QUE DIEU AIT PITIÉ DE SON Â ME
e D'ÉV A T pITIÉ DE SON ÂME
Un fait récent,(1) la pendaison de Farduto, mérite une mention spéciale .en cette page, à cause d’un incident que les reporters de la grande presse ont soigneusement caché.
Le condamné, au moment de quitter la prison, pour se rendre au gibet, fut amené à la pharmacie, On lui présente, là, un verre de cognac.
— Prenez ceci...
— Qu'est-ce que c’est et pourquoi ?
— C’est du cognac, et ça vous donnera du courage.
(1) En décembre 1913, litalien Farduto était: ed à Montréal,
Alors Farduto, saisissant le crucifix du R. FA Primeau, S.J., qui l’assiste :
Voilà ma force et mon courage. Je n’ai besoin de rien autre.
Tous les jours depuis, une semaine, ce condamné avait pu assister à la messe, Il a communié et, pieusement, il a écouté les instructions de son confesseur ; ilestfort. Ilne brave pas la mort, il la craint, mais il l’accepte et la désire même, car il sait qu’elle paye sa dette d’expiation et qu’elle venge la société de son horrible attentat.
Il sera ferme et fort. D'un criminel, d’un assassin, la religion, avecses pratiques saintes, a fait un chrétien qui, proche du gibet, proclame, par ses paroles et par ses actes, être en paix avec Dieu.
Bien mourir ! — mais c’est la fin de la vie et le ’:1t suprême de nos efforts dans la lutte contre le mak sous toutes ses formes.
Je ne sais rien des motifs qui ont déterminé
ce malheureux à perpétrer son crime, ni des
antécédents qui l’ont conduit à son attentat. Ce que je sais, c’est qu’en face de la mort, il s’est conduit en chrétien, en parfait chrétien et qu’il a refusé la drogue que tant d’autres prennent pour “se donner du courage ” et ‘“ du cœur ”. Le préjugé, l'ignorance et la peur de la souffrance les “ justifient ” d’user du procédé en honneur dans notre société assoiffée de bien-être et de jouissances. S:uvent, c’est le remède préconisé par les gens, qui, n’étant pas pervers, ont cependant, à force de rechercher le confort, perdu la notion du sacrifice et le sens chrétien qu’on donne au mot mortification. On “ boit ” pour tuer son chagrin : on boit pour ‘“ calmer ” sa souffrance : on boit pour ‘ chasser ” ses ennuis : on boit pour se “ dédommager ” de ses fatigues : on boit pour ‘se donner du courage ”” dans les épreuves : on boit pour se ‘‘ donner des forces ” dans la douleur. L’alcool, remède à la tristesse, à toutes nos tristesses ! Vraiment ! Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a pas pensé à cela au jardin de l’agonie, ni sur sa croix au calvaire. Il n’aurait pas perdu son
temps à tant prier, il n’aurait pas tant souffert sur son gibet.
Mais que peuvent bien comprendre aux mystères de l’expiation ceux qui ne songentqu'à se garder de la souffrance ? A notre époque de sensualisme et d’amour effréné du confort, la tristesse est une des grandes causes de l’abus des liqueurs enivrantes.
“L'homme espère trouver dans l’ivresse l'illusion du bonhèur ou une joie factice , ou l’oubli, un paradis artificiel, enfin.”
“Et voilà comment l'alcool et la morphine se trouvent être des aboutissants d’une même cause : la désespérance et le manque d’énergie dans l’adversité.” (Dr Pichon)
Et ce sont des médecins, quelquefois fort éloignés des pratiques de notre sainte religion, qui, en face des aberrations « tombent les déçus de la vie, proclament ce fait : “ On ne sait plus souffrir.”
Notre siècle a besoin qu’on lui redise le rôle de la souffrance dans le monde, qu’on lui rappelle la place qu’occupe la croix dressée sur
CE Des
le Calvaire. Car il ne sait plus, pratiquement, qu’on doit “ souffrir pur justice, pour expier, et par amour, pour prouver ”. (Lacordaire)
Cette peur de la souffrance, qui fait rechercher dans l’alcool l’inconscience momentanée dans la douleur, est très souvent la première cause des déchéances les plus absolues et du vice qui abrutit.
On ne voit que le béréfice présent, le coup* de poing sur la douleur, qui s’arrête, l’hébétement momentané de l’être endolori. Quant au lendemain, on n’y songe pas !...
Mais, par une fatalité impitoyable, juste peut-être, l’abus presque toujours su-cède, Ceux qui ont appris à se libérer une fois de la souffrance contractent la lâcheté habituelle de ne plus savoir souffrir. Bien plus, ils veulent
jouir ! Boire pour se “ consoler ”, pour se donner du courage ”, voilà l’aberration et la grande lâcheté.
À la porte de sa cellule, au moment de gravir l’échafaud, Farduto, l'assassin converti, s’est
ni
‘souvenu de Jésus-Christ refusant, au Calvaire, le cordial offert par ses bourreaux : il s’est souvenu du prix de la souffrance volontairement acceptée et généreusement soufferte : il a compris qu’un regard jeté sur le crucifix de son confesseur valait mieux que tous les cognacs du monde, pour donner courage et force en face de la mort.
Voilà pourquoi il a refusé, en montrant son , Crucifix et en Jepoussant la liquenr :
— Non, je n’en veux pas. Voilà ma force
et mon courage. Je n’ai besoin de rien autre.
Que Dieu ait pitié de son âme !
Saint-Pierre-aux-Liens, 12 déc., 1913.