‹ Au puits de JacobChapitre 12 sur 16 · LE DERNIER MOT · texte numérisé non relu

LE DERNIER MOT

La femme laissa là sa cruche et s'en fut à la ville. Et elle dit aux gens : « Venez voir cet homme gui m'a dit tout ce que J'ai fait. N'est-il pas le Messie? »

Ils sortirent donc de la ville et vinrent vers lui...

... Dans cette ville, beaucoup de Samaritains crurent en lui sur la parole de cette femme qui lui rendait témoignage : « il m'a dit tout ce que j'ai fait ».

Et étant venus à lui, ils le prièrent de rester.

Et il resta là deux Jours.

Et beaucouo d'autres encore crurent sur sa parole. Et ils disaient à la femme : « Ce n'est plus sur ce que vous avez dit que nous croyons ; nous l'avons entendu nous-mêmes, et nous savons que celui-là est le Sauveur du monde » (28-30, 39-42).

Tandis que Jésus prenait son repas tout en instruisant ses apôtres, quelque chose d'étrange se passait à Sichar.

La Samaritaine allait de l'un à l'autre disant : « Cet homme qui m'a tout dit, n'est-ce pas le Messie? » Et voilà que tout est en émoi. De toutes les rues, par tous les sentiers, des groupes descendent vers le puits. On entoure le maître, on l'interroge, on l'écoute...

Des ignorants sans doute, et des schismatiques,

mais maintenus à l'écart de l'influence desséchante des pharisiens. Ils sont simples, droits, sans hypocrisie. Ils sont mûrs pour la foi. Ils ne réclament point de miracles. Du moins on ne voit pas que Jésus en ait fait chez eux. Ils acceptent ce que Jésus leur dit. Et le grand miracle c'est qu'ils croient. Maintenant, quand la pécheresse de ce matin, la convertie de ce soir, reparaît parmi eux, ils lui disent : « Désormais, nous n'avons plus besoin de votre témoignage, nous avons vu, entendu ; nous savons que celui-là est le sauveur du monde. »

Le sauveur du monde ! comme ils voyaient plus loin que les Israélites, que les purs, que les doctes, que les infaillibles, ces pauvres égarés! Ils ont compris que Jésus ne venait pas seulement pour les Juifs, pas seulement pour les Juifs et les Samaritains, adorateurs de lahvé, mais pour le monde entier.

Les gens de Samarie ne seront pas toujours aussi accueillants. Un jour, dans nous ne savons (juel village où Jésus demandait l'hospitalité, il sera repoussé, et il devra calmer ses disciples, qui voudraient appeler le feu du ciel, ni plus ni moins, sur la bourgade inhospitalière (1). Ici les cœurs sont conquis, et ils prient Jésus de ne point passer trop vite.

Il resta, deux jours. Ce qu'il fit, l'Evangile ne le

(l)Luc. 9, .51.

dit pas. On peut rimaginer obsédé par la foule, les travaux suspendus, les entretiens longtemps prolongés, un peu, beaucoup même d'indiscrétion parfois, l'impatience des apôtres qui trouvent Jésus trop condescendant, trop oublieux de la vie matérielle. Il ne mange pas... Il ne dort pas... Il ne se résigne pas à congédier la foule. A tout ce qu'on lui dit, il répond par des paroles mystérieuses... « L'eau vive qui coule pour la vie éternelle, le pain qui est la volonté de Dieu » . Et ils ne comprennent guère; et, s'ils comprennent les mots, ils ne soupçonnent pas la portée infinie des choses.

Puis, les deux jours passés, Jésus s'en va. Quoi? Si peu de temps chez ces braves gens ! Prenons patience. Il reviendra en la personne de Pierre, de Jacques et de Jean, transformés cette fois, éclairés par l'Esprit-Saint, et sachant très bien désormais ce qu'ils apportent à la Samarie, le don de Dieu, l'eau vive, le vrai pain, et le secret de l'adoration en esprit et en vérité. C'est alors qu'ils recueilleront l'ample moisson dont leur avait parlé le Maître.

Dans le commentaire qu'il a donné de ce passage, saint Thomas nous la montre, cette moisson, grandissant et arrivant à maturité. Résumons de notre mieux cette forte exégèse théologique.

