‹ Au régime de l'eauChapitre 5 sur 24 · QUI A RAISON · texte numérisé non relu

QUI A RAISON

L'oncle Jean, lentement, bourrait sa vieille pipe.

\ Et Clarisse, sûre de clore avec avantage le débat, re disait, en accentuant chaque mot :

" Oui, les ivrognes meurent comme ils ont vécu : et s'ils vivent mal c'est parce qu'ils ont contracté la vilaine habitude de boire à la buvette. . . tout le monde sait ça."

Alors, Clarisse triomphante réajuste ses lunettes et prestement, avec le tisonnier, elle ravive le feu.

L'oncle Jean est demeuré tout à fait songeur.

Pendant qu'il allume sa pipe, surgissent dans sa mémoire les pensées les plus troublantes, qu'il ne croyaitpas avoir recueillies si fidèlement.

(C'est très grave, quand mon oncle Jean se met à philosopher, car il a une mémoire des plus heureuses. Vous le constaterez.)

Vraiment, est-ce qu'elle n'aurait pas raison, cette Clarisse ?

Peut-il nier :

1 — Qu'il existe un rapport entre la buvette et les ivrognes ?

2 — Que ce rapport ne soit comme une espèce de paternité ? D'où, plus de buvettes, plus d'ivrognes ?

3 — Que ce rapport, qui est celui de la cause à l'effet, ne puisse être supprimé si l'on supprime la cause ? D'où, moins de buvettes et moins d'ivrognes ?

4 — Que la conviction de Clarisse est admirable ?

Voilà des choses qui surgissent du fond de sa mémoire et qui frappent en ce moment l'esprit de M. Jean.

Il y a des choses qu'il a dû entendre, lors de la dernière conférence anti-alcoolique.

Sans aucun bonjour à Clarisse, l'oncle Jean, ramassant son chapeau déposé en arrière de sa chaise, s'en va.

Pourquoi passe-t-il, ce matin, par le rarcourci qui l'amène devant le presbytère ?

Il n'y a pas cinq minutes qu'il a quitté Clarisse et voilà M. Jean redevenu curieux comme un enfant, posant sans gêne, ses pourquoi à M. son Curé.

— Pourquoi, M. le Curé, avez-vous dit que " la multiplication des débits de boisson, multiplie le danger de l'alcoolisme ", ce qui veut dire, je suppose, de l'ivrognerie ?

— D'abord, j'ai affirmé, dit M. le Curé, cette proposition, parce qu'elle est la conclusion même d'un rapport fait, après une enquête sérieuse, et de longues et très minutieuses recherches, par un savant médecin français. Voici, monsieur Jean, le passage que j'ai cité de cette étude :

C'est autour du débit (cabaret, buvette) que le mal (le mal de boire, l'alcoolisme, l'ivrognerie) fait des ravages, et cela d'une façon très nette : c'est autour de l'auberge que se trouvent répartis les intoxiqués (entendez bien les empoisonnés), ne buvant pas beaucoup à la fois, mais buvant souvent, à cause de l'occasion facile, et ce sont les corps de métiers s'exerçant dans les voisinages de l'auberge qui fournissent le plus grand nombre de victimes, qui, une fois incorporées dans l'armée alcoolique, deviennent pour elle autant de sergents racoleurs.

Cette constatation faite en France par le docteur Cullère est vraie pour tous les pays.

Ce que l'on peut voir en notre village en est une preuve irrécusable. Vous savez l'affaire X.

— Mais, monsieur le Curé, si le gros X avait pu aller prendre son petit coup à l'hôtel du village, comme de coutume, il n'aurait pas pris une si grosse fête, en revenant de la ville.

— Donc, d'après vous, la suppression de la buvette est la cause du mal ? Bien, monsieur Jean, nous allons examiner un peu cette affaire-là.

Pourquoi X a-t-il fait une grosse fête ?

Est-ce parce que l'hôtel du village est disparu ?

Est-ce parce qu'il est allé en ville ?

Est-ce parce qu'il a rencontré des amis ?

Est-ce parce qu'il est passé devant des magasins de boissons ?

