LA MOISSON QUI BLANCHIT
Jésus leur dit : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et de parfaire ma tâche.
« Ne dites-vous pas : il y a encore quatre mois et ce sera la moisson ? Voici que je vous dis : Levez les yeux, regardes les campagnes. Elles blanchissent déjà pour la moisson. '
« l^ moissonneur reçoit son salaire; il recueille le fruit pour la vie éternelle, afin que le semeur et le moissonneur se réjouissent ensemble. Car Ici s'applique le proverbe : l'un sème et l'autre moissonne. Je vous ai envoyés moissonner là où vous n'aviez pas travaillé. D'autres ont travaillé, et vous, vous êtes entrés dans leur travail. »
Le pain dont se nourrit Tâme de Jésus^ c'est la volonté divine. Et la volonté divine dans l'oecurrenee, c'est la tâche qui lui a été assignée : semer dans les cœurs et moissonner pour la vie éternelle. Son âme, son âme individuelle, n'avait pas besoin comme la nôtre de cette nourriture pour alimenter en elle la grâce. Celui qui avait soif, celui qui avait faim ce jour-là, au puits de Jacob, c'était le chef du corps mystique de l'Eglise. Ce corps, lui, peut, et veut, et doit grandir. Il croît par l'accession ininterrompue des âmes. « Si Jésus
a soif, dit saint Augustin, c'est de la foi des hommes : la foi, il voulait la provoquer en cette schismatique pour s'en abreuver, pour l'absorber en son corps, l'Église » (1). Et, avec cette femme, il avait soif de ses concitoyens, prémices des moissoiiS à venir. Son âme se portait alors vers cette bourgade de Sichar où, à cette heure même, les esprits s'agitaient, s'interrogeaient, s'éclairaient, où s'éveillaient les bonnes volontés, et d'où les gens venaient déjà par troupes voir ce prophète, qui sait? le Messie peut-être.
Que se passa t-il alors dans le petit groupe de voyageurs qui prenaient leur repas près du puits? L'un d'eux fit-il quelque réflexion sur l'état des campagnes, les semailles, le blé qui mûrissait? Avaient- ils simplement émis quelque adage courant? Jésus, qui aimait à prendre pour point de départ de ses leçons ce qu'il avait sous les yeux, releva leur réflexion.
« Vous dites : encore quatre mois et ce sera la moisson. Moi, je vous dis de lever les yeux et de regarder plus loin que cette plaine. Il y a autre chose au monde que la Judée, il y a la Samarie, il y a le pays des Gentils... Voyez jusqu'au bout du monde ; les campagnes sont blanches ; la voilà la vraie moisson qu'il faudra bientôt faire » .
Si les apôtres avaient eu le sens des Ecritures, ils se seraient rappelé peut-être les passages des
(1) Loc. cit. n. 31.
prophètes que plus tard l'Église devait chanter au jour de TÉpiphanie : « Surge, illuminarey Jérusalem.,. Debout, Jérusalem, resplendis! car ta lumière se lève. De la gloire du Seigneur, c'est pour toi l'aurore. Lève les yeux, regarde autour de toi : tous ils s'assemblent et ils viennent à toi. Tes fils arrivent de loin ; on amène tes filles en les poi*tant. Tu verras, tu seras radieuse, ton cœur palpitera et se dilatera. Qui sont ceux-là qui volent comme une nuée, comme des colombes vers leur gîtes?... Oui, les navires s'assemblent pour moi et les vaisseaux de Tarsis ouvrent la marche pour amener de loin tes enfants »(1).
L'ébranlement avait commencé à la venue des Mages. Il se poursuit, car voici que les Samaritains approchent. Encore quelques années, l'apostolat des Gentils sera inauguré. La moisson, la moisson des âmes est presque mûre. Et Jésus poursuit :
« Elle est mûre, et elle est immense. Il n'y manque que les ouvriers. Ces ouvriers, c^ sera vous. Vous ne tarderez pas à moissonner. La tâche finie, vous recevrez votre salaire. Vous porterez vos gerbes d'âmes sauvées ; vous les oflnrez au maître de la moisson, car c'est pour Dieu que vous aurez travaillé, et les gerbes s'entasseront pour la vie étemelle. Alors vous retrouverez là-haut, vous, les moissonneurs, celui qui a semé jadis, et, tous ensemble, vous serez dans la joie.
(1) Is. 60.