La Samaritaine avait cru, parce que Jésus avait

lu distinctement dans sa conscience ; et elle le dit ouvertement, bien qu'il s'agisse de ses fautes. C'est le point de départ : fides ex auclitu. Eux aussi, les Samaritains commencent à croire. Ce germe de foi fait naître le désir, et les voilà qui s'en vont chercher celui qui est la lumière, selon qu'il est écrit : Accedite ad eum, et iUuminaiinini. Ils désirent : par suite ils veulent posséder, et les voilà qui prient Jésus de ne pas les quitter. Il reste et il reste par la charité, car lui-même devait dire : « Si quis diligit me, mansionem apud eum faciemus » . Ainsi sur la foi naissante germent et fleurissent l'espérance et l'amour qui la feront grandir encore et mûrir.

Elle grandit. La moisson s'étend. Une seule femme ce matin ; toute une population maintenant. Symbole de ce qui se passera dans le monde. Beaucoup déjà croyaient aux prophètes : un bien plus grand nombre va croire au Christ.

Elle mûrit : la foi se fait plus profonde, et c'est ce qui est exprimé par les mots : « Ce n'est plus sur votre parole que nous croyons ». Saint Thomas explique que ce progrès s'opère en droiture, en promptitude et en solidité : ut sit recta ^ ut sit prompta, ut sit certa.

En droiture. — La foi est droite qui adhère à la vérité non plus sur la parole d'autrui, mais parce que c'est la vérité, propter ipsam veritatem tantum. Les Samaritains avaient été ébranlés par ce que disait leur compatriote : maintenant, ils

ont vu, entendu, ils savent. Cette parole du dehors, c'est la raison naturelle, c'est la loi et les prophètes, c'est la prédication des apôtres et de leurs successeurs. A cette triple lumière, l'homme marche vers la foi véritable. Quand il y est arrivé, à la raison, aux prophètes, aux prédicateurs il peut dire : « Ce n'est plus en vous que je crois, c'est en Dieu » . Aux théoloi^iens ici d'intervenir et de nous dire le mystère de ce passag:e du naturel au surnaturel, des préliminaires de la foi à la foi elle-même. Ce qui est certain c'est que la foi élimine l'autorité humaine pour ne plus voir que l'autorité divine. Et cela est la foi droite, car elle va droit à la source, à Dieu.

Elle grandit en promptitude aussi. Les Samaritains ont écouté et ils ont cru : cela sans exiger de miracle. S'il y a légèreté à croire vite la parole humaine, c'est prudence de croire vite à la parole de Dieu. Ils ont dû prendre leur temps pour peser le témoignage de cette femme. Cela fait, le contact établi avec le Christ, la foi est vite parvenue à la maturité.

Enfin l'assurance, la certitude, l'élimination du doute. Tls disent : Audivimus et scimus. Savoir et croire sont choses différentes : mais elles s'accordent en ceci qu'elles mènent à la certitude. Dans un sens le croyant peut dire : « Je sais » . Si la science a pour appui la raison humaine qui est fragile, la foi s'appuie sur la raison divine qui est inébranlable. Elle est un don de Dieu et c'est ce

qui en fait la solidité : gratia salvati estis per /idem et hocnon ex vohisy Dei enim donum est ( 1 ) . Ainsi la foi des Samaritains est devenue plus droite, plus prompte, plus forte. Ajoutons : l'objet de cette foi est perçu dans une vérité plus précise et plus compréhensive : augmentatus est fructus ex veritate credendi. Cet; homme en qui ils ont reconnu le Messie attendu n'est plus seulement celui qu'appelait le peuple choisi ; il est le sauveur du monde, l'unique^ l'universel sauveur : hic est vere salvator mundi. C'est, à l'avance, l'affirmation péremptoire des apôtres devant le Sanhédrin : « Il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes qui nous puisse sauver » . Tout n'est pas dit, l'heure n'est pas encore venue pour eux, — mais elle n'est pas encore venue pour les disciples, — de faire un pas de plus, de voir dans l'envoyé de Dieu, le Fils unique, et dans le Fils de Dieu, Dieu lui-même. Cela ne tardera pas, mais chaque chose a son temps. Pour le moment leur foi est adéquate à la part de révélation qui leur est faite.