Est-ce parce qu'il a acheté une bouteille de brandy ?

Et vous me dites que c'est sa première grosse fête ?

— Oui, monsieur le Curé, sa première grosse.

— Mais, alors cela suppose des petites, qui ont précédé la grosse. Et ces petites fêtes passées inaperçues du gros public n'étaient pas ignorées de l'hôtelier qui vivait des dépenses, ni des ivrognes qui en profitaient, ni de la femme qui en souffrait, ni des créanciers qui redoutaient cette mauvaise paye, ni du curé qui voyait venir ce jour fatal du scandale public. Enfin, monsieur Jean me direz-vous pourquoi X a pris sa grosse fête ?

— Dame, c'est peut-être parce qu'il est devenu un ivrogne.

— Et pourquoi est-il devenu un ivrogne, lui, un si bon boucher et un si bon garçon ?

Ne vous gênez pas, monsieur Jean ; la buvette est disparue. Elle est disparue pour tout le monde. Depuis sa disparition un grand nombre de citoyens vont en ville, rencontrent des amis, passent devant les magasins, vont même dîner aux hôtels et apportent de la boisson au retour, peut-être. Et cependant ils ne se saoulent pas tous, ils ne jettent pas leur femme et leurs enfants dehors, et enfin ne perdent pas leur honneur.

Le pourquoi, monsieur Jean, c'est la buvette qui en est la cause : c'est l'ivrognerie de X : et l'occasion de boire souvent, l'a préparé à cette déchéance affreuse. Alcoolisé sans le savoir, X est devenu un ivrogne sans trop s'en rendre compte, comme une infinité de malheureux que damne la buvette, pour le temps et pour l'éternité. Privé de son alcool habituel, pendant une semaine ou deux, X s'est trouvé

vaincu et terrassé par sa passion dominante, dès qu'il s'est retrouvé en face de la bouteille. Peut-être bien qu'il est irrémédiablement perdu ?

Ecoutez ceci, monsieur Jean, et vous comprendrez mieux le rôle de la buvette dans la déchéance qui fait les incurables :

" La déchéance finale vient par deux voies distinctes : les uns y vont par des ivresses accidentelles de plus en plus répétées.

" Le petit accident si facilement excusé et si souvent recherché.

" Les autres y arrivent sans secousse et comme par surprise, sans avoir jamais connu l'ivresse : ce sont les habitués du petit verre quotidien : ils ont journellement dépassé la mesure sans atteindre l'ébriété. Ces deux voies mènent à un même abîme : l'ivrognerie ! "

Remarquez bien ceci, monsieur Jean :

" Les uns et les autres passent un jour par la phase dite de dipsomanie, c'est-à-dire où le besoin de boire, irraisonné, invincible les tenaille, mais où les tenaille aussi la conscience qu'ils ont de mal faire.

" Ce sont, à ce moment, des êtres physiquement et moralement affaiblis (empoisonnés ou malades, mais empoisonnés volontairement et malades criminels, parce qu'ils ont voulu et veulent leur maladie). Ce sont des malades " qui glissent par manque d'énergie, mais qui, grâce à l'étincelle de raison qui subsiste, sont encore guérissables".

" Si on ne les arrête pas, vient bientôt le dernier stade, où toute trace de volonté s'évanouit, où le sens moral disparaît, où l'homme devient une brute inconsciente, malfaisante, incurable."

— Oh ça ! c'est parler comme un évêque.

— Pardon, dit le Curé, c'est parler comme un médecin.

Et la cure, la seule efficace, pour X comme pour tous les alcoolisés, c'est :

Un grain de bonne volonté dilué dans beaucoup d'eau.

C'est encore d'un médecin, dit le Curé, en saluant l'oncle Jean, qui partait.

" Un grain de bonne volonté " — p. 36

— Pardon, M. le Curé, de vous avoir dérangé.

— Il n'y a pas de faute, M. Jean, et revenez encore.

En regagnant sa maison, M. Jean se redisait à part soi :

— Cette brave Clarisse est bien capable d'avoir raison contre moi jusqu'à la fin.

C'est étrange, tout de même, comme les idées changent . . .

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