JOAN
Nous sommes au début de la vie publique. Après son baptême, Jésus a recueilli quelques adhérents sur les bords du Jourdain, quelques autres en Galilée. Le temps de la Pàque est venu. Il est descendu en Judée, et, neuf mois durant, il a offert la Bonne Nouvelle aux gens de Jérusalem. Il a groupé des auditeurs assez nombreux pour inquiéter la jalousie des pharisiens et l'opposition se dessine. Mais le temps n'est pas venu de l'afironter. Puis, ces Judaïtes qui le suivent n'ont qu'une apparence de foi. « Jésus ne se fiait point à eux. Il les connaissait tous. Il n'avait pas besoin
qu'on lui dit ce qu'ils étaient. Il savait par luimême ce qu'il y a dans l'homme » (1). Somme toute, apostolat peu fécond. Il a gagné Nicodème, un timide, et Judas l'Iscariote, hélas!
Pour rentrer en Galilée, il a pris par la Samarie, suivi de quelques disciples. La matinée s'achève, et il est bientôt midi. Le chemin a été rude, par les montagnes et les ravins : ils arrivent à l'étape. On débouche dans une large vallée découverte, dominée à main gauche par deux hautes montagnes boisées et gazonnées. Entre elles, s'enfonce une autre vallée verdoyante. A l'entrée, le petit bourg de Sichar. Un peu plus loin, Sichem.
C'est un lieu saint que ce coin de terre. Abraham y eut une vision sous le chêne de Moreh, Jacob y acheta un domaine, Joseph y fut enseveli. Sur les pentes de l'Hébal et du Garizim, la loi fut proclamée selon le cérémonial fixé par Moïse. Grands souvenirs que n'ont point périmé les profanations de l'idolâtrie et des schismes.
... Ils vont. Et Jésus est fatigué. Fatigatus ex itinere.
N'allons pas plus loin. Dans son commentaire sur saint Jean, saint Augustin nous arrête dès les premiers mots. « Voici que les mystères commencent. Ce n'est pas en vain que se fatigue Jésus. Ce n'est pas en vain que nous fatiguons la force de Dieu. Ce n'est pas en vain que se fatigue
(i; Jo, 2, 21-23.
celui par qui se refont les fatigués. Ce n'est pas en vain que se fatigue celui dont l'absence est notre fatigue à nous, dont la présence est notre force. Or, il se fatigue, Jésus; et il se fatigue de la marche, et il s'assied, et il s'assied près d'un puits, et quand, fatigué, il s'assied, il est la dixième heure » (1).
Laissons l'exégèse mystique du saint docteur, et tenons-nous-en à ce trait : le Seigneur est fatigué. Fatigue physique, très réelle et symbole de lassitudes morales autrement épuisantes. Contemplons...
Le voilà qui chemine, à l'heure où le soleil est déjà haut. La route est pénible : des pentes arides, des vallons ravinés. A quelle époque de l'année sommes-nous? En décembre, disent les uns : alors, c'est le vent, le froid, la pluie. En juillet, supposent les autres ; donc au fort de la chaleur, en plein été et en plein midi. Quoi qu'il en soit, la route est dure. Et je le vois hâlé, haletant, le visage en sueur. Ce n'est pas encore le chemin de la croix, les chutes, les plaies, le sang. Epuisement normal d'un homme qui a beaucoup marché, marché en parlant sans doute, qui s'est hâté peut-être. Une heure de repos et un léger repas suffiront à rendre la vigueur ; mais en voilà assez pour nos méditations.
ri) s. Aug. In Joan, Tr. 16, n. 6.
Nous somiBcs ainsi faits que parfois la méditation des grands mystères douloureux nous laisse froids. Nous ne chantons que des lèvres : Quis eut Jiomo qui non fier et Matrem CJiristi si vider et in tanto suppUcio? « Il faudrait, dit saint Bernard, avoir un c eur de fer pour ne pas se briser devant dételles souffrances. » Hélas! Ce cœur de fer, nous le connaissons ; ces yeux qui ne pleurent pas devant le martyre de Marie, ce sont nos yeux.
