EUT SON CLOCHER
L'abbé Menot, curé de Marizy-sur-Loire:, était grand bâtisseur d'églises. Un jour, au dessert d'un dîner de conférence, les curés du canton, qui se divertissaient comme il convient entre ecclésiastiques, l'avaient élu par acclamation « évêque de Thèbes » . Pour goûter toute la saveur de cette appellation, il fallait connaître certaine page de l'histoire ancienne et avoir reçu du ciel certain don de sagacité. On devait se souvenir que cette fameuse Thèbes n'est plus maintenant qu'une vaste ruine; on devait comprendre que, parti pour évangéliser un peuple de colonnes tron- 161 a
quées et de chapiteaux brisés, l'abbé Menot eût aussitôt accaparé tous ces débris illustres et fastueux pour bâtir sur leur emplacement des temples chrétiens, si bien qu'il fût devenu le pasteur d'un troupeau d'églises où seuls eussent manqué les fidèles. C'est à ces hypGthèses badines que s'élevait, au déclin d'un beau déjeuner, l'esprit des confrères de l'abbé Menot. Leurs jeux n'étaient pas simples, mais ils étaient de bon goût.
Il faut dire que le curé de Marizy-sur- Loire, par sa frénésie de construction, s'offrait de lui-même à l'ironie avec persévérance et sérénité. Il bâtissait, bâtissait, bâtissait, et plus il bâtissait, plus il était heureux. Quand Mgr l'Évêque. dans ses tournées pastorales, visitait une paroisse dont l'église éta^ trop exiguë ou trop indigne du culte par son délabrement, il disait à son grand vicaire : « Je m'en vais nommer l'abbé Menot curé de ce village, et, dans deux ou trois ans, nous reviendrons ici consacrer une cathédrale ». Avant de lui confier la paroisse de Marizysur-Loire, Monseigneur avait envoyé l'abbé Menot comme pasteur dans six villages dif-
férents. La vie sacerdotale du brave curé n'avait été qu'un voyage circulaire à travers Je diocèse. Quand il avait édifié quelque part un temple au Seigneur, il partait, sur Tordre de son évêque, pour une autre destination; et on eût dit que, sous ses pas, poussaient les blanches églises.
Quand il le nomma à Marizy-sur-Loire, Févêque dit à l'abbé Menot : « La prébende est bonne et ce sera le lieu de votre repos. Vous ne serez plus déplacé. Allez donc à Marizy et bâtissez là une église qui soit digne du Seigneur, digne aussi de vous, qui êtes son fervent architecte. » L'abbé Menot était parti, et il avait repris sa vie de prêtre mendiant. Il avait parcouru le diocèse, quémandant partout des souscriptions, prêchant, sermonnant, promettant le paradis à ceux qui donnaient, annonçant l'enfer à ceux qui faisaient la sourde oreille, arrachant de haute lutte, et par de pieuses ruses, des subsides que, pour apaiser ses victimes, il décorait du nom d'« offrandes », écumant la charité chrétienne au profit de son église, jamais lassé, jamais découragé. Rien ne le rebutait
quand il s'agissait de « son œuvre a. Trois ans après son arrivée à Marizy-sur-Loire, une église était sortie du sol; mais, hélas! M. le curé ne pouvait lui donner un clocher! Ce brave abbé Menot n'avait jamais été un dispensateur circonspect des « offrandes » qu'il recueillait. Il dépensait sans s'arrêter jamais à cette idée que les ressources du budget n'étaient pas infinies : s'il eût été menteur, quel fier ministre des finances il eût fait! L'abbé Menot aurait cru outrager Dieu en s'astreignant à une comptabilité régulière. M. le curé recevait d'une main, payait de l'autre : la Providence était chargée de tenir les registres et de s'y reconnaître. Pour bâtir l'église de Marizy, l'abbé Menot avait suivi cette méthode : elle portait ses fruits. Il avait bouleversé les plans de l'architecte, culbuté les devis de l'entrepreneur pour leur substituer sa volonté personnelle; aussi, avant même qu'on commençât le clocher, le déficit était arrivé. L'abbé se crut, en conscience, obligé de prévenir l'entrepreneur et les travaux furent arrêtés. Le curé de Marizy vivait dans le trouble et l'angoisse.
Son crédit s'épuisait auprès des coffres-forts et des bas de laine. La générosité des fidèles était fatiguée. Tous les artifices de l'éloquence de l'abbé Menot étaient usés, parce que trop connus, à cinquante lieues àla ronde. Il savait d'avance qu'il courrait à un échec si, en dépit de tout, il entreprenait une nouvelle croisade Le conseil municipal de Marizy refusait obstinément de voter aucuns fonds pour la construction du clocher. L'abbé Menot était triste. Il se voyait menacé, lui le grand bâtisseur, vieilli dans les constructions, déjà plus que sexagénaire, de dire la messe, jusqu'à la fin de ses jours, dans une église sans clocher I A cette occasion, les curés des paroisses voisines se récréaient en de douces ironies : « Mon cher Menot, disait au curé de Marizy le desservant de Saint-Pèlerin, quand vous mourrez, vous allez mettre votre biographe de la Semaine religieuse dans un terrible embarras ! Il ne pourra pas dire de vous ce qu'il répète, au décès de chaque prêtre, après l'énumération des vertus, qui pour vous sera longue : « Et maintenant notre confrère repose à l'ombre de son clo-
cher! » Hélas! il n'aura pas d'ombre, votre clocher! Mais j'y songe! Pourquoi ne feriezvous pas venir des blocs de marbre de votre ville de Thèbes? Les frais de transport sont si peu élevés aujourd'hui! » L'abbé n'était point insensible à ces bénignes railleries. Il souffrait. La nuit, il voyait défiler dans ses rêves des cortèges de cathédrales, d'églises, de chapelles, dont les flèches dentelées et les sveltes clochers se mettaient à danser des sarabandes comme pour le narguer. Lorsque le curé de Marizy allait porter ses tristesses et ses doléances à Mgr l'Évêque, le prélat ne pouvait que l'exhorter à la résignation et lui conseiller de recourir à saint Joseph, le patron des entreprises désespérées : « Monseigneur en parle bien, disait l'abbé Menot. Je ne puis pas tirer une lettre de change sur saint Joseph, payable dans la vie future ! Monseigneur me donne des encouragements et de bonnes paroles ; si seulement un notaire voulait les hypothéquer! »
L'abbé Menot allait souvent conter sa peine à très noble, très pieuse, très riche et très vieille demoiselle Marie-Antoinette de
Préchamp de Marizy, qui était sa paroissienne et qui habitait un château bâti sous Louis XIV. Cette fille vénérable avait contribué, pour une très large part, à la construction de l'église, mais elle aussi s'était lassée. Elle insinuait à l'abbé Menot que les temps étaient durs, que ses fermiers ne payaient pas, qu'elle était, à son grand regret, obligée de laisser M. le Curé dans la détresse. Le prêtre était consterné. Or, un jour, Mlle de Préchamp dit à l'abbé Menot :
— Monsieur le curé, voulez-vous un clocher?
— Serait-ce possible? s'écria l'abbé, qui sursauta sur son fauteuil.
— Mais oui, très possible, fit en souriant Mlle de Préchamp. Vous aurez un clocher, mais il faut le gagner!
— A vos ordres, mademoiselle î
— Monsieur le curé, connaissez-vous le comte Pierre de Séguiran?
— Si je le connais! Mon meilleur paroissien, comme vous êtes, mademoiselle, ma meilleure paroissienne !
— Connaissez-vous Aline de Cléville, ma
nièce, qui est, en ce moment, au château de Marizy, où elle est venue passer deux mois avec moi?
— Parfaitement. J'eus l'honneur, il y a huit jours, de dîner à votre table, et Mlle de Cléville, votre nièce, s'y trouvait en face de moi. De plus, il n'y a qu'un instant, je l'ai aperçue, sur la pelouse, qui photographiait, je crois, le château. Dans ces deux rencontres, Mlle Aline m'a paru ornée de toutes les grâces.
— Eh bien! dit Mlle de Préchamp, il s'agit tout simplement de marier M. le comte Pierre de Séguiran à Mlle Aline de Cléville, et c'est vous que je charge de préparer cette union, d'en faire aboutir le projet! A ce prix-là, mais à ce prix-là seulement, vous aurez votre clocher! Je tiens beaucoup à ce mariage, mais je ne puis, moi, intervenir d'aucune façon. Vous savez que, depuis trente ans et plus, les familles de Séguiran et de Préchamp se boudent pour des futilités, pour la politique! Je n'ai jamais parlé à M. le comte de Séguiran, mais j'ai pour ce jeune homme la plus grande estime et même, je ne vous
le cacherai pas, de l'admiration. Depuis la mort de ses parents, qui lui ont, vous le savez, laissé des biens considérables, il vit dans son château des Montées en jeune homme vraiment vertueux. A vingt-sept ans, alors que d'autres de son âge sèment à pleines mains le péché, sans doute pour récolter le repentir sur leurs vieux jours ! On m'a beaucoup parlé de lui. On le dit d'esprit distingué, d'humeur affable. Et puis — ce qui, à mes yeux, prime toutes ses autres qualités — il est pieux. A l'église, il m'édifie par satenue Il ne manque jamais la messe le dimanche, même, — j'en ai fait l'observation en mon for intérieur, bien souvent, — même le jour de l'ouverture de la chasse !
— C'est admirable, remarqua le curé.
— Ah ! oui, admirable ! continua Mlle de i Préchamp. Aussi, ne vous étonnez pas si j'ai rêvé d'unir ma nièce à Pierre de Séguiran. Oh! Aline est une charmante enfant, franche, vive, enjouée! Mais quelle turbulence! quelle espièglerie! quelle dissipation ! Elle vous parle d'actrices, de théâtres, de toilettes, de scandales mondains, de romans. Si
encore c'étaient ceux de Zénaïde Fleuriot ou bien de Paul Féval converti! Elle vous fait de ces réflexions qui vous déconcertent, sans même baisser les yeuxl Moi qui, à son âge, rougissais quand on prononçait devant moi le mot « amour », quand on parlait d'un jeune homme quel qu'il fût, quand on m'apprenait que telle dame de ma connaissance allait bientôt être mèrel Parfois, je suis presque scandalisée. Je ne veux point que ma nièce aborde la vie en pareilles dispositions. J'ai la conviction qu'un homme comme M. le comte de Séguiran convertirait Aline aux pensées sérieuses; que, vivant avec un tel mari, ma nièce deviendrait une épouse modèle. Elle doit être un jour mon héritière. J'ai bien quelque droit, ce me semble, de m'occuper de son bonheur!
— Mademoiselle, vous l'avez, ce droit!
s'écria le curé. Je vous promets mon concours, toute ma bonne volonté. Je ne suis guère habile en ces sortes de négociations : pour la première fois, je suis chargé d'une aussi délicate mission, mais je l'accepte avec allégresse. Oui!... mais que pourrais-je bien
dire à ce jeune homme pour lui suggérer le désir de demander la main de votre nièce?
— Ahl monsieur le curé, je n'en sais rient fit Mlle de Préchamp, souriant discrètement. Vous demanderez conseil à vos confrères !
L'abbé Menot ne croyait pas devoir importuner ses confrères. Pendant le trajet du château au presbystère, le curé se contenta de chercher, en son entendement, quels arguments pleins de séduction il emploierait auprès de M. le comte : il avait résolu d'inaugurer par lui sa mission. Tout à coup, l'abbé Menot s'arrêta, et se frappant le front :
— J'ai trouvé! s'écria-t-il. J'ai lu dans la Bible, dans la Pratique des Confesseurs et dans la Théologie morale, que la beauté de la femme émeut et subjugue l'homme. C'est bien simple : je m'en vais dire à M. de Séguiran que Mlle Aline de Cléville est belle, très belle;... mais ai-je le droit d'être aussi affirmatif? Est-elle belle? Qu'est-ce qu'une femme belle? Qu'est-ce que la beauté?
L'abbé Menot était perplexe : « Ma foi, se dit-il, je vais aller consulter saint Thomas d'Aquin! »
Rentré au presbytère, le curé de Marizy prit sur les rayons de sa bibliothèque le livre des Opuscula de saint Thomas d'Aquin; il l'ouvrit au chapitre sur le Beau et lut :
Pulchrum est resplendentia formœ super partes materiœ proportionatas.
L'abbé Menot traduisit à haute voix, et librement : « Le beau, c'est l'éclat communiqué par la forme aux diverses parties de la matière. » Puis, prenant une pose méditative, un coude sur son bureau, un doigt sur la joue, il soliloqua :
« Si j'applique, se dit-il, la définition du divin Thomas à la nièce de Mlle de Préchamp, je suis forcé de confesser qu'en elle resplendit cet éclat que la forme donne à la matière. Oui, oui, en Mlle Aline, la forme qui est harmonieuse communique cette qualité au limon dont son corps est pétri. Le regard aime à suivre la ligne très pure de sa gracieuse architecture; il erre charmé sur les masses blondes de sa chevelure, s'arrête à l'ovale délicat du visage où il se repose avec complaisance et suavité; puis de là, glissant jusqu'à la poitrine... Allons, Menot, halte làl
COxMMENT L'ABBË MËNOT EUT SON CLOCHER 173
Il y a des choses qu'un prêtre ne doit pas remarquer. Et, du reste, à quoi bon? Ne dit-on pas que les dames des villes usent de supercherie pour se donner un éclat emprunté, à ce point qu'elles font mentir Platon et que, par leur fau'cj, le Beau n'est pas toujours la splendeur du Vrai ! »
L'abbé Menot s'arrêta dans sa méditation philosophique pour se complaire en lui-même. Il n'était pas très éloigné de se trouver de l'esprit. « Enfin! s'écria-t-il, assez de métaphysique I Je vois, je sais Mlle Aline de Cléviile est belle, elle est incomparable! Je vais aller l'apprendre à M Pierre de Séguiran. qui ne pourra pas ne pas me bénir et agréer ma proposition »
Il remit sur son rayon saint Thomas d'Aquin, puis il partit, le bréviaire sous le bras, pour ie château des Montées. La route n'était pas longue qu'il avait à parcourir. Il marchait d'un pas alerte, résolu, et un hymne chantait dans son cœur. Déjà, l'abbé Menot voyait le clocher de Marizy s'élevant plein de grâce et de force, jaillissant vers le ciel dans le recueillement du paysage, dans la
grande paix de l'horizon, comme une prière et comme une espérance. Déjà, il croyait entendre les cloches s'éveiller dans « son » clocher pour les solennités de Pâques et jeter l'allégresse, à pleines volées, aux quatre vents du ciel. Elles racontaient leur bonheur aux collines, les collines le redisaient à la plaine et des traînées d'harmonie flottaient sur la Loire. Les refrains de la chanson carillonnante bourdonnaient aux oreilles de l'abbé Menot et son imagination déambulait joyeuse parmi tous ces enchantements.
Après un quart d'heure de route, le curé de Marizy aperçut, sur sa droite, la façade blanche du château des Montées qui resplendissait au soleil de juin, parmi les arbres du parc. D'un pas triomphant, il s'engagea dans la grande allée qui conduit à la seigneuriale demeure de M. Pierre de Séguiran. Tout en marchant, l'abbé Menot répétait à haute voix, sur le ton oratoire et avec de grands gestes : Besplendentia formœ ! Resplendentia formœ ! Effarouchés par ces accents insolites, les oiseaux qui chantaient dans les grands arbres du parc s'enfuyaient à tire-d'aile.
Parvenu au château, le prêtre se fit annoncer et fut aussitôt reçu par M. Pierre de Séguiran. C'était un grand jeune homme dont la voix, les gestes, toute la personne décelaient une force harmonieuse et sûre d'elle-même; dent le visage, aux traits réguliers, eût pu paraître hautain si des yeux très doux ne lui eussent donné je ne sais quel charme de bonté et de tendresse.
— Quel bon vent vous amène, monsieur le curé? demanda-t-il à l'abbé Menot en lui oifrant un siège.
Bravement, sans tergiversations, sans précautions oratoires, le curé de Marizy dit le but de sa visite. Il venait auprès de M. le comte pour savoir de lui s'il ne lui serait pas agréable d'épouser Mlle de Cléville ; pour lui conseiller même, — si toutefois M. le comte daignait accorder ce droit à un vieux prêtre, — pour lui conseiller même de la demander en mariage.
Abasourdi, le jeune homme fut quelques instants sans répondre, puis il dit :
— Je suis très honoré, monsieur le curé* très touché, mais... mais... je ne connais pas
cette jeune fille! Je ne puis pas m'engager à la légère dans un mariage. Jusqu'ici, j'ignorais l'existence de Mlle de Cléville. Je ne la connais pas. Je ne l'ai jamais vue!
— Ah! monsieur le comte! fit l'abbé avec toute l'énergie d'une conviction ardente, c'est une personne splendide ! Elle est belle, elle est incomparable. Vous pouvez m'en croire !
Pierre de Séguiran ne put contenir un sourire. C'était vraiment un curé tout nouveau et très inattendu qui se révélait à lui sous les espèces de l'abbé Menot. Comme le jeune comte se taisait, le prêtre reprit :
— Oui, vous pouvez m'en croire, c'est une personne splendide !
— Oh! la beauté, fit en riant Pierre de Séguiran, c'est là, monsieur le curé, une considération qui ne pèsera guère dans mon choix quand je me déciderai à me marier ! La beauté, dans le mariage, c'est pour les autres. Le prochain prend la beauté et par ses regards et par ses désirs : le mari garde la femme qui est souvent sotte et revêche. Le mari d'une femme très belle est ridicule,
COMMENT L'ABBÉ MENOT EUT SON CLOCHER Wl
monsieur le curé. Il fait songer aux gardiens de musée qui se promènent, avec des airs féroces, devant les tableaux de maîtres : « Il est défendu au public de toucher, » voilà ce que signifie le mari d'une femme très belle t Monsieur le curé, je n'ambitionne point le rôle de gardien de musée.
Le pauvre curé ne s'attendait pas à ce discours. Il se contenta de répéter,, pour la troisième fois, la phrase dans laquelle il avait concentré toute l'énergie de son admiration et aussi toutes ses espérances :
— Mais je vous assure, monsieur le comte, que c'est une personne splendide !
— Oh ! je ne dis pas non ! monsieur le curé, reprit Pierre de Séguiran, qui se contenait k grand'peine pour ne pas éclater d'un rire irrévérencieux; je ne dis pas non! Mais je no connais pas Mlle de Clé ville et, dans de telles conditions, il m'est impossible de vous faire une réponse sérieuse!
L'abbé Menot comprit qu'il devait battre en retraite. Il prit congé de M. de Séguiran, qui le remercia respectueusement — et peutêtre sans ironie — de sa démarche.
L'enthousiasme du curé de Marizy était tombé, mais il ne voulut point, malgré tout, abandonner la partie et renoncer au succès. Il résolut de voir, sans tarder, Mlle de Cléville. «Peut-être, pensait-il, sera-t-elle moins indocile que M. le comte. Ahl si j'arrivais à la gagner! Ce que femme veut est bien voulu! S'il en était ainsi, rien ne serait perdu, car alors elle me suggérerait ce que je dois faire et ce que je dois dire pour venir à bout des préjugés de M. Pierre. Les femmes sont, dit-on, d'habiles conseillères, surtout quand i] s'agit d'affaires de cœur. »
L'abbé Menot regarda sa montre, qui marquait six heures. Il savait que, chaque soir, avant la fermeture de l'église, Mlle de Préchamp venait adorer le Saint-Sacrement et qu'elle se faisait accompagner d'Aline, depuis que celle-ci était au château. Il entra dans l'église et aperçut la tante et la nièce agenouillées sur leur prie-Dieu. Il se dirigea vers elles et, obséquieusement, pria Mlle de Cléville de le venir trouver à la sacristie où, dit-il, il désirait avoir avec elle un entretien particulier.
Peut-être l'abbé Menot avait-il sacrifié à l'hyperbole quand il avait proclamé Mlle de Cléville belle et incomparable selon les principes de saint Thomas d'Aquin, mais l'excellent homme n'avait péché que par exagération. Avec son fin visage, ses yeux bleus son menton délicatement arrondi, sa bouche toujours prête au sourire, Aline de Cléville était très séduisante. A Paris, les jeunes gens qui fréquentaient chez sa mère, qui apportaient à ses five o'clock la splendeur de leurs plastrons et la solennité de leurs redingotes, la trouvaient agréable à voir Quand elle pénétra dans la sacristie, comme un rayon de soleil dans une chambre obscure, le curé de Marigny confessa intérieurement qu'il avait bien le droit d'appeler Mlle de Cléville « une splendide pQrsonne », et que sa conscience pouvait rester sereine. Il dit à Aline :
— Mademoiselle, je vous ai priée de me venir trouver ici pour vous donner la certitude que votre bonheur me préoccupe singulièrement... Daignez- vous, mademoiselle, agréer pour époux M. Pierre de Séguiran?
— M. Pierre de Séguiran? s'écria la jeune fille éclatant de rire. Qui ça? Connais pas!
— Je vous le ferai connaître d'un mot : c'est un jeune homme tout à fait comme il faut. Tel vous le connaîtrez, tel vous l'aimerez, car vous l'aimerez I
— Ah! bien, vrai ! fit Aline avec désinvolture, je ne m'attendais pas à celle-là! Mo marier! Vrai, je n'y pensais guère!
— M. le comte Pierre de Séguiran est un jeune homme tout à fait comme il faut, répéta le curé.
