La voix continuait, inexorable :

Tuba mirum spargens sonum, Per sepulcra regionum, Coget omnes ante thronum.

J'étais bien mort et la voix chantait sur ce qui avait été moi, comme, durant des siècles et des siècles, elle avait chanté sur d'autres qui étaient passés du temps à l'éternité !

À ce moment, le bout de cierge donnait ses dernières lueurs; la mèche charbonnait et une odeur acre de fumée me prit à la gorge. Je toussai. La logique illumina la nuit de mes idées et brusquement je rentrai dans le réel. « Je tousse, donc je suis! » pensai-je. Ce fut une révélation : je vivais! La mémoire me revint. Je me souvins que j'étais chez l'abbé Moussut, dans sa chambre aux morts,

et je compris tout. C'était le curé de Crucy qui, comme il en avait l'habitude chaque soir, — on me l'avait dit autrefois, — chantait à pleine voix le Dies irœ avant de s'endormir. J'éclatai de rire et cette manifestation de vie fit fuir toutes mes terreurs. Les pauvres morts ne rient pas, eux I Une joie très grande m'emplit l'âme. C'est si bon de se savoir vivant, lorsqu'on s'est cru mort !

Je me recouchai, tandis que l'abbé Moussut, couché dans la pièce d'en bas, sur la table de la cuisine, chantait les dernières strophes, d'une voix apaisée, suppliante :

Pie Jesu, domine^

Dona eis requiem.

Amen!

Je repris ma place sous le drap noir, et, bien tranquillement cette fois, je remourus pour ressusciter ce matin, au chant du coq

Eh! tous ceux qui ont passé sous cette grande pièce de drap noir n'en pourraient dire autant!

Dans une heure, départ pour Triolles, cheflieu de canton.

31 août, Triolles. — Quand nous fûmes à Triolles, M. le doyen parla ainsi, en ma présence :

— Monseigneur, vous arrivez de Crucy-le- Sec; il est de ma charge de doyen de vous faire connaître la situation de cette paroisse qui ne pourrait se prolonger sans dommage pour les âmes. M. le curé de Crucy-le-Sec est un prêtre fervent dont tous nous admirons et vénérons les vertus qui sont celles des ermites du désert. M. l'abbé Moussut pèche par excès de zèle. La vie religieuse est désorganisée dans la paroisse. Pour des raisons diverses, toutes vraisemblablement peu sérieuses, M. le curé de Grucy-le-Sec a rompu avec son maire, un excellent homme qui nous est tout acquis, avec l'adjoint, avec les deux chantres qui refusent maintenant d'assister M. le curé aux offices. Comme pas un enfant du village n'accepte d'être son enfant de chœur, M. l'abbé Moussut, même à la grand'messe, le dimanche, doit se passer de ser-

vaut. Seul jusqu'ici le bedeau fut épargné, mais ce brave homme me disait l'autre jour que son curé restait parfois une semaine entière sans lui adresser la parole, et il s'attend, un jour ou l'autre, à être disgracié.

Monseigneur avait écouté avec une grande attention le rapport que M. le curé-doyen, comme chef hiérarchique de l'abbé Moussut, se croyait en conscience obligé de faire à son évêque.

— La situation m'était connue, dit le prélat, mais je ne la jugeais pas si grave.

— Elle l'est, Monseigneur, reprit le doyen. La paroisse de Crucy vénère son pasteur; elle est prête, au lendemain de sa mort, à demander sa canonisation; mais, tant qu'il sera de ce monde, on aura peur de lui!

— Monsieur le doyen, fît Monseigneur, je vous suis très reconnaissant de votre communication. Oui, puisque les choses en sont là, je ne puis maintenir M. l'abbé Moussut à son poste. Avant huit jours, cette paroisse aura un autre pasteur. J'aviserai M. l'abbé Moussut de son changement. C'est un très bon prêtre, excessif, outrancier, mais il est

victime de son tempérament; sa bonne foi est si évidente, sa vie si mortifiée, son âme si droite, si éprise de perfection chrétienne, que vraiment je ne puis abandonner M. l'abbé Moussut. Je vais le nommer curé d'une autre paroisse où je le prierai de tempérer son zèle. Encore une fois, monsieur le doyen, je vous remercie.

Quand M. le curé de Triolles se fut retiré, Monseigneur, un coude posé sur la table, resta silencieux. Puis, sortant de sa méditation :

— Mon cher abbé, m' ordonna- t-il, vous allez, dès ce matin, écrire à M. l'abbé Framet, curé de Fonmorigny, qu'il est nommé curé de Reugny, une des meilleures paroisses du diocèse, la plus convoitée peut-être à cause de l'esprit religieux des habitants. Vous ferez ressortir dans cette lettre — vous la soumettrez à ma signature — que c'est là un avancement très considérable, mais que j'estime mérité. Vous direz aussi à l'abbé Framet qu'il aura pour successeur à Fonmorigny M. l'abbé Moussut, curé de Crucy-le-Sec.

— Monseigneur, répondis-je, il sera fait selon vos ordres.

— Vous écrirez aussi, reprit Tévêque, à M le marquis Imbert de la Platière.. ou plutôt, non ! fit Févêque se ravisant, je me charge moi-même de ce soin J'ai une bonne nouvelle à lui apprendre. Je lui enlève l'abbé Framet, que M le marquis trouvait trop moderne, et je lui donne en échange l'abbé Moussut, qui remonte aux jours de saint Antoine et de la Thébaïde !

Jacques et le cocher nous sont revenus ce matin avec une voiture bien réparée : plus de trace d'accident. Ils se perdent en louanges sur le compte de M le marquis qui les a traités « princièrement » . Jacques et le cocher tiennent la cave de M. le marquis en très haute considération.

15 septembre , Saint-Martin. — Il y aura demain deux semaines que je n'ai pas écrit une ligne sur mon cahier. C'est qu'aussi, je n'avais à conter aucun incident notable. Nous avons parcouru deux doyennés, au son des cloches. Les roues de la voiture épiscopale ont tenu bon. Nous n'avons pas rencontré sur les routes d'autres gentilshommes

qui exigeassent de Monseigneur le renvoi de leur curé, une automobile sous la gorge. Je porte de presbytère en presbytère un estomac blasé : je rêve du brouet Spartiate; je voudrais m'abonner pour une semaine au menu d'un couvent de trappistes. Rien ne ressemble plus à un dîner de curés qu'un autre dîner de curés : on est en droit de dire que plus ça change, plus c'est la même sauce ! Sans doute, MM. les curés observent l'ordonnance et ne donnent que les trois plats autorisés, mais ils les veulent magnifiques, monumentaux ! On inflige, deux fois le jour, à Monseigneur, le « supplice de la dinde » qu'endurent si courageusement les évêques de France en tournée pastorale dans leur diocèse. A table, nous vivons sous la perpétuelle menace d'une dinde, — « la dinde de Damoclès ! » ne manquerait pas de dire l'abbé Saquet. Deux fois le jour, à l'heure du rôti, quand s'ouvre la porte de la salle à manger, la peur me prend. C'est la dinde 1 Patatras I La voilà qui tombe dans un grand plat blanc d'où elle s'éparpille dans nos assiettes! Oh! cette dinde! Elle me poursuit, elle m'ob-

sède. Elle est l'élément stable, le pivot, si j'osais dire, de chaque repas : autour d'elle tournent les poulets au vin, les « bœuf à la mode » , les têtes de veau avec leur couronne de persil, leurs yeux clos comme des statues de la Pensée. Cauchemar!

Je me môle d'écrire aujourd'hui pour conter un trait touchant de l'humilité de mon évêque. Cette anecdote, je n'en doute pas, sera un jour enchâssée dans la « Vie » de notre évêque où elle brillera d'un éclat très pur.

Monseigneur, par ses ordonnances synodales, par ses deux volumes de « Statuts », ses lettres circulaires, a si étroitement enserré ses prêtres dans le réseau de ses commandements que nous y étouffons presque : nous ne pouvons respirer que du côté du ciel. Il n'est qu'un moyen de nous tirer de ces filets que la sollicitude de notre évêque a tendus sur notre vie : c'est de nous faire saints, c'est de monter avec notre évêque jusqu'aux plus hautes vertus. Il advient parfois que cet idéal paraît presque inaccessible à notre pusillanimité. Nous

donnons, de-ci de-là9 de petits coups de canii dans les mailles du filet : nous tâchons de prendre l'air de ce monde... et de fumer la pipe. C'est qu'ils sont inexorables, les statuts. Ils condamnent le tabac sous tous ses aspects, hormis le tabac à priser : si Monseigneur autorise cette petite sensualité, c'est que — il a pu s'en convaincre — ses prêtres ne s'y adonnent jamais. Or, je m'accuse d'avoir ; hier soir, à neut heures, enfreint le statut qui exécute le tabac. J'ai fumé et, ô honte! ô douleur! ô cigare ennemi! Monseigneur l'a su! Monseigneur m'a surpris en plein crime !

Il était huit heures et demie lorsque finit le repas que M. le curé de Saint-Martin offrait à Sa Grandeur et à plusieurs ecclésiastiques du voisinage. Le prélat manifesta le désir de se retirer aussitôt dans sa chambre pour y écrire les dernières pages d'une lettre pastorale qu'il voulait, dès le lendemain, envoyer à l'impression. Je dois à la vérité de reconnaître que le curé de Saint-Martin ne prolongea point ses insistances pour retenir Monseigneur au milieu de nous ; même il

me parut que les prêtres présents voyaient sans trop de déplaisir cette retraite hâtive de Monseigneur. Le curé de Saint-Martin conduisit l'évêque à « la chambre d'honneur », puis revint parmi nous et nous tint allègrement ce discours :

— Messieurs, toute la journée je me suis cru dans une lèchefrite. Il fait chaud et nous avons soif.

— Une soif de facteur 1 dit un de ces messieurs.

— Monseigneur est retiré chez lui, reprit le curé de Saint-Martin. Pour ne point troubler son repos, nous allons, si vous le voulez bien, monter au premier étage du presbytère, dans la chambre qui donne sur le jardin. La mère Madeleine va nous monter de la bière, et aussi de la limonade pour ceux d'entre nous qui jouissent d'un estomac de demoiselle. Je vous assure que, pour mon compte, je ne donnerais pas ce soir un verre de bière pour une nomination dans Tordre national du poireau I

Les approbations se mirent à pleuvoir :

— Voilà qui s'appelle raisonner, par exemple !

— De la bière ! Bonne idée!

— Et rare I On n'en trouve pas une comme cela par siècle !

— Eh bien, allons!

— Allons !

— Allons!