Nous avons la foi certes, et une foi qui couvre bien d'autres dogmes que le dogme élémentaire présenté aux gens de Sichar. Rendons-nous à nous-mêmes ce témoigiiage que, Dieu aidant,

(t) Kph.2, 8.

notre foi est droite, prompte, solide, éclairée, ajoutons-le, pratique, agissante. Que de choses nous faisons que nous ne ferions pas si nous n'étions des croyants ! Nevvman demandait un jour à ses paroissiens protestants : « A quoi bon être chrétiens? en sommes-nous meilleurs? Quelle raison avons -nous de croire que nos vies sont bien différentes de ce qu'elles seraient si nous étions païens? S'il était manifeste que le Christianisme est une fable, qu'y aurait-il de changé dans notre manière de faire? » Exagération oratoire, mais dont le but est clair : amener cette conclusion, que notre foi n'est pas assez puissante sur nos actes. Tout de même, nous qui faisons profession de vie chrétienne priante et mortifiée, que de sacrifices nous nous sommes librement imposés, qui nous eussent paru monstrueux sans l'ombre de Jésus projetée sur notre chemin. Oui, en vérité, tout misérables que nous sommes, sans lui, sans la certitude qu'il est en nous, sans la possibilité où nous vivons de nous dire « audivimus et sdmus » , notre existence serait tout autre.

Notre foi naïve d'enfant qui s'appuyait sur la parole d'autrui s'est transformée. Elle nous a inspiré le désir de chercher. . . Et nous avons trouvé le Maître. Nous l'avons invité à rester. Il s'est fixe près de nous, en nous, pas pour deux jours seulement, mais, espérons le de sa bonté, pour toute notre vie. Si nous croyons, c'est parce que nous « savons » que la vérité est là; audivimus et

scimus. Peut-être que notre foi n'est pas sans tentations, sans nuages, sans angoisses : elle est Bans défaillance voulue, car elle s'alimente d'amour et elle fleurit en oeuvres que nous éviterions sans elle.

Oui, c'est vrai, nous croyons. Et nous allons jusque là que, l'objet complexe de notre foi, pratiquement nous savons le réduire à ce point essentiel : Dieu nous aime, et nos credidimus caritati. Aussi, à ceux qui jadis nous ont aidés à connaître le Sauveur, à nos « bons père et mère », à nos maîtres, aux prêtres qui nous ont aidés dans nos retours d'enfants prodigues, qui nous ont guidés sur le chemin de la piété, du sacerdoce, de la vie religieuse, nous pouvons dire maintenant, expérience faite : « Jam non propter tuant loquelam, . . nous avons mieux que votre parole. »

Notre expérience, elle n'est pas sans doute ce qu'elle devrait être, et c'est notre faute. Nous n'avons pas été assez assidus auprès de Jésus dans la prière, nous ne l'avons pas assez pressé de rester, pas assez écouté, ou écouté sans une volonté assez ferme d'agir selon ses inspirations. Nous avons instinctivement redouté ses exigences. Quand il les insinuait, nous avons détourné le regard, distrait notre esprit. Nous ne l'avons laissé qu'à moitié s'emparer de nous. Pourtant

PUirS DE JACOB. 13*

nous le connaissons assez pour dire, nous aussi : « Nous avons entendu, et nous savons ».

Nous ne savons }3as seulement, comme les Samaritains, qu'il est le sauveur du monde, nous savons qu'il est notre sauveur à nous, notre sauveur personnel. Ne pouvons-nous pas, quelque misérables que nous soyons, mettre nos petites expériences en marge de l'Évangile ? Ce qui est dit là pour le genre humain tout entier, ne s'est-il pas vérifié point pour point dans notre vie ?

Nous savons, par notre histoire individuelle, les goûts du Sauveur, et comment ses délices à lui, la Sagesse divine, sont « d'être avec les enfants des hommes (1) ». Autrement, pourquoi nous aurait-il appelés? Et nous savons aussi qu'entre les hommes, il a ses privilégiés.

Les âmes pures, cela va de soi, puisqu'il est la sainteté même. Oserions-nous prendre rang parmi elles? Hélas! notre expérience ici nous apprend que c'est précisément faute de pureté que nous ne sommes pas venus à lui plus tôt, et que nous ne sommes pas encore, après tant d'années peut-être, entrés plus avant dans son intimité. Du moins nous sommes pauvres, et nous savons que Jésus avait, faut-il hasarder le mot? un faible pour les pauvres, les souffrants, les pécheurs. A eax tous a été dite l'ineffable parole : « Venez à moi, vous qui soiiffi-ez ». Oh ! là nous pouvons nous ranger

(1) Prov, 8, 31.

sans crainte, et dire en toute assurance « scimus, nous savons » . Nous savons ces deux choses, et autrement que par les livres, autrement même que par l'Évangile, que nous étions pauvres de tout, et qu'il est venu se donner à nous.

