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Ce matir.-là, ‘“ un beau matin du printemps dernier”, le Pit à Fanfan, carrossier d’un coquet
boutique, le pas pesant et la tête lourde.
.. Kons ! kons !...
C’est un auto qui brame. Le Pit tressaille, se gare à droite de la route, en se détournant à demi pour voir passer la voiture.
Psits ! psits !: psits !...
Et l’auto file à une allure endiablée, en berçant doucement ses occupants qui s’enivrent d’air et de vitesse.
— Mais, c’est pas possible !... C’est bien Xénophas !
(Comment peut-on être l’hôtelier le plus cossu à sept lieues à la ronde et ne pas s'appeler Xénophas ?)
—“ L’hôtelier du coin, en auto !
Et comme il l’a raconté en propres termes à son ami Alcidas, voilà le Pit à Fanfan, “ saisi, absorbé, bouleversé, hypnotisé par une idée
fixe”’,
-— Et cette idée ? demande Alcidas.
village des bords du Richelieu, s’en va à sa
— L’hôtelier du coin, que je me suis dit, un f... de paresseux, qui n’a jamais même rentré son bois! Et il roule carrosse... en auto, encore !... Ce sont mes économies qui passent ! Attends, mon vieux... c’est fini, et pour tout de bon, cette fois, parole de Fanfan!.… Si jai été assez idiot pour te payer des rentes, vingt-cinq ans durant, ce n’est pas moi qui te paierai ta gazoline !
Depuis cet accident de réflexion — il y a six mois déjà,— le Pit à Fanfan n’a pas pris un verre de whiskey, ni à l’hôtel, ni chez lui.
Il dit à qui veut l’entendre que cet automobile l’a délivré à jamais d’une vilaine habitude qui lui faisait “ voler ”’ au bien-être de sa famille, de cent cinquante à deux cents piastres par an.
“Voler ” ! oui, le mot est cruel mais trop juste. Il le constate, aujourd’hui que ses forces diminuent et que les charges augmentent. Les économies qu’il aurait pu recueillir, au cours de sa jeunesse, il les a jetées sur le comptoir
— St —
de la buvette, pour la satisfaction égoïste de sa passion.
Tout le jour, il a additionné les chiffres, calculé des intérêts : il n°en peut croire ses yeux ! Avant la fermeture de la banque, il s’est dirigé vers le bureau du gérant pour 1
ui poser son problème :
‘Un homme placé, chaque année, pendant vingt-cinq ans, la somme de $150.00 à 5% d'intérêt : quelle serait sa richesse, après vingt-cinq ans révolus ? ”
Et le banquier, qui n’a pas l'habitude de s'entendre poser de semblables questions, examine son homme : un vieil emprunteur, peutêtre ! tout de même, si ça l’amuse de savoir... ? Il ne veut pas le froisser : et gravement, il aligne les chiffres.
— À 5% d'intérêt ?
— Oui, dit le Pit.
Ayant feuilleté sa table de logarithmes et vérifiant soigneusement ses équations, il dit,
en scandant chaque mot :
— La sommR°DE $7,159.00, Monsreur.
Et le Pit s’en va tout triste. 87,159.00 ! un joli magot pour parer aux inconvénients de la . Vieillesse ! Il est trop tard... Un autre roule carrosse-auto, quand lui, le laborieux ouvrier qui, malgré son habitude de boire, a cependant besogné ferme ses six jours par semaine, a tout juste le nécessaire.
Et n’a-t-il pas, été obligé encore de retirer son aîné du collège avant la fin de ses études pour se l'associer à la boutique ? Car “les années sont dures ” et “la concurrence est affreuse ”.
Aujourd’hui, il a sondé l’abtme. Faisant bravement son mei culp4, il s’est dit (mieux vaut tard que jamais): Mon vieux Xénophas, ce n’est pas moi qui te la paierai, ta gazoline !
Saint-Hilaire, janvier 1914.