Ce fut la joie de mes vingt- sept ans de voir ces prêtres dont je sais l'irréprochable dignité de vie, mais qui ont su garder dans ce siècle de vieillards l'enviable jeunesse de l'âme, se lancer en une innocente partie qui avait comme un attrait de petite fredaine. C'est, semble-t-il, le privilège de messieurs du clergé (le seul qui leur reste) de pouvoir, à leur gré, redevenir séminaristes et se retrouver jeunes, dès qu'ils s'assemblent entre eux. Très divers d'âge et de tempérament, messieurs les curés réunis à Saint- Martin. Les uns, vrais curés des temps d'abondance, curés des années concordataires, portant, non sans quelque peine, le poids de la guenille humaine ; les autres, visiblement favorisés du ciel qui les main-

tient en maigreur, curés des jours de famine, annonciateurs des curés que demain nous promet. Tous, jeunes ou vieux, reprenaient leurs jambes de séminaire pour gravir l'escalier du presbytère. Et les soutanes qui, dans leur élan, battaient l'air à grands coups saccadés, faisaient comme un bruit d'ailes qui s'éploient. Frrrt ! Frrrt ! Le curé de Saint-François-le-Château, orné d'un grave embonpoint et qui étale sur la soie de son rabat l'opulence d'un double menton, protestait : « Ce n'est pas sérieux ! » Mais, preste comme un enfant à* chœur^ il escaladait les marches de l'escalier et un sourire de douce joie ensoleillait le premier étage de son menton. Il n'eût pu s'écrier avec le Psalmiste : « Qui me donnera des ailes comme à la colombe? » Des ailes, mais il en avait ! Et il montait, il montait. On sentait un homme de conscience sereine qui allait connaître ce pur délice : boire de la bière fraîche en disant du mal du gouvernement I Suavité f

Il y eut distribution de cigares d'un sou, — pourvu qu'ils ne le sachent pas dans les Loges I — de pauvres petits cigares que ces

messieurs appelaient en forme de plaisanterie des « cigares de curés » , ou plus familièrement des « curés » tout court, pour bien les distinguer d'autres cigares fameux, des «députés », un bien vilain nom qui sent le chèque, le pot-de-vin !

M. le curé de Saint-Martin, la main droite dans une grande boîte de cigares, interpellait chacun de ses confrères :

— Abbé un tel, un curé?

— Oui, bien sec!

— Et jaune 1

— Avec des taches 1

— Un curé qui craque !

Tous ces messieurs voulaient un curé qui craque ! Du bonheur pour un sou 1 Les cigares s'allumèrent un à un comme des étoiles dans la nuit. Les curés du canton de Triolles savourèrent la douceur de vivre un instant en révolte contre les « statuts », De se dire que Monseigneur était là tout près, et qu'il faisait défense de toucher au tabac, et qu'il n'avait pas, lui, son petit curé d'un sou, cela augmentait bien un peu le plaisir. M. le curé de Saint-François-le-Château fumait avec

recueillement son cigare : lentement, les yeux clos, il aspirait une bouffée, puis, de ses lèvres serrées, il laissait fuir un mince jet de fumée qui montait en spirales bleues vers les solives du plafond : il la suivait du regard et refermait les yeux pour une nouvelle bouffée. M. le curé de Saint-François-le- Château ne songeait plus à protester.

M. le curé de Pavilly, ayant vidé son verre, venait de s'écrier avec l'accent du triomphe : « Encore un que Pelletan ne boira pas! » lorsque la porte de la chambre s'entr'ouvrit, et une voix — une voix que nous connaissions bien — parla dans le silence de tous :

— Mon secrétaire est-il ici? demanda la voix.

Le curé de Saint-Martin s'était précipité vers la porte.

— Monseigneur..., fit-il s'inclinant.

On vit alors comme de petites fusées qui passaient par la fenêtre et s'en allaient, semant des étincelles, tomber dans un carré de choux. Prudemment, ces messieurs se séparaient de leur petit curé d'un sou.

— Monseigneur..., balbutia le curé de

Saint-Martin visiblement troublé, il fait si chaud ! Avant d'aller nous reposer. .

— Mon secrétaire est-il avec vous? redemanda la voix de l'évêque qui ne crut pas devoir pénétrer dans la chambre.

— Oui, Monseigneur, dit le curé.

Je m'avançai et sortis sur le palier, laissant mes confrères dans un silence consterné. L'évêque m'attendait.

— Monsieur l'abbé, dit-il d'une voix froide et avec un calme qui me parut précurseur d'une bonne monition, déposez, je vous prie, ce cigare.

Hélas ! dans mon désarroi, j'avais omis d'imiter l'alerte sagesse de mes confrères, de lancer mon curé par la fenêtre comme on jette un sou à un joueur d'orgue! Je tenais mon péché à la main, tout allumé, et qui fumait ! qui fumait !

— Monsieur, me dit l'évêque d'une voix qui montait au ton de la réprimande, j'ai eu besoin de vous pour recopier une lettre circulaire. Vainement, je vous ai appelé. Je vous ai cherché dans les chambres du rezde-chaussée, puis, attiré par un fracas de

conversation., je suis monté au premier étage, et là j'ai eu le regret de vous trouver dans une tabagie.

— Monseigneur, fîs-je humblement, je suis à vos ordres !

— Sachez, monsieur, reprit l'évêque dont la figure avait pris une expression courroucée, et d'un ton de plus en plus ferme, que vous me faites honte ! Vous vous comportez en collégien ! Oui, en collégien. . . Vous empestez le tabac, ajouta l'évêque fronçant les narines. Cette odeur m'est abominable! Monsieur, je me passerai de vous, ce soir ! Vous pouvez retourner là-haut fumer un autre cigare dans votre corps de garde !

Et me laissant là, abasourdi, penaud, au milieu du couloir, Monseigneur rentra dans sa chambre : « C'est égal, pensais-je en me couchant, une demi-heure après, ces messieurs ont de la chance f D'abord, l'évêque ne les a aperçus qu'à travers un rideau de fumée, dans un nuage f Puis, j'ai détourné l'orage de leur tête. Je suis, moi, le bon paratonnerre! L'évêque s'est calmé sur moi. Je suis sûr maintenant qu'il repose en

DE CURÉS EN CURÉS Ci

paix, en attendant cinq heures du m&iial Le lendemain, comme j'abordais Monseigneur que je devais accompagner à l'église, le prélat me dit en me tendant la main :

— Mon cher abbé, pardonnez-moi, je vous prie. Hier soir, je vous ai donné le mauvais exemple. J'ai cédé à une invitation de la mauvaise humeur, de la colère I Je vous ai, sans doute, scandalisé.. Enfin, ajouta le prélat qui prit un ton enjoué,, qu'avez-vous pensé de moi?

— Mon Dieu, fis-je après quelque hésitation, puisque Monseigneur m'autorise...

— Oui, oui, parlez, dit l'évêque.

— En vous voyant, repris-je, si animé, Monseigneur, j'ai pensé qu'en la journée d'hier, à la cérémonie de Confirmation, vous aviez distribué les dons du Saint-Esprit avec tant d'abondance et même de prodigalité que vous aviez négligé de garder pour vous l'un des plus précieux 1

— Et lequel? demanda l'évêque intrigué.

— La patience, Monseigneur !

— Eh ! eh ! monsieur le secrétaire t fit

l'évêque avec un sourire. Il est un don du Saint-Esprit que vous me paraissez posséder dans sa plénitude : c'est la modestie. Vous avez de l'esprit et, chose étonnante, depuis deux ans que vous êtes avec moi, je ne m'en étais pas aperçu !

16 septembre, Maisonneuve. — Comme nous arrivions cet après-midi, vers cinq heures, au presbytère de Maisonneuve, M. le curé présenta sa sœur, une brave vieille fille que Témotion secouait de la tête aux pieds et qui souriait sous sa coiffe aux ailes blanches. Monseigneur l'interrogea avec son aménité coutumière :

— Eh bien, mademoiselle, demanda-t-il, vous habituez-vous à Maisonneuve ?

Elle ne répondit pas : toujours tremblante, elle regardait l'évêque et semblait comme frappée de stupeur.

— Daignez l'excuser, Monseigneur, dit le curé, elle est sourde!

— Elle est sourde I Dieu soit loué 1 fit Monseigneur. Elle est sourde 1 Qualité précieuse en un presbytère où la perfection

serait que personne n'eût d'oreilles, hormis M. le curé !

Puis, dans l'espoir d'être entendu de Mlle Flavie, le digne prélat haussa le ton de la voix à un diapason presque aussi élevé que s'il eût donné la bénédiction pontificale, dans sa cathédrale, du haut de son trône.

— Mademoiselle, reprit-il, êtes-vous heureuse à Maisonneuve?

La sœur de M. le curé ne répondit pas davantage. Elle continuait de sourire et de trembler et de regarder Monseigneur, sans qu'elle eût, du reste, l'air de comprendre.

— C'est que ma sœur est muette ! fit M. le curé de Maisonneuve.

— Dieu soit loué ! s'écria l'évêque. Elle est muette ! Muette t Mais qu'elle continue 1 Muette ! l'idéal, le rêve, le summum de la perfection pour la sœur d'un curé. Je m'en vais la proposer en modèle aux sœurs de mes prêtres et aussi à leurs servantes : aux unes et aux autres Dieu fait rarement la grâce d'accorder une si heureuse infirmité. Muette! Muette ! Monsieur le curé, ajouta-t-il, se tournant vers le curé de Maisonneuve,

je vous fais tous mes compliments. Vous, du moins, pouvez dire comme l'apôtre :

Sapientia, soror mea es (1) I »

Monseigneur tira de sa poche une belle médaille d'argent et la remit à Mlle Flavie. Elle la regarda, la baisa longuement et, toujours souriante, mais moins tremblante, elle s'en alla avec un rayon du ciel dans les yeux. Sourde et muette 1 Ahl oui, qu'elle continue !

17 septembre. Lamêle. — Une anecdote cueillie ce soir dans les broussailles d'une conversation entre les curés du canton de Lamêle. L'abbé Renot, curé de Saint-Mathurin, et l'abbé Privet, curé de Brodures, sont deux voisins de paroisse, deux amis. Ils se visitent fréquemment. Ce sont entre eux de longues parties de cartes pendant lesquelles fuient et le temps irréparable et l'argent si difficile à apprivoiser. Plus d'une fois le soleil s'en va se coucher, inquiet de savoir les deux prêtres assis à la table de jeu :

(4) Sagesse, tu es ma sœur.

« Allons, ils vont encore passer la nuit! » pense le bon soleil. L'aurore trouve nos ecclésiastiques cartes en main : de son doigt de rose, elle doit leur faire signe de se séparer. La chance semble avoir partie liée avec l'abbé Renot : c'est à lui, le plus ordinairement, que vont les gains du jeu. Il advient même que le curé de Brodures laisse aux mains de son confrère la moitié du quart de son trimestre de traitement. L'abbé Privet, dans ses examens particuliers, se reproche ce temps gaspillé et cet argent perdu. « Il serait mieux à sa place chez mes pauvres que chez l'abbé Renot! » se dit-il Et dans sa conscience naturellement sensible M. le curé porte des scrupules, ces si petits cailloux qui gênent si fort l'âme dans ses mouvements.

La semaine dernière, l'abbé Privet, chez qui les scrupules grossissaient au point de devenir des pavés — des remords ! — s'en alla chez son riche voisin l'abbé Renot qu'il pria de l'entendre en confession :

— Très volontiers, dit l'abbé Renot.

L'abbé Privet s'agenouilla et avoua ses

fautes. « Depuis quinze jours, il était tombé tant de fois dans son péché d'habitude : le jeu. Il avait perdu des sommes importantes, tout à fait disproportionnées avec la modicité de ses ressources. » L'abbé Renot écouta ces aveux sans mot dire et, selon l'usage, adressa à son confrère une petite admonestation au cours de laquelle il l'exhorta à extirper de son âme la passion du jeu dont il lui fît voir les périls; puis, avant de lever sur lui la main qui absout, il imposa une pénitence à l'abbé Privet. Une pénitence très lourde et qui, semble-t-il, s'adaptait mal à la faute qui n'était pas un gros péché, a Dix Miserere à réciter, chaque jour, pendant deux semaines ! »

La confession terminée, l'abbé Privet se releva :

— Eh bien, fit-il, hochant la tête, vous m'avez salé ! Dix Miserere à réciter pendant quinze jours ! Vous n'y allez pas par trentesix chemins, vous ! Avez-vous donc oublié qu'au jeu de cartes, vous êtes mon complice ordinaire et que, si je perds de l'argent, c'est toujours vous qui me le gagnez?

