‹ Au puits de JacobChapitre 2 sur 16 · LA SOIF DE JÉSUS · texte numérisé non relu

LA SOIF DE JÉSUS

Jésus, donc fatigué de la marche, était assis au bord du puits. Et c'était environ la sixième heure. Une femme Samaritaine vint puiser de Veau. Jésus lui dit : « Donnez-moi à boire ». Car les disciples étaient allés au village pour acheter des vivres. (6-8.)

Jésus veut être seul ; il attend quelqu'un. Il a écarté ses disciples, et ceux-ci croisent en route une femme du peuple qui s'en vient, la cruche sur l'épaule, chercher l'eau de son ménage. Insouciante, elle va, sans penser à celui qui, là-bas, pense à elle.

Et le Seigneur la voit venir. . .

Mais, c'est depuis l'éternité que lui. Verbe de Dieu, l'enveloppe de son regard. D'elle, comme du peuple élu, comme de nous tous. Dieu a dit, par la bouche de Jérémie : « Je t'ai aimé d'un amour éternel » (1). Depuis que Dieu est Dieu, il l'a vue. « Vocavi te nomine tiiOj assimilavi te et non cognovisti me. Accinxi te et non cogno-

(1) Jér. 31, 3-5.

visti me; je t'ai nommé par ton nom, je t'ai désigné, je t'ai ceint les reins, bien avant que tu aies pu me connaître ( 1 ) » .

Maintenant c'est un regard humain qui cherche cette femme et la discerne dans la foule. Plus que le regard, c'est un cœur qui a été la toucher, l'attirer, la pousser vers cette route, vers ce puits, vers cet étranger qui est là, qui l'attend, et qu'elle remarque à peine. Prévenances mystérieuses de la grâce, prévoyances miséricordieuses du Cœur de Jésus...

La voilà devant lui, indifférente, la pensée ailleurs. Mais le regard de Jésus continue à la percer; il pénètre l'enveloppe charnelle, il va droit à 1 ame, il la voit à fond, avec son passé coupable, mais avec ses ignorances; avec ses préoccupations humaines et le terre- à-terre de ses vues, mais avec ses instinctives aspirations vers le mieux. Regard aigu, qui va bien plus loin que ne peut aller la conscience. Pertingens usque ad dîvisioneiit animae et spiritus, pénétrant comme un scalpel, il dissèque, il sépare ce qui est de la chair et ce qui est de l'esprit, ce qui est de la concupiscence, et ce qui est de la raison ; cornpogum quoque ac medullarum, il atteint aux plus fines jointures et à la moelle de l'être ; cogitationum et intentionum cordis; il sait qu'il y a pensées et

(1) Is. 45, 4-5.

(2; Hebr. 4, 12.

pensées, intentions et intentions. Et c'est pourquoi, souvent il est sévère, et c'est pourquoi il a aussi de ces indulgences qui scandalisent les fausses vertus. En dépit du péché, le regard de Jésus, ici, est déjà un regard d'amour.

Ce n'est pas tout ; ce regard est merveilleusement ample. Derrière cette femme, — une pécheresse entre mille autres, — il voit toutes les consciences dont elle est le type, des millions et des raillions, encombrées de passions viles, enténébrées de péchés et qui instinctivement, par la seule logique de leur misère, ont besoin de lui et l'appellent. Il les voit, toutes et chacune, d'un coup d'œil.

Et c'est déjà une bonne partie de mon histoire à moi. J'ai été connu, regardé, j'ose le dire, j'ai été aimé de toute éternité. J'ai été enveloppé de prévenances. Si j'en suis là où j'ensuis aujourd'hui, c'est que, sans que je pusse m'en douter, il y avait un cœur qui m'aimait, qui avait pitié du pécheur que j'étais, qui m'attirait, qui me conduisait, et je ne voyais pas qu'on m'attendait au bords du puits.

Je vois maintenant...

Alors Jésus dit à la Samaritaine, les veux divins sur ces yeux d'aveugle, cette simple parole : « Da mihi bibere. Donnez-moi à boire ». Dans

cette seule entrée en matière, il j aurait, pour un contemplatif, de quoi s'extasier durant des heures. Quelle différence entre les plus insignifiantes actions du Sauveur et les nôtres !