— Ma foi, dit la jeune fille, j'aime mieux vous dire tout de suite que vous vous y prenez bien mal pour me décider à agréer votre candidat! Monsieur le curé, je vais vous scandaliser, — ma tante ne nous entend pas? non! — oui, je vais vous scandaliser. Je ne voudrais pas pour mari d'un homme trop comme il faut. Un homme trop comme il faut, ça doit être joliment ennuyeux, savezvous! Un homme comme il faut! Un homme comme il faut! Tenez, il me semble qu'un homme trop comme il faut ne doit pas être un mari comme un autre, qu'il doit être...
Ça doit porter un bonnet de coton, un homme de cette espèce-là?
— Je n'ai jamais vu M. le comte en bonnet de coton, fit l'abbé Menot. Il n'est pas démontré qu'il use de ce genre de coiffure.
— Et puis, continua Mlle Aline, être demandée en mariage par un jeune homme trop comme il faut, c'est bien un peu humiliant! Voyez-vous, un jeune homme qui a eu pas trop bonne conduite et qui, le jour de son mariage, jure solennellement de ne plus recommencer, voilà qui flatte une jeune fille! Je ne pouvais me défendre d'une espèce de sympathie pour les jeunes gens dont on parlait devant moi, à mots couverts : « Oh! le fils Un Tel, en fait-il des folies! » Je me tenais à quatre pour ne pas m'intéresser au fils Un Tel, à certain polisson que je connais et qui a fait soixante-seize mille francs de dettes en un an, à cause qu'il aime trop les cartes 1
— Soixante-seize mille francs ! s'écria M. le curé, levant les bras au ciel. Soixante-
eize mille francs! Quel clocher, mes très
chers frères, quel clocher j'eusse bâti avec cet argent!
— Quand bien même, continua Mlle Aline, mon mari aurait rapporté de sa vie de jeune homme quelques expressions un peu trop... pas comme il faut, je ne lui en voudrais pas. S'il avait, je suppose, comme mon frère aîné qui est dans la cavalerie, l'habitude de prononcer de gros mots, je lui fermerais la bouche avant qu'il n'eût le temps d'achever la phrase abominable : je lui éviterais ainsi de gros péchés.
— Vous feriez là une bonne action, dit le curé.
Étourdi par ce ramage d'oiseau parisien, l'abbé Menot perdait un peu la tête.
— Mademoiselle, fît-il, je vous remercie beaucoup de ce que vous venez de me dire. Je parlerai de tout cela à mademoiselle votre tante.
Aline s'en alla rejoindre dans l'église Mlle de Préchamp qui, la figure dans ses mains, abîmée dans la prière, suppliait le Seigneur de bénir le projet de mariage.
Resté seul, l'abbé Menot fit un retour sur
lui-même : « Je suis bien forcé, se dit-il, de m'avouer que les choses ne marchent pas comme je l'eusse souhaité : il s'en fautl Me voilà encore sans clocher! A mes avances, à mes conseils, ces jeunes gens ont répondu, l'un par un exposé de principes sur la beauté chez les personnes du sexe, l'autre par l'expression de ses répugnances à épouser un mari trop comme il faut! De tout cela je n'ai que faire, c'est un clocher qu'il me faut! Tout est à recommencer ! Allons, Menot, continua le prêtre, se parlant à lui-même en la forme qui lui était familière, tu n'es qu'un grand nigaud! Tu es par trop métaphysique, ou plutôt par trop gothique, comme disent les impies en parlant de nous! Évidemment, ce n'est pas dans saint Thomas d'Aquin, qui est pourtant un océan de science, qu'il te faut, in cam, aller pêcher tes inspirations; c'est ailleurs. Mais où? où? où? »
L'abbé Menot, pendant quelques minutes, resta songeur, puis il reprit son monologue intérieur : « J'ai ouï conter, par un de mes confrères, se dit-il, qu'un jeune homme et
une jeune fille de sa paroisse, qui se recréaient de concert en faisant de la photographie, s'étaient pris subitement à s'aimer si fort, si fort, qu'ils voulurent s'épouser et qu'ils s'épousèrent bel et bien malgré leurs parents, Or, M. le comte de Séguiran s'occupe de photographie et Mlle de Cléville aussi : ne l'ai-je pas surprise qui braquait un appareil sur le château de Marizy? Ma foi, je n'en ferai ni une ni deux : je m'en vais les faire travailler ensemble à leur photographie. Oui, oui, la bonne inspiration que m'envoie là la Providence ! J'inviterai M. Pierre et Mlle Aline à venir, le même jour, à la même heure, photographier mon église.
Quelle raison leur donner? Je me charge d'en trouver vingt toutes excellentes ! Je mettrai même le presbytère à leur disposition pour manipuler les épreuves, ce qui facilitera les rencontres, leur donnera un petit ton d'intimité. Eh! ehl il me semble, cette fois, que je ne suis point gothique! »
Et, jusqu'à l'heure de son sommeil, l'abbé Menot médita les mystères de la photographie appliquée au mariage.
Avec sa psychologie un peu rudim en taire, l'abbé Menot ne faisait preuve pourtant ni de trop de candeur, ni de trop d'impéritie. La photographie est une grande criminelle : combien de mariages n'a-t-clle pas sournoisement perpétrés? Entre jeunes gens de sexe opposé, elle provoque les fréquentes rencontres sous couleur de se portraiturer avec un mutuel dévouement. Elle explique et elle excuse les accrocs faits aux immortelles convenances : l'intimité des tête-à-tête prolongés, les vagabondages dans les solitudes amies à la recherche du beau site Elle favorise, dans les multiples manipula tions qu'elle exige, une aimable familia* rite. Quand vous voyez un jeune homme et une jeune fille se livrer de compagnie aux récréations photographiques, dites que l'amour est proche, prêt à sortir de l'appa-
reil comme un diable à ressort de sa boîte !
Ces considérations, peut-être l'abbé Menot ne les percevait-il pas en leur subtilité : il les devinait, les pressentait, encore qu'il ne voulût pas se l'avouer à lui-même pour ne point troubler sa conscience.
Il invita par lettre M. Pierre de Séguiran à venir photographier l'église de Marizy, l'assurant que ce serait là une bonne œuvre agréable à Dieu. Il fixa le jour et l'heure. Le curé écrivit à Mlle de Cléville en termes à peu près identiques.
Au jour et à l'heure qu'il avait indiqués, il vit arriver, munis de leurs appareils, Pierre de Séguiran et Aline qu'accompagnait sa tante. Les présentations se firent. Il y eut un court instant de surprise et de gêne : de part et d'autre, on s'attendait si peu à se rencontrer là! L'abbé Menot, qui devenait aussi artificieux qu'une annonce de journal, jugea venu le moment de s'expliquer.
— J'ai imaginé, dit-il, d'envoyer des photographies de mon église, de ma pauvre église sans clocher, aux personnes pieuses du diocèse. Elles comprendront mieux
ainsi combien est lamentable le spectacle d'une église inachevée, et je ne doute pas alors...
— Mais, s'écria Mlle Aline que le projet enthousiasmait, comment n'avez-vous pas songé aux cartes postales illustrées que vous éparpilleriez à travers le monde? Si seulement vous pouviez demander à un personnage fameux, à un acteur, tenez, à Coquelin; à une actrice, tenez, à Sarah Bernhardt, de signer vos cartes, on se les arracherait I
— Malheureusement, fit l'abbé Menot très grave, je ne connais personne dans ce monde-là !
— Que c'est donc regrettable ! reprit la jeune fille. Vous pourriez bâtir trois clochers et une demi-douzaine de sacristies!
— Allons, allons, Aline, fit Mlle de Préchamp doucement grondeuse.
— Je n'avais pas songé aux cartes postales illustrées, fit simplement l'abbé Menot... Mais le prix de revient en serait-il élevé?
— Oh ! pour ce qui est du prix, fit le
comte en souriant, c'est mon affaire. Je vous remettrai vos cartes toutes préparées, vous n'aurez plus qu'à les envoyer!
— A merveille! s'écria l'abbé Menot qui se réjouissait intérieurement, d'abord qu'on lui eût donné une idée heureuse, ensuite et surtout qu'elle eût été mise, pour les frais, à la charge du prochain. C'est vous, monsieur le comte, c'est vous, mademoiselle Aline, qui me fournirez ces épreuves photographiques. Voici donc bien simplement ce que je vous demanderais : aujourd'hui et les jours suivants, vous prendriez l'un et l'autre des épreuves de l'église. Nous choisirions celle de toutes qui serait la mieux venue.
— Ah! un concours, alors, s'écria Mlle Aline. Concours de photographies!
Monsieur le curé, savez-vous que vous êtes dans le train !
— Aline, Aline, je t'en supplie..., fit Mlle de Pré champ.
— Mettons que je sois dans le train! reprit l'abbé Menot avec une joyeuse condescendance. Le presbytère tout entier est à la disposition de Mlle Aline et de M. le
comte. Vous y ferez tous ces petits tripotages qui constituent Fart de la photographie, — c'est une cuisine que j'ignore complètement, pour ma part. — Hya par là une petite pièce très obscure où ma domestique suspend mes vieilles soutanes et qui vous servira de chambre noire. C'est une faveur que je vous demande : vous travaillerez ici, près de moi, si bien que vous pourrez, à tout instant, me présenter votre travail. Je vous donnerai mon avis, mon goût dans le choix des épreuves. Bien que je manque de compétence, je suis si intéressé dans le succès de cette entreprise, d'où dépend l'avenir de mon clocher, que vous me ferez bien la grâce de travailler dans ma maison.
— Je n'ai rien à vous refuser, monsieur le curé, dit M. de Séguiran.
— Mais ce sera très amusant I s'écria Mlle Aline. L'idée de travailler dans le cabinet aux vieilles soutanes me transporte.
— Dans ce placard? fit Mlle de Préchamp, montrant du doigt la porte du cabinet aux soutanes. Vous allez travailler dans ce placard?
— Oui, fit Aline, et ça me ravit de travailler dans un placard !
Pour Mlle de Préchamp, habituée à vivre dans les demeures seigneuriales d'autrefois, c'était une manie d'appeler a placard » toute pièce qui, comme dimensions, ne mesurait pas au moins sept mètres sur dix.
— C'est pour Dieu que vous travaillerez, puisquec'estpour samaison ! dit l'abbé Menot
Ce jour-là, on photographia l'église au nord et au midi, à l'est et à l'ouest, et on revint au presbytère pour donner aux clichés les soins urgents et nécessaires. M. le comte voulut bien déclarer que son épreuve était « ratée » : pure galanterie de sa part, mais qui lui créa un titre à la sympathie de la jeune fille. Elle s'empressa d'affirmer :
— Mais mon cliché est abominable ! Tandis que le vôtre, monsieur...
Ce fut une lutte aimable à laquelle l'abbé Menot coupa court par ces mots :
— Eh bienl vous recommencerez demain!
— Pourquoi pas dès maintenant? demanda Mlle de Préchamp.
Non, non, fit vivement le curé de
Marizy. Pas de surmenage. Assez d'une épreuve ! Ce sera pour demain 1
Le jour suivant, vers les deux heures de l'après-midi, l'abbé Menot vit arriver au presbytère, presque simultanément, M. le comte de Séguiran et Mlle Aline de Cléville chaperonnée par sa tante. Le concours de photographie recommença avec les mêmes péripéties que la veille. Quand les vues de l'église furent prises, les clichés développés, ce fut entre Aline et le comte de Séguiran un tournoi de courtoisie semblable à celui de la veille. Qui des deux opérateurs avait obtenu le meilleur cliché?
— Oh ! assurément, ce n'est pas moi I s'écriait le comte. Mon cliché est une horreur. C'est flou, c'est voilé f Sur le papier, ce sera du propre. L'église aura l'air de nager dans une sauce tartare.
— Et moi ! faisait la jeune fille. Ahf c'est du joli I C'est dommage qu'il n'y ait pas à Paris un salon d'exposition pour la photographie décadente; j'enverrais là mon cliché ! Il ferait bonne figure à côté des chefsd'œuvre de la peinture pointilliste I Tandis
que le vôtre, monsieur I Mais le vôtre est bien venu î II est admirable !
— Je vous en prie, mademoiselle, mais regardez-le donc ! suppliait le comte
— Eh bien, alors, dit l'abbé Menot avec empressement, s'il en est ainsi, remettons l'épreuve à demain. Nous recommencerons, si vous le voulez bien.
— Je n'y vois pas d'inconvénient ! dit le comte.
— Ni moi non plus! fît avec vivacité Mlle Aline.
Le concours se prolongea ainsi pendant une semaine sans que ni le comte ni Aline consentissent à céder. Pris d'une rage d'humilité, ils s'anéantissaient l'un devant l'autre. Dès que l'un d'eux sortait du cabinet noir, tenant entre ses doigts la plaque qu'il venait de révéler, c'était, au premier regard qu'il jetait sur son cliché, une exclamation d'horreur, une moue de dégoût; tandis que l'autre protestait, déclarant que cette fois c'était bien le chef-d'œuvre attendu L'abbé Menot, qui avait ses raisons pour faire traîner le concours en longueur, s'étonna
tout d'abord de voir M. le comte et Mlle Aline si obstinés à se dire « maladroits, gâcheurs, goujats », mais il finit par comprendre que sous ses apparences d'humilité, il pouvait bien se cacher quelque délicat subterfuge. Manifestement, les deux jeunes gens n'éprouvaient aucun déplaisir à se rencontrer au presbytère. Il parut à l'abbé Menot que si le comte et Aline déclaraient leurs propres clichés si mauvais, c'était avec la secrète pensée de prolonger la série des entrevues, dans la crainte que, le concours tini,les rencontres ne cessassent en même temps. L'abbé Menot n'était même pas fort éloigné de croire que ses deux photographes gâchaient à dessein leur travail pour qu'ils pussent jouir plus longtemps du droit de se trouver ensemble. M. le curé de Marizy ne s'abusait point. 11 n'était pas sans inquiétudes, toutefois : la tante d'Aline, Mlle de Préchamp, commençait à manifester quelque impatience. Sans doute, elle désirait le mariage de sa nièce avec M. de Séguiran; elle se disait, sans déplaisir, que c'étaient là des occasions, pour îes deux jeunes gens, de se voir, de se con-
naître; mais elle eût mieux aimé renoncer pour toujours à son projet que de faire le plus véniel accroc à ce qu'elle appelait les « convenances ».
— Enfin, s'écria-t-elle, un jour que sa nièce, pour n'en pas perdre l'habitude, déclarait « odieux » le cliché qu'elle venait de sortir du bain révélateur, mais enfin, je n'y comprends plus rien ! Toi qui d'ordinaire réussis très bien tes épreuves, qui as de l'habitude, du savoir-faire, un appareil perfectionné m'as-tu dit, comment se fait-il que tu n'arrives qu'à des ratés? Nous ne pouvons pourtant pas continuer ce manège-là plus longtemps 1
— Mais, ma tante, fit Aline, il nous faut un cliché parfait pour tirer des cartes postales! Nous recommencerons tant que nous n'aurons pas le chef-d'œuvre demandé. Assurément, ce n'est pas sur moi qu'il faut compter 1
— Mademoiselle, pouvez-vous dire ! fit M. de Séguiran. Le chef-d'œuvre vous revient de droit. C'est à vous de nous le donner !
— Je ne m'y oppose pas, fit Mlle de Pré-
champ, mais rien ne nous empêche, nous et M. de Séguiran, de venir ici à des heures différentes. Je ne vois pas qu'il soit nécessaire de prendre les vues de l'église à la même heure. M. de Séguiran viendra quand il le voudra. Nous-mêmes nous serons ainsi plus libres de choisir le moment de la journée qui nous conviendra le mieux. C'est que, depuis huit jours, toutes mes habitudes sont bouleversées! Ces séances de photographie prennent mon après-midi. Je n'ai plus le temps de travailler à mon tricot pour les pauvres! Demain donc, plus d'heure fixe pour la séance. Sera-ce le matin? Sera-ce dans l'après-midi? Je ne puis le dire I
Ni M. de Séguiran, ni Mlle Aline, ni l'abbé Menot ne s'attendaient à pareil coup ! Chacun d'eux, pour des raisons différentes, y vit l'annonce d'une catastrophe. « Ne plus ae revoir t » pensaient les deu;x jeunes gens. « Et mon clocher? » se disait le curé de Marizy. Il y eut un silence lourd d'inquiétudes. Penaud, les mains dans les manches de sa soutane, la tête baissée, l'abbé Menot se torturait l'entendement pour trouver un
argument vigoureux qui lui permît de repousser le danger, une raison qu'il pût mettre en avant et qui obligeât les deux jeunes gens à se trouver ensemble au près bytère. Que ne pouvait-il aller chercher son argument dans la Somme de saint Thomas d'Aquin! M. de Séguiran regardait anxieusement Mlle Aline avec un air qui voulait dire : « Sauvez-nous, vous qui êtes femme ! » Après un court instant de réflexion, la jeune fille dit résolument :
— Mais, ma tante, vous n'y pensez pas 1 Si je suis seule pour manœuvrer mon appareil photographique, je n'arriverai à rien, absolument à rien ! J'aime mieux y renoncer ! C'est que j'apporte ici mon meilleur appareil, un appareil très compliqué et d'un maniement difficile : je l'ai acheté ce mois de janvier, avec l'argent de mes étrennes, et il m'a coûté des prix fous ! Vous n'avez pas l'air de vous douter, ma tante, que mon appareil est une jumelle à escamotage rotatif!
— Oui, oui, parfaitement, à escamotage rotatif! fit M. de Séguiran. C'est un appareil
précieux, d'une précision I... Mais il faut un et même plusieurs aides !
— Oui, oui, confirma l'abbé qui, certainement, entendait parler pour la première foi» d'un pareil engin. Rotatif! Rotatif! répétait-il comme pour impressionner Mlle de Préchamp par cette épithète apocalyptique.
— Mais, s'écria Mlle de Préchamp, monsieur le curé sera là; mais je serai là ! Nous t'aiderons 1
— Mlle Aline éclata de rire :
— Vous, ma tante ! s'écria-t-elle. Vous, monsieur le curé 1 Oh ! non, je ne vous vois pas avec, en mains, une jumelle à escamotage rotatif! Il faut l'habitude. Rotatif! Ne l'oubliez pas I
— C'est certain, il faut l'habitude, dit gravement M. de Séguiran.
— Oh ! oui, l'habitude, l'habitude, fit M. le curé. Rotatif!
— Eh bien, soit, conclut Mlle de Préchamp, je ne connais rien à ces machines-là! Nous viendrons à la même heure demain, mais je voudrais bien que l'on ne me forçat pas à rester si longtemps hors de chez moi. Quel
dérangement dans ma viel Mon tricot qui n'avance pas !
— Mademoiselle, dit M. de Séguiran, nous nous hâterons le plus possible.
— Nous le promettons, dit Aline.
— Oui, nous le promettons, fit l'abbé Menot inconsidérément.
Quand ils eurent, comme à l'ordinaire, pris quatre vues de l'église, M. de Séguiran et Aline rentrèrent au presbytère, où l'abbé Menot exhortait Mlle de Préchamp à la patience en lui représentant le mérite éminent de l'œuvre à laquelle collaboraient la jeune fille et le comte. M. de Séguiran manifesta tout d'abord une inquiétude. Après la pose, il n'avait point entendu les plaques impressionnées se déclancher et tomber dans l'appareil, si bien qu'il craignait d'avoir fait de la bouillie pour les chats 1
— Encore I fit Mlle de Préchamp. Mais alors nous sommes ici jusqu'à la consommation des siècles 1
Il fut convenu que M. de Séguiran, très impatient de savoir s'il n'avait point commis une maladresse en manœuvrant son appa-
reil, entrerait cette fois le premier dans le cabinet aux soutanes. A peine y eut-il pénétré, en refermant la porte derrière lui, qu'Aline s'écria :
— Mais, ma tante, puisque vous êtes si pressée, pourquoi M. de Séguiran et moi ne révélerions-nous pas nos plaques en même temps ? Il y a justement deux bains de préparés pour nos plaques !
Ce disant, Mlle Aline saisit la poignée de la porte et ordonna :
— M. de Séguiran, ouvrez-moi, je vous prie!
L'abbé Menot put alors contempler un spectacle qui aurait été tragique s'il n'eût été drôle. Longue, mince, droite, pointue comme un paratonnerre, habillée de noir et blanc comme un catafalque, la rougeur de la honte au front, l'œil enflammé d'indignation, Mlle Éléonore-Marie-Antoinette de Préchamp de Marizy se dressa devant sa nièce et la regardant dans les yeux :
— Comment, dit-elle, Aline, ma nièce, tu oserais entrer dans ce placard ! Et les convenances!
— Les convenances, ma tante, fît en riant la jeune fille, elles seraient sauves ! Il y a une lanterne rouge dans le placard i
— Mais oui, dit l'abbé Menot d'un ton approbateur et en se tournant vers Mlle de Préchamp^ il y a une lanterne rouge dans le cabinet aux soutanes., et qui est allumée! ajouta-t-il d'un ton grave et en levant l'index
— Que la lanterne soit allumée ou non, s'écria Mlle de Préchamp, Aline n'entrera dans le placard que si on laisse la porte ouverte 1
— Mais, ma tante, fît la jeune fille, vous n'y songez pas ! Laisser ouverte la porte d'une chambre noire ! Mais tous nos clichés seraient voilés !