» Car ne croyez pas que le travail auquel vous aurez mis la main, soit proprement votre travail à vous. Le proverbe a raison : l'un sème et un autre moissonne. Vous moissonnerez, mais un froment que vous n'aurez pas semé ; vous entrerez dans le travail d'autrui » .
Maintenant Jésus sème en Judée, en Samarie. Il faut laisser au grain le temps de germer, de pousser en herbe, de monter en épis, de mûrir. Quand le temps sera venu, et il n'est pa« très éloigné, eux reparaîtront. La petite semence sera devenue grande moisson. Les foules samaritaines se presseront autour des apôtres et des thaumaturges (1).
Une autre fois Jésus voyant les foules, pris de pitié, car elles étaient « harassées, abattues comme brebis sans pasteur » , dit aux disciples : « La moisson est vaste, les ouvriers rares. Priez le maître de la moisson qu'il envoie des travailleurs »(2).
Que la moisson soit va«te, nous ne le savons que trop, et aussi que le travail est loin d'être fini. Des millions et des millions n'ont point entendu encore la parole du salut, ou ne Tout pas écoutée, ou l'ont abandonnée, ou l'oublient et n'en tiennent
(1) Act. 8, i-17.
(2) Mat. 9, 36.
pas compte. Il faut du monde pour réveiller tous ces morts. « Quiconque invoquera le nom du Seigneur Jésus sera sauvé. Mais comment invoquer celui en qui l'on ne croit pas? Comment croire en celui dont on n'a point entendu parler? Comment entendre si personne ne prêche? et comment prêchera-t-on si nul ne nous envoie? selon qu'il est écrit : Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la paix, qui annoncent lebonheur! » (1).
. . . Qui annoncent la vie ! . . . En se représentant le monde tel qu'il est, eu dépit de quelques belles apparences, on songe, pour peu qu'on ait la foi, à cette plaine qu'Ezécbiel vit, couverte d'ossements. — « Fils de l'homme, ces ossements reviendront ils à la vie? - Seigneur, vous le savez. — Eh bien! prophétise. Dis-leur : os desséchés, voici que je vais faire passer en vous l'esprit de vie et vous vivrez, et vous saurez que je suis le Seigneur » (2).
Prêtres, nous sommes, nous, les « envoyés », les apôtres ; nous n'avons point été appelés à l'honneur redoutable et consolant du sacerdoce pour nous-mêmes. Nous sommes sacrificateurs, juges des âmes, dispensateurs delà doctrine... pour les autres. Notre rôle essentiel, à l'autel, au confessionnal, en chaire, est de faire passer l'esprit de vie sur les âmes mortes. Missionnaires, vous le
(1) Rom. 10, 14-16.
(2) Ez. 37.
faites souffler sur les infidèles, les hérétiques, les séparés de toute sorte. Mais vous ne devez point être seuls à travailler. Tous les fidèles, quels qu'ils soient, ont leur rôle marqué dans la grande tâche de FEglise. Si T Eglise est un coi*ps dont ils sont les membres, qu'ils se souviennent du principe de solidarité posé par saint Paul : « Un seul corps, mais des membres multiples, et qui n'ont pas le droit de se désintéresser les uns des autres. Si l'un souffre, les autres souffrent avec lui; si l'un est glorifié, la gloire est pour tous »(1).
Par conséquent, qui que vous soyez, laïques, religieux, clercs, prêtres, aidez par vos prières ceux qui travaillent à rendre la vie aux trépassés. Demandez à Dieu qu'il suscite des prêtres : rogate Dominum messis ut niittat operarlos in messem suam. Il en enverrait sans vous; mais vous pouvez faire qu'il en envoie davantage...
... Et qu'ils soient bons, et qu'ils soient saints, et qu'ils réalisent l'idéal esquissé par saint Paul : « Cura teipnim prohabilem exhibere Deo ; operarium inconfusibilem, recte tractantem verbitm veritatis (2), des ouvriers que Dieu puisse approuver, énergiques, inconfusibles, et dispensant avec droiture la parole de vérité ». Disons avec l'Eglise : « Ut Domnum apostolicum et omnes ecclesiasticos ordines in sancta religione coiise)*-
(1)1 Cor. 12. 14-26.
(2)2Tim. 2, 15.
vare digneris, te rogamus audi nos, que tous les ordres de la hiérarchie, depuis le chef suprême, le « Seigneur apostolique », jusqu'au plus humble clerc, soient dignes de leur vocation » .