— Ah çà, mon cher, fit l'abbé Renot, quand je joue, je joue; quand je confesse, je confesse !

18 septembre. Saint-Laurent-V Église. — Nous avons quitté le pays des dindes pour entrer dans la région des oies. La dinde a cessé d'être l'obsession de nos repas : c'est le « supplice de l'oie » qui commence pour ne finir qu'à notre retour dans la ville épiscopale. Le canton de Saint-Laurent-l'Église produit l'oie avec surabondance. Notre passage dépeuple les basses-cours ; nous y faisons cette solitude qu'à Rome, au temps de Tacite, on appelait la paix. Ces pauvres oies! On les rencontre qui errent sur les routes en bandes nonchalantes,, allongent démesurément le cou : elles nous saluent, elles qui vont bientôt mourir. Point de grâce. Le lendemain, le soir même, elles tombent sur notre table, proie dorée, ruisselante, embaumée, offerte à l'appétit de MM. les curés !

19 septembre. Saint-Maximin. — Un bien agréable vaudeville qui s'est joué, ce matin,

an presbytère de Saint-Maximin ! Ce jourd'hui marquera dans les fastes de la gaieté ecclésiastique. 0 confrères, vivez en paix I Quand seront venus les jours de la Séparation d'où doit dater pour nous l'ère de la grande famine, vous aurez quand même votre dessert au dîner des conférences et ce sera « Fhistoire de Saint-Maximin » qui remplacera les petits gâteaux 1 M. Combes, le méchant vieillard, dormira depuis longtemps enseveli dans sa haine qu'on parlera encore, dans les presbytères, de la nuit du 18 au 19 septembre 19031 L'heureuse inspiration qu'eut là Monseigneur de m'emmener avec lui à travers le diocèse ! Pourvu que l'an qui vient M. le vicaire général soit toujours souffrant, lorsque notre évêque fera sa tournée pastorale! Oh! oui! que le foie de M. le vicaire général soit malade quelques années encore : c'est la grâce que je me souhaite !

Le curé de Saint-Maximin est un doux vieillard dont l'âme est le tabernacle de la bonté, de la candeur, et qui s'en va au Paradis, lentement et sûrement, par le chemin de la mansuétude. Les prêtres du doyenné

content de lui un trait de naïveté fort touchant. Un jour, M. le curé donnait en chaire le panégyrique de saint Joseph. Après avoir énuméré tous les mérites du saint, et ne sachant plus de quelle vertu lui faire gloire, il s'écria, dit-on : « Ah ! si seulement saint Joseph, qui était un habile charpentier, eût vécu quelques années après la Pentecôte, quels beaux confessionnaux il eût fabriqués, mes très chers frères ! Ce travail eût été la joie de sa vieillesse! »

M. le curé de Samt-Maximin s'en va au ciel, tout droit, mais sans précipitation. Il a installé dans sa vie, comme gouvernante souveraine de tous ses actes, la lenteur qui parfois est une vertu, parfois a la figure et les manières d'un défaut. Deux jours avant notre arrivée, l'abbé Paquot crut remarquer que la « chambre de Monseigneur », où le prélat devait coucher une nuit, n'était plus digne de recevoir un évêque. Le papier était passé de couleur, lacéré en plus d'un endroit, et les trois ou quatre servantes qui, depuis trente ans, avaient gouverné le presbytère, s'étaient fait un devoir de laisser sur

le rebord des portes et des fenêtres des stigmates de leurs doigts. L'abbé Paquot fit venir les peintres de la ville voisine, et, les conduisant dans la chambre de Monseigneur :

— Vous allez, je vous prie, messieurs, dit-il, me changer ce papier et me rafraîchir ces peintures, et cela quamprimum (1).

Les deux peintres se regardèrent l'un l'autre, voulant au moins avoir l'air de comprendre :

— De la peinture caprinômet finit par dire l'un d'eux ; on connaît pas ça, monsieur le curé ! Dame! on invente de si drôles de machines aujourd'hui!

L'abbé Paquot expliqua :

— Oh! messieurs, fit-il, je ne vous demande pas un travail sut generis I Je vous prie seulement de restaurer la chambre de Monseigneur en quelques heures. Mes pauvres messieurs, l'évêque arrive demain! Je ne puis pourtant pas le faire coucher dans

(1) Quamprimum, le plus tôt possible, expression latine très usitée dans le langage familier des ecclésiastiques

une chambre si minable. Je suis bien ennuyé !

Les peintres s'apitoyèrent sur l'embarras où se trouvait M. le curé et promirent de faire diligence. Ils travaillèrent toute la journée et toute la nuit qui précédèrent notre venue à Saint-Maximin. Lorsque, à notre arrivée au village, Jacques apporta le sac de nuit de Monseigneur dans la chambre, il y trouva les peintres qui retiraient leurs échelles et leurs pots à colle.

Le soir, après le dîner, j'accompagnai Monseigneur jusqu'à sa chambre. En y entrant, l'évêque huma fortement l'air de la pièce et fronça les sourcils. Une odeur de peî îture fraîche, de papier, de térébenthine vous prenait à la gorge :

— Mais, m'écriai-je, comment Sa Grandeur pourra- t- elle dormir dans cette chambre?

— Je tâcherai, je tâcherai, dit le prélat. Je n'étais pas sans inquiétude lorsque je

quittai mon évêque. Monseigneur souffre d'une bronchite chronique et les odeurs fortes provoquent chez lui des quintes de

toux très douloureuses. J'allai à la cuisine où je rencontrai le curé de Saint-Maximin. Je lui exposai mes craintes :

— Que me dites-vous là? fit l'excellent homme très troublé. Je ne me consolerais jamais d'avoir fait tousser Monseigneur!

Mais, rassurons-nous, notre bon évêque a voyagé tout le jour, il est fatigué et dormira bien. En tout cas, demain matin, dès mon lever, j'irai chez Monseigneur pour lui offrir mes respects et lui demander comment il aura reposé au presbytère de Saint-Maximin.

Je me rendis ensuite dans ma chambre qui touchait à celle de Monseigneur et n'en était séparée que par une mince cloison. Elle contenait, pour tout mobilier, une grande armoire de chêne, deux chaises de paille, un lit, celui qui m'était destiné. Quel lit! Évidemment, l'abbé Paquot m'offrait la couchette où il avait dormi les nuits heureuses de son enfance. Il mesurait mon lit à mon rang dans la hiérarchie cléricale et se disait qu'un secrétaire d'évêque se doit à luimême, à la bienséance, à la modestie de ses

fonctions d'être de petite taille. Je compris pourquoi le curé de Saint-Maximin, tandis que je descendais de voiture, me considérait avec une obstination qui me parut si étrange. Il m'aunait de l'œil, tout simplement, pour savoir si je pourrais m'adapter au lit : « Un mètre soixante-cinq, ça tiendra; un mètre soixante-dix, ça ne tiendra pas. » L'excellent homme se demandait comment ce grand corps qui était celui de M. le secrétaire particulier de Sa Grandeur tiendrait dans un lit d'enfant. Je le vis même qui esquissait un geste dont je ne pus alors interpréter le sens, mais qui devait exprimer le désappointement. Ahl vous aviez raison d'être inquiet, brave monsieur le curé! Ça ne tenait pas dans votre lit! Pourquoi aussi Nosseigneurs les évêques ne se font-ils pas accompagner de secrétaires démontables? La jolie couchette de fer dont, il y a soixante-dix ans, les anges soulevaient les rideaux pour vous voir dormir et veiller sur vos rêves, n'était point faite, je le jure, pour le secrétaire particulier, petit, c'est bien vrai, par ses fonctions, mais si grand par la taille! Je ne par-

vins à entrer dans le lit qu'en me recroquevillant, en me repliant sur moi-même, en me rapetissant. Le sommeil ne vint pas. Hélas 1 Un corps humain, fût-ii la propriété d'un secrétaire d'évêque, n'a point la vertu de se rétrécir à volonté, de se rentrer comme un télescope ! Et puis, dans la pièce voisine, Monseigneur souffrait, Monseigneur toussait. Ce que j'avais tant redouté pour le prélat se produisait : l'odeur de la peinture irritait ses bronches. Bientôt, Monseigneur eut une quinte de toux si violente qu'elle provoqua chez lui une véritable crise de suffocation. Je me levai, et, pénétrant dans la chambre du prélat :

— Monseigneur, dis-je, ne peut passer la nuit dans cette pièce !

— Mon pauvre abbé, je souffre beaucoup ! fit l'évêque.

— Je vais aller prévenir M. le curé.

— Gardez-vous-en bien. Tout le presbytère serait en révolution !

— J'ai une idée, Monseigneur 1 m'écriai-je. Je ne puis malheureusement songer à vous offrir mon lit, qui est celui du petit Poucet

Mais j'ai vu, hier soir, la chambre de Jacques, votre valet : elle m'a paru propre. Elle est en face delà vôtre, dans le couloir Jacques n'est point malade : il dormira très bien dans votre chambre et vous reposerez mieux dans la sienne. Me permettez-vous d'aller le prévenir pour lui dire de préparer votre lit dans la pièce qui lui était destinée ?

— Faites, ditl'évêque; je m'habille.

Je descendis à la cuisine où j'étais assuré de rencontrer le valet de chambre. Dans le temps des tournées pastorales, Jacques et le cocher prolongent le plus possible le repas du soir, et avec les reliefs du dîner s'offrent d'agréables bombances qu'arrose le vin de MM. les curés. A la cuisine, je trouvai le valet de chambre, l'air rêveur, devant une demi-douzaine de bouteilles qui montaient la garde autour de deux verres vides. Il m'apprit qu'Alfred, son complice ordinaire, se trouvant « fatigué », était allé se coucher. Je dis à Jacques de préparer dans sa chambre le lit de Monseigneur. Je m'aperçus qu'avant de partir il emportait sous son bras les deux seules bouteilles qui ne fussent point vides.

J'admirai même la crànerie de son geste et comme ce bon serviteur sait faire fi du respect humain : ces deux bouteilles lui appartenaient parce qu'elles étaient pleines. Lorsque la chambre de Jacques fut prête à recevoir Monseigneur, je prévins le prélat qui s'y rendit. J'allai moi-même me coucher et ne tardai pas à m'endormir, la tête dans les genoux.

Le matin, dès cinq heures, je me rendis à l'église pour dire ma messe. A mon retour au presbytère, on me fit le récit de la scène vaudevillesque qui s'était jouée une demi-heure auparavant, avec, comme personnages, Jacques le bon serviteur, Alfred le bon cocher et M. le curé de Saint-Maximin.