— Mais oui, dit l'abbé Menot, s'adressant toujours à Mlle de Préchamp, les clichés seraient voilés I
Toutes ces petites audaces, très innocentes, des deux jeunes gens, l'abbé Menot les approuvait sans scrupule. Mlle Aline n'était qu'une enfant qui ne voyait le ma) nulle part : M. le comte — l'abbé le savait mieux que personne — était un très bon
chrétien, un homme loyal en l'honnêteté de qui il pouvait avoir une foi aveugle.
Enhardie par l'indulgence de M. le curé, Aline voulut enfreindre la consigne. De nouveau, elle saisit la poignée et dit :
— M. de Séguiran5 je vous en prie, ouvr. . Elle n'eut point le temps d'achever sa
phrase. Mlle de Préchamp, repoussant vivement sa nièce du coude, venait de se poser devant la porte : elle s'y adossa, étendant à droite et à gauche ses longs bras secs que recouvraient les plis d'un vaste manteau noir Elle faisait songer à ces grands oiseaux sombres que l'on cloue sur les portes, le bec en l'air, les ailes éployées.
— Aline, dit Mlle de Préchamp d'une voix qui vibrait d'indignation, moi vivante, tu n'entreras pas dans le placard I
Puis, afin d'éveiller des remords dans l'âme de son curé, elle se mit à le regarder fixement. La sérénité de l'abbé Menot en un pareil moment la scandalisait. « Il ne rougit même pas, pensait-elle, et il a l'air de vouloir tout approuver 1 Ah ! mais, nous ne nous entendons plus ! » Leurs intentions à tous
les deux étaient droites, mais si Mlle de Préchamp ne pensait qu'aux convenances, l'abbé Menot ne pensait qu'à son clocher. Évidemment, ils ne pouvaient s'entendre,
Aline ne voulut pas laisser plus longtemps sa tante collée à la porte du cabinet :
— Je n'entrerai pas, puisqu'il en est ainsi, déclara~t-elle en riant. Pensez-vous, ma tante, que je vous passerais sur le corps pour des bagatelles de photographie !
Mlle de Préchamp se décida à quitter sa faction à la porte du cabinet :
— Ma fille, murmura-t-elle en s'adressant à Aline, tu peux te vanter d'avoir l'obéissance difficile ! Je plains ton futur mari !
— Chut! Chutl mademoiselle, fit le prêtre, avec un geste qui imposait silence, si M. le comte vous entendait!... Mais j'y pense, continua l'abbé en se frappant le front de la main, puisque cela trouble votre règlement de vie, de venir ici chaque jour, pourquoi ne laissez-vous pas Mlle Aline se rendre seule au presbytère ou plutôt accompagnée d'une de vos femmes de chambre ?
Mlle de Préchamp fronça le sourcil, puis après un instant de silence :
— Soit ! dit-elle, mais je veux que vous me promettiez, monsieur le curé, de ne jamais laisser Aline entrer dans le placard! Les convenances...
— J'y entrerai plutôt avec eux ! s'empressa de répondre l'abbé Menot.
Lorsque les opérations photographiques, qui chaque jour recommençaient, furent terminées, et que le moment de se quitter fut venu, l'abbé Menot, qui épiait les attitudes, les gestes, les paroles des deux jeunes gens, vit M. de Seguiran s'approcher de Mlle Aline tandis que la tante s'entretenait à la cuisine avec la vieille domestique. Il eut le bonheur de pouvoir entendre ce que disait le comte.
— Mademoiselle, fit M. de Seguiran, merci, vous nous avez sauvés 1 Mais j'ai eu bien peur !
La jeune fille répondit par un sourire d'une douceur infinie où M. le curé crut voir l'annonce d'une chose qu'il attendait depuis longtemps. M. de Seguiran se tourna vers l'abbé Menot.
— Monsieur le curé, dit-il de sa voix grave, je vous remercie vous aussi de tout cœur !
— Oh ! oui, merci ! merci ! monsieur le curé, fit avec effusion Aline.
— Pourquoi me remercier? demanda le prêtre. Mais c'est moi, au contraire, qui vous dois de la reconnaissance !
— Si, si, merci! merci! merci I reprenait Aline.
Lorsque le comte, Aline et sa tante l'eurent quitté, l'abbé Menot se prit à soliloquer i
— Je crois, fit-il, que ces bons enfants ont l'un pour l'autre un petit sentiment. Mais ce n'est pas là encore ce que les gens du monde appellent l'amour ! Il me faut mieux! De mon temps, je veux dire quand j'étais élève au petit séminaire, j'entendais, pendant mes mois de vacances, chanter dans mon village un petit refrain où Ton disait que l'amour est « un doux transport ». Ma foi, c'est à peu près tout ce que je connais sur ce chapitre de l'amour : cela m'est suffisant! Ces deux enfants n'en sont pas encore aux doux transports. Et il me faut des doux transport! Je les aurai!
L'abbé Menot vécut des heures dorées d'espoir. Il suivait les progrès de l'amour dans le cœur des deux jeunes gens et assistait, ravi, à la croissance de son clocher qui, de jour en jour, s'élevait de plus en plus haut, sur le ciel bleu de son imagination. Il le voyait grandir, son clocher :« Aujourd'hui, se disaitil, nous posons la charpente, nous avançons. » Un jour qu'il avait cru apercevoir dans les yeux des deux jeunes gens, lorsque leurs regards se rencontraient après s'être cherchés, une lueur de tendresse un peu plus vive, il s'écria : « Nous en sommes à la toiture. Bientôt nous monterons la croix. Nous réserverons le coq pour un peu plus tard, quand les doux transports seront venus. Et ils viendront! C'est égal, jamais je n'aurais cru que ces deux jeunes gens s'éprendraient l'un de l'autre ni si vite, ni si fort... Alors, c'est ça, l'amour?... Drôle de chose, tout de même ! » ajouta-t-il en dodelinant de la tête, avec un sourire qui compatissait.
Eh oui, c'était ça l'amour, monsieur le curé ! M. le comte Pierre de Séguiran n'avait pas un cœur d'anachorète. Aussi bien et mieux
môme que l'abbé Menot, il avait admiré en Mlle Aline de Cléville « l'éclat que la forme donne à la matière », et il ne fut pas long à se laisser prendre au charme qui émanait de sa « gracieuse architecture ,,. Il n'eut même pas à lutter contre ses théories; il les oublia et devint amoureux d'Aline de Cléville, malgré qu'elle fût belle. La nièce de Mlle de Préchamp, de son côté, ne voulut point savoir si M. de Séguiran avait eu mauvaise conduite au temps de sa prime jeunesse et s'il avait gardé, pour l'offrir un jour à sa fiancée, ou tout au moins à son futur beau-père, un fort bouquet de dettes Quoi qu'elle en eût dit à l'abbé Menot, elle n'avait jamais eu qu'une pitié bienveillante pour ces jeunes hommes qui, a Pans, lui débitaient des fadaises du haut de leur faux-col blanchi à Londres. Elle ne se défendit pas contre la caresse des grands yeux noirs de Pierre. Elle aima la robuste et simple élégance qu'il tenait de sa race, la loyauté de son visage, qui annonçait une âme sans détours, douce et tendre dans sa force Un après-midi, Aline sortit triomphante du cabinet aux soutanes :
— J'ai le chef-d'œuvre demandé! s'écria-telle. Le cliché vient de l'appareil de M. de Séguiran, mais c'est mdi seule qui l'ai révélé. Ainsi, notre amour-propre d'auteurs, de collaborateurs, sera sauf 1 Nous n'aurons pas le droit de nous dédaigner l'un l'autre.
On montra le cliché à l'abbé Menot, qui s'extasia; mais une inquiétude vint le hanter: « Si,, maintenant que le fameux cliché était prêt, les rencontres entre le comte et la jeune fille allaient cesser brusquement! Et les doux transports? Et le clocher?
— Alors, tout est fini? demanda- t-il, anxieux.
— C'est fini, sans l'être, dit Aline. Il nous faut maintenant fixer, laver, virer, refixer, relaver.
— Et ce fixage, ce lavage, ce virage, c'est long, tout cela?
— Ce sera comme vous le voudrez, monsieur le curé, fit la jeune fille en regardant malicieusement l'abbé Menot.
— Oh! rectifia le comte de Séguiran, une semaine au plus! Du reste, nous nous hâterons. Monsieur le curé, bientôt nous ne
troublerons plus la paix de votre presbytère 1
L'attention de l'abbé Menot s'appesantit sur les paroles du comte : « Si, pensa-t-il, ces enfants parlent de se quitter, c'est que nous touchons au dénouement. Ils savent que bientôt ils s'aimeront assez fort pour songer à s'aimer toujours dans les liens sacrés du mariage 1 » Le curé de Marizy connut ainsi que les temps étaient proches.
Un jour, l'abbé Menot avait laissé dans sa salle à manger M. de Séguiran et Mlle Aline très occupés à mettre sous châssis des clichés photographiques. Assis sous un berceau de vigne vierge, dans son jardin du presbytère, l'abbé Menot récitait son bréviaire. Il en était h Laudes , dont les psaumes lui étaient devenus familiers par l'accoutumance et, tout en murmurant les versets sacrés, il levait parfois la tête. Tout à coup, une distraction violente troubla sa prière. La fenêtre de la salle à manger qui faisait face au berceau était restée ouverte. A travers les branches de vigne vierge qui s'écartaient sur un des côtés du berceau, il aperçut M Pierre de
COMMENT L'ABBÊ MENOT EUT SON CLOCHER 200
Séguiran, seigneur de Montées et autres lieux, debout dans l'embrasure de la fenêtre. Le comte avait pris les mains d'Aline dans les siennes et les deux jeunes gens se regardaient en souriant les yeux dans les yeux. Ils se taisaient, mais ce silence valait les longs discours : leurs regards, leur physionomie parlaient pour eux : c'étaient les doux transports promis et attendus! L'abbé Menot se leva de son banc pour mieux voir : « Dieu soit loué I s'écria-t-il, i'ai mon clocher I Oh! le beau coq, mes très chers frères, le beau coq doré, éblouissant, immense, que nous poserons là-haut!
Le curé de Marizy contempla pendant une minute le doux tableau; puis, se rappelant qu'il avait été établi par Mlle de Préchamp gardien des convenances, il toussa légèrement pour que les deux jeunes gens se souvinssent que l'œil de l'abbé Menot était sur eux. Comme, malgré tout, il ne voulait point être un trouble-bonheur pour ces chers enfants, il se tint caché sous le berceau et reprit la récitation de son bréviaire, en faisant passer dans les versets des psaumes,
toute la ferveur de son action de grâces. Il murmurait avec allégresse :
Benedicite montes et colles Domino.
Benedicite univers a germinentia in terra Domino.
Il n'interrompait sa lecture que pour s'écrier d'instant en instant :
J'ai mon clocher! J'ai mon clocher!
En ce temps-là, — c'était en 1856, — Mgr Dufêtre, évêque de Nevers, poussait, chaque matin, son cri d'alarme, toujours le même : « Je manque de prêtres, gémissait-il. La moitié des paroisses de mon diocèse sont sans pasteur! » « Regardez vers le Plateau Central ! » lui dit-on. L'évêque regarda. Il se fît expédier de là-bas un convoi de prêtres auvergnats qu'il éparpilla en diverses paroisses, où ces fils des vieux Arvernes baragouinèrent la parole de Dieu et enseignèrent à leurs ouailles la recette de la soupe aux choux. L'abbé Matthieu Challet, que Sainte- Florine, au diocèse de Saint-Flour, avait vu naître, fut de ceux qui descendirent de la
montagne et vinrent aux rives de Loire évangéliser la paix. Monseigneur lui donna la cure de Gouloux en Morvan. Un soir du mois de juin de Tannée 1856, l'abbé Matthieu Challet sortit de Montsauche pour s'en aller paître ses six cents brebis. Quandil eut franchi la rivière de Cure; quand ses larges pieds se furent posés sur la terre de Gouloux, il s'arrêta pour contempler sa paroisse, la portion d'héritage qui lui était dévolue dans le champ du Seigneur; puis, un hymne de joie jaillit de son âme auvergnate :
— On chera bien ichi, dit-il. Il y a de la belle herbe! Ch'aurai une vache, peut-être deuche 1
Prêtre irréprochable, d'une foi robuste que les fariboles de la critique allemande, alors très en faveur, ne séduisaient point, l'abbé Matthieu Challet avait hérité de son père, aubergiste à Sainte-Florine, le sens des réalités de la vie. Sa candeur, qu'il portait dans le vase peu fragile d'un corps agreste, avait une vertu singulière : elle ne résistait pas à une affaire d'intérêt, d'argent; surgissait-il une question de ce genre, aussitôt la
candeur de M. le curé s'évaporait. L'abbé Challet n'était point avare, mais il ne méprisait pas les biens de la terre. Si on ignore quelque part que l'homme ne vit pas seulement de la moelle des doctrines et du suc des idées, ce n'est assurément pas sur le Plateau Central! On les dit même quelque peu cupides sur ces hauteurs N'a-t-on pas acclimaté en Franceune légende qui n'est sans doute qu'une calomnie? A en croire les gens qui savent tout, les soldats romains qui tirèrent au sort et se partagèrent la robe du Christ, après la Passion, appartenaient à une légion recrutée par les vainqueurs chez les Arvernes. Certes, l'abbé Matthieu eût emporté la pièce d'étoffe pour ne pas contrarier les mânes de ses pères, mais il l'eût donnée à un pauvre. Si le premier mouvement de sa pensée était auvergnat, le second était toujours chrétien. Deux tendances opposées se disputaient l'âme de l'abbé Challet et s'y livraient d'émouvants combats. Psychologue un peu fruste, le curé de Gouloux expliquait à sa façon cette dualité : « A certains jours, disait-il, che tiens de mon père, un Auvergnat d'Au-
vergne; à chertains autres, de ma mère, qui était née presque dans le Midi, dans un pays où Ton ne regarde pas à la dépenche. » Pour savoir qui des deux aurait le dessus, c'étaient parfois de terribles scènes de ménage dans l'âme de l'abbé Challet ! Les bons jours étaient ceux où il tenait de sa mère.
M. le curé de Gouloux avait apporté de ses montagnes une passion qu'il ne combattait point parce qu'il la chérissait. Il aimait le jeu de cartes, mais tendrement. Ceux qui cherchent partout un homme heureux et se désolent de n'en pouvoir trouver eussent dû venir à l'abbé Challet et le contempler lorsqu'il jetait dans les abîmes de ses poches l'honnête a bénéfiche » qu'il avait fait au jeu. La prunelle de ses petits yeux s'allumait comme les étoiles dans le bleu d'un soir d'été. Ah ! il ne faisait pas bon s'élever en chaire, devant l'abbé Challet, contre la passion du jeu! On se souvient encore à Gouloux de ce dimanche de Carême où un capucin, qui prêchait une mission dans la paroisse, osa, en chaire, devant M. le curé, s'enflammer contre le jeu de cartes « cet engin de ruine
matérielle, de perdition des âmes, inventé par Lucifer ». L'abbé Matthieu Challet, en surplis et étole, se tenait assis dans le chœur de léglise, ayant à ses côtés ses quatre enfants de chœur, derrière lui le bedeau et les deux chantres. Quand il entendit le prédicateur proclamer que le jeu de cartes était un engin créé par Lucifer, il fut sur le point de se lever et de donner un démenti au Père capucin. Par respect pour le saint lieu, il se contint :
— Qu'est-che qui chante, chelui-là? déclara-t-il à mi-voix. Che n'est pas vrai ! Che n'est pa»s vrai!
Puis le capucin, emporté par l'élan de son discours, se mit à faire des révélations. « Il avait connu un jeune homme qui commença à jouer aux cartes dans les cabarets, pour se distraire, pour faire comme les autres; puis continua par habitude, par goût, et enfin, entraîné par la force d'une passion tenace et de jour en jour plus exigeante, vola, tua; enfin, mais un peu tard et non sans faire la grimace, se corrigea de son vice sur l'échafaud. »
L'indignation grondait en l'âme de l'abbé Challet. Il dut se rappeler encore une fois la sainteté du lieu pour ne pas éclater. Il eut un haussement d'épaules; puis, se tournant vers le bedeau et les deux chantres :
— Ne croyez pas chet homme-là, dit-il.
Ch'est une invenchion pour faire peur aux genches!
L'abbé Challet n'avait pas tardé à faire de presque de tous les curés du voisinage des complices de son péché. Dès qu'il paraissait au milieu d'eux, c'était pour les induire en tentation de jeu. Il fallait le voir aux conférences qui se tiennent chaque mois chez M. le doyen de Montsauche! La table du déjeuner était à peine desservie que l'abbé Challet s'écriait :
— Eh bien, messieurches, nous faichons un petit brelan?
Plus d'un succombait, elle curé de Gouloux vivait des heures charmées, hormis pourtant lorsqu'il perdait, ce qui lui arrivait à son tour.
Bien souvent, l'abbé Matthieu allait chez ses confrères leur porter la tentation à domicile. Apprenait-il que quelques-uns d'entre
eux devaient se réunir, il accourait et aussitôt, c'était le : « Eh bien, messieurches, nous faichons un petit brelan? » Pour se défendre contre les refus qu'on lui opposait parfois, le curé de Gouloux devenait astucieux; souvent, lorsqu'il proposait une partie de brelan, on lui répondait : « Ce serait avec plaisir, mais nous n'avons pas de cartes ici ! » Alors, des profondeurs de sa poche, l'abbé Challet tirait un paquet de cartes noires, onctueuses au toucher, qui venaient du cabaret du père Challet, aubergiste à Sainte-Florine, au diocèse de Saint- Flour, et sur lesquelles les clients de la maison avaient laissé l'empreinte indélébile de leur personnalité. Comme plusieurs, parmi MM. les curés, faisaient les dégoûtés, l'abbé Challet, toujours artificieux, emportait avec lui deux jeux de cartes, l'un, — celui de papa, — qu'il offrait aux estomacs blasés, l'autre, toujours enveloppé d'un morceau de journal, qu'il présentait aux délicats et qu'il nommait « le jeu des princes », par ironie pour ceux qui avaient peur de se salir les mains.
Un soir de septembre, l'abbé Challet, son bâton à la main, son bréviaire sous le bras, cheminait sur la grand' route qui conduit à Gouloux. Il était sombre et un pli de mauvaise humeur barrait son front. Il revenait de Montsauche, où les prêtres du canton avaient fêté la promotion de M. le doyen à la dignité de chanoine honoraire. Après le déjeuner, on avait joué le petit brelan. Le curé de Gouloux était en perte de cinquantecinq sous. Il se reprochait à lui-même « l'archent » qu'il avait laissé à Montsauche, et celui qu'il aurait dû gagner si la chance eût été pour lui. Aussi, était-il bien décidé à demander une revanche au premier être vivant qu'il rencontrerait et qui aurait figure humaine.
Il sortait du hameau de Brassy, qui est à mi-chemin entre Gouloux et Montsauche, lorsqu'il aperçut sur sa droite, assis sur l'herbe, au bord du fossé, un petit colporteur h qui l'on pouvait donner de douze à quatorze ans. Il était vêtu d'un costume de bure, et un ballot assez volumineux, retenu sur son dos par des courroies de cuir, l'bbli-
geait à courber les épaules. Il avait des cheveux blonds, l'œil candide d'un enfant, l'air pensif et doux des petits ramoneurs, de tous ces échappés du nid qui courent le monde à la conquête d'un morceau de pain. L'abbé Challet considéra un instant le petit colporteur, puis il dit :
— Eh bien, petit bougre, cherais-tu de chez nous?
Le colporteur comprit au dialecte de l'abbé Challet en quelle région de France on devait placer ce « chez nous » :
— Non, monsieur le curé, je suis de la Savoie! dit-il, se levant et étant sa casquette.
— De la Chavoie ! fit le curé de Gouloux ; si nous ne chommes pas frères, nous chommes cousins, puisque nous chommes de la montagne! Et comment t'appelles-tu?
— François Bramard, monsieur le curé.
Paternellement, l'abbé Challet interrogea
l'enfant. Avait-il encore ses parents? En quel village était sa maison ? Avait-il des frères, des sœurs? Avait-il fait sa première communion?
Le petit colporteur lui apprit qu'il n'avait plus de parents, plus de famille, plus de maison, qu'il était seul en ce monde et qu'il allait de village en village pour y vendre des bonnets de coton. Le récit du jeune Savoyard intéressait le curé de Gouloux. Il en oubliait presque sa revanche. Mais le diable veillait.
— Petit bougre, dit brusquement l'abbé Challet, chais-tu jouer aux cartes?
— Un peu... dans les auberges où j'ai couché, j'ai vu des gens qui jouaient. Un aubergiste m'a appris l'écarté.
— L'écarté I fît l'abbé Challet avec une moue désappointée, ch'est pour les genches du monde, ce jeu-là! Mais puisque tu n'en connais pas d'autre ! Allons, vingt chous la partie. En cinque, la belle en sept !
L'enfant parut hésiter un instant, puis, n'osant sans doute désobliger un prêtre :
— Je veux bien, monsieur le curé, dit-il.
— Eh bien, acheyons-nous là, fît l'abbé Challet, montrant l'herbe qui bordait la route.
Vivement, le curé fouilla sa poche. Il en tira
un paquet entouré d'un lambeau de journal.
— Tiens ! le jeu des princes ! fit-il.
Il commençait à déplier le papier qui enveloppait les cartes, lorsque, se ravisant :
— Bah ! s'écria-t-il. Dans les montagnes on n'y regarde pas de chi près! Che n'est pas comme ches curés de la Nièvre!...
