ANTI-PROHIBITIONNISTES EN VILLE
" Ta 'prahil '.tidn est immorale. Elle oie la liberté. L'homme n'a plus ainsi le mérite de choisir entre le bien et le mal . . .
(D'après une absurde brochure de propagande anti-prohibitionniste.)
[La scène se passe dans la cuisine de M. Verger, marchand de spiritueux en gros. A la table encombrée de vaisselle et de chaudrons — c'est l'heure du dîner — deux chemineaux, gaillards, trapus, hirsutes, mangent consciencieusement, la casquette jetée sur le plancher, à côté de la chaise. M. Verger en personne, une tête chauve sur un bedon, la serviette fixée au bouton de sa veste, a quitté la salle à dîner pour venir saluer ses hôtes de hasard. Léo, son
fils de sept ans, curieux du spectacle, se tortille, accroché aux basques paternelles.]
M. Verger : Je suppose qu'on vous a donné tout ce qu'il faut ?
(Les deux chemineaux, la bouche pleine, les yeux reconnaissants, saluent affirmativement.)
M. Verger : Je lisais justement en dînant une petite brochure ... (il montre une brochure qu'il tient à la main) . . . pas mauvaise. Ça concerne la prohibition ... Il y a des gens qui pensent sauver le pays avec ça. Moi, j'ai toujours considéré la prohibition comme une blague. Mais je n'avais jamais vu cela démontré aussi solidement. C'est comme 2 et 2 font 4.
Une voix (venant de la salle à manger.)
— Hormidas, viens donc finir ton dîner . . .
M. Verger (qui fait la sourde oreille, de plus en plus enchanté d'avoir trouvé un auditoire qui ne " l'ostine " pas.)
— Voyez-vous : ce n'est pas au Canada qu'on peut faire du travail aussi solide. C'est une brochure qui a été faite aux Etats-Unis.
Cela a eu un succès prodigieux. Vous avez ici, en 1ère page (il feuillette le volume), un tas d'approbations : des cardinaux, des juges, des. . ,
1er chemineau : Alors, Monsieur n'est pas partisan de la prohibition ?
— M. Verger : Je suis adversaire de la prohibition, non pas pour les motifs mesquins que certaines gens m'attribuent. Je suis marchand de liqueurs, c'est vrai. Mais je me mets au-dessus de ces vulgaires points de vue. Je me hausse jusqu'au point de vue de la liberté et de la dignité humaine. La liberté, la dignité humaine, la conscience individuelle, ce sont de grandes choses, comprenez-vous ! On n'achète pas ça avec des écus ou avec des piastres. Ce sont de grandes, grandes choses ! Eh ! bien, la prohibition détruit ces grandes choses. La prohibition est un crime. C'est dit dans la brochure. Dans un état où la prohibition existe, il n'y a plus moyen d'être sobre par vertu. Vous êtes obligés de l'être. L'homme devient une machine au service des lois. La vertu n'existe plus. Comment, messieurs
les partisans de la prohibition, à moi qui suis un père de famille respectable, à moi qui ai derrière moi trente ans d'honorabilité commerciale, vous allez imposer vos chaînes et vos esclavages ! Eh ! bien, je me dresse dans toute ma dignité d'homme libre, (M. Verger se croise héroïquement les bras, Léo, effaré, admire son père, le chien aboie, réveillé par les éclats de voix — et les deux chemineaux . . . mangent), et je vous jette, messieurs, la protestation indignée de ma conscience, et je vous dis que vos méthodes ravalent notre pays au niveau de la Russie ou de la Chine, et même plus bas encore.
(Le 1er chemineau, qui a maintenant fini de dîner, tire sa pipe, — très flegmatiquement — la bourre, tout en regardant autour de lui.)
1er chemineau (après un silence) : Monsieur a parfaitement raison. (Il considère un moment son copain, qui ne perd pas une bouchée de jambon). Si on ne dirait pas que mon associé n'a pas mangé depuis une semaine ! (S'adressant à lui) : Tu me fais honte, Jos. Je ne t'amènerai plus chez les gens comme il faut.
(S'adressant à M. Verger, cl s'interrompant à tout moment pour tirer une bouffée). Voyezvous, Monsieur, mon ami Jos est un grand artiste à sa manière et un grand homme. Tels que vous nous voyez, lui et moi, c'est justement la prohibition qui nous a réduits dans l'état où nous sommes.
