‹ Au régime de l'eauChapitre 19 sur 24 · M. VERGER DECOUVRE L'ÂME HUMAINE · texte numérisé non relu

M. VERGER DECOUVRE L'ÂME HUMAINE

C'est le soir du jour de l'an et il est neuf heures. M.

Verger, marchand de spiritueux en gros, a fait des visites. Il se repose avec délices dans son fumoir.

Une douce chaleur le pénètre. Il écoute un instant la saine musique que fait son pouls. Son estomac n'a pas une plainte : son cœur, pas une exigence : sa tête, pas une idée. Par petits soubresauts gourmands, il atteint peu à peu dans le moelleux du fauteuil le point précis de la posi-

tion confortable. Quand il a fait son rond, il se croise les mains sur la bedaine, se laisse aller, s'amollit, ferme un œil . . . Plus rien.

Soudain, il voit venir à lui sur la table un être étrange :

" Une charmante créature,

" Si mignonne que sa ceinture,

" N'a pas l'épaisseur d'un cheveu. . .

C'est une minuscule princesse ayant couronne et sceptre. A ces signes, M. Verger reconnaît la reine Mab. Il la salue et sourit. Mais très impertinente, de son sceptre ténu, la petite fée lui tape sur le nez, lui ébouriffe les moustaches. Ce sont-là mœurs de fées. M. le marchand en gros ne l'ignore pas. A peine cependant, a-t-il pu se formuler sa science sur ce point, qu'il est emporté comme un fétu dans la nuit de janvier, — au-dessus de notre planète, blanche de neige et brillante de givre — au-dessous de la coupe bleue sombre du firmament constellé, tandis que l'atmosphère vibre «à ses oreilles en mélopées lointaines et mystérieuses,— Hormidas Verger songe à la bron-

chite qu'il eut l'hiver précédent et son imprudence le fait trembler.

Il se rend bientôt compte qu'il a des compagnons de voyage. Autour de lui, un grand nombre d'individus, emportés comme lui, sur un nuage de gaze transparent, s'occupent à regarder les villages et les champs, que leur char-observatoire survole. Or, voilà une grande ville sous leurs yeux : des clochers, d'immenses élévateurs à grains, des enseignes colossales et éblouissantes de lumières électriques : c'est Montréal. Conduit par un mystérieux mécanicien, le char-observatoire se rapproche et ralentit son allure. Alors, sous les yeux émerveillés des voyageurs, les toits des maisons disparaissent et la vie intérieure de la grande ville apparaît.

Jusqu'ici, l'aventure de M. Verger n'a rien que de banal. Lui-même n'en est pas autrement étonné. Car le vol dans la nuit, les toits enlevés, c'est là pour une fée un jeu d'enfant. Mais ce qui rend M. Verger stupide de suprise et d'admiration, c'est qu'il se sent — chose extraordinaire, — devenir tout à coup

intelligent. Et il se demande si son dernier jour ne serait pas venu. Car, — non seulement il voit des rapports insoupçonnés entre les faits dont il est témoin, — mais encore les pensées et les sentiments de ses compagnons lui sont révélés. Il discerne clairement les mobiles de leurs actions et il entend leurs paroles intérieures.

A sa droite est un homme de mise négligée, mais à la figure intelligente et fine. M. Verger,— psychologue improvisé, — comprend qu'il est devant un artiste-dessinateur. Et justement dans une des maisons que le char survole, des enfants groupés autour d'une table s'amusent à feuilleter un livre d'étrennes, que lui, l'artiste, a illustré. Et l'artiste prononce dans son cœur ces mots que M. Verger écoute avec stupeur :

" Petits enfants, petite grappe de jolis chérubins, l'intérêt que vous prenez à mes images est doux à mon cœur, et me console de bien des peines. Je suis pauvre. L'art est moins rétribué, en notre pays, que le travail manuel. Il m'arrive à moi aussi, comme au poète, " de

Les dessins et les images que je fais peuvent instruire, p. 154.

déjeûner d'aurore et de souper d'étoiles." C'est un régime peu substantiel, surtout quand on commence à vieillir. Mais les dessins et les images que je fais peuvent instruire ou faire du bien, et je suis tranquille. Ils donnent aux petits de la joie et de la gaieté, et je suis heureux."

A la gauche de M. Verger se tenait une petite modiste. Elle aussi, penchée nerveusement sur les maisons ouvertes, avait du bonheur dans son cœur :

'' Voilà, disait-elle, une dame qui se coiffe d'un chapeau que j'ai garni. Ces aigrettes lui vont bien, je le savais. Elle est contente, et je ne suis pas fâchée. Ces grandes dames n'ont pas toujours bon goût. Ce sont les petites mains des modistes qui les font valoir et les rendent plus chères à leur mari. Je suis heureuse de faire mon pauvre métier. Ce rien d'art que je mets dans la vie des autres me revient en bonheur. Je ne suis pas, dans la ruche, une abeille inutile."

Mais les spectacles dont M. Verger et ses compagnons sont témoins, ne semblent pas tons également consolants.