Sans doute, la compassion pratique, réelle, efficace, celle qui se traduit en actes de pénitence et de contrition, nous l'avons demandée à Dieu par Marie : Fac ut tecum lugeam... Si Dieu ne nous accorde pas devant la croix le don des larmes, il nous accorde au moins, Passionis effectum salufai'em^ les fruits solides de la Passion (1).
Reste que nous ne pleurons pas, que les grandes peines du prétoire et du Calvaire nous laissent insensibles. Dieu a ses raisons pour nous refuser cette grâce et Taccorder à d'autres plus aimants et plus simples. C'est, hélas ! aussi peut-être, et cela n'est point glorieux, que nous nous blasons sur tout. Il y a si longtemps qu'on nous parle de la Croix! Nous nous sommes habitués... Cela nous paraît tout simple que Jésus ait souffert. Se pourrait- il qu'il n'ait pas souffert pour nous?
Ces souffrances sont indicibles : nous le savons
(1) Fête doN.-D. des SeplDouleuri". — Coîlecte-
bien, nous le croyons feimement. Les mystiques nous ont commenté l'Évangile. Les théologiens nous ont apporté les raisons les plus fortes pour nous faire entendre que cela dépasse toute conception. Sans doute, sans doute... Mais précisément ces souffrances nous dépassent, elles nous écrasent; elles ne sont pas à la mesure de nos expériences. Nos souvenirs ne nous viennent pas en aide. « Je ne t'ai pas aimée pour rire > : ce mot de Jésus à la bienheureuse Angèle de Foligno (1) nous émeut certes. Mais quand nous voulons en saisir la réalité poignante, tout défaille, l'imagination, l'intelligence, la raison. La foi reste seule, et devant l'insondable mystère nous ne savons plus que balbutier : 0 altitudo. 0 abîme! ô profondeur de l'amour ! Mais être fatigué, cela, nous le comprenons.
Entre coeurs humains, il arrive souvent (lue les menus bienfaits touchent plus que les grands, les attentions délicates plus que les dévouements profonds.
Oh ! ce n'est pas qu'on les ait en plus grande estime, mais ils charment sans étourdir ; ils caressent et ne secouent pas. On les devine, ils sont la fleur délicate d'une racine cachée, féconde et forte: et puis on peut répondre. Le sourire qu'on, m'adresse, je le puis payer de mon sourire à moi.
(1) Livre deê Visions, ch. 33.
Que de traits dans FÉvangile, si je les comprends bien, si j'en cherche la portée divine, sont de ces menus sacrifices où je discerne le sourire de Jésus ! Ce que je suis exposé à endurer tous les jours, moi pauvre homme, il l'a connu. Il s'est trouvé que, montant en barque avec lui, les Apôtres ont oublié les provisions... Il s'est trouvé qu'un jour, ils n'ont eu à manger que les épis des champs qu'ils traversaient... Il s'est trouvé que le soir, Jésus n'avait pas où passer la nuit... Il a eu soif comme moi, il a eu faim comme moi, il a eu froid et chaud. Et, tout comme moi, il arrivait haletant sous le soleil, au sommet des pentes, et il a demandé l'aumône d'un verre d'eau. Cela est humain, tout simplement humain. Jésus s'est mis de plain-pied avec moi.
Qui jamais se reconnaîtra en Jésus agonisant, flagellé, crucifié? Mais qui ne se reconnaîtrait en Jésus fatigué ? Fût- on martyr soi-même, le plus déconcertant des martyrs, osera- 1- on mettre ses plaies en face des plaies de Jésus, ses angoisses d'âme auprès de sa déréliction? L'intensité même des souffrances de Jésus, si elle pouvait se démontrer comme se démontre un fait historique, et par les mêmes méthodes, suffirait à prouver le Dieu.