L'abbé Paquot avait très mal dormi. Son cerveau hébergeait une inquiétude : « Monseigneur serait peut-être incommodé par l'odeur de la peinture et ressentirait des malaises? » Cette pensée tourmentait M. le curé. Aussi, dès qu'il eut endossé sa soutane, se dirigea-t-il vers la « chambre de Monseigneur ». N'ayant point vu l'abbé Paquot, je n'avais pas pu le prévenir des incidents delà

veille : rien ne pouvait lui faire supposer que le prélat avait échangé son lit contre celui de son valet de chambre. Le curé de Saint- Maximin frappa deux coups discrets à la porte de la chambre où il croyait son évêque couché. Comme il n'obtenait pas de réponse, il pensa : « Sa Grandeur dort. » Il se décida à entrer. Les volets étaient clos, les rideaux tirés. L'abbé Paquot aperçut, dans le lit, une forme aux contours indécis et qui semblait inerte : seul, le bruit rythmique d'une respiration disait qu'un être humain sommeillait là. L'abbé Paquot s'assit sur une chaise pour attendre dans le silence que Monseigneur daignât s'éveiller. Le curé constata qu'un fort relent de tabac avait remplacé l'odeur de la peinture : « Ce bon évêque, se dit-il, aura, par nécessité, fumé une pipe pour chasser l'autre odeur qui l'incommodait. Ce qu'il a dû souffrir de se voir réduit à enfreindre luimême ses ordonnances!... Oui, où Monseigneur a-t-il bien pu se procurer une pipe? Assurément, il n'en porte point dans ses poches ! » L'abbé Paquot concentrait son esprit sur ce problème, lorsqu'il fut violem-

ment distrait par une sorte de plainte sourde : il vit un bras, puis deux qui s'élevaient, en se raidissant, au-dessus du lit, les bras d'un homme qui détend ses membres. L'abbé Paquot se leva, et s'approchant du lit :

— Monseigneur..., fit-il à voix basse pour ne pas brusquer le réveil de son évêque.

Point de réponse. Les bras étaient retombés sur la couverture et y restaient sans mouvement. « Eh bien, j'attendrai f » se dit le curé de Saint-Maximin qui retourna s'asseoir et se remit à son problème : « Où Monseigneur a-t-il bien pu trouver une pipe? »

Cette fois encore, il n'eut point le temps d'éclaircir cette énigme si troublante. De nouveau, les bras s'élevaient au-dessus des couvertures. L'abbé Paquot entendit ces mots prononcés par un homme qui s'étirait dans le lit, en un réveil laborieux :

— Nom d'un chien, quel vin ! quel vin ! C'est qu'il est rudement bon, le petit vin blanc du papa curé! Quel vin ! Ça, c'est du vin blanc, par exemple !

L'abbé Paquot, que la surprise clouait sur place, songeait : a Eh bien, il a de drôles de ré-

veils, Monseigneur ! Lui qui, dans son « Règlement de vie à l'usage des prêtres », nous conseille d'élever notre cœur à Dieu, dès notre réveil, et d'offrir à Notre-Seigneur tous les actes de notre journée; eh bien, il a une façon singulière de suivre les préceptes qu'il donne aux autres ! Sa première pensée, en s'éveillant, est pour mon vin blanc!... C'est vrai qu'il est bon, mon petit vin blanc. Mais un évêque ! un évêque I Moi qui le prenais pour un saint t »

La voix reprit, plus claire :

— Quel vin! Ah! mais il s'y connaît, ce brave papa curé! Je n'ai rien bu d'aussi fameux depuis qu'on est en tournée. Du vrai vin d'évêque ! Heureusement que j'ai fourré dans ma voiture les deux bouteilles qui restaient ! Les curés auraient sifflé ça ce matin à leur déjeuner! Si seulement j'avais pu en trouver d'autres ! Mais il est malin^ papa curé, il a fermé la cave à clef! Les vieux, ça se défie ! Quel vin ! Nom d'un chien, quel vin !

— C'est étrange, pensait monsieur le curé, mon évêque a la voix changée. On ne dirait

pas le même homme ! Après tout, c'est peutêtre sa voix du matin !

M. le curé était fort scandalisé, mais il ne suivit que son cœur. Il se leva, et s'approchant du lit :

— Monseigneur, dit-il respectueusement, puisque vous aimez tant mon joli vin blanc, j'en ai encore deux feuillettes dans ma cave. Sa Grandeur voudrait-elle en emporter une dans sa voiture? C'est du petit vin du pays, mais naturel et qui supporte bien le voyage !

Un éclat de rire répondit à cette offre touchante. Jacques, sorti des brumes du sommeil et du vin blanc, venait de se souvenir du changement de chambre. Tout s'expliquait : « Monsieur le curé le prenait jxmr Monseigneur! » Tandis qu'un rire fou lui convulsait le corps et lui serrait la gorge, le second acte du vaudeville se jouait dans le corridor. Alfred le cocher, trouvant Jacques trop long à venir tueries deux bouteilles enfouies dans la voiture, frappait à grands coups dans la porte de la chambre qu'il croyait celle de son complice et où Monseigneur était encore couché.

Il n'obtenait aucune réponse, et, comme la

porte était fermée, Alfred lâcha la bride à sa verve, et des épithètes impétueuses sortirent de ses lèvres :

— Fainéant! criait-il. Est-ce que tu te prends pour un sénateur? Espèce de bourgeois ! Je vais te remuer, moil Ouvre, que je te frotte à coups de poing I Rossard I Dire qu'il y a du vin blanc qui nous attend en bas ! Allons, ouste 1

Tout en proférant ces expressions choisies du lexique professionnel, — d'autres encore plus gaillardes, que j'omets délibérément, — Alfred secouait brutalement la porte qui se refusait à s'ouvrir devant cette littérature de cocher de fiacre. Jacques, à qui sa crise de rire enlevait toute faculté de se mouvoir, retrouva son ressort et sa voix.

— Quelle tuile! monsieurlecuré!s'écria-t-il; le cocher qui insulte (je traduis) Monseigneur !

Et vêtu de sa seule chemise, tel un bourgeois de Calais qui va chez le roi d'Angleterre, Jacques se jeta dans le couloir, suivi du curé de Saint-Maximin effaré, tremblant, et qui levait les bras au ciel dans un geste tragique de désespoir :

— Miséricorde ! s'écria-t-il. Pourquoi le bon Dieu ne m'a-t-il pas rappelé à lui dana ma dernière fluxion de poitrine I J'ai pris le valet de chambre pour Monseigneur, et voilà le cocher qui prend Monseigneur pour le valet de chambre ! Dire que je suis venu à soixante-seize ans pour voir de pareilles choses! Miséricorde I Miséricorde!

Jacques saisit vigoureusement le cocher par le bras :

— Tais-toi, malheureux, lui cria-t-il; c'est Monseigneur qui est couché là !

Le cocher regarda Jacques d'un œil stu= pide, et laissant ses bras retomber le long du corps :

— Eh bien, me voilà dans de jolis draps I fit-il. Mon affaire est claire... Ma foi, tant pis, ajouta-t-il résolument; je descends à l'écurie. Avant d'être renvoyé, je tiens à boire mon vin blanc! Il serait perdu !

— Attends au moins que je sois habillé ! dit Jacques.

Le vaudeville reçut son dénouement au cours de cette journée. S'il ne finit point par un mariage, comme c'est, dit-on, de tradition

dans ce genre de pièces, il eut toutefois un heureux dernier acte. Monseigneur, lorsqu'il quitta sa chambre, ne fit aucune allusion à ces incidents plutôt plaisants. Il semblait ne rien savoir, n'avoir rien entendu. Manifestement, notre évêque voulait paraître tout ignorer pour n'être point dans l'obligation de sévir contre ses gens. Après sa messe, Monseigneur voulut m'interroger :

— Et que s'est-il donc passé, ce matin? me demanda-t-il.

Jacques m'avait tout conté : je pus faire à Monseigneur la relation exacte des scènes de la matinée. Sa Grandeur daigna se laisser divertir par mon récit.

— Pauvre abbé Paquot! fit-il, compatissant.

Le prélat n'avait point été sans remarquer que le curé de Saint-Maximin semblait vouloir l'éviter, et que, penaud, inquiet, l'air malheureux, il errait d'une pièce à l'autre du presbytère. Monseigneur voulut consoler et rassurer le vieillard. Après la cérémonie de confirmation, il pria l'abbé Paquot de venir le trouver dans sa chambre, et là, en

ma présence, il lui dit, agréable et badin :

— Eh bien, monsieur le curé, il paraît que vous en avez une opinion de votre évêque ! . . Comment, abbé Paquot, vous pouviez^ à ce point, douter de moi... de ma sobriété?

— Veuillez me pardonner, Monseigneur t fit le vieillard baissant la tête... Je croyais... Je me disais... je me disais qu'il est bien permis à Nosseigneurs les évêques de trouver bon le vin de leurs curés I

L'évêque sourit :

— Oui, fit-il, mais il leur est interdit de le boire en cachette !

— Je vous en conjure , Monseigneur, reprit l'abbé Paquot, daignez me pardonner !

— Monsieur le curé, dit l'évêque, Notre- Seigneur Jésus-Christ fut renié trois fois par saint Pierre, et pourtant il lui pardonna. Et moi, serviteur du Christ, je serais moins miséricordieux que le Maître! C'est un petit crime que vous avez commis, monsieur le curél Vous ne m'avez pas renié, vous I Vous avez seulement douté de moil...

— Et si peu de temps I fit le curé.

— Comme je vous pardonne ! s'écria l'évê-

que tendant la main droite à l'abbé Paquot. Comme je vous pardonne, monsieur le curé!

— Monseigneur, fit le vieillard, qui baisa avec transport l'anneau de l'évêque, vous êtes un saint I Tout le monde le dit!

— Un saint ! oh! oh ! reprit le prélat. Un saint, comme vous y allez ! Tenez, ajouta Sa Grandeur qui me désignait du doigt, regardez mon secrétaire, monsieur le curé ! Voyez cet œil qui doute, ce sourire qui se retient et qui a peur d'en trop dire !... Ah ! il n'est point de votre avis ! Si jamais, après ma mort, il vous passait par la tête l'étrange idée de demander ma canonisation, avant de rien entreprendre, adressez-vous à mon secrétaire. Il vous dira ce qu'il en pense et ce qu'il faut penser de moi ! Il ferait dans un procès en canonisation un avocat du diable tout à fait distingué... Ah ! monsieur le curé, poursuivit l'évêque en forme de conclusion, on dit qu'il n'est pas de grand homme pour son valet de chambre. Apprenez donc qu'on n'est jamais un saint pour son secrétaire I

Andrages920 septembre. — Ces presbytères

de campagne ont entre eux un air de parenté : ils sont frères. Qui en a vu un, les connaît tous. Àh! oui, je la connais, « la chambre de monsieur le curé, » celle qu'on donne à Monseignenr comme le plus digne! Elle est salon, parloir, bureau, bibliothèque; elle est oratoire. Les objets pieux qui forment ici, là, des groupes d'ex-voto, lui donnent un air de sanctuaire : la cheminée avec sa pendule parfois surmontée d'un crucifix comme un tabernacle, avec ses bougies dans des flambeaux, ses fleurs de papier ou de verre dans des vases d'église, prend Faspect d'un reposoir de Fête-Dieu. Les murs du sanctuaire sont consacrés aux portraits intimes et aux souvenirs. Que de portraits I Voici Notre Saint-Père le Pape, doux et majestueux, qui bénit, du haut de son cadre d'or; Monseigneur l'évêque en étoie et mozette qui sourit dans son cadre de chêne. Voici des groupes d'ecclésiastiques qui nous représentent, au milieu de ses confrères du séminaire, notre monsieur le curé dans la grâce de son adolescence, l'air ingénu, bénin, maigre en ce temps-là comme un socialiste qui n'est pas

encore député ! Que de souvenirs ! Ici, sur ce secrétaire, c'est la blanche statue de Notre- Dame de Lourdes avec ses yeux couleur de paradis, son chapelet aux grains d'argent, son écharpe bleue, ses fleurs d'églantier sous les pieds. Là, c'est le buste du curé d'Ars, en plâtre jauni. Ce sont, accrochés aux murs, de longs et lourds chapelets de pèlerinage : Lourdes, la Salette, Fourvières, Montmartre, Paray., qui enguirlandent le bénitier, qui courent autour des petits cadres dont le verre bombé laisse voir une relique de saint, des fleurs du mont des Oliviers, un Ecce homo, une médaille du Saint-Père. M. le curé devrait écrire son Pèlerinage autour de ma chambre. Il n'a qu'à ouvrir les yeux pour émouvoir sa piété ; il peut, sans se déranger et sans faire de dépens, se sanctifier dans un fauteuil. L'harmonium (don d'une bonne âme) se tient en un coin, toujours ouvert, prêt à chanter sous la main de M le curé, artiste aux doigts d'acier. Le prie-Dieu de noyer ciré (don des enfants de la première communion) est au pied du lit, bien aise de montrer l'empreinte de deux

genoux moulés dans la tapisserie de laine. C'est là que chaque matin, chaque soir, devant un crucifix d'olivier incrusté de nacre (souvenir de Jérusalem), M. le curé demande à Dieu la conversion de M. Combes ou le prompt écroulement de cet ancien confrère qui a si mal tourné. Le bureau, une table de sapin noirci, voisine avec la bibliothèque, simple assemblage de tablettes de bois peint. Dans les rayons du bas, sont rangés, très méthodiquement, les livres amis, ceux qu'on consulte par plaisir, ou par devoir. Plus haut, reposent, dans la paix d'un cimetière, les œuvres si estimées de l'abbé Migne ou du Père Corneille de la Pierre; des volumes si longs, si larges, si imposants qu'on ne les ouvre jamais par respect pour l'auteur.