Prenons à notre compte les observations de sainte Thérèse : « Je désire avec plus d'ardeur que jamais voir au service de Dieu des personnes détachées de tout, ne s'arrêtant point à la misérable comédie des choses d'ici-bas, et ce désir regarde surtout les hommes de doctrine. Quant aux calamités de l'Eglise, elles me causent une telle douleur que s'affliger d'autre chose c'est se moquer. Aussi je ne cesse de recommander à Dieu ces hommes de grand savoir, car je vois très bien qu'un seul d'entre eux, entièrement parfait et véritablement embrasé de l'amour divin, fera plus de bien qu'un grand nombre de tièdes » (1).
Prions spécialement pour ceux qui ont charge d'âmes, et, comme tels, sont exposés à de très spéciales tentations. « Simon, Simon, ecce Satanas expetivit vos ut crïhraret sicut triticum; Simon, Simon, Satan a demandé de vous passer au crible, vous et vos frères de l'apostolat, comme on vanne le froment. Ego autem rogavipro te ut non defidat fides tua, mais j'ai prié pour que ta foi ne défaille pas » (2). Pourquoi ne pas nous associer à cette prière que Jésus, glorieux au ciel, continue
(1) Relations Spirituelles, III. Œuvres complètes, trad. des Carnjélites de Paris, t. ii, p. 318.
(2) Luc. 22, 31.
pour les siens? Donc rogate quae ad pacem sunt Jérusalem ; demandez tout ce qui peut contribuer à la paix, à la prospérité, à l'accroissement de la sainte Église. « Ce sont là vos affaires, dit encore sainte Thérèse : voilà sur quoi doivent couler vos larmes... Lorsque vous ne rapportez pas à cette fin vos oraisons, vos disciplines, vos jeûnes, croyez que vous ne faites point ce que Notre -Seigneur demande »(1).
Et souvenons-nous que cette prière est souverainement efficace, venant d'un cœur qui aime : » Oratepro invicem, ut salvemini'^ multum enim valet deprecatio justi assidua, demandez les uns pour les autres le salut, car elle est puissante, la prière persévérante du juste » (2).
Prière d'autant plus indispensable que, si les travailleurs sont peu nombreux dans la moisson, la moisson semble prête pour la faucille, alhae sunt ad messem.
Il le sait, lui qui lit dans les cœurs.
Il y a pour les âmes un point de maturité que
lui seul connaît. Avant que le cœur soit prêt à
s'ouvrir, il passe par une préparation plus ou moins
longue. Travail mystérieux des grâces préve-
(1) Chemin de la Perfection^ Cliap. I, III, t. v, p. 35, 62.
(2) Jac. 6, 17. "
nantes^ luttes de la grâce et de la volonté... La volonté résiste, puis résiste moins, puis résiste à peine. Et ce qui est vrai d'une âme Test d'une société, d'une génération, d'un peuple. A certaines heures on constate je ne sais quelle fermentation des consciences, une inquiétude des esprits, une attente anxieuse qui se propage et passe d'une âme à l'autre. Que de fois les missionnaires l'ont constaté!... Et c'est un phénomène de ce genre que Jésus de son regard divin observait dans le secret des âmes. Mais qui en fera la psychologie ?
On était à ce que saint Paul appelle la « plénitude des temps » (1). L'expérience lamentable de la faiblesse humaine, de notre impuissance hors de Dieu, de nos ténèbres, de nos lâchetés, était complète. L'humiliation, suite fatale du péché, était à son comble. Enfin, l'homme souffrait de sa maladie. Sans trop en avoir conscience, de tout ce qui lui restait d'énergie il soupirait après le remède, après le médecin. Lequel? Il ne savait, mais il sentait qu'il lui fallait cela.
Celui-là n'est point apte à profiter des grâces qui dit avec l' évoque de Laodicée : « Je suis riche, opulent, je n'ai besoin de rien ». — « Et tu ne vois pas, réplique Jésus, que tu es un malheureux, un misérable, pauvre, aveugle et nu. Ce dont tu as besoin, c'est d'un collyre sur tes yeux » j)our
(l)Eph. 1,10.
voir clair dans ton état réel (1). L'âme est mûre pour le salut, qui commence à sentir son mal et qui eu gérait.
Bénies humiliations, bénies souffrances, bénies déceptions, bénis déchirements du cœur, qui remuent le sol de notre âme, le défoncent, y font pénétrer l'air, la lumière, la chaleur, la pluie, à l'heure où la semence divine va tomber. Que de conversions ont commencé là ! Que de fruits abondants pour la vie éternelle sont venus de là! Quand Dieu creuse une âme, c'est qu'il y veut entrer. Quand il la vide, c'est qu'il la veut emplir. Quand il semble la tuer, c'est qu'il la veut ranimer. Encore un coup, bénies souffrances, qui font mûrir l'âme et présagent une ample moisson.