Dans une maison, située dans une cour, le mari s'est évidemment enivré. Un enfant sur les bras, la femme est obligée de fuir dans la nuit froide, tandis que l'homme qui l'a chassée à coups de bouteille vide, continue au dedans, à briser les meubles.

— " C'est bien là la marque de notre maison, se dit M. Verger, en reconnaissant sur la table des bouteilles de cognac et des flacons de genièvre. Voilà un malheureux, dont la passion est déplorable, c'est vrai, mais bien utile pour moi."

Et, comme il cherchait à s'excuser en luimême, il s'aperçut que les cœurs de ses compagnons étaient tournés vers lui et prononçaient ces mots :

" C'est toi, Hormidas Verger, qui es un malheureux. C'est ta passion de t'enrichir avec le malheur des autres qui est déplorable. Cette femme, cet enfant, c'est toi qui les mal-

traite. Ce n'est pas que tu sois foncièrement méchant homme, mais tu portes en toi les tares de ta profession anti sociale. Nous sommes ici des représentants de tous les métiers et de toutes les professions. Le moindre de ces métiers est utile aux hommes, mais le tien est néfaste. Et c'est là ce qui te rend peu à peu égoïste et méchant. Il y a trois commerces que la société civilisée vomira un jour de sa bouche : le commerce du traître qui vend son pays, celui de la prostituée qui vend son corps et celui du marchand d'eau-de-vie, qui spécule sur le bonheur et l'âme de ses frères. Et le pire des trois, le plus néfaste et le plus criminel c'est le troisième, c'est celui qui tu fais, toi, Hormidas Verger, marchand de spiritueux en gros."

M. Verger essaya d'échapper à ces paroles, en se perdant dans la foule de ses compagnons de voyage. Il se trouva alors entre deux hommes, qui portaient leurs regards bien au-delà de la ville et qui se parlaient à euxmêmes, l'un de défendre la patrie et l'autre de l'agrandir. L'un était soldat. L'autre était

L'un était soldat, l'autre était colon.

colon. Le soldat disait : " Vieille patrie, pays au cœur d'or et aux clochers d'argent " : pays au passé épique et à l'avenir glorieux, un jour viendra peut-être où des barbares t'attaqueront comme ils attaquent en ce moment la vieille mère-patrie, et alors, je t'en donne ma parole, je serai debout et armé pour te défendre, et ma récompense de t'avoir aimée, ce sera de mourir pour toi. Et le colon disait aussi, tourné vers les forêts du Nord, des mots que M. Verger trouvait bien beaux, quoique un peu étranges, puisqu'il y était question d'amour de la patrie, de travail obstiné, de sacrifices continuels, de dévouement obscur. M. Verger songea : " J'aime aussi mon pays : J'ai fourni généreusement aux fonds patriotiques." — Il était donc en famille entre le colon et le soldat. Il avait fourni aux fonds patriotiques. Il était donc, lui aussi, une victime pure, presque sanglante, sur l'autel de la patrie.

A ce moment, on entendit des cris d'homme ivre. Les touristes de la reine Mab virent qu'on descendait d'une voiture, sous leurs yeux, un jeune homme bien mis, mais apparemment

dans le délire de la boisson. On se trouvait au-dessus d'un institut pour la guérison de l'alcoolisme. C'est là qu'on menait le jeune homme. A l'intérieur de l'institut il y avait de nombreux pensionnaires : jeunes gens, et hommes mûrs, plusieurs très intelligents, portant des noms anciens et respectés dans tout le Canada français, natures d'artistes, tempéraments d'hommes d'état, en qui la passion de boire avait détruit l'idéal et rendu inutiles les meilleures qualités. Ces qualités, ils les dépensaient là dans ces actions qui ne demandent pas d'effort et qui ne sont qu'un abrutissement plus raffiné : les cartes, le billard, la cigarette et les causeries oiseuses. — La fleur de la société se flétrissait ainsi avant la complète éclosion.

A ce spectacle, M. Verger se sentit mal à l'aise. Le soldat et le colon oubliaient leurs rêves patriotiques pour tourner leur attention vers lui, Hormidas Verger, type de la bête malfaisante qui déchire le sein de la patrie. Et le marchand de spiritueux entendit ces rudes hommes lui tenir ce rude langage:

" Tu as volé ta patrie, marchand, pour grossir ta bourse. C'est toi qui enlèves à nos jeunes gens la force et qui paralyses leur intelligence. Nous mettions en eux notre espoir. Ils étaient la semence. Ils étaient l'avenir. Le souffle empoisonné qui sort de tes cornues a tout desséché. Et que faire contre toi ? Sois sûr du moins de notre mépris. Nous te le soufflons au visage. Retourne à ton fauteuil. Reprends ton cigare. Cuve ton vieux vin. Ta punition sera de trembler toujours pour ta vie et de te mépriser toi-même plus encore que nous te méprisons." . . .

M. Verger eut, cette nuit-là, un sommeil plus agité que de coutume. Le lendemain, il eut une entrevue avec son médecin, qui lui conseilla les bains turcs et les massages quotidiens.

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