Et nous savons encore à quelles conditions il se donne. Ces misérables, ces miséreux d'âme, ces malades, ces morts, il les veut simples, humbles, défiants d'eux-mêmes, renonçant à trouver dans leur sagesse le remède à leurs maux . Nous l'avons expérimenté encore. C'est du jour où nous avons enfin touché du doigt notre néant que nous avons pu dater nos vrais progrès. « 0 parvule^ pm^vulis desiderate! s'écrie saint Bernard, ô tout petit qui ne vous faites désirer que des tout petits ! » Et nos scimus.

Nous savons que Jésus ne demande qu'à se donner. Ce besoin qu'à certaines heures de vide nous avons senti de lui, de sa présence, de son intimité, nous savons qu'il ne venait pas de nous, mais de lui. Saint Augustin l'avait dit longtemps avant Pascal, et le livre de la Sagesse longtemps avant saint Augustin : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé » .

Il se fait visible à travers les voiles de la foi, à celui qui sent vraiment le besoin de lui. Et comme ce besoin n'est pas de ceux qui passent, il fait, lui, la Sagesse éternelle, qu'on ne se rassasie jamais de le posséder. Clara est, elle est étincelante comme le jour, et jamais ne se fane, quae

numquam marcescit Sapientia. Il suffit de l'aimer et de se mettre en quête : facile zndetur ah Tiis qui diligunt eam, et invenitur ab his qui quaerunt illam. C'est trop peu dire : elle va au devant; praeoccupat qui se concupiscunt, et illis se prior ostendit. Et il n'est pas nécessaire d'éprouver un désir bien explicite : cette soufîrance qui est au fond de l'âme privée encore de lui, et qui aspire à quelque chose de beau, de pur, de tranquille, sans trop savoir ce que c'est, suffit bien souvent. Donc, levez- vous de grand matin pour la trouver, déjà elle est assise à votre porte ; qui de luce vigilaverit ad illam, non laborahit : assidentem enim illam forïbus suis inveniet (1).

Ce fut l'histoire de la Samaritaine et de ses compatriotes, celle des apôtres dans leur vocation, de Madeleine et de Zachée dans leur changement de vie, notre histoire à nous. Qui a fait les premiers pas? Dans ce voyage vers Dieu, depuis notre vocation jusqu'à la vocation à une vie plus parfaite, jusqu'aux appels incessants de la grâce, n'avons-nous pas vingt fois vérifié le mot de l'Imitation : « Si quaeris in omnibus Jesum^ invenies utique Jesum (2) » .

Et que de fois nous l'avons trouvé sans le chercher, alors même que nous cherchions tout autre chose, et c'est lui qui était parti en quête,

(1) Sap. 6, 12-15.

(2) Imit. n, ch. 7, n. 3.

et il nous attendait à notre porte, non pas assis, mais debout, et il frappait : « sto ad ostium et pulso (1) ».

Voilà de ces choses encore que nous savons d'expérience. Aussi nous pouvons dire à ceux-là qui jadis nous avaient prévenus de ce qui devait nous arriver : « Jam non propter tuam loquelam credimuSy ipsi autem audivimus et scimus » .

L'avoir trouvé, . . . nous savons qu'il n'y a pas de bien au-dessus de ce bien ; qu'il est la perle qu'il faut acheter de tout ce qu'on a; que, des richesses contenues en lui, il n'y a qu'une chose à dire, c'est qu'elles sont investigahileSy insondables. Le peu que nous avons mérité d'en recevoir, si on nous mettait le marché à la main, nous ne l'échangerions pas pour quoi que ce soit au monde. Tenui eum necdimittam. Non, q^m omneaurum in comparatione illius arena est exigua, et tamquam lutum; une pincée de sable, de la boue, voilà tout l'or du monde comparé à la sagesse. Et saint Paul reprend et accentue la comparaison : « Tous les avantages humains, au prix du Christ, pour moi seraient un désastre. Oui, un désastre au prix de cet avantage au-dessus de tous les avantages, connaître le Christ Jésus mon maître. Pour son

(1) Apoe. 3, 20,

amour j'ai voulu tout perdre, j'ai tout rejeté comme une balayure, pour acquérir le Christ (1) ». Audivimus et scimus...