Il remit en poche le jeu des princes et ramena l'autre, sur lequel les clients du père Challet avaient laissé les stigmates de leurs doigts; puis, le curé de Gouloux prit son chapeau, un antique tricorne, noir autrefois, mais qui, lavé par les pluies, brûlé par les soleils, passait résolument au jaune et ne semblait pas vouloir s'en tenir là. L'abbé Challet posa le chapeau sur l'herbe, la coiffe en dehors :
— Cha servira de table et de tapis, dit-il. La partie s'engagea.
Lorsqu'il jouait, l'abbé Matthieu Challet oubliait l'univers. Dans sa figure, d'un galbe très auvergnat, à laquelle des mâchoires proéminentes donnaient l'aspect d'un bloc larré,, ses petits yeux flambaient, de joie s'il gagnait, de dépit s'il perdait. Lorsqu'il abat-
tait une carte, en s'écriant : « Che coupe! if son poing tombait lourd et vigoureux comme le marteau du forgeron qui frappe l'enclume. Le petit colporteur perdit la première partie. Lentement et tristement, il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux bleus et jaunes qui contenait dans une de ses cornes nouées toute la fortune de l'enfant.
— Tiens! un mouchoir de poche! ditl'abbé Challet bonhomme, vous êtes dans le mouvement dans votre Chavoie ! Un mouchoir de poche! Nous autres nous ne connaichons pas chela dans nos montagnes ! Il n'y a que les notaires et les genches de l'aristocrachie. Et encore!...
François Bramard prit une pièce blanche qu'il tendit à l'abbé Challet.
— A la checonde! fit celui-ci. Ta revanche, petit!
Une deuxième partie commença, qui eut un même dénouement. Plus tristement que la première fois, et plus lentement encore, le jeune Savoyard tira de nouveau son mouchoir de sa poche et remit une pièce de monnaie à l'abbé Challet.
— A la troichièmeï dit le curé. Voyons, petit, la partie de consolachion !
François Bramard parut hésiter.
— C'est que... balbutia- t-il, je...
— Allons, allons! fit le curé, la partie de concholachionl
Le colporteur se résigna. Pour la troisième fois, la chance fut contre lui. Après avoir gagné la première « manche », il perdit la belle. François chercha dans la corne de son mouchoir une nouvelle pièce blanche, la dernière, et, d'une main qui tremblait, la tendit à l'abbé Challet. Il remit dans sa poche son mouchoir à carreaux, dont il n'eut pas besoin, cette fois, de renouer la corne, et baissa la tète. Il était ruiné, le petit porte-balle, ruiné comme un millionnaire!
— Faichons-nous une repartie de reconcholachion? demanda l'abbé Challet.
— Je n'ai plus rien, dit François d'une voix faible, et comme honteux de l'aveu qu'il faisait.
Le prêtre regarda l'enfant. Il était pâle et ses yeux se mouillaient de larmes.
— Voyons, petit, dit le curé, tu n'y pen-
ches pas I A ton âge, que diable, il y a de Techpoirl II y en a beaucoup dans nos montagnes qui chont partis sans le chou et qui chont revenus avec chent mille francs I
Ce qu'il convient d'admirer le plus en ce propos, c'est que l'abbé Challet n'y mit aucune ironie. Non, il parlait selon l'abondance du cœur, du cœur auvergnat!
L'abbé Challet se leva et glissa les trois pièces blanches dans la besace de chemineau qu'il portait sous sa soutane, en guise de poche, et où. selon son expression, « il y avait de tout » ,
— Au revoir, petit, dit-il; quand tu pacheras à Gouloux, viens me voir, je t'achèterai des bonnets de coton !
11 fit de la main un salut d'amitié au petit colporteur, et se mit en route. Il avait marché pendant trois minutes à peine, lorsque, brusquement, il s'arrêta, fit volte-face et se prit à regarder le jeune porte-balle qui, toujours assis sur l'herbe, au bord de la route, s'essuyait les yeux avec son grand mouchoir à carreaux. Il y eut alors dans l'àme de l'abbé Challet une lutte trafique
entre les deux races dont il était le fruit. Le curé entendait au dedans de lui deux voix qui l'interpellaient et qui se combattaient. « Trois francs I ch'est trois francs, comme un chou ch'est un choul » disait Tune des voix, celle du père Challet. — « Comment 1 tu n'aurais pas honte, toi, un prêtre, de dépouiller un enfant, un orphelin, qui, ce soir, à cause de toi, n'aura point de gîte et ne pourra manger son morceau de pain! » C'était la maman Challet qui donnait la réplique à son mari, comme elle n'avait jamais manqué de le faire durant sa vie terrestre. L'abbé allait obéir à cette douce sollicitation. Déjà il avait posé un pied en avant pour aller retrouver le petit colporteur, mais la terrible voix du père Challet, avec cet accent que les vieux Arvernes ont rapporté du fond des âges, gronda indignée : « Comment! tu as perdu che matin chinquante chous et tu veux en donner soichante à che petit gamin ! » Comme s'il eût vu la Misère en personne s'avancer vers lui pour le demander en mariage, le curé de Gouloux, tournant subitement sur lui-même, reprit sa marche.
« Bah ! se dit-il, che gamin aura vite fait de regagner ches trois francs en vendant cha camelote » I Le père Challet, aubergiste à Sainte-Florine, au diocèse de Saint-Flour, venait de battre sa femme!
Bientôt, le petit porte-balle, resté seul au bord du fossé, releva la tête. Il suivit d'un long regard triste le curé de Gouloux, qui, son bâton d'une main, son chapeau de l'autre, la soutane rentrée dans la ceinture, le corps penché en avant comme un bon campagnard qui, un jour de foire, s'en va vers la ville prochaine, marchait à grandes enjambées sur la route durcie et sonore que martelaient ses gros souliers à clous. Quand le prêtre eut disparu à un détour, François Bramard se décida, lui aussi, à continuer sa route. Il replaça sur ses épaules le ballot de marchandises dont il s'était débarrassé pour jouer aux cartes, puis il prit, par un sentier du bois, le chemin de Saint-Brisson. Il se souvenait d'avoir vendu, l'année précédente, une demi-douzaine de bonnets de coton au curé du village. Il se disait que, sans doute, ce prêtre, chauve comme un œuf, devait
mettre à mal ses bonnets en bien peu de temps et pourrait en acheter une autre demidouzaine. Aussi, François alla-t-il, en arrivant au village, tirer la sonnette du presbytère.
L'abbé Pertuiseau, curé de Saint-Brisson, était un prêtre aimable, disert et facétieux, dont la réelle bonté savait, à l'occasion, se nuancer d'élégance et d'originalité. Il s'ennuyait un peu en sa paroisse du Morvan et cherchait à se créer, parfois aux dépens de ses confrères, de délicates récréations. Dès que sa domestique eut introduit devant lui François Bramard, le curé de Saint-Brisson s'écria :
— Tiens I mais c'est mon petit marchand de bonnets! Eh bien, que m'apportes-tu, cette année? Des bonnets rouges? On dit que c'est à la mode!
Le curé s'arrêta brusquement de badiner, et regardant fixement le jeune Savoyard :
— Mais tu as pleuré, petit, dit-il, tu as les yeux rouges? Qu'as-tu?
Troublé, l'enfant balbutia :
— Je n'ai rien, monsieur le curé..., je ne sais pas.
— Tu as faim? demanda le prêtre. Tu es malade? Tu n'as pas vendu tes bonnets?
Comme François tardait à répondre, le curé dit :
— Eh bien, comme c'est l'heure où l'on mange dans les trois cents presbytères de notre diocèse, viens dîner avec moi ! A table, tu seras plus bavard !
Pendant le repas, la timidité du petit Savoyard tomba devant une omelette au jambon et un demi-verre de vin. Il conta au curé de Saint-Brisson l'histoire de la partie de cartes, au bord du fossé : « Un prêtre qui parlait l'auvergnat lui avait gagné trois francs, toute sa fortune. »
— C'est Gouloux! c'est Goulouxl svècrîa l'abbé Pertuiseau, tandis qu'un éclair de malice brillait en ses yeux.
— Oui, fit François Bramard, ce prêtre m'a dit qu'il était curé de Gouloux.
— J'en étais sûr! reprit l'abbé Pertuiseau. Sache-le, petit, je prends ta revanche à mon compte I Si cet Auvergnat s'imagine que sa conscience va digérer en paix ses soixante sous, c'est qu'il ne connaît pas le curé de
Saint-Brisson ! En attendant, tu vas me vendre six douzaines de bonnets de coton. Je veux faire pleuvoir mes bienfaits sur ma paroisse. Il faut que, l'hiver prochain, tout Saint- Brisson ronfle sous un bonnet offert par ma magnificence!
Le repas terminé, l'abbé Pertuiseau acheta soixante-douze bonnets au petit colporteur et lui remit une somme double du prix. Avant de congédier l'enfant, le curé lui fit promettre qu'il ne passerait point par Gouloux. François en prit l'engagement, et il quitta le presbytère, se disant en lui-même qu'au pays morvandeau les curés se suivent et ne se ressemblent pas.
L'abbé Pertuiseau ne dormit guère cette nuit-là. « Je dois jouer un tour à l'abbé Challet, se disait-il. Il me le faut plaisant et sévère, car, s'il convient de se divertir, Gouloux mérite une leçon ». A l'aube, le curé de Saint-Brisson enfanta dans la joie un projet auquel il se mit à sourire, le trouvant agréable. « Je tiens mon Auvergnat! » dit-il.
Trois jours après tombait la conférence ecclésiastique qui, dans le diocèse de Nevers,
se tient, chaque mois, chez M. le doyen, et rassemble tous les prêtres du canton autour d'une question théologique qui sert de préface à un joyeux déjeuner. L'abbé Pertuiseau ne voulait point manquer une si belle occasion de convier MM. les curés à se divertir honnêtement. Avant la réunion, il prit à part chacun des ecclésiastiques et leur conta l'histoire de la partie de cartes sur la grande route. Tous furent d'avis qu'il fallait infliger au curé de Gouloux un châtiment sévère mais drôle; tous s'en remirent à l'abbé Pertuiseau du soin de trouver « le bon tour » à jouer.
— Alors, leur demanda le curé de Saint- Brisson, vous me donnez carte blanche?
— Carte blanche, oui ; et le curé de Gouloux n'en pourrait dire autant 1 fit le curé d'Alligny-en-Morvan, qui avait des prétentions au bel esprit.
Lorsqu'on fut à table, l'abbé Pertuiseau, cœur débonnaire, trop chevaleresque pour s'en prendre à un estomac désemparé qui n'avait encore absorbé qu'une controverse sur la grâce sanctifiante, attendit, pour com-
mencer l'attaque, que la faim de l'abbé Challet s'apaisât. Ce fut long. On dut patienter jusqu'au rôti. A ce moment du repas, la domestique de M. le doyen entra dans la salle à manger, portant dans un long plat blanc une dinde ruisselante et dorée qu'elle déposa sur la table. Déjà, l'abbé Challet découpait des yeux la dinde; déjà ses narines se dilataient à humer les fins arômes qui flottaient dans la salle, lorsque l'abbé Pertuiseau dit, l'air naturel :
— Messieurs, vous savez la nouvelle?
— Quelle nouvelle? firent les ecclésiastiques.
— C'est triste, c'est très triste, reprit le curé de Saint-Brisson. On a trouvé pendu dans la forêt, entre Montsauche et Gouloux, sur la commune de Saint-Brisson, un petit colporteur, un enfant!
— Pas possible ! firent ensemble MM. les curés. En voilà une affaire!
— Oui, continua l'abbé Pertuiseau, c'est un bûcheron qui a fait cette découverte. Il est allé prévenir la gendarmerie et on a dépendu le petit colporteur. Savez-vous, mes-
sieurs, ce qu'on a trouvé dans la main crispée du pauvre enfant?
— Non! Non! Quoi? dit-on de tous côtés
— Qu'es t-che qu'on a trouvé? fit l'abbé Challet, qui commençait à manifester de l'inquiétude et ne regardait plus la dinde.
— On a trouvé, poursuivit l'abbé Pertuiseau, un billet écrit au crayon, par lequel le petit porte-balle déclare qu'il se suicide à cause d'une perte au jeu de cartes... C'est affreux!
— Cherait-che, Dieu, pochible! fit l'abbé Challet d'une voix atterrée. Et comment était-il habillé, che petit?
— Il portait un costume de bure, m'a-t-on conté, répondit le curé de Saint-Brisson.
— Quel malheur! Quel malheur! che chuicider! fit l'abbé Challet, comme se parlant à lui-même.
— Celui qui a raflé l'argent de cet enfant et l'a ainsi contraint de se tuer est un grand coupable, déclara l'abbé Pertuiseau.
L'abbé Challet comprit que s'il ne voulait point se dénoncer lui-même le « grand coupable », il devait cacher soi* trouble et se taire. Comme son voisin lui passait le rôti
découpé, le curé de Gouloux, par habitude, fît tomber dans son assiette une énorme tranche de dinde. Tandis qu'il la découpait d'une main mal assurée, l'abbé Pertuiseau, aidé de ses confrères, continuait à enfoncer un peu plus avant dans l'âme de l'abbé Challet la pointe aiguë du remords : pour qu'elle entrât, il devait frapper fort.
— C'est moi, déclara le curé de Saint- Brisson, qui ne voudrais pas être dans la peau du monsieur qui a dépouillé le petit colporteur de ses quelques sous ! Un pauvre I un indigent ! un petit meurt-la-faim 1
— Un enfant 1 dit le curé d'Ouroux.
— Un orphelin, sans doute! ajouta le curé de Chaumard.
— Quel remords pour toute la vie! reprenait l'abbé Pertuiseau.
Le remords monte en croupe et galope avec lui,
fit le curé de Planchez, qui avait professé les humanités au petit séminaire, et aimait qu'or s'en souvînt.
L'abbé Challet était incontestablement la meilleure fourchette du doyenné de Mont-
sauche, d'aucuns disaient de tout le diocèse. Il était bien de la race aux mâchoires d'acier, où chaque individu paraît jouir d'un estomac à double fond, la race
Que rien ne peut dompter quand elle a dit : j'ai faimt
Eh bien, ce jour-là, devant douze prêtres du Nivernais, l'abbé Challet, de Sainte-Florine au diocèse de Saint-Flour, trahit sa race! L'appétit vint à lui manquer. Il ne cherchait même plus à cacher son trouble. Il s'agitait sur sa chaise, de temps en temps portait à ses lèvres un morceau de viande et, après une bouchée, avalait de grandes gorgées d'eau. Il faudrait remonter très haut dans l'histoire des Arvernes, aller sans doute par delà les temps de Vercingétorix, pour rencontrer ce fait prodigieux : un Auvergnat arrêté par le remords au plus fort de son appétit I Heureux curés de la Nièvre, qui avez pu contempler pareil spectacle, dont la description trouve sans doute le lecteur incrédule ou sceptique 1
Ce n'était pas seulement le remords qui tourmentait le curé de Gouloux : la peur lui
serrait la gorge, la peur d'un scandale possible, à peu près certain! Si la vérité sur le suicide du petit porte-balle était connue, la réputation de l'abbé Challet, son honneur de prêtre allaient sombrer lamentablement. Si les journaux, toujours en quête de révélations tapageuses, allaient divulguer le fait? Et si Monseigneur apprenait qu'un de ses curés, par sa passion du jeu, avait poussé un chrétien au suicide, que dirait-il, lui qui, dans ses statuts, ne place point précisément les cartes au nombre des délassements recommandés aux clercs? Sûrement, l'abbé Challet ne s'en tirerait pas à moins d'une suspense! Cette pensée qui tourmentait le curé de Gouloux, l'abbé Pertuiseau la devina. Depuis un instant il se demandait jusqu'où irait pour l'abbé Challet la force de dissimulation.
— 11 serait intéressant, fit le curé de Saint-Brisson, de connaître les préliminaires du drame, où et quand le petit colporteur perdit son argent au jeu de cartes.
L'abbé Challet, de plus en plus mal i Taise, se décida enfin k poser la question qu'il avait eu si grami'peine à retenir :
— Mais, demanda-t-il, d'une voix que Tangoisse rendait presque tremblante, a-t-il écrit chur le papier avecque qui il avait joué?
— Malheureusement non, fit l'abbé Pertuiseau.
— Alors, che ne crains rien! s'écria le curé de Gouloux, qui, dans la joie d'être délivré de son angoisse, oubliait toute prudence.
Ce fut, dans la salle à manger de M. le doyen, une explosion de cris d'étonnement. Les piles d'assiettes tremblèrent sur le buffet et la vieille domestique, qui préparait le café dans la cuisine, en sursauta de peur
— Alors, c'était avec vous? firent ensemble les curés présents.
— Oui, dit l'abbé Challet, baissant la tête, che fut avecque moi! Je demande pardon à Dieu et à vous, mes chers confrères, de la faute que j'ai corniche... Mais, qu'est-che qui aurait chupposé que che petit bougre che pendrait pour soichante chous?
L'attitude des ecclésiastiques changea comme par miracle. Tous prirent des mines apitoyées.
— Mon cher confrère, fît l'abbé Pertuiseau, de sa voix de confessionnal, le scandale sera évité. Les journaux impies ne divulgueront rien. Vos confrères ici présents connaissent leur devoir; ils observeront le silence sacramentel. Mais une grave obligation vous incombe : celle de la réparation.
— Oui, mais puicheque le petit est mort! fit tristement l'abbé Challet. Chi seulement il avait encore ches parents! Je leur aurais envoyé les trois francs ! Mais il est orphelin !
— C'est d'une réparation morale que je veux parler, reprit l'abbé Pertuiseau toujours onctueux. Un douloureux souvenir va peser sur votre vie, mon cher confrère, et L assombrir... Ce malheureux enfant est damné, nous n'en pouvons douter. Dieu ne nous a pas faits maîtres de notre vie. Damné! Damné! Cette pensée vous torturera.
— Qui chait, dit l'abbé Challet, qui avait besoin d'espérer, ch'il ne ch'est pas repenti avant de rendre le dernier choupir? Il avait l'air chi candide ! Et puis, che n'était qu'un enfant !
— Oui, peut-être, poursuivit le curé de
Saint-Brisson, mais le doute seul où vous serez de savoir s'il s'est ou non réconcilié avec Dieu par un acte de contrition sera pour votre conscience de prêtre le plus cruel des tourments. Sachez, mon cher confrère, que, tous ici présents, nous vous plaignons sincèrement. Ce serait pour nous une grande joie de vous savoir apaisé. De quel secours ne seront pas pour vous la pénitence, les longs jeûnes, les larges aumônes !
— Il me semble, dit gravement le curé de Gien-sur-Cure, qu'm casu un pèlerinage de pénitence en Palestine est tout indiqué pour notre confrère de Gouloux.
— Eche que cha coûte cher cha? demanda l'abbé Challet, chez qui l'Auvergnat perçait .iOus le pénitent.
— Oh ! fit le curé de Gien-sur-Cure, avec les (aux frais, l'imprévu, les pourboires, il faut compter sur un billet de mille francs, en troisième classe 1
— Clie verrai, che verrai, fit l'abbé Challet. Mille francs! Mille francs! On ne trouve point cha dans le pas d'un bœuf! Mille francs! Moncheigneur m'a donné une paroiche où le
revenu est maigre. A Gouloux, les genches vivent vieux et ils ne che marient pas chouvent !
Prévoyant sans doute une surenchère dans le coût de la réparation qu'on lui imposait, craignant peut-être qu'on lui conseillât de faire le tour du monde pour calmer ses remords, en les promenant, l'abbé Challet résolut de quitter la table :
— Messieurches, dit-il, je vous demande la permichion de me retirer.
Comme il se levait, l'abbé Pertuiseau gémit:
— Pauvre confrère, dit-il, que vous allez souffrir! N'oubliez point, dans vos tourments, que nous sommes avec vous par la pensée» Et si vous avez besoin de réconfort ou de conseils, venez à nous sans crainte I
— Messieurches, je vous remercie tous chinchèrement, fit l'abbé Challet.
Il s'excusa auprès de M. le doyen de quitter si tôt la réunion, et serra la main de ses confrères qui n'osaient se regarder les uns les autres pour ne pas éclater de rire.
Lorsqu'il fut parti, l'abbé Pertuiseau s'écria :
— Messieurs, le petit Savoyard a déjà sa revanche : le curé de Gouloux n'a pas mangé son morceau de dinde !
Et du doigt il montra l'assiette de l'abbé Challet.
Une année se passa pendant laquelle le remords fit son nid dans l'âme de l'abbé Challet. Que de fois, au cours de ces douze mois, le curé de Gouloux se rappela le sermon du Père capucin et cette histoire — alors il la traitait de fable — du bon jeune homme que l'amour du jeu de cartes conduisit à l'échafaud! Le curé de Gouloux concédait maintenant qu'une telle passion pouvait entraîner de tels malheurs. N'avait-elle pas fait de lui le complice d'un suicide? Le curé de Gouloux n'avait point cru devoir suivre le conseil de l'abbé Pertuiseau: il ne pratiquait point les grands jeûnes de pénitence ni les lointains pèlerinages où l'on perd ses remords le long des chemins. Il fit plus et mieux : il jura de renoncer au jeu de cartes et tint parole. Quand on sait avec quelle force, quelle constance, le curé de Gouloux aimait son péché, on ne peut que trouver héroïque, presque
sublime, cette abstinence du jeu de cartes. Et, pourtant, la paix du Seigneur ne descendait point en l'âme de l'abbé Challet ; il ne connaissait plus la joie des consciences pures. Il souffrait. S'il n'eût été d'Auvergne, il aurait maigri. Mais les fils des vieux Arvernes opposentaux scrupules, aux ennuis, aux malheurs, à tous les chocs de la vie une ferme poitrine et un invincible estomac. Cette pensée torturait le curé de Gouloux : un homme s'était damné à cause de lui. En ces heures de ténèbres, l'abbé Challet répétait, en se frappant la poitrine : <c Ch'ai un damné là, et che bougre ne veut pas pacher! » Parfois aussi, l'abbé s'ouvrait à l'espoir: « Peut-être, se disait-il, le petit est-il au Purgatoire. 11 était chi jeune! chi gentil I Et puis, il n'avait plus le chou pour manger! Je lui avais tout prisl Grigou de Challet, va ! Il n'est peut-être pas chez le diable, che petit pendu! Il y aurait de la ressourche, alors! Mais le malheur est qu'on ne peut pas le chavoir! » Et il retombait en une tristesse découragée. Ah! il était bien malheureux, le curé de Gouloux! Oui, monsieur Pertuiseau, vous le teniez, votre Auvergnat!