Mais être las, simplement las, s'asseoir auprès d'un puits, être couvert de poussière et de sueur, avoir soif, réellement soif. . . Celui qui passe par ces menus ennuis de la vie, celui-là est authen-
tiquement l'un des nôtres. Et si je me tiens, intimidé, à quelque distance de la Croix, quelle timidité m'empêchera de m'approcher, quand l'homme qui est assis près du puits me fera sisrne et me dira : « Venite in desertum locum et requiescite pusillum; allons! venez ici, restons seuls ensemble, et reposez -vous un peu? » (1)
Or, trente ans durant, Il a vécu de cette vie ordinaire, la mienne, celle de mon voisin, notre vie à tous. Il a eu des cals aux mains comme un ouvrier, avant d'y avoir des plaies. Il a eu la sueur au front avant d'y avoir les épines. Faher et fahri filiuSy Charpentier et fils de charpentier. Voilà ce que voyaient les gens de Nazareth. Réalité fort incomplète, mais réalité.
Regardons- le donc à loisir et avec tendresse, in loco humili, speciosus et amahilis (2). Assis sur la margelle du puits, cherchant un peu de fraîcheur... Ce beau visage, fenne et doux, coloré par la marche, hâlé par le grand air, tiré par la fatigue... Ecoutons d'un peu près cette respiration précipitée, puis, à mesure qu'il se repose, redevenant calme, régulière, normale, voyons-le qui s'essuie le front, voyons ses membres qui se détendent... Homo, ecce homo.
(l)Marc, G, 31.
(2) S. Ignace, Exu-reice : Deux Etendards,
Mais il faut dépai>ser les aj3parences. Sous les ineffables « humanités » du Seigneur, il faut chercher ce qui se cache, le Dieu. Il se cache et tout le montre. Il se voile, et tout invite à soulever le mystère. Cherchons, entrons aussi loin qu'il nous sera possible.
Ce mystère? Toujours le même, l'inconcevable abîme entre ce qu'il est par nature, et ce qu'il a voulu être par amour.
Ce que mes yeux de chair voient, là, Jiu puits de Jacob, ce que ma raison conclut, c'est l'esclave, c'est l'homme de peine, celui dont il a été dit « in lahoribus a juventute (1)... formam servi accipiens » (2). Mais la foi me montre bien autre chose; et cela, quand je considère l'homme, je. n'ai pas le droit de l'oublier : « Splendor gloriae et figura substantiae ejus (Dei), portansque omnia vei'bo virtutis suae » (3). Cet homme si complètement homme, il est « la splendeur de la gloire » divine; si le Père est la source de lumière, il en est, lui, le rayonnement; — si le Père est « la substance divine », il est lui, cette même « substance, mais révélée », un peu comme l'empreinte est la révélation du cachet. Par « la
(1) Ps. 87, 16.
(2)Phil s, 8.
r3) Kebr. 1, a,
puissance de «a parole^ il porte », il crée, il couserve « toutes choses » . Que dire de plus ? Il est Dieu, Dieu de Dieu, lumière de lumière, Dieu véritable issu du vrai Dieu.
Et voici que, devant cet homme las, reviennent à l'esprit les paroles des prophètes si expressives, où est dépeinte, plus encore que la puissance, l'aisance souveraine de l'action divine : « Je verrai les cieux, œuvre, je ne dis pas de votre bras, mais de vos doigts (1)... Qui a mesuré les océans dans le creux de sa main, soupesé les cieux, suspendu à trois doigts la masse de la terre, posé sur les plateaux de sa balance les monts et les collines? » (2)
Je me souviens surtout de ces épisodes évangéliques où la divinité ordinairement cachée éclate en prodiges : les morts qui revivent, les aveugles qui voient, les boiteux qui marchent, les tempêtes qui s'apaisent, les pains qui se multiplient. Seulement, cette puissance, il n'en use guère pour se soustraire aux conditions de l'ordinaire vie humaine. Une fois, il a commandé à la faim pendant son jeûne de 40 jours sur la montagne : une fois. Mais sa règle habituelle, c'est de pratiquer ce que, chez les religieux, on appelle « la vie commune » : être comme tout le monde. Et voilà pourquoi, aujourd'hui, je le vois fatigué « fatigatus ex itinere » .
(1) Ps. 8, 3.
.:a iÉi.40, 12.
