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Laissez-moi sortir, p. 112
Ou l'arrête. Il consent à s'asseoir. Un moment, il pleure. Puis, très calme et en apparence en pleine possession de sa raison, il jette, surgissant du fond de son âme, ce cri de sa passion victorieuse :
— Vraiment, votre sollicitude est inutile, car, si j'avais d'un côté une bouteille de brandy et de l'autre, le gouffre de l'enfer ouvert sous mes pas, et que j'aurais la certitude, oui la certitude, d'y glisser dès que j'aurais pris le premier verre . . .
— Ne parle pas ainsi, dit un de ses amis. Mais le malheureux poursuivait.
— Non, vrai, je ne pourrais m'en empêcher. Je ne puis plus . . . ma volonté à moi, elle est morte . . .
Gardé à vue durant dix mois et traité moralement et médicalement, ce pauvre homme guérit. La séquestration est, en bien des cas, une violence nécessaire pour le plus grand avantage des malheureuses victimes du vice. Abandonné à lui-même, l'ivrogne meurt sans dominer sa passion. Et quand la maladie ou l'impute-
sauce le prive de son alcool, il reste torturé par son désir. Et jusque dans l'état comateux, précurseur de la mort, l'éveil de la passion le tourmente. C'est la tyrannie du vice !
A l'Hôtel-Dieu de Montréal, en 1904, mourait une victime de la boisson. Administré et sur le point d'expirer, un homme de quarantecinq ans est là, immobile, depuis longtemps. Le médecin se penche, en lui prenant le bras. Il entend cette supplication du moribond :
— Docteur, rien qu'une petite cuillerée sur ma langue, pour que je goûte encore une fois . . .
On n'arrive à cette tyrannie que par une série d'actes mauvais ; mais le plus coupable de ces actes, n'est-ce pas le premier de la série, celui qui aiguille sur la mauvaise voie ?
Le régime de l'eau délivre sûrement de la tyrannie du vice et de toutes les conséquences. Mieux vaut prévenir que guérir.
Sorel, mars 1914.