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L'autre soir, il y avait un tapage en règle au foyer où M.
Jean et Clarisse vivent depuis leur mariage en si parfaite intelligence. . .
C'était si étrange . . . On parlait si haut que, passant et sans vouloir écouter aux portes, j'entendis. . .
" Oui, moyens nouveaux et très faciles de s'enrichir vite . . . pas de travail pénible . . . Des parts . . . Des actions . . . Acheter des " stocks "... Spéculation dans les immeubles Parts dans les mines . . . Dans la distillerie.. . Les ponts en fer . . . (Ça c'est solide) . . . Les ciments ..."
— Oui, oui, c'est comme la culture du tabac, du foin, des " soleils " et l'élevage des poules . . . quand on en a, ça paye, mais l'important c'est d'en avoir, disait M. Jean.
— Eh, bien, moi, j'ai une splendide affaire, qui vaut mieux que tout ce qui se fait de spéculations dans le " Greater Montréal ".
(Gare à vous, je soupçonne un agent d'immeubles ou un chevalier d'industrie.)
Et M. Jean ouvrait la porte toute grande, avec le geste d'un homme qui n'a pas de temps à perdre . . .
— Enfin, disait l'autre, avec un aplomb digne de l'absolue vérité, enfin, vous comprenez, mon cher ami, que si ce n'était pas vous, jamais personne ne saurait la chance extraordinaire que j'ai. Voici : je veux vous laisser la moitié de mes parts dans l'immeuble de Y, un bel hôtel à la campagne, paroisse riche, où . . . l'on boit passablement.
— Assez, dit Jean, je connais la chanson. Gardez toutes vos chances pDur vous. J'ai
mes «affaires... J'ai fait mes placements. Laissez-nous en paix.
— Bonsoir, alors. Je suis pressé. Je regrette pour vous.
— Bonsoir, soyez sans regrets. Bonne chance !
— Quel est celui-là, demande Clarisse ?
— Un homme que j'ai rencontré une fois au village, un espèce d'agent d'immeubles.
— De meubles ?
— Oh ! non, pas de meubles, mais d'immeubles, c'est-à-dire de terres, de lots, de maisons...
— Et qu'est-ce qu'il t'offrait, celui-là ?
■ — Un hôtel inutile et pouilleux, pouilleux avec sa buvette, et pouilleux cent fois plus encore, quand sa buvette sera abolie.
— C'est étrange, ces hôtelleries où les voyageurs ne vont jamais et qui ferment quand on leur enlève la licence de vendre des alcools.
— J'en connais, dit Jean.
— C'est bien ce qui prouve le mieux que ces hôteliers-là ne vivent que du vice de l'ivrognerie, ou, au moins, de la vente de l'alcool et des profits faciles.
— Oui, faciles, car ils n'ont qu'à encaisser, en versant à boire, l'argent gagné si péniblement par les autres. Depuis trois ans, ils n'ont pas fait de grands profits avec moi. Mais avant ! . . . Je voudrais bien savoir tout ce que je leur ai donné dans ma vie. Il faudra faire le compte de tout cela, un beau jour.
— Ce sera un dur travail, dit Clarisse, et utile peut-être. Faisons-le.
— S'il te plaît d'attendre un moment. Je vais chercher mon cahier et un crayon.
— Si cela ne sert pas à nos enfants ce sera pour l'instruction de tous " mes neveux ". Ah ! que nous sommes fous . . . jeunes. Et pourtant on nous le dit et redit souvent : Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait !
Septembre 1912.