Nos actes à nous sont comme des paysages sans profondeur, des notes musicales sans harmoniques. Ils sont humains, rien qu'humains. Mais qu'un peu de surnaturel s'y ajoute, voilà un arrière-plan, voilà une résonance. Le tableau s'élargit, l'instrument prend de l'âme, un peu d'éternité se glisse dans notre pauvre vie terrestre.

Dans les moindres paroles proférées par Jésus, dans le plus simple de ses gestes, quelle richesse musicale, quelle immensité d'horizon, pour peu qu'on y veuille réfléchir! Et la raison est obvie : ce ne sont pas paroles et gestes de l'homme seulement; rien qui ne soit à la fois divin et humain. Rien d'humain qui ne soit comme doublé, amplifié, élargi sans limites par le divin; cela, non seulement à considérer les mérites, infinis parce que la personne est Dieu, mais à voir simplement les actions en elles-mêmes. Certes, il voit, il aime, il se fatigue, il se repose, il articule des mots, il esquisse des gestes, il demande à boire, en homme réel qu'il est; mais en homme qui voit plus loin, oh ! combien plus loin ! que les autres hommes ; qui aime, mais d'un amour qui dépasse en profondeur, et de combien! celui du plus aimant d'entre nous ; qui souffre, et d'une souffrance vraie,

en sa chair et en son cœur, mais avec quelle extraordinaire capacité de soufirir!

Donc, ce n'est pas comme le premier venu d'entre nous qu'il dit à cette femme : « Donnezmoi à boire » .

C'est bien la demande ordinaire du voyageur qui frappe à la porte de la ferme et demande à se rafraîchir; celle que faisait Eliézer à Rébecca : « Pauxillum aquae mihi ad bibendum praebe de hydria tua » (1). Mais que de sous-entendus ici! Cette petite phrase jaillit du cœur le plus altéré qui fut jamais. Il demande à boire et c'est pour amener cette âme qui est là, devant lui, insouciante, à prendre conscience de sa propre soif, des désirs confus et cachés qui s'agitent en elle. Et par delà, il atteint l'humanité entière. Il m'atteint, moi, personnellement, distinctement. C'est à moi que Jésus, à cette heure où je médite ses divines paroles, demande à boire; et de son regard divin, auquel rien n'échappe, il me voyait, moi, à travers la Samaritaine.

Comme alors les horizons s'élargissent, deviennent profonds ! Comme cette voix d'homme se fait puissante, retentissante, par- dessus la voix des grandes eaux ! Comme cette petite scène évangélique est pleine de lumière et de chaleur ! Comme les plans du tableau se multiplient et reculent jusque dans les infinis de l'éternité !

(1) Oen. 24, 17.

Eh bien, Seigneur, je regarde et j'écoute...

« Donnez-moi à boire ». A la croix, il s'écriera : « J'ai soif. Sitio. » Alors comme aujourd'hui, une soif physique bien réelle. Ici, simple effet de la fatigue et de la chaleur, et qu'une gorgée d'eau va dissiper. Là, torture atroce à laquelle les bourreaux apporteront pour remède une éponge imbibée de vinaigre. Mais toujours symbole d'une soif morale dévorante.

Saint Grégoire de Nazianze l'a définie en deux mots : Sitit sitiri. (1) Il a soif qu'on ait soif de lui. Et c'est pourquoi il nous crie par son prophète : « Vous tous qui avez soif, venez à la source. Vous tous qui n'avez pas d'argent, venez, achetez, mangez; venez, achetez sans argent, sans rien donner en échange, du vin et du lait » (2). Le voilà; son désir. Il appelle, il invite, il se donne; c'est pour rien. Il ne s'impose pas, il se propose. Voyez-le à cette période qui s'écoule entre le baptême et le voyage à Samarie. Le temps de la vie cachée est passé : il se montre. Oh ! pas avec l'éclat que rêvent ceux de sa parenté : « Allez donc en Judée. Que vos disciples voient ce que vous faites. Quand on veut être connu, on n'agit pas dans l'ombre. Vos œuvres, au moins que le monde les voie » (3). Non, ce n'est pas l'éclat

(DOrat. 40, n. 27.