Un après-midi d'été — un an, presque jour pour jour, après la fameuse partie de cartes — l'abbé Challet, qui, depuis une heure, tâchait, sans y réussir du reste, de se prouver, par de subtiles argumentations, qu'il n'était point responsable du suicide de François Bramard, se promenait dans son jardin en attendant le moment du dîner lorsque Madeleine, sa vieille domestique, vint le trouver:
— Monsieur le curé, annonça-t-elle, y a un c'htit bohémien qui demande à vous voir. (Pour cette Morvandelle, tout marchand ambulant était bohémien.)
— Qu'est-che qui veut? fit le curé.
— Ah! dame! il a un gros baluchon (1) sur le dos. Il veut, ben sûr, vendre des affutiaux à monsieur le curé I
— Dites-lui de venir au chardin, che l'attends làt
Une minute après, l'abbé Challet vit apparaître à l'entrée du jardin, son ballot sur Je dos, le front emperlé de gouttes de sueur
(1) Ballot de linge.
et chaussé de souliers poudreux, François Bramard, le petit colporteur à qui il avait gagné les trois francs qui pesaient si lourdement sur sa conscience. Brusquement, le curé de Gouloux se recula de plusieurs pas et, levant les bras, écarquillant les yeux, resta un instant bouche ouverte et comme stupide. Le jeune colporteur s'avançait vers lui avec ce sourire des petits orphelins qui retrouvent un ami de qui ils attendent l'aumône d'une sympathie :
— Bonjour, monsieur le curé, fit-il, ôtant sa casquette.
— Mais, s'écria l'abbé Challet, lorsque François fut parvenu jusqu'à lui, mais ch'est ehe petit bougre qui ch'est pendu l'année dernière! Les gendarmes t'ont donc réchuehité, petit malheureux!
François Bramard fit deux pas en arrière, et se mit à regarder le curé de Gouloux fixement et avec inquiétude. « Pour sûr, pensa t-il, M. le curé a eu une maladie de cerveau au cours de l'année. » Comme il se tenait immobile, sa casquette entre les mains, l'abbé Challet s'approcha de lui ; puis, le secouant
comme un prunier, lui palpant les bras, la tête, il s'écria :
— Il est bien en chair et en oche ! Che n'est pas un fantôme de ma tête I
L'abbé Challet jeta ses bras autour du cou du petit colporteur et l'embrassa sur les deux joues, en faisant claquer les lèvres à la manière des nourrices du pays d'Auvergne.
— Mais, dis-moi, petit, demanda-t-il, qu'as-tu fait l'année dernière, après m'avoir quitté chur la route de Montsauche î
François Bramard réfléchit un instant :
— L'année dernière... l'année dernière, ah ! après votre départ, je suis allé à Saint- Brissonl M. le curé m'a invité à dîner et m'a acheté presque tous mes bonnets de coton.
— Et tu lui as raconté, à M. Pertuicheau, que che t'avais gagné trois francs au cheu de cartes ?
— Mon Dieu, oui, je ne lui ai pas oaché ? Cela vous ennuie, monsieur le curé ?
Oh ! non, il n'avait pas d'ennui, l'abbé Challet! La vérité venait d'illuminer son entendement.
— Ah ! par exemple ! s'écria-t-il. Ch'était
ane invenchion de che brigand d'abbé Pertuicheau! Et moi qui depuis douze mois me prive de jouer aux cartes ! Pas cheulement un petit brelan !
Et ramenant sur la bouche sa lèvre inférieure qui prit la forme d'un bénitier, il tendit son poing crispé dans la direction de l'est : le village de Saint-Brisson était par là avec son curé, l'abbé Pertuiseau.
— Eh bien! petit, reprit Tabbé Challet, puicheque tu n'es pas mort, tu vas dîner avecque moi !
Le curé appela sa servante ; elle accourut : s
— Madeleine, dit-il, faites-nous un bon fricot, che petit mange avecque moi I
La domestique partit en maugréant, et jeta un regard de défiance à François. Ah l c'est qu'elle n'aimait guère les « bohémiens », la vieille Madeleine !
Pendant le repas, l'abbé Challet fut tout à la joie d'avoir reconquis la sérénité de sa conscience, enfin purgée d'un grand remords. Il se sentait pris d'une soudaine amitié pour cet enfant qui lui avait apporté dans son ballot de colporteur un « article » qui n'est
pas dans le commerce, et qui, même pour un Auvergnat, est d'un prix inestimable : la paix. Il aimait François pour tous les tourments qu'il avait soufferts à cause de lui L'abbé Challet voulut lui témoigner sa gratitude en lui demandant son « histoire » :
— Comment es-tu devenu colporteur, petit?
François conta sa vie de misère et d'aventure. « Ses parents étaient cultivateurs à Noncel, en Savoie. Son père était mort, quatre ans auparavant, d'un accident, un coup de pied de cheval. Six mois après, sa mère s'en allait aussi : un anévrisme au cœur, avait dit le médecin. La disparition de ses parents l'avait laissé seul au monde, sans ressources, sans autre soutien que le curé de son village. Celui-ci lui avait acheté quelques douzaines de bonnets de coton et l'avait laissé partir, àla grâce de Dieu, pour gagner, comme un homme, son pain de tous les jours. François eût supporté plus vaillamment son malheur, si la mort de ses parents n'eût empêché la réalisation d'un beau projet qui avait été le rêve de toute son enfance : il voulait être
prêtre. Le curé de Noncel, dont François Bramard était l'enfant de chœur, lui avait appris les premiers éléments du latin. Son père et sa mère se voyaient déjà retirés, après le rude labeur de leur vie, dans un petit presbytère de campagne ; le père travaillerait le jardin, la mère s'occuperait de la maison. La mort avait brisé d'un coup ces beaux projets. Son extrême pauvreté interdisait à François de continuer les études de latin. Le curé de Noncel avait pris chez lui son père infirme, sa sœur, une tante âgée, et ne pouvait le secourir autrement que par ses prières. Il devait renoncer à suivre sa vocation. L'enfant s'en montrait inconsolable. Son attrait pour le sacerdoce grandissait 4' année en année. »
Le curé de Gouloux avait écouté, sans l'interrompre, et avec un intérêt croissant, le récit de François. L'abbé Challet n'avait point le coup d'œil des grands psychologues, si habiles à lire à livre ouvert dans le grimoire des consciences; mais il sut reconnaître dans ce petit porte-balle, assis là à sa table, une âme d'enfant resté naïf et pris
dans les hasards d'une vie vagabonde. Le curé, oubliant qu'il était né à Sainte-Florine, au diocèse de Saint-Flour, ne se souvenait plus que d'une chose : qu'il était prêtre. Était-ce l'émotion, la joie? L'abbé Challet sentait des larmes lui monter aux yeux. 11 resta silencieux un instant, puis il s'écria :
— Petit, tu cheras prêtre, foi de Matthieu Challet ! Tu n'as plus de parents, eh bien, je cherai ton père, je cherai ta mère t J'ai par là quelques chous d'économie en récherve, ce chera pour toi! Tu ne porteras plus le ballot sur tes épaules. Je t'enverrai au petit chéminaire, puis au grand. Tout ce qui est ichi est à toi, et le curé par déchus le marché !
Le petit porte-balle pleurait. De grosses larmes roulaient le long de ses joues et venaient tomber dans son assiette, sur son pain, sur la toile cirée qui tenait lieu de nappe. Préludant à ce rôle de mère qu'il s'était adjugé, l'abbé Challet, qui venait de découper un poulet rôti, mit dans l'assiette de François le morceau qu'il jugeait le plus délicat, prit la fourchette de l'enfant, la lui
LE CURÉ DE GOULOUX m
plaça dans la main, et dit tendrement impérieux :
— Mange, petit bougre, cha ne choutient guère les larmes 1 C'hest de la nourriture de femme I
Le lendemain et les jours qui suivirent, l'abbé Challet, qui portait avec lui le ballot du petit Savoyard, suivit tous les presbytères du doyenné et offrit à ses confrères les bonnets de coton. Il fallut bien, de gré ou de force, qu'ils les achetassent. Un soir, comme il sortait du presbytère de Montsauche, où il venait de laisser à M. le doyen, contre du bon argent, ses derniers bonnets, le curé de Gouloux, secouant la pièce d'étoffe grise qu'il tenait à la main et qui, huit jours auparavant, enfermait la marchandise du jeune colporteur, s'écria :
— Ch'est égal, je les ai tous vendus à bon prix ! (Ce qui voulait dire au triple de leur valeur.)
Il rentra au presbytère de Gouloux, et plaça dans une boîte de bois blanc qui avait contenu de la bougie la somme qui provenait de la vente des bonnets. Il y jeta aussi
une vieille bourse de cuir où il plaçait toujours ses économies,, puis il colla sur le couvercle de la boîte une grande étiquette qui portait cette inscription latine : Thésaurus parvi suspensi (1).
Maman Challet, qui s'était laissé battre par son mari sur la route de Montsauche à Gouloux, prit, cette fois, une belle revanche 1
Dix ans ont passé ; dix ans pendant lesquels le curé de Gouloux économisa sur son traitement de neuf cents francs, sur son maigre casuel, pour payer la pension de François Bramard, élève au petit, puis au grand séminaire de Nevers. La caisse aux bougies, devenue le coffre-fort du petit pendu, fut bientôt aussi vide que si on l'eût confiée à la garde d'un ministre de nos finances. L'abbé Challet, pour augmenter son revenu, avait acheté une vache dont il faisait vendre le lait; et quand, les soirs d'été, le curé de Gouloux allait prendre l'air dans la prairie qui attenait au presbytère, il cares-
(1) t Trésor du petit pendu ».
sait la bête et lui parlait presque tendrement : « Tu es une bonne vache, disait-il, tu es la vache du petit pendu I » Faisait-il au jeu de cartes un honnête « bénéfiche », aussitôt il le plaçait dans la caisse aux bougies, pour grossir la somme qu'il devait envoyer à Nevers tous les trois mois. Et l'abbé Challet continuait d'étonner ses confrères tant par son goût vivace pour le brelan, que par l'ardeur d'un appétit que les ans n'avaient point abattu.
Un jour de la fin de juin 1866, les prêtres du doyenné de Montsauche s'assemblèrent en l'église de Gouloux. L'ancien petit colporteur, l'abbé François Bramard, ordonné prêtre la veille, dans la cathédrale de Nevers, célébrait sa première messe. Les ecclésiastiques présents à la cérémonie n'étaient pas ceux qui, dix ans auparavant, s'étaient fait» les complices du curé de Saint-Brisson, pour jeter l'épouvante du remords dans l'âme de l'abbé Challet. Ceux-ci avaient été envoyés par Monseigneur en des paroisses plus importantes; ceux-là avaient reçu leur changement pour l'autre monde. Les curés, assis
dans les stalles du chœur, à la première messe de l'abbé François Bramard, ignoraient donc l'histoire de la fameuse partie de cartes au bord d'un fossé, sur la route de Montsauche, qui avait tant réjoui leurs prédécesseurs. Seul l'abbé Pertuiseau, maintenant curé-doyen à l'autre bout du diocèse, et qui était accouru comme pour revendiquer les droits d'auteur du « bon tour » qui recevait un si beau dénouement, eût pu les renseigner; mais l'ancien curé de Saint-Brisson avait mis sur ses lèvres le sceau du silence. 11 ne voulait faire aucune révélation, par déférence pour l'abbé Ghallet sa victime. C'est à peine si, à Péglise, pendant le discours qu'il y prononça, il osa une timide allusion. S'adressant au jeune prêtre, il dit : « Vous erriez sur le grand chemin, mon cher ami, lorsque le Seigneur, comme autrefois à Tobie, vous envoya son ange. »
L'ange du Seigneur, c'était l'abbé Challet; mais, de tous les ecclésiastiques présents, l'abbé Pertuiseau et l'abbé François Bramard étaient seuls à le savoir
Après la cérémonie, il y eut, au presbytère de Gouloux, un déjeuner solennel. Quand le repas fut à sa fin, l'abbé Challet dit à l'abbé Bramard :
— Petit (depuis que François portait la robe, le curé de Gouloux ne l'appelait plus « petit bougre »), nous allons faire une partie d'écarté! Hein? Allons, en chinque, la belle en chept !
L'abbé Bramard objecta respectueusement :
— Oh! monsieur le curé, un pareil jour!
— Mais qu'est-che que tu chantes? fit avec vivacité l'abbé Challet. Chans le jeu de cartes, que cherais-tu aujourd'hui !
— Je serais porte-balle, dit l'abbé Bramard.
— Eh bien, alors, dit l'abbé Challet, pourquoi méprijerais-tu le jeu de cartes ? Cheraistu de l'avis de che fameux capuchin qui prétendait que l'amour du jeu de cartes conduijait les genches à Péchafaud? Eh, il me chemble que je n'ai pas chi mal tourné... ni toi non plus, petit I
— Grâce à moi î fit le malicieux abbé Per-
tuiseau, avec un sourire dont l'abbé Challet devina l'ironie.
— Grâche à vous ! grâche à vous ! dit le curé de Gouloux d'une voix qui exprimait le plus complet scepticisme.
— Enfin, reprit l'abbé Pertuiseau, si vous êtes lr père de la vocation de l'abbé François* concédez que j'en suis au moins le parrain Avouez que si je ne vous avais pas fait si peur, que si je n'avais pas..
L'abbé Challet appliqua sa large main sur la bouche de l'abbé Pertuiseau :
— Taigez-vous, monsieur le doyen I dit-il, Chi vous êtes le parrain, che fut la Providenche la marraine, et, dans chette affaire, elle nous a touches conduits par le bout d u nez ! . . . Allons, François, commenchons la partie; nous nous arrêterons dès que l'un de nous aura perdu trois francs, pas un chou de plus, pas un chou de moins! Chi ch'est toi qui gagnes, petit, le bénéfice t'aidera à acheter ton mobilier de vicaire !
L'abbé François Bramard ne pouvait résister plus longtemps à l'homme qu'il aimait et vénérait. Il alla lui-même chercher un jeu
de cartes. Les curés présents, pour qui les propos échangés prenaient tournure d'énigme, furent alors témoins d'un fait dont l'imprévu les émerveilla.
Dès le début de la partie, il apparut manifeste que l'abbé Challet n'avait en tête qu'une idée : se laisser battre par François. Le curé de Gouloux s'ingéniait à trouver des combinaisons qui permissent à son adversaire de lui gagner trois francs II commettait faute sur faute et semblait vouloir décourager la chance. A chaque coup, il se trompait, et toujours à son détriment. Un Auvergnat! Un Auvergnat d'Auvergne qui, au jeu de cartes, non seulement ne songe pas à faire son petit « bénéfiche », mais encore, délibérément, cherche à perdre son « bon archent » ! Devant un tel spectacle, qu'eussiez-vous dit, frères bien-aimés de l'abbé Matthieu Challet, messieurs les margougnats de la ville d© Paris, vous qui, dans votre négoce, savez vous tromper aussi, mais toujours à votre avantage? Sans doute, montrant le curé de Gouloux, eussiez-vous poussé le cri de ralliement : « A nous l'Auvergne, voilà l'ennemi ! »
Les prêtres du doyenné de Montsauche étaient pour le moins aussi stupéfaits qu'eussent dû l'être MM. les margougnats. Les curés ne pouvaient pas ne pas s'apercevoir que l'abbé Challet, dont ils connaissaient tous la longue expérience du jeu de cartes, paraissait possédé d'un seul désir : laisser trois francs aux mains de son partenaire. L'un des ecclésiastiques crut pouvoir se permettre une observation :
— Mais, monsieur le curé, fît-il, vous avez en main trois atouts, et vous ne jouez pas votre valet !
L'abbé Challet l'arrêta aussitôt :
— Ch'est bien de la préjomption de votre part, dit-il, que de vouloir apprendre le cheu de cartes au curé de Gouloux t
Et il continuait à se laisser battre. C'était avec un sourire, un air d'intime satisfaction qu'il remettait une pièce blanche à son partenaire. L'abbé Challet battu et content 1 C'était à n'y pas croire ! Un Auvergnat qui perd son argent « exeprès » ! MM. les curés du doyenné de Montsauche ne comprenaient pas et ils admiraient. Et ils rentrèrent dans leurs pa-
roisses publiant qu'ils avaient vu un prodige. Lorsque les ecclésiastiques invités eurent quitté le presbytère, M. le curé de Gouloux manda auprès de lui son bedeau et lui offrit résolument une partie d'écarté. Celui-ci dut accepter. M. le curé ne reconquit la paix de l'àme que lorsqu'il eut gagné six francs à son bedeau, — le double de ce qu'il avait perdu. — L'enfant des vieux Àrvernes, le fils du père Challet, aubergiste à Sainte-Florine, au diocèse de Saint-Flour, reparaissait sous l'abbé Matthieu Challet pénitent et magnifique.
 Maurice Marchais,
La vieille Madeleine entra comme la bise dans la chambre où l'abbé Chauvallon, curé de Saint-Sylvestre, préparait son prône du dimanche, un volume de Bourdaloueà la main.
— Monsieur le curé, fit-elle, cette fois, ça yestl
L'abbé Chauvallon plaça un coupe-papier dans le livre, qu'il ferma lentement ; puis il posa sur sa tête sa calotte de velours noir, sans prendre souci de regarder Madeleine. C'était chez lui une habitude, presque une manie, de traiter sa gouvernante en courant d'air et de se couvrir le chef lorsqu'elle paraissait, comme si la verve intempérante de
Madeleine dût enrhumer l'abbé Ghauvallon. Cette précaution prise, le curé de Saint- Sylvestre releva la tête :
— Ça y est, quoi? fit-il.
— Eh bien, reprit Madeleine, il y a un homme de Paris qui vient d'acheter le château des Quatre-Chemins! Il est arrivé aujourd'hui avec ses meubles, ses frusques, sa femme et un petit chien.
— Ah bah ! fît l'abbé Chauvallon, dont cette nouvelle émut la placidité... Est-ce un homme bien pensant?
— Je n'en sais, ma fi rien, ce qu'il pense! Pour sûr qu'il ne me Fa pas dit I Mais défiezvous, monsieur le curé. Ça vient de Paris : c'est probablement quelque chose de pas grand'chose. Savez-vous bien qu'à Paris, monsieur le curé, ma fille Louise, qui y a servi, m'a dit...
— C'est bon, c'est bon, fit l'abbé Chauvallon. J'ai du travail. Vous me conterez cela une autre fois !
Il reprit son livre, qu'il ouvrit à l'endroit où il avait laissé le coupe-papier : c'était signifier à Madeleine que l'audience était
finie. Puis, quand sa domestique eut quitté la pièce, l'abbé Chauvallon enleva sa calotte de velours : plus de danger, le courant d'air était parti !
Le curé de Saint-Sylvestre dut bientôt renoncer à la lecture du volume de Bourdaloue qu'il tenait en main. Une inquiétude habitait l'abbé Chauvallon depuis que Madeleine lui avait annoncé l'arrivée du propriétaire des Quatre-Chemins : « Quel homme était son nouveau paroissien? Il ignorait tout de lui, même son nom. I/ancien propriétaire, feu M. le comte de Treigny, était, lui, un ferme soutien de l'idée catholique, l'ami de son curé. Depuis que Dieu l'avait rappelé à lui et que ses héritiers avaient mis le château en vente, l'abbé Chauvallon passait par des alternatives d'espoir ou de découragement. Tantôt il se disait que l'acquéreur du château des Quatre-Chemins, quel qu'il fût, ne pourrait que continuer les traditions de M. le comte de Treigny; qu'il se devrait à luimême, à son rang social, de donner l'exemple des pratiques chrétiennes; qu'il tiendrait à honneur de vivre en bonne intelligence avec
le presbytère. Mais si c'était un anticlérical, un mangeur de curés? » Cette pensée faisait frissonner l'abbé Chauvallon. « Enfin, conclut-il, c'est demain dimanche, nous saurons bien si ce monsieur est un mécréant ou si, au contraire, c'est un fils soumis de l'Église! »
Le lendemain, à la grand'messe, l'abbé Chauvallon eut une émotion très vive. Tandis qu'il était en chaire et lisait les publications de bans, la porte s'ouvrit et un homme entra. Grand, de belle prestance, la barbe en pointe, les cheveux en brosse, il pouvait avoir quarante ans. Une dame le suivait à quelques pas. Elle ne devait pas avoir atteint la trentaine. Elle portait avec grâce une toilette d'une élégance étudiée et en marchant emplissait l'église d'un grand frou-frou de soie. L'abbé Chauvallon ne douta pas un seul instant que l'homme qui venait d'entrer ne fût le nouveau propriétaire des Quatre-Chemins. Le prêtre interrompit sa lecture pendant presque une minute, pour donner aux nouveaux arrivés le temps de se choisir une place : il remarqua même que monsieur fai-
sait le signe de la croix avant de s'asseoir, tandis que madame restait agenouillée sur un prie-Dieu, la tête dans les mains. « Ils sont des nôtres, » pensa-t-il, et, quand il descendit de chaire pour aller à l'autel entonner le Credo, il rendit grâces au Seigneur.