Chez M. le curé, on ne s'assoit que sur la dentelle, on ne marche que sur des tapis. Oh ! cette dentelle au crochet qui couvre l'édredon, les fauteuils de reps, les chaises d'andrinople, elle m'obsède!

Oh ! ces tapis bariolés, de quel cœur je les salue quand je les vois ; et je les vois tou-

jours dans la chambre de M. le curé I Ces jolis tapis ont été créés de toutes sortes de pièces par la mère, la sœur, la nièce de M. le curé. Bordés de ganse rouge, ils sont faits de morceaux de draps différents les uns des autres, et que relient entre eux des filets de laine de nuances diverses. Toutes les culottes qu'a portées M. le curé depuis sa sortie du séminaire sont représentées là par une languette de drap. Ils sont posés partout, ces amours de tapis, sur la table, sur le secrétaire, sous les vases, la lampe, le lit, les fauteuils, sous les pieds. Ces échantillons de drap sont pour M. le curé un mémorial de son passé. Lorsqu'il veut s'inciter aux pensées graves, il n'a qu'à se recueillir sur ce qui reste de ses culottes, celles de sa jeunesse, de son âge mûr, pour se rappeler aussitôt que la vie est brève; que tout passe; que tout s'use; que tout craque, le bonheur et les fonds de culotte ; que l'homme fuit comme une ombre, brisé comme la fleur par l'impitoyable temps !

M. le curé daignerait-il me permettre de lui signaler un ornement de sa chambre qui

me semble bien dépaysé en ce sanctuaire? C'est du râtelier de pipes que j'entends parler. Au temps de mes vacances de séminariste» je l'ai vu, le râtelier, suspendu au coin de la cheminée. Par un prodige que je n'arrive pas à m'expliquer, il disparaît toujours quand Monseigneur approche. Sa Grandeur feraitelle peur aux pipes? Dites, monsieur le curé?

9 septembre, Pavilly-les-Bois. — Encore une anecdote à mettre dans mon bouquet d'histoires ingénues. Cueillie ce soir même parmi beaucoup d'autres, je la garde parce qu'elle sent bon.

Trois religieuses dirigent l'école libre de Pavilly-les-Bois : la supérieure sœur Madeleine, une septuagénaire ; sœur Victoire, un peu volumineuse, mais au caractère tout rond, mais bonne comme un ange et laide comme un péché; sœur Apolline, dix-sept ans, une novice, une enfant, une colombe. Elles doivent se rendre à la ville voisine, à Verney, pour y visiter la Révérende Mère générale de la congrégation. Elles vont demander au père Raclet, maréchal ferrant, de

vouloir bien leur louer son âne. Celui-ci consent, et, au momentoù les trois religieuses vont monter en voiture, se fait une obligation de conscience de leur dire :

— Vous savez, chères sœurs, c'est un bon âne que mon âne! Tout ce qui se fait de mieux t Mais damel II a bien son petit défaut, comme nous tous ! Mon âne est têtu, mais têtu ! Presque autant que ma femme ! Quand il veut marcher, ça va bien, mais quand il ne veut pas, ah ! dame, il ne veut pas!

— Et comment allons-nous faire s'il refuse de marcher? demanda la supérieure consternée.

— Il y a bien un moyen! reprit le père Raclet. Mais dame! mais dame!... Des chères sœurs, ça ne peut nas se servir de ça!

— Et lequel donc? firent ensemble les trois religieuses.

— S'il ne faut que taper, je m'en charge ! s'écria résolument sœur Victoire agitant une main large et plate comme un battoir. J'ai le poignet solide. C'est moi qui lave le linge de la communauté I

— C'est pas tout ça, reprit le père Raclet.

Avec des coups, vous ne ferez jamais rien de mon âne... Ainsi, c'est pas comme avec ma femme, ajouta-t-il, toujours plaisant ; si mon âne s'arrête, il n'y a qu'un moyen de le faire marcher ; c'est de dire des gros mots, des abominations ! Dame ! qu'est-ce que vous voulez? C'est une habitude qu'il a prise avec moi!

— Quelle horreur! fît sœur Madeleine mettant une main sur ses yeux, comme si elle eût vu un éclair.

— Ohl ça, jamais 1 dit sœur Victoire de sa voix décidée de femme forte, tandis que la figure de la petite sœur Apolline prenait de jolies teintes de pêche mûre.

— Dame ! chère sœur, c'est comme ça ! fit le père Raclet. Si mon âne s'arrête, faut dire des horreurs ou il n'y a rien de fait !

Sœur Madeleine, en femme de tête habituée à conduire la barque de sa petite communauté à travers les récifs de la vie, chercha un biais :

— Père Raclet, dit-elle, est-ce qu'il n'y aurait pas, dans votre collection, des gros mots qui seraient convenables, des gros mots qui ne

seraient pas des péchés et qui pourtant feraient marcher Fane?

— Ah ! dame ! fit le père Raclet, qui fouilla dans ses souvenirs, il y en a bien un dont je me sers quand j'emmène M. le curé dans ma voiture !

— Etlequel?interrogeasœurMadeleinequi se rassurait. Puisque M. le curé Ta entendu. . .

— Eh bien, reprit le père Raclet, mon horreur pour faire marcher l'âne, la voilà : c'est « Bougre de nom d'un... »

— Taisez-vous ! s'écria sœur Victoire appliquant la paume de sa main sur la bouche du maréchal.

Le père Raclet dut employer toute sa force pour enlever de ses lèvres cette main qui tenait comme une ventouse.

— Mais, c'est « bougre de nom d'un chien » que je voulais dire ! s'écria le maréchal. C'est-y un péché ? C'en est-y pas un? Dame I M. le curé ne s'est jamais fâché en l'entendant, quand je l'emmenais avec mon âne !

Les trois religieuses se regardaient inquiètes, et comme pour se consulter.

— Est-ce un péché? fit sœur Madeleine.

— Si je le savais, dit sœur Victoire avec sa fougue coutumière, j'aimerais mieux me laisser tuer que de faire marcher l'ane 1

— Mon Dieu ! Mon Dieu I gémit la petite sœur Apolline.

— C'est à prendre ou à laisser ! déclara le père Raclet. Si vous voulez de mon âne, vous n'avez qu'à parler !...

— Eh bien, soit ! fit la sœur supérieure sur le ton résolu d'une femme qui vient d'avoir une inspiration soudaine et heureuse ; si l'âne s'arrête, nous le ferons marcher I

Les trois religieuses montèrent dans la petite voiture à deux roues. La supérieure et sœur Victoire s'assirent l'une à côté de l'autre. Derrière elles, leur tournant le dos, la novice prit place sur le coussin de varech. Tandis qu'elles faisaient le signe de la croix et que le père Raclet leur donnait une dernière fois ses instructions : « Vous savez, chères sœurs, c'est bougre de nom d'un chien! » l'âne se mit en marche. Sœur Madeleine conduisait, raidissant les rênes, le torse droit,

le regard piqué sur l'âne et si bien pénétrée de l'importance de sa fonction qu'elle craignait de succomber à une pensée d'orgueil. Pour ne pas être projetée en avant, sœur Apolline s'appuyait le dos aux épaules de sœur Victoire, solides comme un mur.

Pendant une heure, l'âne du père Raclet sut se gagner l'estime des trois religieuses. Il les menait à une allure discrète mais soutenue. On eût dit qu'il sentait pendue sur sa tête l'abomination du père Raclet « Bougre de...! » L'animal aimait mieux courir que de recevoir sur le col ce paquet d'horreurs. Les religieuses n'avaient plus que trois kilomètres pour arriver à la ville et déjà elles accusaient le maréchal ferrant d'avoir, pour leur faire peur, calomnié sa bête, lorsque, au bas d'une côte, l'âne s'arrêta, refusant d'avancer. C'est en vain que sœur Madeleine tira sur les guides ; c'est en vain que sœur Victoire, avec l'extrémité d'un bâton, piqua la croupe de l'animal. Il ne bougea pas. Une force mystérieuse — la puissance de l'entêtement qu'il avait reçue de ses pères — le rivait au soi.

— Si je ne me retenais pas, je l'assommerais! fit sœur Victoire.

— Nous serions bien avancées, dit sœur Madeleine ; il nous faudrait encore le payer! Vous pensez bien, mes sœurs, que si j'ai consenti à monter dans cette voiture, c'est que j'avais mon idée 1 J'ai trouvé le moyen de faire marcher l'âne sans commettre un péché, ou, du moins, ce sera un si petit péché ! Et encore nous serons trois à en porter la responsabilité !

— Parlez, ma mère, dit sœur Victoire.

— Eh bien, reprit la supérieure, si nous divisons le juron du père Raclet, si nous le décomposons, ce n'est plus un juron, ce ne sont plus alors que des mots comme des autres que les meilleurs chrétiens ont le droit de prononcer. Ce juron du père Raclet contient cinq mots. Moi, je dirai le premier; vous, sœur Victoire, le second ; le reste sera pour ma sœur Apolline. Comprenez-vous? Si nous commettons une faute, elle sera bien légère; je crois bien que ce n'est presque pas un péché I

— C'est admirable! fit sœur Victoire. Ma

mère, j'ai toujours dit qu'on aurait dû faire de vous la supérieure générale de notre congrégation I

— Eh bien, mes sœurs, commençons ! dit la supérieure.

Elle toussa trois fois :

— Bougre... fit-elle d'un ton précipité, comme si le mot eût été de feu et lui eût brûlé les lèvres en passant.

— De nom!... lança sœur Victoire, résolument, comme toujours.

— D'un chien 1... modula en baissant les yeux la petite sœur Apolline de sa voix ténue comme un son de flûte.

Prodige ! l'âne marcha. Les trois religieuses arrivèrent à la ville portant chacune le tiers d'un péché, le tiers d'un tout petit bout de péché. Elles allèrent aussitôt le déposer chez leur confesseur extraordinaire (1).

