‹ Au régime de l'eau [microforme]Chapitre 22 sur 30 · DE L’IVRESSE À LA MORT · texte numérisé non relu

DE L’IVRESSE À LA MORT

Lors d’un procès pourivresse, une malheureuse fille d’Albion proteste, de toutes ses forces, n’avoir pas été ivre au mo-

ment de son arresta-

tion. L'officier de police siirme, avec preuve à l’appui, le contraire. Le juge demeure perplexe. Il lui vient une bonneinspiration. C’est d’appeler comme témoin le Dr William, qui avait donné des soins à la femme aussitôt après son arrestation. Il lui demande dans quel état se trouvait l’accusée.

— J'ai trouvé cette femme, répondit le docteur, dans un état de douce ivresse, succédant à l’état d'irritabilité.

Cette réponse étonne le magistrat, qui demande si la période de douce ivresse est toujours précédée de l’état d’irritabilité.

— Oui, invariablement.

— Ah! Etil y a d’autres phases bien caractérisées dans l'ivresse ?

— Îl y a en sept, et je m’attribue modestement la gloire de les avoir observées le premier.

Très intéressé, le juge prie le savant docteur de lui faire connaître ces degrés.

— Avec plaisir, dit le docteur : Il y a d’abord l’irritabilité, la douce béatitude, l’état belliqueux, l’état affectueux, l’état larnoyant et enfin l’état comateux.

— Mais cela ne fait que six états, rectifie le magistrat, et non sept.

— Oh! ilyen a un autre, le dernier, c’est l’état de mort.

+++ Certes, sur-une grande pancarte, affichée bien en vue, cette nomenclature ferait réfléchir la clientèle orlinaire du tribunal de police correc-

tionnelle. Qu'on y mette, comme titre, en lettres bien voyantes :

“ De l'ivresse à la mort ” et au bas : “ Voilà l’œuvre du poison alcool.”

Monsieur le magistrat, usant de son autorité, pourra rappeler aux malheureux ivrognes les tristes conséquences auxquelles ils s’exposent, s’ils ont le malheur de retourner aux buvettes, et de continuer à s’enivrer. A la vérité, pour pouvoir ‘“‘ sermonner ” avec vigueur les pochards arrivés à tel ou tel degré d’abrutissement de l’alcoolisme, et pour le pouvoir faire avec fruit, il faut au magistrat le prestige de la sobriété personnelle, qu’il doit à la majesté du tribunal et à la haute et auguste charge qu’il remplit.

Si, un jour, notre législation veut consacrer le principe de la “ cure nécessaire ” et de la ‘séquestration ”, imposées par ordre de la Cour à tant de malheureux malades volontaires, si criminels qu’ils puissent être au début, l’intervention de médecins experts et spécialistes sera nécessaire. La rechute des ivrognes est quasi

certainc. quand, ayant payé l’amende, ils sont relâchés sans être mis sous caution. Ilsne conçoivent pas dans quel état de servitudeils sont tombés. Ils ne se rendent pas compte qu'ils sont dans un esclavage douloureux et très périlleux.

—" Si tu voulais ”, disait-on à un pauvre malheureux ivrogne, “ si tu voulais...”

— Mais ma volonté est morte ;: il me reste tout juste assez de raison pour faire le mal, et juste assez d’esprit pour constater mes bêtises.

Un séquestré d’un sanatorium, sous traitement depuis déjà quelques mois, disait à ses amis, qui étaient venus le distraire et l’encourager :

— Vous me dites que je puis désormais cesser de boire et que je dois songer à l’honneur de ma famille... Mes amis, vos remarques sont justes, mais, sans la bonne garde qu’on monte autour de moi, je ne pourrais résister plus longtemps : J’ai soif...

Et, hagard, il s’élance vers la porte.

— Laissez-moi sortir.

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On l'urrête. Il consent à s'asseoir. Un moment, il pleure. Puis, très calme et en apparence en pleine possession de sa ra'son, il jette, surgissant du fond de son âme, ce cri de sa passion victorieuse :

— Vraiment, votre sollicitude est inutile, car, si j'avais d’un côté une bouteille de brandy et de l’autre, le gouffre de l’enfer ouvert sous mes pas, et que j'aurais la certitude, oui la certitude, d'y glisser dès que j'aurais pris le premier verre. !.

— Ne parle pas ainsi, dit un de ses amis,

Mais le malheureux poursuivait.

— Non, vrai, je ne pourrais m'en empêcher.

Je ne puis plus... ma volonté à moi, elle est morte...

Gardé à vue durant dix mois et traité moralement et médicalement, ce pauvre homme guérit. La séquestration est, en bien des cas, une violence nécessaire pour le plus grand avantage des malheureuses victimes du vice. Abandorné à lui-même, l’ivrogne meurt sans dominer sa passion. Et quand ja maladie ou l’impuis-

sance le prive de son alcool, il reste torturé par son désir. Et jusque dans l'état comateux, précurseur de la mort, l'éveil de la passion le tourmente, C’est la tyrannie du vice !

A l’Hôtel-Dieu de Montréal, en 1904, mourait une victime de la boisson. Administré et sur le point d’expirer, un homme de quarantecinq ans est là, immobile, depuis longtemps.

Le médecin se penche, en lui prenant le bras. Il entend c ‘tte supplication du moribond :

— Docteur, rien qu’une petite cuillerée sur ma langue, pour que je goûte encore une fois... LEE |

On n'arrive à cette tyrannie que par une série d’actes mauvais ;: mais le plus coupable de ces actes, n’est-ce pas le premier de la série, celui qui aiguille sur la mauvaise voie ?

Le régime de l’eau délivre sûrement de la tyrannie du vice et de toutes les conséquences. Mieux vaut prévenir que guérir.

Sorel, mars 1914.

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