CE SERA PIRE
Clarisse a parlé comme son curé, mais l'oncle Jean, qui a l'esprit de contradiction fortement enfoncé dans sa jugeote, n'a pas été gagné cette fois encore à dire oui.
Évidemment le moment des " accordailles " n'est pas proche.
L'oncle à tout le monde n'aime pas qu'une femme, fût-ce Clarisse, et surtout Clarisse, ait raison contre lui.
Aussi, ce matin-là, prenant d'un geste déterminé, sa vieille pipe entre le pouce et l'index
de la main droite et la pointant, comme un apache son revolver :
— Oui, oui, pour ça tu as raison : qu'on ferme les buvettes, le monde va marcher tout ainsi . . .
— Et bien plus à plomb, remarque Clarisse, triomphante.
— " Mais tu sais bien que les ivrognes qui veulent avoir de la boisson vont en avoir tout de même, et ils en boiront plus. Car il n'y a rien comme une défense pour exaspérer ceux " qui ont ça dans le chignon ", et pour les pousser aux excès.
" Tu as connu le grand Frédéric, le forgeron du Coteau. Tu sais bien son histoire. Sa femme le fit interdire, un beau jour, par main de notaire. Tu sais : " A tous ceux qui la présente verront, savoir faisons : il est interdit de vendre, procurer, donner, sous quelque prétexte que ce soit, aucune boisson enivrante à M. Frédéric C . . .
" Le samedi soir suivant, le grand Fred s'amène au village avec sa petite cruche vide.
A la buvette sont les flâneurs qui " espèrent " un coup : Frédéric entre, portant sous son bras sa cruche de terre :
" Ma petite " vache " est tarie. Donne-lui du meilleur pour qu'elle chante son glou-glou . . . la semaine a été rude, j'veux du pas baptisé, entends-tu ? "
— Je ne le peux pas, dit timidement l'hôtelier, rapport à ce papier qu'on est venu afficher ici."
Et il montre à Fred, placardée à la cloison, à gauche du comptoir, la formule de l'interdit.
Le grand Fred laisse échapper un juron, saisit sa cruche et s'en va.
Quand il revint de St-Paul, à 9 heures du soir, sa petite jument noire était blanche d'écume.
La forge en vit de belles, cette nuit-là, à ce qu'il paraît.
C'était de " l'esprit ", qu'on lui avait vendu au village voisin. Et tapant le fer comme un déchaîné, il forgea et but, jusqu'à minuit.
Sa femme et ses enfants, craignant les effets accoutumés de sa fureur, s'étaient réfugiés chez les voisins.
Je n'ai pas besoin de te dire le reste : comment le grand Pierrot à Pierre a trouvé Fred, couché sur le ventre à côté de sa cruche, raide mort, le dimanche matin.
Le coroner a dit à l'enquête : " Mort intoxiqué ". Ça doit bien vouloir dire que le grand Fred est mort par une espèce d'apoplexie d'avoir trop travaillé. . .
— Si c'était d'avoir trop bu, dit Clarisse.
— Pour ça, peut-être que oui, parce que ce whiskey ne sortait pas de l'hôtel à X., qui, du moins, le vendait baptisé comme il faut.
Mais mon opinion reste fixe, les ivrognes, quand on éloigne trop les buvettes, en vont chercher plus à la fois et en boivent plus, dit l'oncle Jean."
— " Et ils meurent comme ils ont vécu, conclut Clarisse. Et ils vivent mal parce qu'ils ont contracté l'habitude de boire à la buvette.
Qui a raison, amis lecteurs ?