Fatigué, réellement fatigué, fatigué comme moi. Je ne suis pas de ceux qui lui prêtaient un corps de fantôme et d'apparentes souffrances et une passion où une ombre de chair endurait une ombre de martyre. Ces faiblesses de Jésus, je les cl'ois et je les aime. Je les crois et je les admire, car je sais ce qu'elles sont, le surplus et comme le luxe de sa tendresse. Je les trouve belles, ineffablement. J'y discerne un élément divin, cet amour qui cherche à épuiser les possibilités dans le don de soi, et qui, sous prétexte qu'il se manifestera par les preuves héroïques, ne se dispense pas de fournir les délicates.
Et maintenant, pourquoi? L'auteur du Diesirae nous le dit : « Quaerens me sedisti lassus. Il s'est fatigué à nous chercher ». Sur quoi nous entrevoyons le Bon Pasteur courant à la recherche des brebis perdues, en attendant qu'il donne sa vie pour elles. Saint Augustin évoque un autre souvenir : « Infirme qu'il est, il nourrit les infirmes. Telle la poule — la comparaison est de lui — qui nourrit ses poussins : « Que de fois, dit-il à Jérusalem, j'ai voulu réunir tes fils sous mes ailes comme la poule ses poussins : tu n'as pas voulu » . Vous savez, mes frères, si la poule souifre pour ses poussins. Les autres oiseaux, on ne voit pas quand ils sont mères. Tous les jours les passereaux font leur nid sous nos yeux. Et aussi les hiron-
délies, les cigognes, les colombes. Il faut les voir sur leur nid pour deviner qu'ils ont des petits. La poule, elle, souffre tellement de ses poussins, que, même s'ils s'écartent, vous ne voyez pas les petits, mais vous devinez une mère, tant elle s'en va les ailes basses, les plumes hérissées, la voix rauque, fatiguée, brisée de tous les membres. Je vous l'ai dit, même sans voir les fils, on reconnaît une mère. Tel est le faible Jésus, fatigatus ex itinere » (1).
Ainsi la fatigue physique de Jésus en signifie une autre plus intime, les ineffables lassitudes du Sacré-Cœur en quête de nos âmes, « Quaei^ens me sedisti lassus » .
Dans l'épisode que nous méditons, le Seigneur retourne en Galilée, abandonnant la Judée, traversant la Samarie, trois pays à la physionomie morale tranchée, et qui ont la valeur d'un symbole.
La Galilée, c'est le pays des âmes trouvées^ définitivement trouvées, imparfaites, mais fidèles, le pays des gens simples, incultes sans doute, mais droits et forts, des hommes d'action... Ce sont des Galiléens, ces Apôtres qui se sont attachés à Jésus et ne le quitteront plus, vrais Israélites in quitus dolus non est (2). Rendons-nous ce témoignage; nous en sommes, en dépit de nos défauts,
(1) Enarr. in Ps. 90, 5, P. L. 37, 1153. (2)Jo, 1,47.
en dépit même de nos fautes. C'est trè<s sincèrement que nous nous sommes mis à la suite de Jésus, et nous entendons, avec sa grâce, y rester.
La Samarie, c'est le pays des âmes cherchées^ des pécheurs, mais du moins qui n'ont pas péché contre le Saint-Esprit, méprisées des pharisiens, âmes aujourd'hui perdues, mais qui demain seront retrouvées, parce que, sous leurs fautes, sous leur immoralité, sous leur infidélité, en creusant, ce que Jésus discerne, ce n'est point l'orgueil, c'est la souffrance plus ou moins consciente de n'être point à Dieu. Avec les publicains, les pécheurs et les pécheresses notoires, les Samaritains sont de ceux dont Jésus a dit : Non veni vocave justos, sed peccatores ( 1 ) .
La Judée, hélas! hélas! hélas! pays des âmes perdues, de ceux qui ont péché contre la lumière, qui ont eu des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre. De ces rebelles, le Maître s'éloigne triste. Il leur a offert le bienfait de la Rédemption : Il a fait des miracles. Il a parlé comme jamais homme n'a parlé. On s'est groupé, on L'a écouté, mais en curieux, comme Hérode : Sperabat signum aliquod videre fieri ah Eo (2). Les miracles déjà multipliés ne leur suffisent pas : ils veulent ceux qu'ils ont prévus ; il leur faudrait des miracles commandés. Aussi n'a-t-il guère éveillé dans ce milieu que des espérances humaines
(1) Mat., 9, 13.