(2) Ls. 55, 1.

(3} Jo, 7, 4.

extérieur qui prend les âmes. Jésus ne se dé\'oile bien que dans rintimité.

Aux uns, il suffit d'un mot très simple jeté en passant : « Venez, suivez-moi », mais avec ce regard qui n'est qu'à lui. Et ils suivent. — Les autres, il va les chercher. Jean-Baptiste est au bord du fleuve, debout avec deux disciples. Jésus passe lentement, il s'attarde, il se promène, Evidemment il veut qu'on le voie... « C'est l'Agneau de Dieu », dit le précurseur. Et le désir s'allume au cœur des deux jeunes gens. Ils laissent là leur premier maître qui les voit s'en aller avec joie, car il n'est, lui, que l'introducteur des âmes, il n'est pas le maître définitif. Un peu empruntés, ils s'approchent, ils suivent sans parler, sans oser presser le pas... Et Jésus se retourne : « Vous cherchez quelqu'un? » Les voilà comme interdits. Ils voudraient bien répondre : « C'est vous que nous cherchons ! » La phrase leur brûle les lèvres, et ils ne la prononcent pas, car peut-être Jésus ajouterait : « Que me voulez-vous? » Et en vérité, ce qu'ils veulent, ils n'en savent rien. Ils sont attirés, voihi tout, mystérieusement, invinciblement attirés par une force qu'ils ne s'expliquent pas. Alors, ils prennent un détour, ils balbutient : « Maître, où habitez- vous? » Quelle question! et est-ce bien de cela qu'il s'agit? Et pourquoi pas? puisqu'il s'agit de se donner à lui?

Jésus leur avait muniiuré au fond du cœur : Da mihi hihere. Ce jour-là, sa soif a été délieieusement désaUérée .

Et moi aussi, je l'ai désaltéré , délicieusement, — je puis le dire en toute simplicité, puisque tout vient de lui, — le jour où à ses avances, j'ai répondu par ce « oui » qui a changé ma vie.

Puis, quand Jésus s'est bien montré, comme il sait que tout s'use à l'accoutumance, alors, il commence à se cacher. Il veut cette autre forme de désir qui est le regret. Il faut cela pour que le désir s'avive et se prolonge. Au ciel, oui, nous connaîtrons les délices de la soif éternellement vive et éternellement apaisée. Ici-bas, l'amour divin le plus enivrant ne peut être sans intermittences. Il le faut pour que l'espérance ait son mérite. Il le faut pour que le désir grandisse, et avec le désir, les dons de Dieu. Ecoutons saint Augustin (1).

« Nous ne sommes pas encore à l'heure de la vision ; notre devoir est de désirer. Toute vie de bon chrétien n'est qu'un saint désir. Ce que tu désires, tu ne le vois pas encore. Mais le désir creuse un vide en toi, et quand la vision viendra, le vide sera comblé. Tu veux remplir, par exemple, la capacité d'une étoffe ; tu le sais, on veut beaucoup te donner. Alors, tu élargis le sac, l'outre, le récipient, quel qu'il soit. Tu vois ce que tu dois recevoir ; tu vois que tu disposes d'une capacité restreinte : tu l'éiends, tu la dilates. Ainsi Dieu diffère et cela étend le désir, et le désir étend l'âme, et l'âme, en s'étendant, augmente sa capa-

(1) In Epist. Joannis, Tr. 4, 6,

cité. Désirons, mes frères, désirons, car Dieu veut nous emplir ».

