L'ÉPARGNE
Dix cents déposé* chaque semaine à la caisse populaire valent mieux, pour Vavenir que dix cents déposés chaque jour à la caisse de la buvette.
L'exemple desjieux Charbonneau
Il y a trente ans, quand les deux Charbonneau revenaient ensemble du travail, on ne les distinguait pas l'un de l'autre : même figure, même taille, même expression. A vivre ainsi côte à côte toujours, ils avaient pris une manière pareille de marcher d'un pas lent et fatigué,
et le même geste pour porter la pipe à la bouche, un geste un peu gauche, avec le coude collé à la poitrine.
C'étaient, quand même, deux braves ouvriers honnêtes, avec le mot pour rire, et travailleurs. Fins menuisiers tous les deux, le patron leur donnait le même bon salaire.
Cela faisait du bien de voir ces deux frères qui, sans se parler beaucoup, se trouvaient toujours ensemble. Les gens du village les voyaient toujours ainsi, côte à côte, aller à l'atelier et en revenir.
Seulement, le soir, en passant à l'hôtel chez Pichette, les frères se séparaient. Louis, le plus jeune, entrait : c'était régulier : pas pour se déranger : jamais ça ne lui arrivait : mais pour prendre le coup d'appétit. Le Toine, lui, rentrait à la maison, une maison que le papa Charbonneau leur avait laissée et dont chaque frère, avec sa famille, habitait un côté.
Les deux Charbonneau sont maintenant
assez vieux. Le Toine frise les soixante et un ans. Et Louis a passé la cinquante-neuf.
On les distingue mieux à présent. Louis a grisonné plus vite, quoique plus jeune. Et le patron se plaint que le travail de Louis est moins " dans le fil " qu'autrefois. Il y a des gens qui disent que c'est à cause du coup d'appétit. Mais les gens disent tant de choses.
Le Toine a eu trois enfants, mariés maintenant et bien établis. Louis n'a eu qu'un garçon, Arthur, un peu ivrogne, à ce qu'on dit, mais un chic garçon quand même, qui est en ville dans une banque.
Or, un soir, comme le Toine se prépare à se coucher, il entend frapper à sa porte. Il va ouvrir. En voilà une visite. C'est Louis qui entre, la " bougrine " ôtée, les cheveux en désordre, le visage pâle.
— Toine, il faut que je fasse hypothéquer la part qui me revient de la maison.
— Voyons, mon Louis, qu'est-ce qu'il y a ?
— Il y a un malheur, un grand malheur !
— Conte ça. C'est pas des dettes que t'as ?
— Non, c'est pas des dettes, Toine. C'est rapport à Arthur. Il est arrivé par le train tout à l'heure.
— C'est-y à propos d'une mortalité ?
— Non, Toine, c'est pire , c'est pire. C'est un chenapan, mon Arthur. 11 nous fait du déshonneur. Forger un billet ! Cet enfant-là ! Peuxtu croire ça ? . . . — Toine, demain, fe ferai hypothéquer ma part de la maison.
— Louis, écoute. Combien d'argent qu'il te faut ?
— C'est dans les quinze cents piastres.
— Je te donnerai tes quinze cents piastres, demain matin, mon Louis.
— Où vas-tu les prendre ?
— Je te les donnerai, Louis. C'est pas de reproche. Mais je ne prenais jamais de coup d'appétit. Et tous les samedis, je mettais de côté une piastre et je disais à ma vieille : serre ça : c'est pour les coups d'appétit que j'ai pas pris. Ça en fait des piastres depuis
Je te les donnerai, Louis, p. 74.
trente-cinq ans. Il n'y avait pas de caisse d'épargne dans notre temps. Plus tard, j'ai mis ça à la Banque. Il paraît que c'est approchant les $4,700. piastres à cette heure."
— Toine, je ne veux pas de ton argent. Prête-le moi. Toute la maison sera à toi, et je paierai un loyer.
— Pas de ça, pas de ça, mon p'tit Louis. Tu vas garder les $1,500. Moi, j'en ai encore d'autre argent.
— Encore d'autre argent ?
— Oui, tu sais, les femmes, quand ça s'ambitionne ! Ma vieille ne s'est pas contentée d'une piastre par semaine. Sans me le dire elle économisait de son côté. Ses robes n'étaient pas extravagantes, tu sais ça. Puis elle faisait elle-même le linge des enfants. Alors, tu comprends : cinq piastres par ici, cinq piastres par là, ça monte en trente-cinq ans. Elle avait toujours eu ça sur le cœur, parce que j'avais dit : " C'est pour payer les coups d'appétit que j'ai pas pris." Alors, l'autre jour, elle me montre un livre de Banque
à son nom : un total de $3,200.00. " Cet argent-là, qu'elle me dit, c'est pour payer les beaux chapeaux et les belles robes que j'ai pas portés." La vieille rancuneuse ! Tu vois, mon Louis, je suis riche. Tu vas prendre les quinze cents piastres ; on n'en parlera plus.
Louis était un homme fier. Il hésita.
Pendant ces quelques instants, il souffrit plus que dans dix ans. Mais il fallut se faire une raison. C'était pour l'honneur de la famille. Il finit par accepter l'argent. Tout s'arrangea, et ce chenapan d'Arthur est parti pour travailler aux États-Unis.
Le Toine et Louis reviennent encore ensemble de l'atelier. On les distingue facilement aujourd'hui : Louis, tout blanc, tout courbé, et le Toine pas très grisonnant et encore droit. L'expression surtout des figures est changée. Louis n'a plus ses yeux tranquilles et rieurs. Les deux frères s'aiment toujours, mais se parlent encore moins^souvent qu'autrefois.
Seulement, arrivés devant chez Pichette, les deux frères ne se séparent plus. Louis n'arrête plus à l'hôtel. Tenez, justement, ce soir, l'hôtelier, qui regrette sa vieille pratique» sort sur le perron et crie, d'un côté à l'autre de la rue, avec sa grosse voix moqueuse : " Comme ça, Louis, tu t'es laissé débaucher par le Toine ?" Et Louis, qui est poli pour le monde et même pour les hôteliers, s'arrête un instant, tire sa pipe, et répond avec son bon sourire d'honnête homme : " C'est vrai, Pichette, à c'te heure, on est débauché tous les deux."
26 janvier 1914.