‹ Au régime de l'eauChapitre 12 sur 24 · LA H · texte numérisé non relu

LA H

Il fut un temps ou Tout p'tit Moril a cru sincèrement en la bienfaisante utilité, voire en l'absolue nécessité de la boisson pour un poissonnier :

Pêcheur sans boisson

C'est eau sans poisson . . .

Mais, outre le bénéfice du remède, il y avait aussi l'agrément, le plaisir. . . C'est un rude métier que de tendre filets et lignes de fond, par le vent, la pluie et le froid. Que d'occasions pour un pêcheur, isolé au bord d'un lac, de boire, et souvent que de prétextes ! Le petit coup du matin pour se donner du courage, le petit coup du retour quand la pêche a été bonne, et quand il revient bredouille le petit coup ... de consolation.

A ce régime, François Sauvé, le pêcheur du lac Saint-François que tout le monde appelle, je

ne sais pourquoi, " Tout P'tit Moril ", était devenu tout simplement un ivrogne. Il en arriva même à constater, à >a courte honte, que sa vilaine habitude de lever le coude trop souvent, lui rendait le pied peu ferme sur le plancher des vaches. . . Bref, il ne pouvait plus venir à la ville sans s'attirer les quolibets de. petits gars et les semonces de sa vieille grandi:..' re. . .

Certes, elle avait bien raison, la sainte femme : un accident est vite arrivé et l'on meurt comme un chien quand, ivre on coule au foud du lac. Il n'y a pas à dire. Tout p'tit Moril ne tient pas à la sépulture des poissons. Aussi à l'époque de la retraite, il arrima sa voile et prit une bordée du bon bord. Dans sa cabane, il plaça la croix et, à son cou, avec ses scapulaires, il suspendit un petit crucifix, don de sa grand'mère.

La sainte vieille, ce jour-là, avait grande raison de pleurer de joie, en constatant la bonne conduite de son Francis.

Deux ans se passent, la pêche a été bonne : P'tit Moril a rebâti sa cabane. La pointe est attirante et son bois de grands chênes offre aux messieurs de la ville un lieu de pique-nique charmant.

Tout P'tit n'a pas son pareil comme guide. Les visiteurs affluent. Un jour, arrive toute une bande de joyeux compagnons. Sans excès et avec retenue, ils festoient : coup d'appétit, grand air, exercices, gaieté de vivre hors des bureaux, petit dîner arrosé de bon vin et d'excellente bière. Les propos sont joyeux, le vin aiguise la pointe de l'esprit. Cependant personne ne fait d'excès.

"Non, il n'y a pas de mal à prendre un verre quand on ne fait pas d'abus."

Les visiteurs sont partis en chantant joyeusement : " A S.-Malo, beau port de mer ". De l'orée du bois, l'écho répète le refrain :

Nous irons sur l'eau

Nous y prom . . . promener . . .

Nous irons jouer dans l'île.

Une idée hante d'esprit de Tout P'tit Moril, demeuré seul près de la cabane :

— Non, il n'y aurait pas de mal à prendre un coup, comme ces messieurs, mais sans faire d'abus.

Et pourquoi pas ? Oui, il ira au village se chercher une bouteille. Demain ? Mais non, tout de suite, car demain, c'est jour du croissant de la lune, donc bon jour de pêche ! Tout de suite. Allons !

Tout P'tit Moril entre dans sa cabane pour prendre son veston de laine. Il le saisit à la hâte : le clou mal fixé s'arrache : quelque chose tombe par terre : c'est sa croix de tempérance.

Tout P'tit se souvient de la promesse faite de ne jamais prendre de boisson, sauf le cas de nécessité, et, pour bien savoir si sa conscience jugera sainement de la nécessité, il a promis de prier avant d'agir, quand viendrait la tentation.

— " Je vais dire mon chapelet, pour savoir si ce que je vais faire est bien."

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Quelque chose tombe par terre ! p. 92.