De là ces jeux de l'amour divin, dont on ne devrait plus parler après saint Bernard (1). L'âme jouit de la présence de Jésus : Dilectus meus mihi et ego illi qui pascitur inier lilia. 11 se plaît entre les lis, et c'est pourquoi il est à moi comme je suis à lui. Puis, tout-à-coup, où est-il? « Revertere; similis esto, dilecte mi y capreae hinnuloque cervoruni. Revenez, mon bien-aimé, bondissant vers moi comme la cbèvre ou comme le faon de la biche ». Et l'âme le cherche, le cherche partout, à travers la ville, dans les rues, dans les carrefours : Sur gara et circuiho civitatem ; per vicos et plateas quaeram. Elle le demande aux créatures, qui ne savent de quoi elle parle, et la prennent pour une folle. Et soudain, le voilà : Paululum cum transissem eos, inveni quem diligit anima mea. Tenui eum nec dimittam... » (2)

Ou bien l'âme se croit abandonnée, tant elle est seule. Soudain Jésus passe, mais il passe au dehors. Il se contente de tendre la main à travers un trou de la porte. Dilectus meus m,isit manum suam per foramen. Et l'âme se hâte de se lever. « J'ai tiré le loquet pour mon bien-aimé, mais il n'était plus là, il avait disparu. 11 m'a parlé et mon âme s'est fondue d'amour. Je l'ai cherché et

(1) In Cantic. S. 74.

(2) Cant. 2, 16, 17; 3, ô, 4.

ne Tai point trouvé. Je l'ai appelé et il ne m'a pas répondu » (1).

Ainsi le Sauveur se montre et il se cache, il s'approche et il s'éloigne, et c'est pour exciter le désir, pour mettre le désir à l'épreuve de la séparation. Il étudie nos cœurs, il les scrute, non pour les connaître, lui qui sait tout, mais pour nous révéler nous-mêmes à nous-mêmes.

Il veut qu'on ait soif de lui, et c'est pour cela que dans l'Évangile, il se donne les titres les plus désirables. C'est de lumière que vous avez besoin? Eh bien ! « Ego simi lux mundi, » Et pas une lumière quelconque, mais une émanation de la lumière étemelle divine, substantielle, lumen de lumine\ la lumière vraie, lumen verum^ qui dissipe les ténèbres les plus obstinées (2).

Quis est homo qui vult vitam? demande le psaume (3). — Mais tout le monde veut la vie, et on la veut intense, on la veut sans fin. Eh bien ! « Ego sum vitd. La vie, c'est moi, et je suis venu pour que, cette vie, ils l'aient, et abondante : Veni ut vitam habeant et ahundantius haheant » (4),

C'est du pain que vous voulez, le pain quotidien,

(1) Cant. 5, 1-16.

(2; 1 Joan. 1, 9.

(3) Ps. 33, 16.

(4)Jo. 10, 10.

-sale pain de 1 ame surtout? « Je suis le pain, et pas un pain quelconque. Ego sum panis vitae^ un pain de vie, un pain vivant, qui conserve la vie, qui la restaure, qui confère l'immortalité. De l'autre pain on mange et on meurt quand même. Mangez ma chair et votre âme ne mourra point. Car je suis le pain descendu du ciel » (1).

Quoi encore? Vous voulez l'amour? Eh bien! « Je vous aime, je vous apporte le seul amour qui puisse tout à la fois être éperdu, être purifiant, être éternel, l'amour de Dieu. Car, je vous le dis, mon Père vous aime, et moi je vous aime, et je TOUS enverrai le Paraclet qui est notre amour à nous deux, vivant et substantiel ».

Aux fatigués, — et qui donc ici-bas n'est pas fatigué? — il oifre le repos : « et invenietis requiem animabus vestris » (2); pas le repos absolu qui est pour l'autre vie, mais celui qui est compatible avec le travail indispensable de cette terre. Donc, « Venez à moi, vous tous les laborieux, les écrasés, je vous soulagerai. Nous travaillerons ensemble, liés sous le même joug, portant à deux le même poids, et vous apprendrez combien je suis, moi, un maître doux et foncièrement humble. Et ma compagnie sera le repos de vos âmes. Car, je vous le dis, mon joug est doux et mon fardeau léger ».

Aux troublés, aux inquiets, — et qui n'a jamais

CD Jo. 6, 35-59.