(3) Luc, 23, 8.
chez ceux qui se disent ses amis, et, chez les autres, des haines jalouses. Judée, pays des pharisiens, des docteurs orgueilleux, des cœurs incirconcis, des cervelles étroites. Et II s'en va ailleurs : il lui faut des humbles.
Et pourtant, plus que la Galilée, la Judée était par excellence la Terre Sainte. Jérusalem était la ville choisie, la ville aimée, la ville unique... image des âmes appelées à monter au-dessus du niveau commun, gratuitement élues, préférées à d'autres qui, peut-être, humainement valaient mieux. Elles tombent et Dieu les relève. Elles tombent encore et Dieu par clémence les châtie. Mais elles ne comprennent pas, elles s'obstinent à retomber et finissent par fatiguer la miséricorde. Sur quoi. Dieu cherche d'autres élus.
Déjà se vérifie la parabole que bientôt Jésus jettera au visage des Judaïtes et qu'ils ne comprendront que trop bien : le roi qui fait ses invitations au festin, les invités qui se récusent, qui sont à leurs affaires, à leurs plaisirs... et les tables, qui, faute de mieux, se garnissent de mendiants, d'estropiés, de vagabonds.
C'est une de ces âmes vagabondes que Jésus s'en vient chercher. Mais les autres!...
Des autres a été prononcée la menace mystérieuse : Movebo candelahrum tuum;{l) la lumière dont Juda n'a pas voulu, je la porterai dans
(1) Apoc. 2, û.
AU PUITS DE JACO». i
Samarie, je rallumerai chez les Gentils. Oui, mystère profond que ce transfert de grâces d'Esali à Jacob, des fils de Jacob aux scbismatiques et aux infidèles, de Judas à Mathias et à Paul le persécuteur ; — du religieux quelque temps fidèle et aujourd'hui apostat de ses vœux, à des pécheurs qui, relevés de leur fumier, comprendront, eux, le don de Dieu.
Echecs et revanches de l'amour. Mais n'allons pas croire que ces échecs aient laissé le Seigneur sans souffrance. Il poursuit les âmes et les âmes fuient. Son âme à lui en est blessée. Tandis qu'il s'éloigne de Jérusalem, la pensée qu'on ne veut pas de lui dans la .ville sainte, ne le quitte pas. Et croyons, puisqu'il est homme, que cette souffrance morale réagit sur son cœur physique. Il en serait ainsi de nous, pourquoi pas aussi de lui? Et n'est-ce pas ce qu'il dit par la bouche du psalmiste : « Il est une chose qui me consume, qui me dessèche, qui m'épuise, c'est mon zèle jaloux pour votre parole, ô mon Père : car vos ennemis n'en veulent pas : Tahescere me fecit zelus meus^ quia ohliti suntverba tua inimici tui (1) ».
Qui de nous peut se vanter de n'avoir jamais fatigué le Bon Pasteur? Que de fois nous avons été de ces moutons, bêtes sans cervelle, qui vont, tête baissée, devant eux, droit aux obstacles, droit aux précipices ! Nous avons eu nos fantaisies de
(1) Ps. 118, 135.
chèvres, nos caprices; et le divin berger allait à gauche, à droite, en haut, en bas, nous arrachait à une séduction, puis à une autre... Que de peines pour nous maintenir dans la voie droite !
Fautes, imperfections, rechutes, oublis, négligences, erreurs, obstination, voilà notre part; et voici la sienne : des grâces, des appels, des rappels, des avances, des pardons, des châtiments, des coups de fouet suivis d'embrassements tendres, des allées et venues sans fin pour secouer ou ramener la pauvre brebis affolée ou nonchalante.
A tout cela, répond une fatigue de Jésus et la somme de ces fatigues, c'est la Passion. Mis bout à bout, tous ces pas faits pour retrouver la brebis perdue forment le chemin de la croix.