L'avoir trouvé... Nous savons qu'il n'y a pas de noblesse au-dessus de celle-là. Si ergo delectamini sedibus et sceptHs... Que nous faut-il? des trônes, des sceptres? 0 regespopuli, diligite Sapientiarriy ô rois du peuple, aimez la sagesse (2). Elle donne à l'homme quelque chose de royal, c'est trop peu dire, quelque chose de divin. Possédant la Sagesse éternelle du Père, nous devenons divinae consortes naturae. Cela dépasse toute expérience : qui a, sur cette terre, la conscience profonde de ce qu'il y a en lui de divin? Cependant, audivimus et scimus. Nous le savons par la foi, et nous nous rendons bien compte à certains moments que, sans un quelque chose de mystérieux qui est en nous, qui nous aurait empêchés de tomber?

L'avoir trouvée, la Sagesse incarnée, nous savons encore que c'est la joie souveraine. Et laetatus sum in omnibus quoniam antecedebat me ista Sapientia (3). Partout où j'irai, j'en suis sûr, je la retrouverai : le Verbe m'aura précédé, il m'aura porté. Et vais- je m' imaginer que cette présence ineffable sera pour l'ami de Jésus une sorte de rabat-joie? Jésus ne rabat que les joies malsaines. Les autres, s'il les élimine, c'est pour

(1) Phil. 3, 7-8.

(2) Sap. 6, 21-22.

(3) Sap. 7, 12.

préparer peut-être à Tâme vraiment fidèle des enivrements qui dégoûtent de la terre. Sans aller jusque là, mon expérience est claire : toute joie humaine m'a été souverainement douce dès que je pouvais dire ce que saint Jean dit des noces de Cana : Ei^at mater Jesu ibi : vocatus est autem et Jésus et discipuli ejus, ni Jésus, ni Marie, ni la charité fraternelle n'en étaient absents. Jésus en avait- il été banni, réellement banni, la joie ne s'en est pas allée sans laisser derrière elle le regret, le remords peut-être.

Une dernière chose enfin que nous savons, c'est qu'il n'y a pas d'amour au-dessus de celui-là, et, toujours avec l'auteur inspiré, nous sommes prêts à dire de la Sagesse : Je l'ai aimée, je l'ai cherchée dès ma jeunesse, je me suis épris de sa beauté ; hanc amavi et exquisim a juventute mea, et amator factus sum formae illius. Aussi ai- je résolu de la prendre pour compagne de ma vie, proposui ergo hanc adducere mihi ad convivendum; sachant qu'elle ne pouvait que m'être bonne, sciens quoniam mecum communicat de bonis. Revenant à la maison après mes journées de travail, je me reposerai près d'elle, intrans in domiim meam, conquiescam cum illa; car il n'y a point d'amertume avec elle, pas d'ennui dans sa société, rien que contentement et joie, non enim

hàbet amaritudinem conversatio illius ^ nec taedium convictus Ulius^ sed laetitiam et gaudium (1).

Ici encore mon expérience va-t-elle contre l'expérience des saints? S'il m'est arrivé de sortir de ma tiédem*, d'aller jusqu'à la générosité vraie dans le sacrifice, de m'y maintenir un peu, soutenu par la giace, n'ai-je pas senti qu'il n'y avait pas d'amour au-dessus de cet amour?

C'est fini : post duos autem dies exiit inde et àbiit in Galilaeam . . . Après deux jours, Jésus s'éloigna et s'en alla en Galilée. On aimerait à savoir ce que devint dans la suite et le bourg de Sicliar, et la femme à laquelle Jésus avait fait l'honneur de demander un peu d'eau. On voudrait la distinguer de la foule de ces Samaritains que baptisera le diacre Philippe, que Pierre et Jean viendront confirmer, qui à leur tour recevront l'Esprit-Saint avec cette abondance miraculeuse qui caractérisait les origines. Mais nous ne savons. La légende a voulu suppléer à l'histoire. Elle a découvert que la femme s'appelait .JPhotinC; ïllu-. minuta , qu'elle fut martyrisée sous Néron avec ses deux fils; eux décapités, elle, écartelée entre deux arbres. Et les Grecs font sa fête le 20 Mars.

(l)Sap. 8, 2; 9, 16.

Pour nous, elle reste essentiellement la « Samaritaine », la pécheresse, type immortel des multitudes qui lui ressemblent, plus ignorantes que coupables, à qui le Sauveur est venu apporter la vie... Elle est celle qui a entendu la première l'ineffable parole : « Si tu savais le don de Dieu ! »

Page 1