(2) Mat. 11, 29.

ses heures d'inquiétude et de crainte? — il offre la paix, sa paix à lui, qui n'est pas celle du monde : « pacem meam do vohis » (1); qui sait? parfois, à certaines minutes inoubliables, une paix exultante : pax Christ i exultet in cordibus vestris{2). Mais à coup sûr, une paix que le monde ne connaît pas et qu'il nous appartient de garder : paix avec Dieu, paix avec les hommes, paix avec nous-mêmes.

Aux affligés — et qui n'a pas en quelque coin de son être, une tristesse qui persiste, sommeille et parfois sursaute? — il offre sa joie, sinon pour le moment présent, au moins pour le ciel. « Ut gaudium meum in vohis ^ sit » (3), sa joie à lui, celle qu'il puise dans l'union avec le Père. — Une joie surabondante : « et gaudium vestrum sit plénum ». Oh! je crois bien qu'elle sera pleine, notre joie, puisqu'elle ne sera autre que la possession de Dieu! — Une joie inamissible, et gaudium vestrum, nemo tollet a vohis (4). Qui pourrait bien nous enlever notre joie? Celui qui nous enlèverait notre amour. Or, si nous le voulons, notre amour est à nous. Modestement, mais énergiquement, nous pouvons demander comme saint Paul : « Qui pourrait bien nous séparer du Christ? ce ne sont pas les souffrances, les perse-

(1) Jo. 14, 27.

(2) Col. 3, 15.

(3; Jo. 15, 11.

(4) Jo. 16, 22.

cutions, la mort même, puisque nous les endurerons pour lui, nous passerons par-dessus tout, pour celui qui nous a aimés. Rien de ce qui est créé ne sera jamais capable de rompre ce lien d'amour » (1). Rien, si ce n'est, hélas! notre misérable volonté agissant en dehors de Dieu.

Tout cela n'aura sa plénitude qu'au ciel. Amour, repos, paix, joie, ne nous sont encore donnés que dans les conditions de la foi. Mais ils nous sont offerts, ils nous sont donnés, si nous en voulons. Nous n'avons qu'à tendre la main pour en avoir au moins quelque chose. « Ce Jésus, dit saint Pierre aux chrétiens qui n'avaient point vécu en Palestine, vous ne l'avez pas vu et pourtant vous l'aimez. Quem, cum non videmtis, diligitis. Aujourd'hui encore vous ne le voyez pas, et vous croyez en lui, in quem nunc quoque non videntes creditis; mais cette foi suffit, elle est la source d'une joie inénarrable, avant-goût de la gloire, credentes autem exultabitis laetitia inenarrabili et glorificata (2).

Mais qu'est-ce en somme que désirer Jésus ? Sur quoi précisément doit porter cette soif que nous devons avoir de lui ?

Désir du ciel, cela va sans dire. Désir de cette

(1) Rom. 8, 35-3y.

(2)IPetr. 1, 8.

gloire dans laquelle nous le verrons, lui qui est notre fin comme Dieu, et, comme homme, le grand moyen d'atteindre à la vie.

Et désir non pas d'un degré quelconque dans la vision, mais désir d'entrer aussi profondément que possible dans les insondables richesses du Christ.

Désir d'avoir un jour, bientôt, conscience pleine, immédiate, indéfectible, de ce mystère qui tous les jours s'opère en nous, pas tout à fait sans nous, mais sans notre initiative, sans que nous fassions quoi que ce soit de vraiment efficace. Je veux dire la vie de Jésus en notre âme, la circulation en nous de cette vie divine dont la source est au Sacré-Cœur, notre union profonde au Christ notre chef. Car le jour viendra où nous expérimenterons dans l'ivresse de l'amour ce qu'il y avait de vrai dans le mot de saint Paul : « Je ne vis pas, le Christ vit en moi » .