La prière récitée, le pauvre Francis entend plus vivement que jamais la remarque du riche Monsieur de la ville :

— Non, il n'y a pas de mal à prendre un verre quand on ne fait pas d'abus.

Il s'en va, alerte, sur la route de Saint-Stanislas. Jamais ces quatre milles de chemin ne lui ont si peu coûté.

Mais, a-t-il sur lui sa bourse ? En fouillant dans la poche intérieure de son veston, sa main rencontre son petit crucifix. Il s'arrête. Il songe à sa grand' mère :

" Non je ne fais peut-être pas bien. Si c'était la tentation! . . . Je vais redire mon chapelet pour savoir si ce que je fais-là est bien ? "

Il s'écarte de la route et prie.

Il songe : comme remède seulement !

Quelques minutes plus tard, il reprend sa course vers le village. N'a-t-il pas besoin de pain ? Et puis, avoir une bouteille pour se faire une " ponce "...

Il est bientôt aux premières maisons. La cloche du village égrène les coups de PAngelus. Tout P'tit Moril s'agenouille et prie. Il tient à la main, sans s'en rendre compte, son vieux chapelet. Une fois de plus, il le récite, car il faut à tout prix qu'il sache : ce qu'il fait là est-ce bien ?

Il y a deux hommes en lui : le vieil homme qui renaît et le tempérant qui lutte.

Absorbé, soucieux, troublé, hanté par l'attirance des étagères de l'hôtel à Blanchet, qu'il revoit comme s'il était au bout de sa course, le voilà qui passe devant l'église sans enlever son chapeau.

La façade de l'église flamboie sous les derniers rayons du soleil :

— Le feu ! mais non . . . me voilà au village.

Si j'entrais consulter Dieu, n'ai-je pas promis de lui faire visite chaque fois que je passerais ? . .

Et voilà que je passe sans même saluer ! Qu'est-ce donc qui me guide ?

— oeil entre. Quand il a récité cinq " Pater et Ave " et l'invocation : " Jésus abreuvé de fiel et de vinaigre", il baise son chapelet, qu'il tient à la main, et le voilà qui file à la course comme un homme que l'on poursuit.

Deux minutes plus tard, il est hors du village sur la route de sa cabane. Sans pouvoir expliquer tout ça, il file.

— Mon Dieu, je vous remercie.

— Bonne sainte Vierge, vous m'avez sauvé !

" Ce que je faisais là n'était pas bien.

Mais j'étais pris comme dans un remous.

N'est-ce pas Monsieur le Curé que c'est le

bon Dieu et Notre-Dame qui m'ont tiré de là ?

— Oui, mon ami, mais parce que tu as su prier pendant la tentation.

* * * Quelques jours après, Francis vint au presbytère apporter en guise de dîme les plus beaux poissons de sa pêche.

— " Et maintenant voici un écu — je ne sais pas s'il est bon, — pour faire dire une messe."

Quand il a récité cinq " Pater et Ave ". p. 96.

— Mais, oui, il est bon. Il n'est pas de plomb.

— Oh ! ce n'est pas ça que je voulais dire : voici, on est venu en pique-nique à la Pointe. En partant, des messieurs m'ont laissé une bouteille de whiskey. Je l'ai vendue à Jean, mon voisin. Elle m'avait bel et bien été donnée mais je l'ai volée au diable, qui me tentait de la boire. Pouvez-vous dire une messe pour que je ne retombe pas ?"

" Prière et fuite de l'occasion gardent Tout P'tit Moril dans la tempérance, depuis la retraite, me disait son curé, c'est-à-dire depuis huit ans."

Combien pourraient ainsi se préserver des rechutes honteuses, s'ils voulaient en prendre les moyens, car celui qui veut peut triompher des pires habitudes, s'il sait s'appliquer le dicton :

" Qui veut la fin veut les moyens."

Sainte-Martine, P. Q., 1914.

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