(1) Depuis que s'est accompli ce prodige, sœur Madeleine, sœur Victoire, sœur Apolline ont été expulsées. Le croirait-on? Ces trois femmes voulaient, paraît-il, « arrêter l'esprit humain dans sa marche, entraver le progrès, refouler les idées modernes et conduire la France entière à Rome, aux

22 septembre , Saint- André. — Ce soir, vers cinq heures, nous allions quitter le presbytère de Plagny. Déjà, les chevaux étaient attelés à la voiture de Monseigneur, lorsque M. le curé de Plagny vint dire au prélat :

— r Monseigneur, je crois que partir en ce moment serait vous exposer à recevoir Forage. Vous avez presque deux heures de route avant d'arriver à Méranges. L'orage est sur nous, et, si j'en juge par la couleur du ciel, il sera formidable!

Nous allâmes à la fenêtre. Une longue nuée sombre, dont les bords avaient la teinte du cuivre sale, couvrait l'occident. Pas un souffle dans l'air. Aux arbres, pas une feuille n'osait remuer. La terre ne respirait plus. Rien ne vivait. D'instant en instant, un éclair déchirait l'immobile draperie noire :

— L'orage est venu bien vite, fit Monseigneur. Je ne veux point exposer mon valet de chambre et mon cocher à recevoir Taverse. Nous attendrons ici la 6n de l'orage.

pieds du Pape — sans doute avec l'âne du père Raclet! — En punition de leur crime, elles ont été condamnées à mourir de faim.

— C'est la grêle I fit le curé. Du moins, je le crains fort. Cette frange roussâtre qui borde le nuage est inquiétante. Mes malheureux paroissiens doivent être consternés. Ils n'ont pu, tant l'orage est venu à l'improviste, rentrer leur bétail. Et je suis sûr qu'ils tremblent pour leurs vignes I La vendange s'annonce très belle, mais si la grêle vient à s'en mêler!...

— Pauvres gens! fit l'évêque.

Monseigneur ordonna au cocher de dételer les chevaux. Nous rentrâmes dans la chambre de M. le curé pour y attendre que le nuage couleur de soutane voulût bien nous dire ce qu'il portait dans ses plis, la pluie ou la grêle. Nous ne devions pas attendre longtemps. L'orage s'annonça par ce grand souffle pareil à une clameur de mort qui secoue nos maisons comme pour les déraciner. Le presbytère, un grand vieux bâtiment aux pièces démesurées, entra en vibration. Le vent s'engouffra dans les vastes corridors comme en autant de tuyaux sonores, et la maison de M. le curé devint un orgue immense qui chantait. Au dehors, les per-

siennes battaient les murs à grands coups furieux et les arbres du jardin craquaient, courbés en deux; des feuilles, des brins de paille, de la poussière tourbillonnaient dans l'air. Bientôt de larges gouttes de pluie se mirent à tomber sur les tuiles du toit avec le bruit crépitant d'une fusillade. On respirait un air pesant qui semblait monter de quelque fournaise invisible, Je ne sais quels formidables tâcherons vidaient au-dessus de nous des tombereaux de monstrueux pavés qui roulaient à l'infini, sur nos têtes, dans le ciel? dans le grenier? on ne savait! Les assiettes de M. le curé, posées en piles sur le dressoir, en grelottaient de peur. Il faisait très sombre. D'instant en instant, à des intervalles de plus en plus rapprochés, les éclairs illuminaient la demi-nuit; dans ce jour de crypte, Monseigneur, avec sa tête de vitrail, — une tête faite pour l'auréole et que, si j'étais peintre, je donnerais à mes prêtres des Catacombes, — m'apparaissait nimbé de gloire comme un saint des anciens jours.

M. le curé de Saint-André, qui nous avait

quittés depuis quelques minutes, revint et annonça :

— Monseigneur, il y a là, dans le couloir, un groupe de mes paroissiens qui sollicitent l'honneur d'être reçus par vous.

— Mais qu'ils entrent! fit l'évêque.

M. le curé alla transmettre à ses paroissiens la réponse de Monseigneur. Nous vîmes s'avancer vers nous une théorie de paysans et de paysannes qui nous abordaient avec de gauches inclinations. Silencieux; ils se rangèrent en cercle autour de l'évêque.

Tous ces braves gens portaient la consternation sur leur figure et regardaient le prélat, inquiets, l'air mendiant. Lorsqu'ils furent tous réunis, M. le curé, rentrant en lui-même un sourire, dit :

— Monseigneur, je vous présente une députation de mes paroissiens qui viennent vous demander de vouloir bien conjurer l'orage I

— Conjurer l'orage! fit gaiement Monseigneur. Mais mes pouvoirs épiscopaux s'arrêtent aux limites du diocèse! Je n'ai pas de juridiction sur les nuages! Celui-là, fît-il

*30 AU PRKSBYTÈRE

avec un sourire et désignant du doigt l'occident, n'est pas de mon diocèse I

Alors, du groupe des paroissiens, s'éleva une eantilène suppliante :

— Not' seigneur! fît une vieille femme qui nous montrait sous une coiffe noire une figure ridée et craquelée de sorcière, not' seigneur, c'est pour ma vache qu'est dans le pré de la Chaume, que j'ai pas eu le temps d'aller la cri (1)1 Ma vache noire qu'est si peureuse, que les éclairs, ça lui donne des coliques I Pour sûr qu'elle va se défoncer le ventre sur les palissades! Une vache que j'aimions comme une mère!

— C'est à cause de c'te grêle I fit une voix d'homme Si vous pouviez l'empêcher 1

— Dame! dit un autre, si ça dégringole sur les vignes, not' vin est bu! J'serons forcés de boire de l'eau. Et l'eau, ça convient guère pour refaire du sang au monde !

— Et mon chevot qu'est au prél chantait celui-ci.

— Et mes berbisl disait celui-là,

(1) Chercher.

— Mes pauvres amis, fit Monseigneur, souriant avec bonté, je ne commande pas à l'orage. Je ne puis que m'associer à vos prières pour demander à Dieu de vous conserver vos biens.

Sur un signe de leur curé, les paroissiens tombèrent à genoux. Monseigneur se mit à réciter à haute voix :

a Notre Père qui êtes auxcieux, que votre nom soit sanctifié, que votre... »

A ce moment, un éclair nous enveloppa, suivi d'un roulement de tonnerre prolongé qui fit tressaillir les vitres du presbytère.

— La grêle! C'est la grêle I gémit une voix.

— Ma poure vache ! fit une autre.

— J'boirons d'I'iau, c'est sûrl Avec quoi donc que je vons nous refaire le sang, et' année? geignait une troisième voix qui, sans doute, appartenait à l'un des ivrognes les plus notables de la paroisse.

Monseigneur reprit :

« Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. . . » Il continua la récitation de la prière entre-

coupée à tout instant par les cris d'effroi que les femmes poussaient à chaque coup de tonnerre, par les gémissements des hommes qui se désolaient pour leur vigne ou leur chevot, tandis que montait, comme un refrain, la plainte consternée du vigneron: « Et comment donc que j'vons nous refaire du sang et' année ? » On eût dit que chaque éclair remuait en les profondeurs de son être les souvenirs glougloutants de tant de bonnes bouteilles vidées dans la fraîcheur mystérieuse des caves.

Tandis que Monseigneur disait à haute voix d'autres Pater, les éclairs devinrent moins fréquents, les coups de tonnerre s'espacèrent; la chambre s'éclaira.

— Allons, j'sons sauvés, pour c'te fois ! fit le vigneron. J'ons de la santé sur la planche !

— Mes chers amis, dit l'évêqiv1 se relevant, je crois, en effet, que l'orage s^éloigne. Rendons grâces à Dieu : vos vignes et vos bêtes sont sauvées. Vous n'aurez point de grêle !

— On vous remercie ben, not' seigneur

l'évêque, firent ces braves gens. Vous êtes ben honnête !

— Mais ce n'est pas moi qu'il faut remercier, c'est le bon Dieu! Je vous répète que l'orage n'est pas à mon service et ne m'écoute pas!

— Oh! vous dites ça, not' seigneur l'évêque, s'écria la vieille femme à la vache noire, parce que vous êtes un homme pas fier! Mais, j'savons ben le contraire

— Pour sûr!

— Pour sûr!

— Pour sûrl

Toute la paroisse apportait son témoignage. Monseigneur -commandait aux tempêtes.

L'évêque comprit qu'il perdrait sa peine à vouloir les convertir au bon sens. Il dut se résigner à passer pour le maître des orages.

— Mes chers amis, dit-il, en les congédiant, ne m'oubliez pas dans vos prières!

Les paroissiens de Saint-André défilèrent devant Monseigneur qui leur serra la main. Les femmes en passant se perdaient en un salut qui était presque une génuflexion.

— Merci ben, not' seigneur! disaient-elles. Le prélat ne protestait plus : il savait qu'il

n'est au pouvoir de personne de déloger une idée saugrenue d'un cerveau paysan.

Nous sortîmes dans la cour. Rapide comme le notaire aux pieds légers qui file sur Genève, l'orage avait fui. Le soleil montrait sa bonne grosse figure débarbouillée d'eau fraîche qui riait dans un ciel lavé et balayé :

— Nous partons, fit l'évêque.

Comme je m'asseyais dans la voiture, Monseigneur me dit :

— Nous emportons la reconnaissance des habitants de Saint- André. Félicitons-nous. Nous l'avons échappé belle ! Si la grêle eût saccagé leurs vignes et leurs biens, tenez pour certains qu'ils m'eussent accusé d'avoir attiré l'orage. Et nous serions partis charges de malédictions!

30 septembre. — Nous rentrons. Finies les vacances ! Le devoir va m'attacher au rivage de Sa Grandeur! Aujourd'hui, je suis presque tenté de me plaindre et de regretter ! Je rêve d'une petite cure gouvernée par une vieille

servante, naturellement revèche et dévouée, comme on la voit toujours dans les romans et quelquefois dans les presbytères ; une brave vieille qui sucrerait son vin et me conterait ses malheurs en pleurant dans sa tasse de café. Oh! une toute petite paroisse à qui je prêcherais l'Evangile du Christ; une paroisse de pauvres gens que je consolerais, que j'aimerais et qu'à leur mort j'enverrais à Dieu, l'âme propre, habillée d'une dernière absolution ! Oui, l'ambition d'être « curé » m'est venue au cours de cette tournée pastorale. Us me plaisent, ces prêtres de campagne, pour leur jeunesse d'âme, — qu'il importe de ne point confondre avec la naïveté, — la bravoure de leurs idées, leurs simples vertus, leur gaieté. C'est le bon sens et la bonne humeur dans un sac de six aunes de drap noir Je les trouve charmants, mes contemporains, les petits vicaires qui ont tant d'esprit lorsqu'ils parlent de leurs curés. Quant à leur tour ils seront curés, quand ils verront de malins vicaires pendus'à leur soutane, ils expieront ces péchés de langue. Qu'ils y comptent et ce sera justice! Tous ces braves gens,, curés

et vicaires, m'émerveillent par leur sérénité. Ils s'attendent à « du nouveau ». On va séparer l'Église de l'État et leur chiper les neuf cents francs qui leur donnent le droit de manger tous les jours. L'estomac en paix, les voilà qui s'apprêtent à serrer d'un cran la ceinture qu'ils portent sur leur soutane et à reprendre la besace des apôtres. Ils ne se répandent pas en longs propos amers contre ceux qui se disposent à les affamer, mais se contentent de leur décocher quelques malices empoisonnées parfois avec un calembour. César défroqué, ceux qui vont mourir de faim te saluent I

4 octobre. — Ce matin, après une absence de six semaines, Monseigneur entrait en sa ville épiscopale. Il m'assigna pour tâche d'ouvrir les lettres qu'il avait trouvées sur son bureau. Dans le tas, j'en découvris une qui m'intéressa singulièrement. J'eus l'indiscrétion de la copier : je n'ose point confier à ma seule mémoire un document qui émane de M. le marquis de la Platière :

c Château de Iîautmont, ce 40 octobre 1903.

