‹ Au régime de l'eau [microforme]Chapitre 24 sur 30 · LE MOYEN · texte numérisé non relu

LE MOYEN

HÉROÏQUE — Si vous voulez signale“ tous les bons moyens de corriger les ivrognes et de les einpêcher de boire, n’oubliez pas le moyen hé-

roïque.

— Lequel, mon cher abbé ?

— Mais. ..c’est toute une histoire...

CP Dans le calme d’une belle soirée de juillet, Monsieur le Curé, évuquant ses souvenirs lointains, me narrait, avec des détails que je n'omettrai pas, les faits suivants :

Madeleine B., jeune fille d’un rare talent, avait obtenu son diplôme de graduée au monastère des Dames Ursulines des Trois-Rivières : c’est vous dire que son instruction était solide

et son éducation parfaite. Aussi active que pieuse et distinguée, d’un jugement très sûr, elle était, dès sa sortie du couvent, entrée dans la carrière de l’enseignement, trouvant indigne le désœuvrement de tant de jeunes filles instruites qui n’ont, à cet âge, que le culte de la bagatelle.

Bref, par son application à son devoir, mademoiselle Madeleine B. s'était acquis la plus enviable réputation de jeune fille sérieuse.

Inutile de vous dire que ses vieux parents bénéficiaient de la grosse part de son salaire, car elle avait su comprendre que la modestie, l’élégance et la vraie distinction ne voisinent pas au royaume des modes actuelles. L’axiome ‘‘ propreté, décence et proportion ”, selon que le veut Fénelon, dirigeait son goût dans l’art de plaire. Dans cette mise plutôt sévère, elle n’en avait que plus de grâces charmantes et tous se plaisaient à dire : ‘“ Voilà une jeune fille distinguée.” Pendant cinq ans, je la vis fidèle à cette ligne de conduite. De dix-huit à vingt-cinq ans, jamais elle ne voulut recevoir un ami. On

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s’en étonnait dans le village, mais confident de ses pensées, je savais pourquoi.

Au cours d’une promenade chez un de ses oncles, Madeleine avait rencontré Paul de M.

jeune étudiant à Laval. 11 l’avait fort estimée, lui avait offert des gages d’amitié qu’elle avait acceptés. Paul de M. était un travailleur, assidu au cours, et ses succès dans ses études universitaires laissaient entrevoir les plus

belles espérances pour son avenir. t

Les parents de Paul émigrèrent à Winnipeg; à la fin de ses études, Paul résolut d’y tenter fortune.

Dès qu’il fut établi, il ne tarda pas à venir chercher celle qui lui avait si fidèlement gardé son cœur.

Tous les vœux de bonheur accompagnent cette digne jeune femme, qui s’en va loin des siens, là où l’appelle son devoir.

Longtemps, seules ses lettres apportèrent l’écho de ses joies à ses parents. Dix ans après

son mariage, une amie d’enfance s’en fut la visiter. Très heureuse de la revoi:. i/!1eleine reçut, avec grande joie, son ancien ie “ompegriée, Elle lui fit, avec une grâce charmante, les honneurs de sa modeste, mais si proprette demeure. On peut imaginer les longues causeries de ces deux intimes de jadis. Causeries rendues plus faciles par l’absence du mari. Il tarde cependant à l’amie de revoir M. Paul. Doit-il finir bientôt ses courses électorales ? Madeleine

ne sait pas au juste, mais elle espère... Les

jours passent : la date du départ est fixée, et Monsieur n’est pas revenu.

Pendant la dernière soirée, Madeleine est appelée au téléphone. Quand elle revint au salon, où son amie causait avec sa fillette, sa voix semblait trahir une profonde émotion, lorsque Jeanne lui demanda :

— Est-ce papa ? Revient-il ce soir ?

— Oui, ma petite.

— Est-il avec ce vilain monsieur, maman ?

— On ne parie pas ainsi, mon enfant.

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Quelques instants plus tard, son mari entrait, discutant avec un compagnon, à demi ivre. Il faisait pitié à voir. Le type le plus parfait du déclassé, descendu au rôle de hâbleur salarié des luttes de parti.

Madeleine était atterrée. Son amie se retira à sa chambre.

En la quittant, Madeleine lui dit : “Priez pour moi, ma bonne amie ” ; et des larmes tombaient sur ses joues pâlies, et dans ses yeux se lisait une immense tristesse.

Le lendemain matin, après le déjeîûner, Madeleine conduisit son amie au salon. Très ferme et très calme, elle lui tint ce langage :

“ Vous avez surpris le secret de ma vie. Nul autre, du moins là-bas, ne sait mon épreuve.

Dieu la prolongera-t-elle longtemps encore ?

Je ne lui demande pas, pour mon bonheur seul la grâce que je sollicite, mais pour l’avenir de nos enfants. Mon mari, c’est vrai, s’est laissé prendre au piège du démon de la boisson, mais tout n’est pas désespéré. Il est faible, mais

est-il aussi coupable qu’il est malheureux ?

Je n’ai peut-être pas su le préserver, comme j'aurais dû le faire, contre les occasions. Mes parents ne doivent rien savoir... rien, et je vous demande le secret le plus inviolable.

Vous me jurez de ne rien dire à personne, pus même à ma mère ? ”

Son mari, qui avait tout entendu, entrant au salon, vint la prendre dans ses bras : “ Tu es une sainte, lui dit-il, et Dieu va t’exaucer. Je fais le serment de ne plus jamais prendre une

goutte de boisson. . .” +++

Dix ans de bonheur ont, depuis ce jour, fait oublier les années de tristesse et d’angoisses qui n'avaient pu lasser ce dévouement héroïque.

Se taire et ne pleurer que devant Dieu seul, en demandant la force de bien faire les sacrifices qui réparent et qui expient, voilà un moyen difficile peut-être... mais efficace.

Souffrir en espérant, n'est-ce pas déjà moins

souffrir ?

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