Pendant les trois semaines qui suivirent, l'abbé Chauvallon put se convaincre que ses craintes étaient vaines. Le nouveau propriétaire des Quatre-Chemins — - il s'appelait M. Laurent-Desfossés — était bel et bien un « clérical » avéré : il ne manquait jamais d'assister à la grand'messe le dimanche, et sa femme venait à l'église une fois le jour pour y adorer le Saint-Sacrement. « La Providence me gâte, se disait l'abbé Chauvallon. Dire que l'acquéreur du château, le seigneur du village par conséquent, aurait pu être un banquier israélite! On dit qu'il n'y a plus qu'eux en France qui savent s'offrir de belles résidences ! »
Un dimanche, au sortir de vêpres, M. le curé trouva, l'attendant au presbytère, son nouveau paroissien. M. Laurent-Desfossés »e présenta avec rondeur et bonhomie. « Il
était le propriétaire du château des Quatre- Chemins et ne voulait pas tarder davantage à offrir ses hommages à M le curé. » Sur l'invitation de l'abbé Chauvallon, M. Laurent- Desfossés visita le presbytère, le jardin, la basse-cour. Il admira tout, s'extasia devant les Heurs, les fruits, les arbres et les plantes et les poissons rouges du bassin. Avant de partir, il pria M. le curé de vouloir bien accepter, sans autre cérémonie, une invitation à dîner au château des Quatre Chemins pour le jeudi suivant. L'abbé Chauvallon opposa d'abord un refus sans vigueur, pour ne point paraître accepter avec trop d'empressement, puis, sur une nouvelle instance, il promit.
Une pensée hantait l'abbé Chauvallon et voilait sa joie : « Comment se comporterait-il dans les splendeurs du château des Quatre-Chemins? » Ahl il le connaissait ce
château! Il y avait tant dîné! Mais c'était au temps de ce bon M. le comte, un célibataire, ennemi déclaré de toute pompe et de toute cérémonie. L'abbé Chauvallon ne se sentait pas plus gêné avec son noble paroissien que s'il eût été assis à la table d'un de ses confrères. Mais il n'en est plus ainsi maintenant! Ce M. Laurent-Desfossés était un Parisien plusieurs fois millionnaire, à en juger par le luxe dont il aimait à s'entourer. Quelle figure ferait-il, lui, l'abbé Chauvallon, au milieude cette opulence? 11 connaissait très mal le code des civilités mondaines. Et pourtant, il avait à cœur de ne point passer pour béotien! LaProvidence lui dépêcha un secours. La veille du jour où il devait aller dîner au château, l'abbé Chauvallon vit entrer chez lui son ami l'abbé Primard, curé de Daubaimont. Celui-ci avait été, durant plusieurs années, précepteur dans une famille aristocratique : il connaissait dans tous leurs raffinements les usages du monde, tous les mystères que Mme la baronne Staffe daigne révéler aux profanes lecteurs. Le curé de Saint-Sylvestre lui exposa ses appréhensions et lui demanda
conseil. L'abbé Primard, curé de Daubaimont, avait l'esprit alerte et délié, mais il était né narquois. Dès qu'il connut le service que l'abbé Chauvallon réclamait de son expérience mondaine :
— Mon cher ami, dit-il, il vous faudra vous prêter, au château des Quatre-Chemins, à une petite cérémonie ridicule autant qu'obligatoire. La maîtresse de maison, tenez-le pour certain, vous offrira son bras pour passer du salon dans la salle à manger.
— Que dites-vous là, abbé Primard? s'écria le curé de Saint-Sylvestre épouvanté. Une dame entrant dans une salle à manger au bras d'un ecclésiastique! Mais vous n'y pensez pas !
— Voulez-vous bien vous taire ! dit l'abbé Primard. Le nonce de Sa Sainteté, quand il assiste à une réception au palais de l'Elysée, accepte avec un empressement prévu et réglé par le protocole le bras que veut bien lai offrir Mme la Présidente. Vous ne pouvez pourtant pas, vous, simple desservant, re-
^rder aux convenances ecclésiastiques de plus près que Mgr le nonce l
— Mais, comment vais-je me tirer de là, Seigneur? fit l'abbé Chauvallon.
— Ohl en pareille matière, foin de la théorie ! reprit l'abbé Primard. La pratique seule importe. Mon cher, il faut vous exercer. Allons, je m'en vais vous donner une leçon de maintien! Supposez un instant que je suis Mme Laurent-Desfossés. Tenez, je vous offre le bras...
L'abbé Chauvallon, sans rire, un peu honteux de ce qu'il faisait, rougissant comme une jeune fiancée, se suspendit au bras de l'abbé Primard. Et bras dessus bras dessous, les deux ecclésiastiques passaient et repassaient de la chambre dans la salle à manger.
Madeleine, qui, tout en mettant le couvert, observait ce manège, s'oublia jusqu'à hausser les épaules. Elle finit même par s'écrier :
— Ma foi, monsieur le curé, si c'est pour aller demain au château des Quatre-Chemins que vous apprenez toutes ces manigances, m'est avis que c'est trop d'honneur que vous faites à ce monde-là !
— Madeleine, que voulez-vous dire? de-
manda l'abbé Chauvallon avec quelque sévérité.
— Dame ! fit Madeleine, si vous saviez ce qu'on raconte dans le pays sur les nouveaux propriétaires des Quatre-Chemins! Des choses I
Et la vieille Madeleine éleva les bras très haut, comme pour montrer qu'il y avait sur le compte de la famille Laurent-Desfossés des montagnes d'histoires scandaleuses.
— Et quelles choses? interrogea le curé de Saint-Sylvestre.
— Du propre! fit Madeleine. La boulangère m'a dit que Pierre Poirier lui avait dit que ces gens n'étaient pas mariés. Ainsi cette dame qui fait tant de manières, ce n'est pas sa femme, c'est sa... sa... payse, quoi! Tout le monde le dit dans le pays!
— Patatras! s'écria l'abbé Primard.
— Oui, continua la servante, ces gens-là, c'est pas marié ! Et ça ne m'étonne pas ! J'ai toujours entendu dire que ces Parisiens, c'était du monde pas comme de l'autre. Pa raît que dans ce Paris, ça ne se gêne pas, le monde! Ça se marie comme les oiseaux,
pour une saison ! Tenez, monsieur le curé, l'aînée de mes filles, la Louise, vous savez bien...
— Oui, fit l'abbé Chauvallon impatienté, votre fille Louise a été domestique à Paris et vous a raconté des horreurs sur ses maîtres. Nous savons ça 1 Laissez-moi, je vous prie* avec M. le curé, nous allons aviser 1
Madeleine partit en marmottant une protestation et le curé de Saint-Sylvestre s'affaissa sur une chaise :
— Me voilà bien! fit-il. Je n'ai pas le droit d'aller dîner avec des gens qui vivent en révolte ouverte contre une loi de l'Église!
— Qui vivent, peut-être, rectifia l'abbé Primard.
— Oui, peut-être, reprit l'abbé Chauvalion# Ah! si j'avais la certitude que leur situation n'est pas régulière, assurément on ne me verrait pas à leur table, mais où me renseigner? C'est pour demain! Qui me tirera delà?
— Moi ! dit résolument l'abbé Primard.
Mon cher, écoutez-moi bien. Voici mon conseil : allez diner demain soir au château des
Quatre-Chemins. En conscience, vous en avez le droit. Non seulement, jusqu'ici, la conduite de vos paroissiens n'a pas été scandaleuse, mais au contraire édifiante. Ils n'ont pas manqué une seule fois, depuis leur arrivée, d'assister à la messe du dimanche. Rien de moins prouvé que ce que l'on dit d'eux. Vous ne pouvez pourtant pas accepter tous les bavardages de Madeleine comme paroles d'Évangile. Ne serait-il pas sage de votre part de vous livrer à une enquête discrète et subtile pour arriver à connaître la vérité?
— Oui, mais le moyen? Mais le temps? Le dîner est pour demain !
— Vous ne pouvez évidemment vous renseigner exactement avant demain soir. Le plus sûr moyen de savoir,, c'est d'aller voir; c'est de profiter de votre présence en cette maison pendant un dîner pour vous faire une conviction, pour organiser une petite enquête psychologique, pour savoir enfin si vos nouveaux paroissiens sont mariés, ou non. Quelle meilleure occasion, mon cher ami, d'exercer votre flair de moraliste?
— Allons, allons, comment voulez-vous donc, abbé Primard, qu'au cours d'un repas qui durera deux heures au plus, je me forme une opinion sérieuse en une telle matière? Je ne puis pourtant pas, au dessert, demander à mes hôtes leur certificat de mariage! Sont-ils mariés ou non? La preuve! le critérium! C'est un critérium qu'il me faut!
— Mon cher, répliqua le curé de Daubaimont, puisque vous voulez savoir le moyen, le critérium pour arriver à reconnaître si un couple est légitimement uni ou non, je vais vous le révéler. J'ai lu dans un livre écrit par je ne sais plus exactement qui, — par le Révérend Père Lacordaire, je crois bien, — que « l'amour conjugal est semblable à un de ces beaux nuages d'or qui apparaissent le matin, mais qui ne voient que bien rarement le soir ». J'ai ouï dire par des gens de sens et d'expérience que la parole du Père Lacordaire était tout simplement l'expression d'une vérité inattaquable. Autrement dit, l'amour conjugal est de sa nature fugace. Après six mois, un an de ménage — le temps
varie, mais n'est jamais bien long — il a presque toujours décampé.
— Qu'est-ce que vous me racontez là ? fit l'abbé Chau vallon sceptique. Mais alors, si ce que vous me dites était vrai, les époux, après les premiers mois de leur union, passeraient leurs jours à se haïr, à se piquer, à se battre? Tenez, vous dites des bêtises, abbé Primardf
— Comment, des bêtises f reprit le curé de Daubaimont Mais tout le monde sait qu'après quelques mois de mariage, l'amour a filé! L'amitié, la douce amitié vient le remplacer — quand ce n'est pas un dégoût aussi violent que réciproque. — La règle est presque générale et ne comporte que d'assez rares exceptions. Connaissez- vous beaucoup de ménages « Philémon et Baucis » ?
L'abbé Chauvallon secoua la tête :
— Or, mon cher ami, suivez bien mon raisonnement. Pour savoir si un homme ou une femme sont légitimement unis, on n'a qu'à observer s'ils s'aiment d'amour. Si oui, il y a de grandes présomptions qu'ils sont mariés derrière l'église et derrière le Code. Sinon, s'ils s'aiment d'amitié seulement, ou
s'ils nourrissent l'un pour l'autre une aversion très bien constituée, il n'est que trop manifeste qu'ils sont mariés légitimement.
— Vous me la bâillez belle, avec vos raisonnements subtils! s'écria l'abbé Chauvallon. Et comment diable voulez-vous que je sache, moi, curé de Saint-Sylvestre, si un homme et une femme s'aiment d'amour ou d'amitié? Ahl mais en voilà un critérium I Enfin, comment savoir si un homme et une femme s'aiment d'amour ou d'amitié?
— Ah I c'est là qu'il faut faire preuve de perspicacité I reprit Fabbé Primard. Un homme et une femme du premier compartiment, qui s'aiment d'amour, se sourient tendrement, se parlent des yeux, dès qu'ils ne se voient pas observés Ils en sont amusants! Vous croyez les intéresser par votre conversation, ils ont l'air de vous écouter, de vous goûter, ils vous encouragent même à continuer vos histoires par de petits hochements de tête approbateurs et, tout à coup, voilà que vous les surprenez se contemplant l'un l'autre, et avec quels yeux ! quels yeux ! Pas moven de s'y méprendre I Ils vous prêtaient
leur attention, mais c'était une aumône!... Et puis, — symptôme extrêmement grave, — s'ils vous ont convié à un dîner, ils ne savent guère insister pour vous retenir auprès d'eux, les amoureux! Ils n'attendent que le moment de vous voir partir. C'est le contraire chez les gens qui s'aiment d'amitié. Ils vous ont invité pour les distraire; aussi, cherchent-ils, eux, à vous garder et à tirer de vous tout l'agrément que vous êtes susceptible de donner ! J'ai dit.
Le sérieux avec lequel l'abbé Primard avait débité son petit discours n'était pas sans impressionner l'abbé Chauvallon. Il se disait que son confrère avait l'usage du monde, qu'il devait « savoir ».
— Il se pourrait, fit-il, que vous n'ayez pas tort! Moi, je suis bien neuf en dépareilles matières. Demain, je mettrai en pratique votre méthode et je vous en ferai connaître le résultat.
— Entendu 1 fît l'abbé Primard qui voyait dans cette petite aventure un fin divertissement et se préparait à en extraire un peu de joie.
Bien que l'abbé Chauvallon eût fait preuve d'une candeur peu ombrageuse en acceptant comme un lot de vérités les dires de son confrère, il ne manquait ni de jugement, ni d'esprit : le curé de Saint-Sylvestre n'était naïf qu'avec certaines gens — les facétieux — et en certaines occurrences, lorsqu'on l'entretenait de choses qui n'étaient point de sa vocation. Théologien réputé, casuiste érudit et perspicace, dès qu'il descendait des hauteurs de saint Thomas d'Aquin et de saint Alphonse de Liguori, il se sentait dépaysé en ce monde. Et puis, l'abbé Chauvallon était miséricordieux et doux; sa charité le portait à une trop grande crédulité, à ne pas se défier assez de son prochain, surtout si ce prochain était son ami. Aussi, tout en se rendant, le lendemain, au château des Quatre-Cheminsoù il devait dîner, l'abbé Chauvallon repassait dans sa mémoire les
conseils que lui avait donnés l'abbé Primard « Pourvu, pensait-il, que M. et Mme Laurent-Desfossés ne soient pas sous ce fameux nuage d'or dont parle cet excellent confrère I Il est clair qu'ils ne sont pas de nouveaux mariés. L'âge d'abord : ils ne sont plus tout jeunes. Et puis, ils ont, paraît-il, un enfant de deux ans, que la mère de madame doit leur rendre bientôt, ce qui ferait remonter leur union à trois années, pour le moins. Or, si j'en crois l'abbé Primard, l'amour dure dans les six mois ! Si donc, M. et Mme Laurent-Desfossés s'aiment d'amour, s'ils sont sous l'influence du nuage, ils sont...
L'abbé Chauvallon se boucha les oreilles pour ne point entendre le mot que, du reste, il n'osait prononcer.
— Non, dit-il, n'y pensons même past Cela me couperait l'appétit!
L'abbé Chauvallon fut reçu au salon par M. Laurent-Desfossés qui lui souhaita la bienvenue.
— Monsieur le curé, dit le châtelain, veuillez me permettre de vous accueillir en ami, sans solennité fastidieuse. Ce sera une
manière de vous dire : revenez souvent, votre couvert est toujours mis.
Le curé de Saint-Sylvestre s'inclinait pour remercier quand madame entra. Elle marchait dans un frou-frou de soie et répandait autour d'elle, dans le salon, un parfum discret : elle souriait, elle était belle. Madame n'offrit pas son bras à l'abbé Chauvallon pour passer dans la salle à manger. Le prêtre se félicita d'avoir échappé à une cérémonie aussi périlleuse; les leçons de l'abbé Primard devenaient superflues.
Le dîner fut délicat, savoureux. « Un peu plus, je me croirais à un banquet socialiste, » pensa le curé. Et pourtant ne parurent point sur la table ces « spooms au vin de Samos » qui eussent fait l'illusion plus complète. L'abbé Chauvallon n'en observa pas moins l'attitude que gardaient ses hôtes l'un visà-vis de l'autre. Sa vigilance ne sommeilla pas. Il remarqua que parfois madame contemplait longuement monsieur et que monsieur, lorsqu'il parlait à madame, avait de câlines inflexions de voix. Le prêtre recueillit même un indice dont la gravité le
troubla. S'étant baissé pour ramasser sa serviette tombée sur le parquet, il crut s'apercevoir que le pied de monsieur voisinait d'un peu trop près avec le pied de madame : « Me voilà dans de jolis draps ! pensa-t-il, très inquiet ! Ils pourraient bien n'être pas mariés. » Et il but un demi-verre de vin de Bordeaux pour faire couler l'angoisse qui lui serrait la gorge.
Pour rentrer au presbytère, le prêtre devait suivre la route qui traverse la forêt. A peine s'y fut-il engagé, qu'il se mit à argumenter avec lui-même :
« Je suis bien obligé d'avouer, se dit-il, que, dans mon enquête, je n'ai recueilli aucune preuve souverainement déterminante. S'aiment-ils d'amour... ou bien d'amitié? Sont-ils sous l'influence du nuage d'or? Controvertiturl Quand ils se regardaient, je n'ai point vu passer par leurs yeux ce feu qui devrait les embraser, si l'amour brûlait en eux? Pourquoi, après tout, ne seraient-ils pas mariés?. . . Oui, mais s'ils ne l'étaient pas l Si la boulangère avait dit vrai 1 M. Laurent- Desfossés, quand il parlait à madame, avait
dans la voix des intonations si tendres 1 si tendres! On eût cru entendre une tourterelle! Et madame, quand elle répondait, en avaitelle un sourire! Et puis, c'est un fait dont je me souviens maintenant : ne s'est-elle pas oubliée jusqu'à appeler M. Laurent-Desfossés « mon chat » ! J'ai bien vu qu'elle regrettait d'avoir laissé échapper ce vocable devant moi, car elle a rougi; mais enfin, c'est là une preuve incontestable que dans l'intimité du tête-à-téte, elle avait coutume d'employer de telles expressions. Mon chat! Mon chat! Je vous demande un peu! Pas à ergoter ! Les gens qui s'aiment d'amitié ne se donnent pas ces noms d'animaux! Je suis l'ami de notre curé-doyen, de l'abbé Primard, de l'abbé Robertet, de M. le maire de Saint- Sylvestre, est-ce que, par exemple, il nous viendrait à l'esprit de nous appeler, entre nous, « mon chat ». Mon chat! (L'abbé Chauvallon ne put s'empêcher de rire devant l'énormité d'une telle hypothèse.) Quel souci! Quelle tablature! poursuivit-il. Je crois bien que j'eusse mieux fait de ne point pousser si loin le scrupule et de dédaigner les bavardages
de Madeleine! Ne sachant rien, n'ayant rien vu, j'eusse pu, en toute sûreté d'âme, garder de bons rapports avec ces bons paroissiens! La théologie le dit bien : Conscientia scrupulosa periculum est (i). Sans m'en tenir à la méthode dangereuse du « probabiliorisme »^ j'eusse très bien pu, par un prudent usage du « probabilisme », me former la conscience et me dire : « Il est probable que mes paroissiens sont mariés. » Je voulais la certitude, et c'est maintenant le doute, avec tous ses tourments !
L'abbé Chauvallon rentra au presbytère inquiet, mécontent de lui, se reprochant sa curiosité.
Le lendemain, le curé de Saint-Sylvestre sortit de sa chambre vers sept heures du matin pour se rendre à l'église. En traversant
(1) t La conscience scrupuleuse est un danger. »
la cour du presbytère, il rencontra Madeleine qui puisait à pleines mains dans son tablier relevé aux coins, et, d'un geste large, donnait du grain à « ses » poules.
— Eh bien, Madeleine, dit-il, que m'apprenez-vous?
M le curé n'avait point pour habitude de provoquer ainsi les révélations de sa domestique : même, il les redoutait à l'égal d'un courant d'air. Cette fois, persécuté par son idée fixe « sont-ils mariés ? » il ne cherchait que l'occasion d'apprendre « du nouveau » qui pût calmer ses inquiétudes. Madeleine sembla deviner la situation. Elle qui, d'ordinaire, se précipitait avec tant de fougue dans les racontars etles « on dit », ne répondit pas à la question de M. le curé. On eût vraiment cru qu'elle cherchait à prolonger la torture de M. le curé, pour le punir d'avoir trop souvent voulu arrêter dans son cours la loquacité débordante de sa domestique.
L'abbé Chauvallon renouvela sa question :
— Alors, rien de nouveau? fit-il.
Madeleine secoua son tablier sur les
poules, qui reçurent une averse de grains
dorés, puis les mains sur les hanches :
— Monsieur le curé, fit-elle, je ne voulais pas vous le dire avant votre déjeuner, parce que j'ai peur que ça vous coupe l'appétit! Je vais justement vous donner une fricassée de poulet que vous aimez tant, et je ne veux pas qu'elle soit perdue ! Mais, ma foi, puisque ça vous tortille tant et tant l'esprit, je vais tout vous direl Ça ne vous empêchera pas de manger?
— Non, Madeleine, fît l'abbé Chauvallon, parlez I
— Eh bien, reprit-elle, c'était bien vrai! Ce monde-là, c'est pas marié 1 Vérité pure et certaine! C'est marié à la parisienne! Quand je vous le disais !
— Et qu'est-ce qui vous permet?...