« Monseigneur,

ce J'ai l'infini regret de vous apprendre que mon nouveau curé, M. l'abbé Moussut, depuis trois semaines à peine qu'il occupe la cure de Fonmorigny, m'a mis dans la cruelle obligation de vous exposer mes griefs et de vous demander son départ.

« M. l'abbé Moussut est en désaccord — je devrais dire en guerre — avec moi qui suis maire de la commune et président du conseil de fabrique. J'ai dû, Monseigneur, renoncer à toutes relations avec M. le curé à la suite d'un incident grave dont j'ai le douloureux devoir de vous faire le récit.

« La semaine dernière, j'avais le très grand honneur de recevoir eh mon château de Hautmont un prince allié à la famille d'Orléans. Pour fêter, comme il convenait, mon hôte illustre, je donnai un grand dîner suivi d'une réception et j'y conviai plusieurs familles de notre monde Je crus devoir aussi

inviter M. l'abbé Moussut. La Royauté, vous le savez, Monseigneur, a toujours été la protectrice de l'Église. La Royauté et l'Eglise sont unies l'une à l'autre par une parenté qu'il me sera permis d'appeler naturelle, pai une solidarité que j'oserais nommer divine. N'est-il pas légitime que les serviteurs fidèles du Roy exilé se montrent en tout temps les alliés des prêtres honnis et persécutés parla bande républicaine qui nous a volé le pouvoir?

« C'est dans une pensée de respect pour les grands souvenirs de l'ancienne France, c'est pour manifester à tous qu'en dépit de défaillances retentissantes, j'ai su rester (idèle à l'antique doctrine qui fut celle de mes aïeux, que je crus devoir prier M. l'abbé Moussut d'assister au dîner et à la réunion : il avait le très grand honneur' d'y représenter l'Église unie à la Royauté par des liens séculaires. Il ne me paraît pas que M. le curé ait compris la grandeur de cette alliance dont sa robe devait être parmi nous comme le signe visible.

a Lorsque M. le curé de Fonmorigny

arriva au château, une demi-heure avant le dîner, plusieurs dames de la noblesse y étaient déjà réunies, attendant l'arrivée du prince qui chassait, ce jour-là, sur mes terres. Dans notre monde, vous ne l'ignorez pas, Monseigneur, on a su conserver ces traditions d'élégance, de haute distinction que, jamais, l'envieuse démocratie — qui, pourtant, a tenté de contrefaire nos goûts et nos habitudes — n'a pu nous ravir. Il est d'usage, parmi les dames delà noblesse, de venir aux dîners de gala en demi-peau, c'est-à-dire avec des robes décolletées selon toutes les règles de la décence. C'est là une habitude qu'il me plaît de voir respectée. Sans doute, M. l'abbé Moussut ne connaît-il pas les usages de notre monde : son attitude ne le prouverait que trop. Lorsque M. le curé entra au salon, il s'arrêta pour considérer la brillante réunion que formaient ces femmes parées avec cette inimitable distinction qui est le propre de leur race, et qui est un legs des jours glorieux d'autrefois à notre temps de grossier égalitarisme. Je le vis qui hochait la tête et, comme je m'avançais au-devant de lui, je

l'entendis très distinctement qui disait :

« — C'est du propre ! Toutes ces femmes dépoitraillées 1

« Puis, s'adressant à moi :

« — Alors, demanda-t-il, me montrant du doigt la couronne charmante que formaient les dames réunies en groupe, monsieur le marquis, c'est pour me montrer ça que vous m'avez invité? Pouah!

« Et, comme s'il eût cédé à un invincible mouvement de répulsion, M. le curé détourna brusquement la tête (ce geste est décidément familier à M. l'abbé Moussut).

« Sans relever, comme elle eût mérité de l'être, l'inconvenance de telles paroles et d'un tel geste, j'expliquai à M. le curé que ces dames étaient venues en robe de cérémonie pour faire honneur au prince, notre hôte, et aussi à l'auguste chef de la famille royale, Mgr le duc d'Orléans.

« M. le curé eut alors un ricanement d'une inconvenance suprême :

« — Un joli coco, votre Monseigneur! ditil. Un catholique qui n'est pas républicain ! Et qu'est-ce qu'il fait donc des enseignements

du Pape, votre Monseigneur? Quand on esl catholique et français, on est républicain! Le Pape le veut, le Pape l'ordonne : c'est aux princes à donner l'exemple 1

« Le fils de saint Louis, l'héritier de Louis XIV3 le roy de France rallié à la République de M. Loubet! A cette pensée, je sentis l'indication me gagner et je fis comprendre à M. l'abbé Moussut — vigoureusement, je l'avoue — que je ne voulais point tolérer, chez moi, tombant de la bouche d'un de mes invités, d'aussi scandaleux propos.

« — A votre aise! fit-il. Je m'en vais. Pourquoi aussi m'invitez-vous à venir voir des spectacles turpides? Oui, monsieur le marquis, spectacula turpida : c'est la théologie qui parle ainsi : spectacula turpida t Même, il est de mon devoir de vous rappeler, avant de me retirer, que les delectationes morosœ que provoquent les spectacula turpida sont interdites même aux fidèles serviteurs de Monseigneur (il prononça ce mot avec une emphase qui avait la prétention d'être ironique) le duc d'Orléans!

« Ayant dit, sans même saluer les dames qui, heureusement, n'avaient point entendu ses paroles, mais qui, toutes, avaient les yeux tournés vers lui, il pirouetta sur ses talons et me laissa abasourdi, honteux, rne demandant si j'avais affaire à un homme responsable de ses dires et de ses actes.

« L'incident que je viens de relater se passe naturellement de commentaires. Je n'insisterai pas. J'ai le regret d'informer Votre Grandeur que je ne veux plus garder aucune relation avec M. le curé. Je ne connais plus M. l'abbé Moussut.

« Je vous supplie très instamment, Monseigneur, de lui donner un successeur : c'est le vœu d'un catholique que la présence en sa paroisse d'un prêtre si intransigeant, si réfractaire aux habitudes du monde afflige profondément.

« Je sais, Monseigneur, que vos œuvres diocésaines vousimposent delourdescharges.

Aussi voudrais-je, pour ma part, alléger votre fardeau en coopérant au bien que vous faites. A cette cause, je vous adresse un chèque sur le Crédit lyonnais.

« je suis, de Votre Grandeur, le serviteur respectueux

« Le marquis Imbert de la Platière. »

Lorsque Monseigneur eut parcouru cette lettre, il se contenta de dire :

— De combien est ce chèque?

— De trois mille francs, Monseigneur.

— Très bien, reprit le prélat. Vous toucherez cechèque. Vous verserez deux mille francs à la Caisse des écoles libres où il y a un fameux trou à boucher. Puis, vous porterez mille francs aux Petites Sœurs des pauvres. Les malheureuses ont fait recouvrir une partie de leurs bâtiments où à certains jour il pleuvait comme dans la rue. La supérieure m'a confié hier qu'elle n'avait pas le premier sou pour payer le couvreur. M. Imbert de la Platière soldera la facture... Eh, eh, monsieur le marquis, ajouta Tévêque, il me semble que la Providence se mêle aussi de nos affaires ! La Providence n'est pas monarchiste tous les jours!

Le digne prélat réfléchit un instant, puis i! dit:

— Je vais enterrer ce bon abbé Moussut dans quelque sinécure sans éclat. La caisse des retraites diocésaines lui fera une petite pension : du reste, ne vit-il pas avec deux cents francs par an? La première qualité d'un apôtre, comme d'un médecin, c'est d'abord de ne point nuire, primo, non nocere. Son zèle est si ardent que, si je laissais faire ce brave curé, il mettrait le feu aux quatre coins du diocèse. C'est une affaire réglée : l'abbé Moussut se retire du ministère. Écrivez-lui de venir me trouver sans retard. Ecrivez aussi à l'abbé Monier, desservant de Vorimbert, que je le nomme curé de Fonmorigny à la place de l'abbé Moussut...

— ... Mais, dis-je d'une voix hésitante, Sa Grandeur voudrait-elle me permettre de lui faire respectueusement observer que si M. Imbert de la Platière est un royaliste intransigeant, M. l'abbé Monier est un bonapartiste irréductible? Il est en correspondance avec le prince Victor !

— Je ne l'ignore pas, dit Févêque, et, si je le nomme à Fonmorigny, j'ai mes raisons. M. l'abbé Monier est un bon prêtre, zélé,

DE CURES E!f CURES 14»

pieux. Qu'il soit bonapartiste, je n'ai rien à y voir t . . . Pourtant, c'est bien un peu pour cela que je ie choisis t II ne faut pas que M. le marquis de la Platière trouve trop savoureux les curés que je lui envoie. Que voulez-vous? Les temps sont difficiles I J'ai des œuvres qui épuisent mon budget : je suis bien obligé de prendre l'argent où il se trouve, et même quelquefois d'appuyer un peu, pour le forcer à sortir, doucement !... Si je donnais à M. Imbert de la Platière un curé selon son cœur, il n'aurait plus besoin de moi, et, n'ayant plus besoin de moi, il m'oublierait. Sa caisse refuserait de s'ouvrir. Et il faut que mes œuvres vivent! Il faut que mes jeunes gens des séminaires puissent suivre leurs études, et je suis leur seul banquier I II faut que nos écoles chrétiennes puissent soutenir la concurrence avec la laïque! Il faut que mes Petites Sœurs des pauvres puissent mettre leurs vieillards à couvert! Et comment donc guffirais-je à tout si la Providence, qui doit secours à ses évêques, ne m'avait pas ménagé ici et là, dans mon diocèse, quelques marquis Imbert de la Platière qui ne sont jamais con-

tents de leur curé et qui me font la charité pour en avoir un autre?... Allons, écrivez à M. Monier que je le nomme curé de Fonmorigny!

M'ayant ainsi livré l'un des secrets de son administration, le prélat se retira dans ses appartements.

Monseigneur prétendait l'autre jour qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. C'est vrai, mais pas toujours. Un secrétaire est une façon de serviteur, du genre noble : chaque matin, il habille de phrases les pensées de son maître et leur fait toilette. Eh bien, moi secrétaire, je proclame que Monseigneur, mon maître, est un grand homme I Je l'admire.

16 septembre. — Je croyais « l'incident clos », comme on dit en un certain dialecte. Je me trompais. A midi, comme il s'asseyait à table pour le déjeuner, Monseigneur parla ainsi :

— Monsieur le secrétaire, j'ai réfléchi à l'entretien que j'eus avec vous hier. Peutêtre vous ai-je scandalisé. J'ai nommé

l'abbé Monier à la cure de Fonmorigny, la meilleure du doyenné, bien que ce prêtre fût bonapartiste. Je craindrais d'être accusé par vous d'une tendresse secrète et inopportune pour le parti napoléonien, me montrant ainsi réfractaire aux directions de notre Saint- Père le Pape. .. Je suis républicain, mon cher abbé, et je veux que vous le sachiez! Oui, je suis républicain : cela m'est venu un peu soudainement... La République était née depuis pas mal de temps déjà, quand Son Éminence le cardinal Lavigerie entreprit de la décrasser, de la présenter aux honnêtes gens et de l'introduire chez nous. C'est au cours d'un banquet à tout jamais fameux que le cardinal fit le récurage de Marianne. Spectacle assurément peu banal : cette Éminence, d'un pan de sa robe rouge, torchant cette République! Ce ne fut parmi les soutanes qu'un long cri d'enthousiasme. Évêques, curés, vicaires, clercs chantaient comme un seul homme : « Vive la République ! Ah I qu'elle est belle et qu'elle sent bon ! » Restait pourtant une certaine odeur qui, à certains jours, affligeait certains nez ecclésiastiques.