Heureusement, si nous le voulons, rien de tout cela n'est perdu; et, en fin de compte, Jésus revient au bercail, fatigué mais heureux, la brebis retrouvée sur ses épaules. Cum invenerit eam, imponit super humeros suos gaudens... (1) « Il est, dit encore saint Augustin, celui qui rend la vigueur aux fatigués, per quem fatigati recreantur. Fortitudo Christi, te creavit : infirmitas Christi te recreavit (2). La force du Christ t'a
(l)Luc, 15,4.
(2, Loe. cit.
donné l'être naturel; mais cette antre création qu'est la grâce, c'est à l'infirmité du Christ que tu le dois : tu étais mort, sa mort t'a donné la vie. Seulement cette vie défaille continuellement, il la faut soutenir et c'est la faiblesse du Christ qui te ranime. Rien que de songer qu'il a été faible pour toi, c'est une force : Car c'est une force de ne pas se sentir seul. Et surtout, pas une de ces faiblesses voulues chez l'Homme-Dieu qui ne soient une source de mérites infinis.
Il le savait mieux que nous : la fatigue est dans notre lot d'homme et de pécheur. Le travail n'est plus un jeu pour nous comme dans l'Eden. Il faut peiner. A la sueur de notre front se creusera le sillon qui est notre tâche quotidienne. Le sommeil de la nuit pourra compenser le labeur physique du jour. Mais, la continuité des journées, voilà ce qui pèse sur les âmes. La petite souffrance quotidienne n'est rien. Elle est tolérable à la minute où elle se présente : mais elle est revenue déjà si souvent, mais elle reviendra si souvent encore! Elle ne crucifie pas, mais elle énerve. Elle ne demande pas une poussée d'héroïsme, simplement la constance, et c'est la constance qui est lourde. A la fatigue physique, elle ajoute le poids de la , fatigue morale. Dans cet ordre des petites épreuves, nous avions besoin d'un secours. Jésus l'a compris.
Aux grands martyrs, il se présente flagellé et couronné d'épines ; aux grands saints qu'il mène par la voie des délaissements intérieurs, il se
montre agonisant dans le jardin : à nous, les ouvriers faibles, un peu lâches parfois, vite à bout de forces, il s'offre avec ses fatigues quotidiennes, fatigatus ex itlnere.
« C'est pour toi que Jésus est fatigué du voyage. Nous trouvons le tout-puissant Jésus et nous trouvons le faible Jésus. Fort et faible. Fort, parce que in principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum : hoc erat in principio apud Deum, Tu veux voir combien le Fils de Dieu est fort? Omnia per ipsum facta sunt et sine ipso factum est niliil, et cela sans labeur. Quoi de plus fort que celui qui, sans labeur a tout fait? Tu veux le voir infirme ? Ferôww caro factum est et habitavit in nobis. La force du Christ t'a créé, l'infirmité du Christ t'a recréé. La force du Christ a fait que ce qui n'était pas fût ; la faiblesse du Christ a fait que ce qui était, ne périt pas. Il nous a produits dans sa force, il nous a cherchés dans sa faiblesse.. . Il est faible dans sa chair, mais toi, ne vas pas faiblir. Sois fort de sa faiblesse à lui, car ce qui, du côté de Dieu, semble faible est plus fort que les hommes, quod infirmum est Dei fortius est hominibus (1) ».
Pour conclure : dans nos difficultés, dans l'accomplissement jouraalier de notre tâche, pour nous soutenir, mettons-nous devant l'esprit le mot de l'épître aux Hébreux (2) :
(1)1 Cor. 1, 25. — S. Aug. In Joan., loc. cit. ^ iïehr.,-2, 17.
Debîiit per omnia fratrlbus similari ut misericors fier et. Quelque chose eût manqué à sa compassion s'il n'avait pas en tout été fait semblable à ses frères plus jeunes et plus faibles.
Et encore : « Non habemus pontificem qui non possit compati infirmitatihus nosiris, tentatum autem per omnia pro similitudine absquepeccato, Adeamus ergo cum fiducia ad thronum gratiae ut misericordiam consequamur » (1). Le grandprêtre qui nous a été donné, le souverain médiateur entre Dieu et nous n'est point incapable de compatir à nos faiblesses. Pour nous mieux ressembler, il les a toutes connues à l'exception du péché. Allons donc en toute confiance là où trône la grâce pour obtenir miséricorde.