— Qu'est-ce qui me permet? Mais tous les gens de Saint-Sylvestre le savent maintenant! Est-ce qu'il n'est pas venu des hommes de Paris pour clouer des tapis, des rideaux, et toutes espèces d'autres guenillons dans les chambres du château ! A ce qu'il paraît que c'est magnifique! Y a des descentes de lit jusque dans la salle à manger ! Ma foi, ils ont
jasé, ces hommes. La mère Lenoir l'aubergiste, qui leur donnait à manger, leur a tiré les vers du nez. « Un gentil ménage! qu'elle a dit en parlant des monsieur et dame du château. Est-ce qu'ils sont mariés depuis longtemps? » Les poseurs de descentes de lit ont éclaté de rire au nez de la mère Lenoir : « Mais ils ne sont pas mariés 1 qu'ils ont dit, ils sont... «Monsieur le curé, on m'arracherait plutôt le nez, la langue, les yeux ei même les oreilles, plutôt que de me faire prononcer ce mot-là devant vous ! Et puis, les domestiques du château est-ce qu'ils n'ont pas jaboté aussi dans le pays! Y a un c'htit brun qu'ils appellent le valet de chambre et qui en raconte ! On sait tout; c'est pas marié ! Et puis, dame, ça n'en a pas l'air ! Ça se promène bras dessus bras dessous, comme des promis, dans les bois, sur les chemins, sur les routes; ça s'arrête à chaque instant pour se regarder dans les yeux, pour se faire risette 1 C'est-y des manières pour des gens mariés! Avec ça que je ne sais pas ce que c'est! Défunt mon homme, c'est toujours pas ça qui le faisait maigrir, les câlineries! Avant le mariage,
c'était tout sucre, et puis pendant trois ou quatre mois. Après, ah bien, va-t'en voir s'ils viennent! Il n'avait plus le temps, défunt mon homme! Allons, des gens mariés, est-ce que ça se regarde comme ça dans les yeux? Mais ils en sont rebutés de se regarder, ils finiraient par se trouver abominables et ils se battraient !
« C'est la théorie de l'abbé Primard, pensait l'abbé Chauvallon, mais la comparaison du nuage d'or était plus décente! »
— Je vous l'avais toujours dit,, continu ait Madeleine, qu'il fallait vous défier, surtout de la bonne femme. Je parierais que c'est une danseuse! Tenez, monsieur le curé, ma fille, la Louise, qui a été domestique à Paris, elle m'a dit...
L'abbé Chauvallon comprit qu'il ne pourrait arrêter ce flot qui roulait des mots. Il prit le parti de s'enfuir, comme il faisait toujours quand pareil danger se présentait.
— C'est l'heure de la messe, fit-il, je m'en vais.
Tout en se rendant à l'église, l'abbé Chauvallon songeait : « Il n'est malheureusement
que trop probable que ce qu'on dit est vrai, mais quand même il y aurait doute, je ne puis retourner au château : tout le pays, convaincu, à tort ou à raison, de la vérité de ce que m'a conté Madeleine, crierait au scandale. Non, je ne retournerai pas au château des Quatre-Chemins 1 » En entrant à l'église, la résolution du curé de Saint-Sylvestre était arrêtée ; pour qu'elle ne s'envolât pas, il l'attacha solidement à une bonne prière.
Il y avait un mois que l'abbé Chauvallon avait pris le ferme propos de ne plus revoir les châtelains des Quatre-Chemins, quand un après-midi de septembre, au détour d'un sentier, il se trouva face à face avec M. Laurent- Desfossés en costume de chasse :
— Eh bien, monsieur le curé, dit-il en l'abordant, on ne vous voit pas souvent aux Quatre-Chemins I Auriez-vous été malade?
— Je me porte bien, fit le prêtre d'une voix qu'il s'efforçait de rendre réservée, froide.
— Alors, monsieur le curé, je vais vous gronder! Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir?
Pour se tirer d'embarras, le curé de Saint- Sylvestre avait à son service deux méthodes différentes : ou bien agir par prudence et discrétion, invoquer de vagues prétextes, ou bien pousser la franchise jusqu'à l'inconvenance, la méthode bien connue des « pieds dans le plat » .
C'est à ce dernier parti que s'arrêta l'abbe Chauvallon :
— Monsieur Laurent-Desfossés, dit-il, vous me permettrez de ne point déguiser ma pensée. Il m'est difficile, à moi prêtre, de fréquenter au château des Quatre-Chemins !
— Allons! s'écria M. Laurent-Desfossés, l'esprit frappé d'une lueur subite, je vois ce qu'il en est! On a jasé!... Mes compliments sur la rapidité des moyens d'information dont on dispose à Saint-Sylvestre! Eh bien, oui, oui, c'est vrai ! Nous ne sommes pas mariés devant l'Église 1 Notre union a été purement civile : M. le maire seul y a passé. J'ai bien le droit de vous dire, toutefois, monsieur le curé, que si nous ne sommes pas mariés par le prêtre, c'est que le prêtre n'a pas voulu nous marier!
— Comment cela? fit l'abbé Chauvallon.
Le prêtre n'a pas voulu vous marier?... Seriez-vous donc israélite? musulman? bouddhiste?
M. Laurent-Desfossés retint un sourire qui lui venait à fleur des lèvres :
— Non, fit-il, je ne suis point israélite, ni musulman, ni bouddhiste, mais bien catholique romain comme vous, monsieur le curél Mais vous n'ignorez pas que l'Église se refuse à bénir le mariage des divorcés !
— Divorcés! Divorcés! fit l'abbé Chauvalloii d'un ton d'épouvante. L'un de vous d'eux était divorcé I Hélas ! Je dois vous considérer comme vivant en état d'adultère, puisque le premier lien n'est pas rompu. Cette nouvelle m'est bien douloureuse. Vous, si assidus à la messe, si bons paroissiens, divorcés !
— Mon assiduité à la messe! fit M. Laurent-Desfossés. Je ne voudrais pas, monsieur le curé, que vous eussiez pour ma piété plus de considération que peut-être elle n'en mérite. Je n'ai jamais tant fréquenté les églises Tuô depuis mon arrivée en ce village.
et vous étonneriez peut-être un peu mes amis de Paris si vous leur contiez que vous m'avez pris quelque temps pour un de vos plus dévots paroissiens. Si je vous ai tant édifié, monsieur le curé, c'est à ma femme qu'il faut en rapporter tout l'honneur. C'est elle qui me priait de l'accompagner à la messe. J'obéissais pour lui plaire, pour la consoler ! Elle vivait dans un monde où le divorce est résolument honni, où les divorcés sont traités en maudits, en pestiférés. Je ne veux même point vous dissimuler que si j'ai fait l'acquisition du château des Quatre- Chemins, avec l'intention d'y passer presque toute l'année, ce n'est pas pour une autre raison. Je voulais éloigner ma femme d'un milieu où la retenaient ses relations de famille et où elle souffrait de se savoir méprisée. Nous arrivions inconnus en ce village obscur et suffisamment éloigné de Paris : nous pouvions espérer y vivre tranquilles parce qu'ignorés. Ma femme, en me priant de l'accompagner à l'église, voulait, pour ainsi dire, faire taire les soupçons avant qu'ils n'eussent le temps de se produire. Elle
a cette faiblesse de tenir à la considération, à l'estime de la foule stupide. Dussé-je vous scandaliser, monsieur le curé, je vous avouerai que, pour mon compte, je me passerais très bien de l'estime publique! Je vous assure que, pour ma part, je me soucierais peu de savoir si Saint-Sylvestre m'honore ou me dédaigne. Mais ma femme, c'est autre chose 1 Cette pensée qu'on la méprise la hante, la persécute. C'est le ver qui ronge notre bonheur ! Parfois — trop souvent hélas ! — je la vois triste et songeuse : alors je comprends, et moi aussi je souffre I Aucun raisonnement ne peut prévaloir contre l'idée fixe qui l'obsède et la torture. Ma femme est croyante : elle a gardé intacte la foi de son enfance. Elle est restée la petite pensionnaire pieuse et timorée qui, au couvent, faisait à Dieu le serment de lui être éternellement fidèle. Elle vit dans la peur de l'enfer...
— Mais elle n'a pas tort d'avoir peur de l'enfer 1 fit l'abbé Chauvallon. Si elle mourait... Pauvre dame ! Pauvre dame! ajoutat-il sincèrement apitoyé. Mais enfin, s'il en est ainsi, pourquoi ne pas vous séparer?
— Nous séparer! s'écria M. Laurent-Desfossés. Comme vous y allez! Mais cette femme, je l'aime, et elle m'aime!
Le curé de Saint-Sylvestre devint songeur, puis, après une minute de ce silence pensif :
— Je ne prévoyais pas cette objection, fit-il simplement.
— Ah! mais elle est sérieuse cette objection, monsieur le curé ! reprit M. Laurent- Desfossés. J'aime ma femme, et elle m'aime ! Bien que très croyante, bien que tourmentée par les scrupules que faisaient naître en elle son acte de rébellion contre la loi de l'Église, elle a demandé et obtenu le divorce contre son mari — un vieux gredin qui la délaissait pour des maquillées! — Oui, elle a fait cela, parce qu'elle m'aimait! Elle m'a épousé parce qu'elle m'aimait. Elle est allée contre sa conscience de chrétienne, contre la paix de son âme! Elle se croit damnée à cause de moi, pour moi. Libre à vous, monsieur le curé, de ne voir en moi qu'un monstre d'orgueil et de fatuité. J'aurai quand même le courage de le reconnaître : ma femme m'aime et me le prouve en me sacrifiant la paix de
sa vie. Quelle plus grande preuve d'amour saurait-elle donc me donner? Ahl si seulement je pouvais l'en remercier en lui rendant le bonheur ! Mais, quoi que je fasse, je me heurte à l'impossible. Pour calmer ses inquiétudes^ ses scrupules, j'ai employé les arguments que je crois les plus justes, celui-là entre autres qui, me semble-t-il, défie la controverse : que, pour une femme, il est plus honnête de vivre avec l'homme qu'elle aime que de cohabiter avec un être qu'elle méprise et qu'elle exècre.
— Non, non, fît énergiquement l'abbé Chauvallon, l'honnêteté pour une femme, c'est de vivre dans la loi de Dieu I
— Je lui ai dit, reprit M. Laurent-Desfossés,quele divorce avait maintenant acquis droit de cité parmi nous, et caetera, et caetera ! A tous mes raisonnements, elle objecte : « Mais ma mère qui rougit de moi, qui ne vient me voir qu'en se cachant, tout comme si j'avais commis un acte infâme ! Mais, ma meilleure amie, madame Une Telle, qui ne répond pas à mes lettres ! Mais cette autre amie que j'ai rencontrée au salon de pein-
ture et qui a détourné la tête pour n'être point obligée de me parler ! Mais la supérieure du couvent où j'ai été élevée qui a refusé de me recevoir! Et si je mourais aujourd'hui, je ne serais pas enterrée religieusement : je suis hors l'Église t » J'ai tenté, comme vous pensez, de bannir de son âme toutes ces terreurs. Impossible ! Je l'avoue : c'est impossible 1 Ahf monsieur le curé, vous ne savez pas combien je souffre ! Vous ne savez pas combien je suis malheureux de la savoir malheureuse !
La voix de M. Laurent-Desfossés tremblait. Après une pauses il reprit :
— Ah! si vous la connaissiez, monsieur ïe curé 1 Si vous la connaissiez, vous me diriez si jamais femme fut plus digne d'être aimée, d'être vénérée de tous! Et je souffre! Je souffre parce qu'elle souffre!
M. Laurent-Desfossés avait prononcé ces derniers mots avec cet accent troublant qu'a toute voix humaine qui jette un cri de douleur sincère. Il y eut un silence, et l'abbé Chauvallon vit que son paroissien pleurait. Le prêtre était atterré en face de ce spec-
tacle inattendu : ce n'était plus le châtelain opulent, le paroissien sceptique et détaché qu'il avait devant lui, c'était un homme, un être de faiblesse soumis comme tous les autres à la dure loi de la souffrance. Le curé de Saint-Sylvestre sentait l'émotion le gagner :
— Monsieur Laurent-Desfossés, fit-il, rompant le silence, je n'irai pas au château des Quatre-Chemins, mais je suis votre ami. Vous m'appartenez, puisque vous êtes malheureux.
Il tendit la main à son paroissien et s'éloigna en toute hâte. Des larmes lui mouillaient les yeux. Lui aussi allait pleurer, et il pensait : « Un prêtre ne doit pas pleurer ! » Puis il murmura : « Je suis triste, très triste. Mes paroissiens des Quatre-Chemins sont bien dignes de pitié! Hélas! je ne puis rien pour eux! Je n'ai même pas le droit de demander à Dieu dans mes prières de rappeler à lui le premier mari, ce grand polisson qui... non, je n'ai pas le droit! Mais si le bon Dieu voulait être agréable au curé de Saint-Sylvestre, lui qui peut tout!...
L'abbé Chauvallon rentra au presbytère, bien résolu à s'isoler dans sa chambre pendant toute cette journée qui lui avait apporté des révélations si douloureuses. Il n'y était pas depuis un quart d'heure, que la toujours impétueuse Madeleine y pénétra. En la voyant paraître, le curé de Saint-Sylvestre, selon son habitude prise depuis longtemps, remit sur sa tête sa calotte noire : toujours le petit courant d'air! La vieille gouvernante avait la figure comme embrasée de joie. Elle agitait la tête : les brides de son bonnet blanc, nouées sous le menton, se balançaient de droite à gauche, tandis qu'entre ses lèvres passait la pointe effilée de sa langue. A ces signes, qui lui étaient devenus fami liers, l'abbé Chauvallon reconnut que le robinet était ouvert, que les mots allaient couler. Il prit aussitôt la résolution de l'arrêter dès le premier jet :
— Quand je vous le disais, monsieur le curé! s'écria Madeleine. Quand je vous le disais! Eh bien, c'est du joli monde ! Queque chose de frais !
— Qui ça? fit l'abbé Chauvallon qui se
doutait pourtant de qui il pouvait s'agir.
— De qui? fit Madeleine, mais du monsieur des Quatre-Chemins et de sa danseuse* pardine! C'est du joli monde! Ah oui! c'est. . .
— Madeleine, interrompit l'abbé Chauvallon d'un ton sec, impérieux que la vieille femme ne lui connaissait point, je vous prie de vous taire, et à l'avenir de ne plus jamais tenir devant moi des propos aussi déplacés sur le compte de mes paroissiens des Quatre- Chemins!
Madeleine restait là, abasourdie, les bras ballants, la bouche ouverte : dans sa gorge, les mots prêts à sortir s'étaient congelés.
— Qu'attendez-vous? dit l'abbé Chauvallon replaçant sa calotte sur sa tête. Vous pouvez retourner à votre lessive !
Sans mot dire, ne comprenant rien de rien à ce qui se passait, Madeleine se dirigea vers la porte et sortit. Dans le couloir, le don de la parole lui fut rendu.
— Eh bien, fit-elle, je me demande sur quelle herbe il a marché ce matin, monsieur le curé ! En voilà une façon de me traiter !
Ah! la Louise, qui a été si longtemps en service, elle avait bien raison de me dire que quand on est en place tout n'est pas de sucre 1 C'est égal^ faut le calmer, cet homme ! Je m'en vais lui faire des petites chatteries pour son déjeuner, des beignets et une tarte aux pruneaux. Ça le remettra en bonne humeur 1
Cinq semaines s'étaient écoulées depuis l'entrevue de l'abbé Chauvallon et du châtelain des Quatre-Chemins, quand un matin d'octobre, le curé de Saint-Sylvestre vit arriver au presbytère M. Laurent-Desfossés. Il tenait à la main un papier bleu, une dépêche. En abordant le prêtre, il la lui mit sous les yeux, sans mot dire. Le curé de Saint-Sylvestre lut : « M. de Pérille mort hier soir. »
— Sans doute un de vos parents 9 dit l'abbé Chauvallon, la mine triste et qui déjà s'apprêtait à compatir.
— Oh! non! fit avec un rire très franc M. Laurent-Desfossés, M. de Pérille n'était point mon parent : il était même tout le contraire! Ce cher défunt fut tout simplement le premier mari de ma femme. Il est mort : s'était un bien brave homme !
L'abbé Chauvallon était perplexe. Au fond de lui-même, il était bien tenté de féliciter M . Laurent-Desfossés po ur cette nouvelle qu'il lui apprenait : ce M. de Pérille était vraiment de trop en ce monde. On n'est pas gênant à ce point, non plus, et franchement c'était une bonne idée qu'il avait eue là de s'en aller, pour permettre aux paroissiens de l'abbé Chauvallon de recevoir les bénédictions de l'Église. Mais il n'osa s'abandonner à l'allégresse, car c'eût été se réjouir de la mort de son prochain.
— Je prierai Dieu pour le repos de sou âme! se contenta-t-il de dire.
— Oh! pour ça! fit M. Laurent-Desfossés toujours badin, il en aura plutôt besoin : ne vous gênez pas ! Mais, parlons d'autre chose que du cher défunt (M. Laurent-Desfossés fit le simulacre de s'essuyer une larme). Il
repose en paix, ce n'est pas moi qui irai le chercher!... Monsieur le curé, voulez-vous nous faire la faveur de bénir notre mariage... bientôt. . . dès que les délais voulus par l'Église pour la publication des bans seront expirés? Oh ! vous savez un mariage sans tra la la, le matin après la messe I
— Avec grand plaisir, fit l'abbé Chauvallon. Vous avez ma parole!
— Et puis..., et puis, fit M. Laurent-Desfossés, avec au coin des lèvres un sourire de fine malice, nous ferez-vous l'honneur, monsieur le curé, d'assister au repas de noces, au château des Quatre-Chemins ?
— Pourquoi pas? dit l'abbé Chauvallon.
Les raisons qui m'empêchaient...
— Oui, oui. Un de vos auteurs, Louis Veuillot, nous dit que le sacrement de mariage est un désinfectant. Ma femme et moi nous serons désinfectés. Pas de crainte de contagion !
Et M. Laurent-Desfossés, agitant au-dessus de sa tête, comme un trophée de joie, la dépêche qu'il avait reçue, quitta l'abbé Chauvallon. Par la fenêtre de sa chambre, le prêtre
suivit du regard son paroissien qui traversait la cour du presbytère. A le voir marcher d'un pas alerte, juvénile vers le château, vers le bonheur, l'abbé Chauvallon se défendait mal contre la tentation d'une pensée qui lui venait à l'esprit : « Mon Dieu, que ce M. de Pérille a donc bien fait de s'en aller I »
Le curé de Saint-Sylvestre s'agenouilla sur son prie-Dieu. Il se voyait en face d'une double obligation : remercier Dieu qui avait permis que ses deux paroissiens rentrassent dans la loi de l'Église et eussent le droit de trouver le bonheur dans le devoir ; une autre, prier pour le défunt. Par laquelle commencerait-il ? L'abbé Chauvallon hésita un instant et finit par pencher du côté où l'inclinait son cœur : il récita tout d'abord un Te Deum d'actions de grâces, puis, ce fut le tour du défunt. Le curé de Saint-Sylvestre dit un De Profundis pour le repos de l'âme de « ce bon M. de Pérille ».
Il conclut ses dévotions par une supplique au Seigneur :
— Faites, Seigneur, fit-il, que mes parois-
siens des Quatre-Chemins soient heureux jusqu'à consommation de leurs jours, dans la voie de vos commandements t Faites qu'ils s'aiment toute leur vie, comme ils s'aiment maintenant! Faites que le nuage d'or plane toujours sur eux! Amenl
Uf
A ÂcMlle Miilien,
Lorsqu'en 1899, M. l'abbé Dirol, vicaire général de Senez, fut promu à l'évêché de Fresnois, il lui plut d'emmener avec lui l'abbé Barrois, son ancien condisciple, son ami. Ce déraciné, Monseigneur le transplanta dans le diocèse qu'il était appelé à régir et le nomma curé de Villemont, une commune de mille habitants dont les maisons s'étageaient sur un coteau, à une lieue de la ville épiscopale. L'abbé Barrois y vécut tout d'abord dans une sorte d'isolement : les curés des paroisses voisines, pour qui il était « l'étranger », le traitaient avec une réserve cérémonieuse qui pouvait bien être quelque chose comme de la défiance. Grâce à Dieu, le curé de Villemont, pour se faire connaître ;!07
et pour se faire aimer, apportait de sa terre d'origine un secret qu'il ne cherchait qu'à divulguer : il était gai et ne demandait qu'à le laisser voir. L'abbé Jean Barrois répandait dans tous ses propos l'aménité de son esprit. Il était habile à relever d'un grain de malice un petit fait sans grande saveur, et avait la citation heureuse.
Des anecdotes lancées dans la circulation on ne savait par qui — peut-être par l'abbé Barrois lui-même — couraient les presbytères. Le curé de Villemont était le héros souriant de cette épopée où les ennemis des prêtres tombaient transpercés de part en part par la fine lame d'un esprit toujours alerte dans la riposte, toujours souple dans l'attaque. On contait que durant un séjour à Paris, l'abbé Barrois était monté dans l'intérieur d'un tramway. Vinrent s'asseoir à côté de lui deux femmes peintes qui portaient un faix si lourd de bijoux, de breloques tintinnabulantes, qu'à les voir on songeait aux mules pyrénéennes chargées de clochettes. Le curé de Villemont, peu flatté de ce voisinage, s'enfuit avec quelque ostentation dans
le fond de la voiture. Les deux mules agitant leurs sonnettes allèrent prendre place en face de lui. Là, elles commencèrent un petit manège d'œiîlades, de rires, de chuchottements qui tendait à compromettre la dignité du prêtre. Manifestement, ces dames voulurent laisser croire que ce curé n'était point pour elles un inconnu. Des voyageurs qui emplissaient le tramway, les uns s'amusaient à ce spectacle et encourageaient par des sourires complaisants l'audace des deux filles ; les autres s'attristaient et protestaient, tout bas, à la mode des honnêtes gens. L'abbé Barrois se demandait comment il confondrait ces effrontées. L'une des filles osa même interpeller le prêtre :
Monsieur le curé, dit-elle de sa voix
enrouée de sirène nocturne, vous ne nous
reconnaissez donc pas aujourd'hui?