Oui, parfois, quand le vent souf liait des Loges, la République de Son Éminence sentait fort! Et plus d'un évêque en son palais, et plus d'un curé en son presbytère, murmuraient : « Marianne devrait bien changer de linge! » Or, ce fut elle-même qui, un beau matin, demanda d'autre linge pour avoir une autre odeur. C'étaitl'anoù fleurissait Spuller, l'inventeur de l'élixir appelé « l'esprit nouveau». En ce temps-là, nos gouvernants partirent en cérémonie pour Canossa : ils voulaient offrir en hommage de réparation au Saint-Père un flacon de cet éMxir, maintenant parfum chéri de Marianne et qui devait, de son arôme, couvrir l'autre certaine odeur. Tandis que nos ministres s'acheminaient vers Canossa, les électeurs, toujours curieux de contempler les têtes de ceux qui leur veulent tant de bien une fois tous les quatre ans, se mirent sur leur porte pour les voir passer. Quelques citoyens poussèrent des cris. Nos ministres se regardèrent.

— Que disent-ils? demanda l'un deux.

— Bah I je n'en sais trop rien! fit un autre

tendant l'oreille. Je crois qu'ils nous appellent « voleurs » !

— Si ce n'est que ça! s'écrièrent en chœur les ministres. Continuons notre voyage! A Canossa!

— Voleurs! après tout, c'est si vrai, au moins dans le tas ! remarqua avec un geste dégagé un de nos gouvernants très bien doué pour la facétie.

— Arrêtez! cria tout à coup l'un des ministres d'une voix d'épouvante. Écoutez! Écoutez! Ce n'est pas « voleurs » qu'on nous crie, c'est « calotins »! Oui, calotins!

Tous les ministres avaient pâli. La peur les mordait aux entrailles.

— Calotins ! firent-ils unanimement ; mais, sauvons-nous !

— Rentrons! ou nous sommes perdus!

— Allons nous cacher à la Chambre!

— Lâchons le pape !

— Et mon élixir? demanda Spuller consterné. Qu'est-ce que je vais en faire, de mon petit élixir?

— Gros bête! fit le ministre, celui qui était si bien doué pour la facétie, on en parfumera

de temps en temps le mouchoir du nonco, lorsqu'il viendra nous voir!

Et, honteux, l'œil inquiet, les épaules basses, les mains sur les oreilles pour ne pas entendre la clameur enrouée des citoyens, nos ministres tournèrent le dos à Canossa et détalèrent aussi vite que le leur permettaient des jambes qui flageolaient. Ils courent toujours ! Et, depuis ce temps-là, Marianne n'a pas changé de linge! Elle sent de plus en plus fort la République de Son Éminence !

Monseigneur en était là de son discours, lorsque Jacques, le valet de chambre, entra dans la salle à manger et déclara :

— Monsieur le marquis Imbert de la Platière est au salon et demande quand Monseigneur voudra bien le recevoir.

— J'y vais dans cinq minutes, fit l'évêque. Et, sans plus parler, le prélat acheva en

toute hâte son déjeuner. Il allait se lever de table, lorsque Jacques, entrant de nouveau, dit :(

— M. l'abbé Moussut, curé de Fonmorigny, prie Monseigneur de le recevoir.

L'évêque avait tressailli.

— Monsieur de la Platière et l'abbé Moussut! Ici! Ensemble! s'écria-t-il. Je ne comprends plus!... Se parlent-ils? Ont-ils l'air de. . . sympathiser ? demanda l'évêque s'adressant au valet.

— Oh ! fit celui-ci avec un sourire, M. l'abbé Moussut est arrivé le dernier, et lorsque je lui eus appris que M. le marquis attendait au salon, il m'a déclaré qu'il n'y voulait pas entrer.

— C'est bien ce que je pensais! dit l'évêque, Ces messieurs se rencontrent chez moi, sans s'être concertés. Au contraire I... Allons, je suis à eux !

Monseigneur se leva de table et me dit à voix basse :

— Ces messieurs viennent me porter leurs doléances et faire le procès l'un de l'autre. Vous, monsieur le secrétaire, tenez-vous prêt à répondre à mon appel; j'aurai besoin de vous avant une heure 1

Comme je sortais de la salle à manger, je me heurtai dans l'antichambre à l'abbé Moussut qui tournait vers la porte du salon des yeux courroucés,

— Vous n'entrez pas, monsieur le curé ? lui dis-je.

— Non, fit d'une voix rude l'abbé Moussut.

— Pourquoi donc?

— Il y a le diable là dedans I fit-il, montrant du doigt la porte du salon.

— Raison de plus pour y aller. Vous n'avez pas peur du diable, monsieur le curé?

L'abbé Moussut allait répondre, lorsque la porte du salon s'ouvrit. Monseigneur parut. Il fit signe à l'abbé Moussut d'avancer. Celui-ci obéit aussitôt et la porte se referma. Ah I que j'eusse voulu être présent à la scène! Hélas! Monseigneur n'a point l'habitude de me convier à tels régals !

Je dus me tenir dans le cabinet de Monseigneur où j'étais condamné à attendre que le prélat voulût bien m'appeler : j'avais les yeux obstinément fixés sur la porte du salon derrière laquelle se passait quelque chose que j'eusse tant désiré voir ! L'entrevue de M. l'abbé Moussut et de M. le marquis ne devait pas manquer d'un certain piquant.

Comment l'évêque s'y prendrait-il pour calmer ces âmes ardentes, indomptables, sincères, qui exècrent une concession à l'égal d'une lâcheté? Sans doute, Monseigneur était habile entre tous à jouer de la « conciliation », mais un moine de la Thébaïde et un gentilhomme du temps de Louis XIII ne se laissent point prendre aux airs delà flûte enchantée comme de simples petits curés du vingtième siècle. Lorsque Monseigneur sonna pour m'appeler, je m'attendais à trouver M. le marquis et M. le curé retranchés dans leurs âpres sentiments, se défiant du regard, la bouche amère, tout hérissés d'intransigeance. A peine eus-je fait un pas dans le salon que les bras me tombèrent le long du corps, et je m'arrêtai, la bouche entr'ouverte, les yeux agrandis par la surprise, dans la posture toujours un peu comique de l'homme « qui ne s'attendait pas à celle-là »l M. le marquis Imbert de la Platière et M. l'abbé Moussut, curé de Fonmorigny, dans les bras l'un de l'autre, s'embrassaient comme deux sœurs, devant Monseigneur que la joie transfigurait.

— Approchez, monsieur le secrétaire, me dit le prélat. Je vous ai mandé pour vous prier d'écrire sans retard à M. l'abbé Pascal, curé de Villegéneray, que je le nomme curé de Fonmorigny en remplacement de M. l'abbé Moussut.

Le curé de Fonmorigny et M. Imbert do la Platière, s'étant donné le baiser de paix, s'éloignèrent l'un de l'autre de quelques pas. Je m'approchai. Ma stupéfaction fut à son comble : je m'aperçus que l'abbé Moussut pleurait. Moïse avait fait jaillir l'eau du rocher. Monseigneur avait-il donc renouvelé ce miracle? Lui-même, M. le marquis semblait fort ému et ses paupières clignotaient sur ses yeux humides : il mettait toute sa force d'âme à rentrer des larmes qui ne demandaient qu'à couler.

— Allons, monsieur le curé, dit M. Imbert de la Platière d'une voix qu'il s'efforçait de rendre assurée, nous rentrons à Fonmorigny ! Je vous emmène dans mon automobile qui m'attend là, dans la cour de l'évêché !

— Je veux bien, dit l'abbé Moussut qui

s'essuyait les yeux avec son grand mouchoir à carreaux bleus où il y avait des trous.

Le curé de Fonmorigny et M. le marquis s'agenouillèrent. Monseigneur les bénit ; puis gravement, silencieusement, sans dire un seul mot qui pût m'expliquer le mystère, ils sortirent ensemble, comme deux amis.

— Monseigneur, m'écriai-je, vous venez de faire un miracle !

L'évêque sourit :

— Mon enfant, dit-il, c'est l'Évangile qui a tout fait. M. Moussut et M. le marquis sont entrés en ce salon l'âme exaltée de colère. Ils venaient à moi, — je n'ai pas besoin de vous dire que la rencontre était fortuite, — ils venaient à moi pour témoigner l'un contre l'autre, pour s'accuser réciproquement, se charger. Déjà ils commençaient à se répandre, tous les deux à la fois, en propos acerbes, douloureux, lorsque j'eus une inspiration. Je pris sur ma table de travail le livre des saints Évangiles. J'implorai d'eux l'aumône d'un peu de calme, et lentement je lus, dans saint Mathieu, le chapitre de la Passion de notre Sauveur. Silencieux, tête baissée, ils

écoutèrent, puis, quand fut achevé le récit du grand drame, je dis simplement :

— Messieurs, vous êtes les enfants du Dieu qui est mort sur le gibet et qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres I »

M. Moussut releva la tête et je vis qu'il pleurait. Vous savez le reste! Brusquement, ces messieurs ont marché l'un vers l'autre et se sont donné l'accolade de la paix.

— Et qui a fait le premier pas? dis-je.

— C'est M. Moussut, répondit l'évêque.

Cet honneur lui revenait, puisqu'il est prêtre I... Mon cher enfant, poursuivit l'évêque, nous sommes forts ! Parmi nous, les uns tiennent pour l'Empire, les autres pour la Monarchie, les autres pour la République, et on dit que nous sommes divisés. Les uns sont épris d'égalité démocratique, les autres veulent une hiérarchie dans les groupes sociaux. Et on dit que nous sommes divisés. Les uns prêchent la conciliation, la patience, les autres poussent le cri de guerre et s'arment pour le combat. Et on dit que nous sommes divisés. On juge sur des apparences, sur des différences d'esprit, de tem-

pérament, d'éducation, de milieu. Pour faire l'union entre les chrétiens, il ne faut que les rappeler à leurs origines, au grand drame du Golgotha. Nous avons le même Dieu qui a souffert la mort pour que nous soyons unis, ut sint unum. Admirons aujourd'hui la douce tyrannie de cette loi d'amour qui dompte les plus rudes natures, courbe tous les orgueils, abat tous les ressentiments, qui fait qu'un abbé Moussut et un marquis Imbert de la Platière tombent aux bras l'un de l'autre 1 Nous ne sommes pas divisés, puisque nous avons le même Dieu, le Dieu d'amour; et, parce que nous sommes unis, nous sommes forts ! Nous pouvons attendre sans crainte les jours violents qui s'annoncent Ils peuvent se ruer sur nous de tout l'élan de leur haine. Nous vaincrons.

Monseigneur finissait déparier, lorsqu'une sorte de ronflement se fît entendre dans la cour. Nous comprîmes que M. le marquis mettait sa voiture en mouvement. L'évêque se retira. J'allai à la fenêtre. A cet instant précis, l'automobile de M. le marquis sortait en trépidant de la cour, par la grande porte

de la grille. Je la regardai fuir, et la suivis des yeux. Je restai là songeur devant ce spectacle étrange, prodigieux : un gentilhomme de Louis XIII monté sur une automobile de vingt mille francs et portant à toute vitesse un moine de la Thébaïde parmi les peuples émerveillés!

COMMENT L'ABBÉ MENOT

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