DIFFÉRENCE
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De la différence qu'il y a entre un cabaretier et un traître . . . Entre celui qui vend de l'alcool et celui qui vend son pays.
Côte à côte sur la même banquette, ils causaient de tempérance. Dans le wagon, on allumait les lampes. Le vendeur galonné offrait ses fruits. Des serrefreins s'engouffraient par la porte, affairés.
Ils causaient de tempérance : de mine intelligente tous les deux : l'un écroulé au fond de la banquette, la tête renversée en arrière, figure fine, sceptique, blasée : un journaliste peutêtre :— l'autre, un bras appuyé sur la banquette d'avant, verbe haut, menton insolent, profil en bataille, mélange de conviction et de pose : un avocat, évidemment.
Ils causaient de tempérance. L'avocat plaidait. Le journaliste, nonchalamment, acquiesçait, objectait. Les banquettes environnantes, sans qu'il y parût, composaient l'auditoire.
— La cause de la tempérance. Mais il n'y a pas de cause actuellement qui fasse davantage appel à notre patriotisme, à notre instinct de conservation comme race. La première question sociale à régler, c'est celle-là : la question de tempérance. L'alcoolisme, voilà l'ennemi. Le cabaretier, fait métier antipatriotique. Est-ce que tu te fais une idée, toi, du rôle social du cabaretier ?
— Le cabaretier ? . . . c'est un de nos bobos nationaux . . .
— Bobo n'est pas assez énergique . . .
— C'est le cancer immonde . . .
— Il y a du vrai.
— . . .Le cancer immonde, immortel, qui ronge les parties vives du corps social.
— Excellent. Ta comparaison est bonne.
Mais ! j'aime mieux la mienne. Suis mon
raisonnement. Pour moi, la croisade de tempérance est absolument semblable à une guerre contre un envahisseur injuste. L'alcool, c'est l'envahisseur. Dans cette guerre, toi et moi, et tous ceux qui prennent un coup de trop, nous sommes les fuyards : des faibles, des lâches, mais non pas les plus coupables. Les grands coupables, ce sont ceux qui, pour de l'argent, pactisent avec l'ennemi. Le cabaretier est de ceux-là. Le malheur national fait sa fortune. Le désastre de la patrie, c'est son triomphe. Son pays souffre, mais ça le paye. C'est le traître.
— Tu exagères peut-être un peu.
— J'exagère . . . En quoi ? L'alcoolisme n'est-il pas plus terrible que la plus terrible des armées ? Ne coûte-t-il pas chaque année des sommes colossales au pays ? Qui est-ce qui remplit nos hôpitaux, nos asiles ? N'est-ce pas l'alcoolisme qui, dans le passé, a fauché la fleur de nos Canadiens-français ? Et voilà le cabaretier qui, moyennant finances, introduit l'ennemi dans la place.
— L'ennemi entrerait quand même.
— Peut-être. Mais plus difficilement. Et d'ailleurs, parce que la ville va être sûrement prise, le citoyen est-il excusable de la livrer ?
— Le cabaretier, franchement, n'est pas si méprisable que le traître.
— Eh ! bien, moi, je le trouve plus méprisable. Au moins, l'autre court un danger. Quand, le soir, au retour, le traître jette à sa femme le prix de sa honte, sa pâleur n'est pas seulement celle du mépris subi, c'est la pâleur de la crainte. S'il est pris, son affaire est réglée. Les balles du peloton d'exécution lui feront perdre la vie et le peu d'honneur qui lui reste. Il le sait. Et il affronte cela. C'est crâne. Il y a là-dedans quelque chose de fier.
Mais le cabaretier, lui, il mourra d'indigestion ou d'apoplexie. Il n'a pas autre chose à craindre. Et il peut, en attendant, derrière son comptoir que la loi protège, se culotter tranquillement une petite existence commode et un petit ve-ventre respectable . . .
Celui qui paraissait avocat cessa de parler. Et, dans le wagon, sous les lampes, on ne vit plus que les rangées de têtes songeuses, somnolentes, renversées sur les banquettes : on n'entendit plus que la trépidation du train, qui précipitait, à travers les ténèbres, la longue ligne de ses fenêtres éclairées.
30 avril, 1914.