Et maintenant, aux moissonneurs. Eux aussi ont une leçon austère à recevoir.
Jésus les met en face de ce fait d'expérience : dans la culture des âmes comme dans la culture des terres, ce n'est pas toujours celui qui a semé qui récolte. « Je vous ai donné, disait Josué aux Israélites victorieux, — et il le disait à Sichem, là précisément où devait venir Jésus, — je vous ai donné une terre où vous n'avez pas travaillé et des villes que d'autres ont bâti, et des vignes et de«
(1) Apoc. 3, 17, 18.
oliviers qui n'ont pas été plantés par vous »(1). Jésus est le maître de ses dons : tout don de lui est gratuit. Tout est « grâce » qui vient de sa main. S'il lui plaît de donner salaire égal à l'ouvrier de la dernière heure et à celui qui a travaillé les douzes heures du jour, qu'avons-nous à dire? Et qu'avons-nous à dire s'il lui plaît de donner la joie de récolter à qui n'a pas eu la peine de semer? Les prophètes ont semé, disent les commentateurs, et les apôtres vont moissonner. A leur tour, Pierre, Jacques, Jean sèmeront, et le grain ne germera que sur leur tombe. A dire vrai, en tout ceci, le vrai semeur c'est Jésus ; le seul qui arrose efficacement, c'est Jésus; le moissonneur véritable, c'est encore Jésus. Lui, et pas un autre, creuse dans les âmes le douloureux sillon ; lui, et pas un autre, y met la grâce; lui, et pas un autre, est tour à tour la rosée qui rafraîchit et le soleil qui mûrit et la sève qui monte. Et qu'importent les manœuvres? Quand viendra le moment de récolter, les hommes se hâteront vers les greniers, les bras chargés de belles gerbes ; mais ce sera pour tout remettre à lui, le maître de la moisson. Et la conclusion? — « Cum feceritis omnia quae pr accepta sunt vobiSj dicite : servi inutiles sumus (2). Faites votre tâche, faites-la bien, faites-la jusqu'au
(2) Lac. 17, 10.
bout, dépensez toutes vos énergies, tuez-vous de travail... et après cela, dites-vous : « Le maître aurait si bien pu se passer de nos services ! »
Et c'est ce qu'ils se disent pour peu qu'ils aient compris le secret des grâces. Ce n'est pas saint Paul qui se fera illusion : « Pourquoi vous réclamer les uns de Paul, les autres d'Apollos? demande-t-il aux Corinthiens. Apollos, Paul, qu'est-ce que cela? Les ouvriers dont Dieu s'est servi pour vous mener à la foi, mais selon la part que Dieu donnait à chacun. Moi, j'ai planté; Apollos a arrosé : c'est Dieu qui a fait croître » (1). François-Xavier attribuait tout ce qu'il faisait aux prières et aux mérites de ses frères d'Europe.
Trouvons donc tout simple de travailler sans cueillir le fruit de nos peines. Incertains de leur fécondité, mais certains de la justice de Dieu qui paie chacun selon ses efforts : unusquisque propnam mercedem accipiat seciindura suum làborem (2). Le maître de la moisson ne laissera aucune bonne volonté sans juste récompense.
Peut-être voyons-nous ce que nous récoltons. Nous sentons que nous faisons du bien. On nous le dit. Nous constatons par les faits que notre labeur n'est pas stérile. . . Tel saintFrançois-Xavier encore qui, à force de baptiser, sentait ses bras tomber de fatigue. Alors aussi, servi inutiles sumus. Qui
(1) 1 Cor. 3, 3-9.
(2) Ibid. 8.
nous dit que nous ne sommes pas entrés dans le travail d'autrui? que nous ne récoltons pas là où des semeurs invisibles ont passé, plus méritants que nous? Qui nous dit que ces joies ne sont pas dues à des immolations cachées dont Dieu a le secret? « Une voix me disait sans cesse, écrivait une Carmélite : plus je serai hostie, plus ils seront prêtres; et chaque fois je me donnai sans partage, pour mes prêtres... Je sens que tous ont droit sur moi, comme ils ont droit sur leur hostie, en quelque lieu qu'ils se trouvent » (1).
