MORT
Lors d'un procès pour ivresse, une malheureuse fille d'Albion proteste, de toutes ses forces, n'avoir pas été ivre au moment de son arrestation. L'officier de police affirme, avec preuve à l'appui, le contraire. Le juge demeure perplexe. Il lui vient une bonne inspiration. C'est d'appeler comme témoin le Dr William, qui avait donné des soins à la femme aussitôt après son arrestation. Il lui demande dans quel état se trouvait l'accusée.
— J'ai trouvé cette femme, répondit le docteur, dans un état de douce ivresse, succédant à l'état d'irritabilité.
Cette réponse étonne le magistrat, qui demande si la période de douce ivresse est toujours précédée de l'état d'irritabilité.
— Oui, invariablement.
— Ah ! Et il y a d'autres phases bien caractérisées dans l'ivresse ?
— Il y a en sept, et je m'attribue modestement la gloire de les avoir observées le premier.
Très intéressé, le juge prie le savant docteur de lui faire connaître ces degrés.
— Avec plaisir, dit le docteur : Il y a d'abord l'irritabilité, la douce béatitude, l'état belliqueux, l'état affectueux, l'état larmoyant et enfin l'état comateux.
— Mais cela ne fait que six états, rectifie le magistrat, et non sept.
— Oh ! il y en a un autre, le dernier, c'est l'état de mort.
Certes, sur une grande pancarte, affichée bien en vue, cette nomenclature ferait réfléchir la clientèle ordinaire du tribunal de police correc-
tionnelle. Qu'on y mette, comme titre, en lettres bien voyantes :
" De l'ivresse à la mort " et au bas : "Voilà l'œuvre du poison alcool."
Monsieur le magistrat, usant de son autorité, pourra rappeler aux malheureux ivrognes les tristes conséquences auxquelles ils s'exposent, s'ils ont le malheur de retourner aux buvettes, et de continuer à s'enivrer. A la vérité, pour pouvoir " sermonner " avec vigueur les pochards arrivés à tel ou tel degré d'abrutissement de l'alcoolisme, et pour le pouvoir faire avec fruit, il faut au magistrat le prestige de la sobriété personnelle, qu'il doit à la majesté du tribunal et à la haute et auguste charge qu'il remplit.
Si, un jour, notre législation veut consacrer le principe de la " cure nécessaire " et de la " séquestration ", imposées par ordre de la Cour à tant de malheureux malades volontaires, si criminels qu'ils puissent être au début, l'intervention de médecins experts et spécialistes sera nécessaire. La rechute des ivrognes est quasi
certaine, quand, ayant payé l'amende, ils sont relâchés sans être mis sous caution. Ils ne conçoivent pas dans quel état de servitude ils sont tombés. Ils ne se rendent pas compte qu'ils sont dans un esclavage douloureux et très périlleux.
— " Si tu voulais ", disait-on à un pauvre malheureux ivrogne, " si tu voulais. . ."
— Mais ma volonté est morte ; il me reste tout juste assez de raison pour faire le mal, et juste assez d'esprit pour constater mes bêtises.
Un séquestré d'un sanatorium, sous traitement depuis déjà quelques mois, disait à ses amis, qui étaient venus le distraire et l'encourager :
— Vous me dites que je puis désormais cesser de boire et que je dois songer à l'honneur de ma famille . . . Mes amis, vos remarques sont justes, mais, sans la bonne garde qu'on monte autour de moi, je ne pourrais résister plus longtemps : J'ai soif . . .
Et, hagard, il s'élance vers la porte.
— Laissez-moi sortir.
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