— ■ M. Verger : Vous aviez une licence ?
— 1er chemineau : (Parlant à son copain) Monsieur nous demande si nous avions une licence. (Tous les deux ont alors un sourire supérieur, qui ne permet pas de doute sur l'existence de la dite licence. Puis, après quelques bouffées rêveusement tirées au souvenir de ce passé, le 1er chemineau continue à parler.)
— 1er chemineau : Je vous crois, Monsieur, que nous en avions une licence.
— M. Verger : Est-ce que vous étiez dans le gros ou dans le détail ?
— 1er chemineau : Dans le gros, dans le gros. Et en ce temps-là, Monsieur, nous aurions pu vous rendre poliment votre gêné-
reuse hospitalité. Mon associé Jos, lui, n'aime pas, comme vous voyez, demander à manger. C'est un homme délicat. La dignité humaine, ça le connaît, lui, allez. Justement, en parlant de dignité, de conscience tout à l'heure, vous me faisiez penser à lui. L'autre jour, il s'est trouvé insulté parce que l'homme qui nous avait accordé un abri pour la nuit dans sa maison, nous enferma à clef, comme s'il doutait de notre honnêteté. Le fait est que les serrures, les verrous, les chiens, les hommes de police, c'est comme des sortes de prohibition. Cela outrage la dignité humaine, et ça ne fait pas l'affaire de la conscience individuelle. Voyezvous : vous le disiez tout à l'heure : il n'y a pas de plaisir à être vertueux. On est obligé de l'être. De nos jours, il n'y a plus moyen de voler. On est condamné à l'honnêteté à perpétuité. Vous n'avez pas même l'honneur d'avoir des tentations et d'y résister. Il y a partout des barres de fer, des chiens, des revolvers; cela diminue l'humanité. On peut dire comme le député de mon comté : " Vertu, tu n'es qu'un nom."
- — M. Verger : C'est vrai que les serrures, c'est une sorte de prohibition. Mais il y aurait des inconvénients à les supprimer. Il y a tant de mauvais monde.
— 1er chemineau : il y aurait des inconvénients, c'est sûr, tout comme il y a bien quelque inconvénient à permettre la vente des liqueurs enivrantes. Supprimez les serrures, et il y aura bien quelques petits vols de plus par-ci par-là. De même, supprimez la prohibition et permettez la vente des liqueurs, et il y aura bien quelques petits meurtres, quelques petits scandales par-ci par-là. Il y a tant de mauvais monde comme vous dites. Seulement, que sont ces petits accidents inévitables, comparés à ces grandes choses, dont vous parliez : la liberté, la dignité, la conscience individuelle ? Rien du tout. Qu'est-ce que toute votre belle argenterie, là, M. Verger, comparée à la dignité d'un homme libre ? Allons, à bas les prohibitions, n'est-ce pas Jos ? et vive la liberté.
— M. Verger (embarrassé, il met sa brochure dans sa poche et jette un œil alarmé sur
son argenterie). Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites. Mais, je vois bien que vous aimez à badiner. Viens, Léo, allons voir maman.
Les deux cheminaux, (tandis qu'il se retire) :
— En vous remerciant, Monsieur.
- En vous remerciant, Monsieur.
3 heures, p. m. dans la cuisine de M. Verger. La servante ouvre et ferme les tiroirs. M. Verger, inquiet, en tenue de rue, le parapluie sous le bras.
, — M. Verger : Vous prétendez qu'ils ont volé toute l'argenterie ?
— La servante : Oui, je vous ai dit ça au téléphone. Mais je m'aperçois qu'ils n'ont pris que vos cuillères d'argent.
— M. Verger : Il y en a pour cinq cents piastres. Ah ! les brigands ! Mais que faisiez-vous, vous ?
— La servante : Ah ! Monsieur, je n'ai aissé la cuisine que dix minutes. Quand je
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suis revenue, ils m'ont dit bonjour poliment et sont partis sans se presser. Je ne me doutais pas.
[Tout en examinant, M. Verger découvre, gravés au couteau dans le bois d'une chaise, les noms de deux bandits fameux, et au-dessous, en grosses lettres " Anti-prohibitionnistes."]