Le curé de Villemont reçut l'outrage en
pleine figure. Il se leva pâle d'indignation, et
sur l'aile de la colère, l'inspiration vint à lui.
Il pria le conducteur d'arrêter la voiture ;
dans le silence de tous les voyageurs, il dit,
montrant les deux femmes :
— Ces personnes peuvent, en effet, me connaître : je suis l'aumônier de Saint- Lazaret (1).
Et laissant là les deux filles affalées sous l'injure, l'abbé Barrois s'enfuit, tandis que tous les témoins de la scène manifestaient leur sympathie pour ce prêtre qui avait une si jolie façon de remettre les gens à leur place. Paris n'est-il pas la ville où, pour gagner à son parti les rieurs — c'est-à dire tous les vrais parisiens — il suffit d'être homme d'esprit et d'avoir « le mot ». L'abbé Barrois avait le mot.
Omettrai-je de dire que le curé de Villemont commettait des calembours qui n'étaient pas toujours résolument ineptes? Cas singulier, presque miraculeux, aussi difficile à découvrir qu'un homme de lettres qui soit humble. L'abbé Barrois sut très vite forcer l'estime de ses paroissiens et se gagner dans le monde des presbytères, par une bonhomie qui n'était pas suspecte, les sympathies
(1) Saint-Lazare est une prison pour femmes. Les filles de mauvais renom lui donnent une abondante clientèle. Ignorer cela n'est pas un péché.
qui s'attardaient. On se laissait prendre à l'attrait d'une conscience toujours souriante qui ne connaissait point le péché de mélancolie. Les desservants des paroisses voisines furent conquis et ils allaient se réjouir avec l'abbé Barrois. Monseigneur le conviait à sa table. Le curé de Villemont était, au moins une fois la semaine, le commensal de Sa Grandeur. Lorsqu'il montait le grand escalier du palais épiscopal, l'abbé Barrois prenait le ferme propos d'éviter, pendant le repas, le calembour que Monseigneur n'estimait point, depuis qu'il était évêque. L'abbé Barrois se montrait toujours infidèle à la parole qu'il s'était donnée. Mais aussi pourquoi se glissait-il sournoisement sous tous les mots, le calembour? Pourquoi venait-il se poster, facile et tentateur, au tournant de toutes les phrases ! L'abbé Barrois n'était point un héros, il succombait et la littérature d'almanach s'enrichissait d'un joyau. Le curé de Villemont en était quitte pour une gronderie que Monseigneur lui administrait en toute mansuétude.
L'abbé Barrois, quand il venait à l'évêché,
apportait souvent avec lui, pour remercier Monseigneur de son hospitalité, ce qu'il appelait de « nobles victuailles », des poulets, des œufs, des fruits et même du gibier qu'il achetait aux braconniers. Un jour, comme le curé de Villemont se disposait à partir pour la ville, sa domestique lui dit :
— Monsieur le curé, j'ai une poule — la grande grise, vous savez ! — qui est méchante comme le diable. Elle bat toutes les autres poules, elle les déplume, elle les mange : une vraie serpent ! Sans compter qu'elle cherche, à chaque instant, à se sauver ! J'ai beau la renfermer, elle trouve toujours le moyen de sortir ! Ah 1 c'est du méchant! Vous devriez la porter à Monseigneur Dame ! c'est la plus belle de mes poules, et s'il ne la trouvait pas à son idée, c'est qu'il serait bien difficile, cet homme ! Sa cuisinière, la vieille mère Solange, fricasserait ça mieux que moi. Faut-il mettre la poule grise dans votre panier, monsieur le curé?
— Allez, allez, dit l'abbé Barrois, je vous attends !
La domestique revint quelques minutes
après, portant un panier d'un art tout à fait agreste, de forme oblongue et fermé par un couvercle qui se relevait de chaque côté de l'anse.
— Eh bien, fit la domestique, remettant le panier à l'abbé Barrois, elle peut se vanter de m'avoir donné de la tablature, la mâtine! Ce qu'elle m'a mangé les doigts ! Prenez garde, monsieur le curé, elle est joliment roublarde 1 Elle pourrait bien se sauver !
— Je veillerai, je veillerai, dit le curé
Il passa son bras droit dans l'anse du panier et sortit du presbytère. On était à la fin du mois de janvier et, pendantla nuit, la campagne s'était en grand mystère tout habillée de blanc. La vue d'un paysage de neige mettait toujours en joie le curé de Villemont :
— Tiens! s'exclama-t-il, la terre a mis son surplis !
Et il évoqua des scènes de son enfance qui lui apparurent dans un décor de neige. Il se revit au temps heureux où petit enfant de chœur de la paroisse il allait chaque matin servir la messe à son curé. Quelles parties il avait prises, les jours d'hiver, lorsque, em-
busqué derrière la haie d'un champ avec d'autres gamins, il bombardait de boules de neige les bonnes femmes qui passaient sur la route accablées de manteaux, de fichus, emmitouflées comme des pompes qu'on veut préserver de la gelée! Ohl leur figure! Oh! leurs éclats de voix, leurs injures qu'emportait la bise hivernale! Les bonnes grosses injures qui sentaient l'étable! On voyait que ces dames avaient l'habitude de converser familièrement avec le bétail! Ah! comme on riait dans ce temps-là, comme on était heureux! « Redevenir jeune, tout en gardantpar devers soi l'expérience ramassée au cours des ans, » qui n'a fait ce rêve absurde et charmant ! Le curé de Villemont se laissait prendre, lui aussi, à cet enchantement du passé : « Et si je redevenais enfant, pensait-il, qu'est-ce que je ferais qui me serait le plus agréable, qui me donnerait le plus grand plaisir? » « Ma foi, se disait-il, franc avec luimême, j'irais au plus vite me poster derrière une haie et de là, tout comme au bon vieux temps, je bombarderais les bonnes femmes ! Même, je crois bien que je ferais les boules
de neige plus grosses qu'autrefois. Voilà à quoi me servirait l'expérience delà vie5 mon expérience! . . » C'était l'amusement de sa pensée de se représenter sur la route blanche les braves paysannes à la silhouette de pompe empaillée menaçant de leur poing fermé l'agresseur invisible — par hypothèse c'était le petit Barrois — tandis que l'injure coulait à flots de leur bouche tordue par la colère (la pompe était trop bien emmaillotée pour qu'elle eût pu geler). Si vif était l'agrément que prenait le curé à ce voyage au pays des souvenirs qu'il perdait conscience de l'heure présente
— Et ma poule I s'écria-t-il tout à coup, sortant de sa songerie.
Il l'avait oubliée !
Lasse sans doute de la lutte qu'elle avait dû soutenir contre la domestique, la poule dans le panier ne remuait pas plus que si elle eût été à la broche. L'abbé Barrois se réjouissait en pensant aux exclamations admiratives qu'allait pousser la cuisinière de Monseigneur à la vue d'une poule aussi plantureuse et d'une aussi belle robe. Solange
— la mère Solange, comme on l'appelait — était une septuagénaire au verbe bref et prime-sautier qui avait passé sa vie chez les parents de Monseigneur, à leur service. Quand il était venu à Fresnois, Mgr Dirol avait donné à la vieille bonne la haute administration des fourneaux de l'évêché : elle s'acquittait de son office avec une maîtrise sans seconde qui lui valait la gratitude de tous les estomacs ecclésiastiques du département. Solange avait connu Monseigneur enfant et s'autorisait de ce souvenir pour lui parler avec une révérence qui n'était pas excessive. L'abbé Barrois finit par trouver que la poule grise ne justifiait vraiment point assez sa mauvaise réputation : elle était comme morte en ce panier. « Et ma servante qui me racontait que cette bête était turbulente 1 » se dit M. le curé. Il souleva un des côtés du couvercle et se prit, avec son index, à agacer la poule, en lui donnant de légers coups sur le bec. Elle retrouva aussitôt son naturel; dans ses petits yeux ronds et jaunes la colère s'alluma et, furieusement, elle se mit à becqueter le doigt de M. le curé : a Vilaine bétel » fit-
il. retirant prestement la main. Alors, l'abbé Barrois, narquois, un doigt levé et regardant fixement la poule, tint ce petit discours :
— Ah! ah! dit-il, nous sommes du Bloc! Nous aimons les décorations ! Nous voulons manger du curé ! Ignorez-vous donc, poule, ce qu'il en coûte? Seriez-vous anticléricale? Libre-penseuse? Positiviste? Voltairienne, peut-être? Auriez-vous lu les articles do M. Ranc? M. Thomas, de Bicêtre, MM. PochonetCocula,dejenesaisoù, vous auraientils abreuvée aux sources de leur doctrine? Auriez-vous bu l'absinthe avec M. Pelletan? Auriez-vous été nourrie dans le sein de la Maçonnerie? Auriez-vous donc vu le jour dans la soupente d'un concierge de quelque loge ; et les jours où Ton se réunit pour tomber le cléricalisme, n'auriez-vous pas entendu vos très chers frères les maçons vociférer contre nous des discours à remporte-pièce... de soutane? (si grande était chez l'abbé Barrois l'habitude du jeu de mot qu'il en exhalait même en s'entretenant avec les poules). Ah! poursuivit-il toujours goguenard, vous avez voulu dévorer le doigt d'un
curé desservant 1 En punition de votre crime, poule, ma belle amie, vous serez mangée par un évêque! Un vicaire général, ou pour le moins un chanoine honoraire se délectera de votre filet et votre petite tête, avec votre petite cervelle qui contient tant de petite malice, fera le délice du secrétaire particulier de Sa Grandeur !
Une jeune paysanne se tenait dans un champ voisin qu'une haie séparait de la route ; apercevant l'abbé Barrois qui montrait le doigt à une poule et remuait les lèvres, elle s'écria :
— Tiens 1 monsieur le curé qui fait un prône à une volaille !
La poule qui, sans doute, goûtait peu les ironies poivrées de M. le curé, allongeait le cou et donnait violemment du bec contre le rebord du panier. La harangue terminée, la bête manifesta même, et très nettement, l'intention de s'enfuir vers le libre espace. Elle tenta de se soulever sur ses pattes, mais l'abbé Barrois veillait : « C'est le diable qui me l'a envoyée, » dit-il, puis refermant vivement le couvercle du panier, il continua sa route.
Tandis qu'il montait l'escalier du palais épiscopal de Fresnois, l'abbé Barrois eut une inspiration : « Si, fît-il, avant de la remettre à Solange, je montrais cette poule, de l'espèce anticléricale, à Mgr l'évêque! C'est une pièce qui vaut la peine d'être vue avant que d'être éparpillée sur un plat t » Il ne perdit point de temps en hésitations : le curé de Villemont avait l'habitude, lorsqu'il s'agissait de commettre quelque petite drôlerie, de se décider sur-le-champ. Il rencontra sur le palier du premier étage François le valet de chambre de Sa Grandeur qui lui dit : « Monsieur le curé, Monseigneur est dans son cabinet de travail. » L'abbé Barrois traversa le grand salon de l'évêché, « la salle du trône ». Aux murs étaient appendus les portraits de tous les évêques de Fresnois, depuis le quinzième siècle. Il contempla un instant tous ces hauts'personnages. graves, solennels, un peu gourmés et dont l'œil semblait s'attacher obstinément à lui : « Si je lâchais ma poule ici, au milieu d'eux, songea l'abbé Barrois, ils seraient bien capables de se dérider! Cela les changerait! » Cette
pensée le mit en belle humeur ; c'est, la figure tout ensoleillée de joie, qu'il pénétra dans le cabinet de travail de l'évêque, sans refermer la porte derrière lui, car il tenait son chapeau d'une main, son panier de l'autre. Assis à son bureau, Monseigneur écrivait. A l'entrée de l'abbé Barrois, il leva la tête et dit : « Ah ! c'est vous, cher ami I Vous avez là un bien beau panier I » Le curé de Villemont s'approcha, baisa l'anneau de l'évêque et présentant son panier : « Monseigneur, fit-il, je vous apporte la plus belle de mes poules et aussi la plus méchante. J'ai voulu, avant de la donner à la mère Solange, vous la montrer pour que vous l'admiriez, comme il convient. Je prie Monseigneur de se défier, car cette bête nourrit de mauvais sentiments à l'endroit du clergé romain !
— Vous avez de drôles d'idées, mon cher Barrois! dit l'évêque avec un sourire condescendant. Enfin, montrez ce prodige!
L'abbé Barrois souleva un des côtés du couvercle et saisit la poule par les ailes. Elle se défendit du bec,, intrépidement, si bien que le curé de Villemont dut lâcher prise.
Délivrée, la poule courut à travers le cabinet de travail, poursuivie par l'abbé Barrois qui répétait : « Elle a le diable au corps! » Parla porte restée ouverte, la bête se jeta dans la salle du trône en poussant des cris exagérés . Le valet de chambre et le secrétaire, attirés par ce vacarme de basse-cour, apparurent et se joignirent à l'abbé Barrois qui pourchassait la poule dans tous les angles de la pièce, Se voyant traquée dans le grand salon, elle revint dans le cabinet où Monseigneur se tenait, souriant et amusé. D'un élan, la poule, qui cherchait un perchoir, alla se poser sur la corniche de la grande bibliothèque. Le valet de chambre, avec son plumeau, tenta de la faire déguerpir, mais comme François était court sur jambes, il ne put atteindre jusqu'à la corniche, non plus que l'abbé Barrois et le secrétaire qui l'essayèrent en vain.
— Eh bien, François, dit en riant Monseigneur, donnez-moi votre plumeau et je m'en vais chasser cette bétel
L'évêque était de haute taille et comptait sur cet avantage naturel. Il monta sur une chaise, le plumeau de François à la main. Déjà
Monseigneur levait le bras vers la poule quand la vieille Solange apparut au seuil du cabinet, rouge, essoufflée et, d'une voix forte, mais que l'émotion oppressait, commanda :
— A genoux tout le monde ! Voilà Notre Saint-Père le pape!
Stupéfait, effaré, l'évêque laissa retomber son bras et dit, regardant Solange :
— Mais, que nous racontez-vous là? Notre Saint-Père le pape t Mais il est à Rome !
— Et prisonnier! fit l'abbé Barrois.
— Moi, je vous dis qu'il est en bas, chez le concierge ! reprit avec une extrême vivacité la vieille cuisinière. Même qu'il demande à vous parler! Peut-être qu'il vient!... Le voilai ajouta Solange qui, entendant marcher dans le salon, avait retourné la tête. Le voilà! C'est lui! C'est lui! A genoux, tout le monde, voilà Notre Saint-Père le Pape!
Elle se jeta à genoux en faisant un grand signe de croix, tandis qu'un ecclésiastique vêtu d'une soutane violette apparaissait sur le seuil du cabinet :
— Ah! monseigneur Je nonce! s'écria
l'évêque. de Fresnois qui descendit précipitamment de la chaise sur laquelle il se tenait et, courbé dans une révérence, s'avança audevant du visiteur.
Le nonce expliqua sa présence à Fresnois. Il se rendait au Vatican, mandé par le secrétaire d'État du Saint-Père. Il avait voulu saluer au passage Mgr l'évêque de Fresnois qu'il avait connu à Rome, au temps où l'abbé Dirol y était élève du séminaire français.
— Très honoré, dit Mgr Dirol, de recevoir en mon palais le représentant de Sa Sainteté. Soyez le bienvenu, monseigneur, et daignez vous considérer ici comme dans une maison qui est vôtre et dont tous les hôtes, à commencer par l'évêque, sont vos serviteurs.
Mgr le nonce qui, d'un œil, regardait la poule juchée sur son perchoir, de l'autre, la vieille Solange toujours agenouillée à la porte du cabinet, ne comprenait rien de rien au sens de cette mise en scène et souriait infatigablement.
— Mais, demanda-t-il, quelle est donc cette bonne personne qui m'a pris pour le Souverain Pontife ?
— Ah I vous avez entendu I dit Mgr Dirol. . . . c'est une personne de ma maison..., la cuisinière ; daignez l'excuser, monseigneur. Elle est dure d'oreille et aura mal entendu, c'est une excellente femme... Solange, ajouta l'évêque, s'adressant à la vieille cuisinière, vous êtes par trop impétueuse ! Vous avez cédé au premier mouvement. Ignorez-vous que le Saint-Père est captif à Rome?
Solange se leva et, s'approchant de l'évêque :
— Dame ! fit-elle sans manifester le moindre trouble, j'étais à causer comme ça avec le concierge, quand j'ai vu entrer un monseigneur l'évêque qui ne me paraissait pas comme les autres. Il a dit qu'il était le pape, ou du moins, c'est ce que j'ai cru entendre !
— J'ai dit le nonce du pape, rectifia le prélat, aimablement.
— Vous savez, reprit Solange, mes oreilles n'ont plus vingt ans ! J'ai supposé que Notre Saint-Père le pape avait quitté en cachette son pays où on lui fait des misères et qu'il venait loger chez nous... Alors, j'ai
couru pour prévenir monseigneur. J'ai cru bien faire.
— Vous êtes une brave femme I dit le nonce dont l'accent italien déroutait Solange, Soyez en paix. Je conterai cette petite anecdote aux cardinaux, que cela divertira !
A ce moment, Mgr Dirol, qui voulait approcher un fauteuil, s'aperçut avec stupeur qu'il avait reçu, un plumeau à la main, l'ambassadeur du Saint-Siège, et il comprit le sourire obstiné du nonce. Tandis que l'évêque de Fresnois remettait à Solange l'irrévérencieux plumeau, une catastrophe vint consterner l'àme de Mgr Dirol. La poule, qu'on avait oubliée sur la corniche et qui, sans doute, s'y morfondait, s'envola lourdement de son perchoir et, passant au-dessus de la tête du nonce, frôla la calotte violette qui tomba sur le tapis. « Plus de doute, pensa l'abbé Barrois, elle en veut à la calotte I »
Pour la seconde fois, le nonce s'était réfugié dans un sourire. Confus, Mgr Dirol cherchait une explication qui fût en même temps une excuse et ne la trouvait pas. Il jeta un regard désolé vers l'abbé Barrois
qu'il savait subtil et disert. Le curé de Villemont ne se refusait jamais aux tâches délicates et périlleuses. Du reste, le regard de son évêque était pour lui un ordre. Tandis que Mgr Dirol pensait : « Pourvu qu'il ne se tire pas d'affaire par des calembours ! » et se sentait pâlir rien qu'à y songer, l'abbé Barrois se tourna vers l'ambassadeur du pape et dit :
— Monseigneur le nonce, lorsque, après la mort de Grégoire XVI, Son Eminence le cardinal Mastaï, évêque d'Imola, se rendait à Rome pour le Conclave qui devait élire le successeur du pape défunt, une blanche colombe vint se poser sur son carrosse, tandis qu'il traversait la ville de Fossonbrone. Les prêtres qui accompagnaient Son Eminence virent là un présage heureux... et qui ne fut pas démenti. Au Conclave, Mgr Mastaï fut élu pape et ce fut le grand Pie IX, de glorieuse et sainte mémoire. Excellence, que cette humble poule soit pour vous la colombe de Fossonbronel Ainsi, la digne Solange n'aura commis qu'un anachronisme et nous aurons un jour la joie de
vénérer en vous, Monseigneur, un des successeurs de saint Pierre.
L'abbé Barrois se tut, attendant une réponse qui ne vint pas. Mgr le nonce resta muet. Encore une fois, il eut un sourire, un de ces sourires qui ne s'achèvent jamais, qui se perdent dans l'infini du mystère, un sourire de diplomate tel qu'ils l'apportent en naissant, là-bas, de l'autre côté des Alpes.
Mgr Dirol voulut rompre ce silence qui devenait un tourment pour tout le monde : il badina.
— Mon cher curé, fit-il désignant du doigt la poule accroupie sur le parquet et qui ne remuait pas, savez-vous qu'elle est peu loquace, votre poule qui si bien prédit l'avenir I Les prophètes généralement ne sont point muets!...
— C'est vrai, fit le nonce narquois.
L'abbé Barrois n'était point de ceux qu'on
prend au dépourvu. Il avait toujours une citation à effeuiller, un souvenir d'histoire à répandre :
— Nous lisons au livre des Nombres, dit-il,
que le prophète Balaam, qui, à l'appel de Balac, roi de Moab, s'en allait maudire les Israélites, fut témoin d'un grand prodige : l'àne qui portait le prophète se mit à parler, tandis que lui Balaam se taisait. Il nous a été donné de voir la même merveille ; le Seigneur a ouvert la bouche de l'âne ; je parle et ma poule est muette
Troublé par cette évocation inattendue, Mgr Dirol prit peur. Il invita le nonce à se rendre au grand salon. L'évêque de Senez redoutait par-dessus tout que le curé de Villemont, mis en joie, n'en vînt à déposer aux pieds de Son Excellence quelque calembour explosif.