LES OBJECTIONS CONTRE LA PROHIBITION
L'oncle Jean et Clarisse
" Il faut que tout le monde vive ! '
Tl faut que tout le monde vive
" Et ce sera un tort grave et une sanglante injustice : enlever à ces braves gens, ce qu'ils ont gagné si honnêtement, etc., etc. . . "
. . . Enfin il faut que tout le monde vive !
Bon ! !
Quand il a dit, d'un ton sec, ce fameux
bon
qui sonne
comme un appel de guerre, il ne faut pas répliquer à mon oncle Jean.
Je dis mon " oncle " : c'est une manière de parenté qu'il a avec tout le monde, étant vieux garçon et de bonne entente.
— ib —
Il a cependant le caractère le plus " impossible " que je connaisse. Si Clarisse dit oui, mon oncle Jean dit non ; si Clarisse dit non, mon oncle Jean dit oui. Cela m'explique pourquoi, étant, ce semble, si bien faits l'un pour l'autre, ils n'ont jamais pu contracter mariage. Pour se marier, il faut vouloir dire oui, à l'unisson, au moins une fois dans sa vie.
Ce matin-là, Clarisse en lisant Le Courrier, jetait un œil, par-dessus ses lunettes, sur l'oncle Jean qui fumait à grandes bouffées, adossé au mur proche de la porte.
— " Le vote de la prohibition dans Bagot " — Ça c'est une bonne affaire, dit-elle en s'arrêtant.
La chère fille savait d'avance la réponse de l'oncle Jean, mais ce serait au moins un sujet neuf de discussion. Puis elle était ferrée sur toute la question.
L'oncle Jean n'a jamais bu ; l'oncle Jean n'aime pas " ses " neveux qui traînent devant le seuil des buvettes, attendant l'occasion de
prendre une larme de whiskey ; l'oncle n'aime pas les tapageurs, qui, une fois gris, empêchent de dormir tout un village . . . mais ... la buvette existe et ce sera un tort grave et une sanglante injustice . . .
Il faut que tout le monde vive ! Bon !
A défendre une cause mauvaise l'Oncle perd de son éloquence : et il se veut suggestionner en parlant très fort. Aussi est-il vite à bout de souffle.
Clarisse l'attendait à ce moment propice et, avec une ironie mesurée, sûre de son fait et de son effet :
" Oui, dit-elle, il faut bien que tout le monde vive ! C'est vrai, c'est aussi mon avis, en cela nous allons nous entendre pour une fois, et vous allez convenir que c'est justement pour cela qu'on veut faire disparaître les buvettes."
" Il faut que tout le monde vive ! "
" Les femmes et les malheureuses mères de famille surtout, qui s'abîment dans la honte, la misère, le dénuement et le désespoir . . .
Il faut qu'elles vivent en paix. Il faut que les petits enfants vivent et pour qu'ils vivent, il faut qu'ils naissent avec une constitution saine et non pas avec un organisme détraqué. Les cerveaux brûlés ne peuvent engendrer que des déséquilibrés.
" Il faut que tout le monde vive !
" Il faut que le vieillard, après avoir peiné durant cinquante ou soixante ans, ait du pain pour sa faim et de la tranquillité en sa maison pour ses vieux jours.
" Il faut que tout le monde vive !
" Oui, mais en gagnant honnêtement sa vie, en la gagnant loyalement par un travail utile . . .
" Qu'li y ait une hôtellerie où s'hébergent les voyageurs ! Il serait injuste d'enlever à celui qui la tient son moyen de vivre. Mais quant à l'homme qui vit du bar en poussant des malheureux à la ruine physique et à la misère ; quant à celui qui spécule sur la plus mauvaise des passions pour s'enrichir, c'est un infâme et un criminel, un agent de Satan pour la perte des âmes.
" Il faut que tout le monde vive !
" Oui : alors que l'on ferme ces buvettes où des gens font métier de verser au peuple aveuglé par l'ignorance, ou rendu stupide par la passion, le poison qui tue ! "
Clarisse regardait fixement l'oncle Jean ...
— " On parle " à matin " comme notre curé."