Désir, par conséquent, d'augmenter cette vie surnaturelle, d'élargir ce courant du divin ; mais désir aussi de prendre pour cela les moyens, les vrais moyens, les seuls efficaces, les seuls voulus de Dieu. Ici peut-être nous hésitons, nous allons reculer. Car, ces moyens voulus de Dieu, ce sont ceux-là que lui-même, se faisant homme pour nous sauver, a choisis; c'est la croix, c'est l'humiliation, c'est la mort. Nous lui devons de désirer pour nous ce qu'il a désiré pour lui. Or, nous avons lu dans l'Evangile ses étranges aspirations

vers la pâque suprême, vers le baptême de sang, vers la Passion.

La leçon est dure. Les apôtres sont loin de l'avoir comprise du premier coup. Aux premières insinuations du Maître, ils n'ont pu que dire avec Pierre : Absit a te^ Domine, non erit tibi hoc. La Passion les a décontenancés. Ils ont cru que tout croulait, sperabamus. Vous n'espérez donc plus, pauvres âmes ! Et que dire du précepte de porter sa croix après Jésus? et du désir de la croix? et du bonheur trouvé dans la croix ?rEsprit- Saint viendra. Alors, ils verront...

Alors ils écriront de ces paroles étranges où se trahit le plus déconcertant des désirs, la plus invraisemblable des joies, et un véritable renversement de tous les instincts de l'homme.

Saint Jacques : « Que ce soit pour vous, mes frères, un bonheur que d'être dans la tribulation. Car l'épreuve de la foi produit la patience, et, dans la patience, se font les œuvres parfaites » (1).

Saint Pierre : « Exultez de joie, s'il vous faut continuer à pâtir, mais ce sera si peu de chose ! et traverser diverses épreuves ; votre foi s'y purifiera comme dans le feu, et vous en sortirez glorifié quand triomphera Jésus-Christ » (2).

Saint Paul... mais c'est avec une insistance singulière que saint Paul nous redit cette même leçon.

(1) Jac. 1, 2-4.

(2)lPetr. 1, 6-7.

-SS- II ne sait qu'une choses le cnicifix, Jesuniy et hune crucifixum (1). Sa gloire est de porter les stigmates de son maître (2), la trace des plaies et des coups reçus au service de Jésus. Il veut qu'on l'imite, comme, lui, imite le Christ (3), mais le Christ immolé, celui qui, volontairement, tout Dieu qu'il est, s'humilia, se fit obéissant, et jusqu'à en mourir, et jusqu'à en mourir sur une croix (4). C'est dans cette mise à mort, dans ce crucifiement, qu'il le reproduit. Persécuté, banni, battu de verges, lapidé, en toutes ses tribulations, partout, toujours, il porte dans son corps la mort de Jésus, semper mortifîcationem Jesu in corpore nostro circumferentes (5). Il souhaitait voir son corps se dissoudre pour laisser son âme libre et seule avec Jésus (6). En attendant, rien que la croix ne peut rassasier son désir; rien, que de se savoir au Calvaire, crucifié avec Jésus (7). Oh! comme saint Paul avait soif de Jésus-Christ !

En sommes-nous là? Quand nous désirons Jésus, est-ce bien le même Jésus que saint Paul que nous désirons? N'y a-t-il pas du Judaïsme encore dans nos aspirations? Ne nous arrêtons-nous pas un

(1) I Cor. 2, 2.

(2) Gai. 6, 17.

(3)1 Cor. 11,1.

(4) Phil. 2, 4.

(5) II Cor. 4, 10.

* (6) Phil. 1, 23.

(7) Gai. 2, 19.

peu trop aux délices de Jésus, aux embrassements de Jésus, sans aller plus outre, à Jésus lui-même, au Crucifié? Si l'on nous donnait à choisir entre ces deux choses : l'enivrement de l'intimité divine, ou l'accomplissement sans joie de l'austère volonté de Dieu, de quel côté se porterait notre âme?

« Donne-moi à boire. Mais ce dont j'ai soif, sache-le, ô mon enfant bien-aimé, pour le moment, sur cette terre, dans cet exil où je te maintiens, ce n'est pas de tes extases et de tes transports, c'est de ta volonté, de ton énergie dans le sacrifice, de ta constance dans l'effort, du cœur avec lequel tu portes ta croix » .

Page 1