Sertn inutiles... Sans doute il entre dans les vues mystérieuses de Dieu d'avoir des collaborateurs. L'Église visible est le moyen normal de son action. Je parle de ce qui se voit; car, de ce qui ne se voit pas, qui osera rien dire ? Il fait aux hommes l'honneur absolument gratuit d'avoir besoin d'eux, d'en avoir l'air au moins. Il a voulu se prolonger à travers les siècles et comme se multiplier à travers l'espace, par ses disciples et ses apôtres.
Mais apôtres et disciples doivent se dire ceci : d'une part, Jésus veut mon labeur ; d'autre part, mon labeur n'est rien. Je suis le petit enfant qui
(1) Vie de la Révérende M. Thérèse de Jésus, Xavérine de Maistre, par l'abbé Hous.saye, 1882, p. 381-382.
voudrait ajouter la tension de ses frêles muscles à la poussée d'une formidable machine; mais, cette tension, Jésus la veut. Je ne fais rien, et il fait tout : mais il ne fera rien sans moi. Mes mérites sont néant : j'aurais beau verser mon sang*, donner ma vie, livrer mon être, je n'attirerais pas sur mon prochain la plus petite grâce. Et pourtant Jésus veut associer mes mérites de néant à ses mérites infinis.
Saint Paul disait qu'il complétait dans sa chair souffrante ce qui manquait à la passion du Christ (1). Certes, rien ne manquait à un sacrifice où les limites extrêmes de l'amour avaient été atteintes. Mais si la tête avait souffert, le corjjs mystique aussi devait pâtir. Si du chef aux membres devait passer la vie divine chèrement achetée dans la mort, il était décent que les membres aussi connussent quelque chose de cette mort. Et si cela est vrai de tous, combien plus de ceux qui sont associés activement à l'œuvre du Christ, qui sont membres actifs dans cette communication de vie ! Persécutés comme nous le sommes, dit saint Paul, « nous reproduisons dans notre corps la mort de Jésus, mais afin que la vie de Jésus se manifeste dans notre corps. Continuellement, tout vivants que nous sommes, on nous livre à la mort à cause de Jésus : c'est pour que la vie de Jésus se manifeste en notre chair mortelle. Ainsi la mort tra-
(1) Col. 1,24.
vaille en nous, et en vous la vie » (1). La vie est dans les âmes, parce que chez l'apôtre est la mort de Jésus.
Et plus cette mort sera intense, plus intensément nous serons apôtres.
Mais alors qui dira celui qui a le plus collaboré à l'œuvre intérieure du Saint-Esprit? L'homme qu'on a entendu, applaudi peut-être, à qui vont les reconnaissances, ou l'âme cachée qui a souffert dans le secret?
Prenons garde à ne pas trop croire ce que déclarent les hommes. Ils ont raison de nous dire leur gratitude, mais sachons rester dans le vrai. Nous avons fort bien pu entrer dans le travail d'autrai, et tout simplement récolter ce que d'autres ont semé.
Et par ailleurs ne nous affligeons pas à l'excès de nos échecs apparents. Ce ne sont peut-être pas des échecs autant que nous croyons. Il est parfois dans les vues de Dieu qu'on s'épuise longtemps sans résultat : et ïlla nocte nihil jprendiderunt (2). Et la nuit stérile dure des années, dure une vie. Mais au service de Dieu il n'y a pas de travail maudit, îtien ne se perd, tout se retrouve au jour des comptes. On sera payé moins sur le nombre des gerbes que sur l'intensité de l'amour. Ego scrutans renés et corda (3).
(1) 2 Cor. 4, 9 10.
(2) Jo. 21, 3.
{?.) Apoc. 2, 2.3.
Les efforts qui sont perdus pour aujourd'hui se retrouveront demain, plus efficaces parce qu'ils auront été plus humiliés. Le travail qui paraît stérile sur place, contribue peut-être à la fécondité qui ailleurs console et les hommes et les anges. Le semeur d'aujourd'hui ne voit rien germer. Mais le moissonneur de demain remplira les greniers.
Alors, nous dit encore le Maître, semeurs et moissonneurs s'uniront dans la joie : Jésus avec ses apôtres, ses apôtres avec leurs successeurs, et les ouvriers d'aujourd'hui avec les ouvriers de l'ancienne loi, et les chefs avec les subalternes, et ceux dont tous ont vu le travail, et ceux dont le travail n'a été vu que de Dieu, et ceux qui ont réussi et ceux qui ont échoué, et les hommes et les anges, et les sauveurs et les sauvés. Car ils verront qu'ils n'ont point travaillé en vain : congregat fructum in vitam aeternam.