‹ Au régime de l'eau [microforme]Chapitre 26 sur 30 · L'ÂME HUMAINE · texte numérisé non relu

L'ÂME HUMAINE

C’est le soir du jour de l’anetilest neuf heures. M.

Verger, marchand de spiritueux en gros, a fait des visites. Il se repose avec délices dans son fumoir.

Une douce chaleur le pénètre. Ilécoute un instant la saine musique que fait son pouls.

Son estomac n’a pas une plainté : son cœur, pas une exigence : sa tête, pasuneidée. Par petits soubresauts gourmands, il atteint peu à peu dans le mœlleux du fauteuil le point précis de la posi-

tion confortable. Quand il a fait son rond, il se croise les mains sur la bedaine, se laisse aller, s’amollit, ferme un œil... Plusrien.

Soudain, il voit venir à lui sur la table un être étrange :

‘“ Une charmante créature, “Si mignonne que sa ceinture, “N'a pas l'épaisseur d’un cheveu...

C'est une minuscule princesse ayant couronne et sceptre. À ces signes, M. Verger reconnaît la reine Mab. Il la salue et sourit. Mais très impertinente, de son sceptre ténu, la petite fée lui tape sur le nez, lui ébouriffe les moustaches. Ce sont-là mœurs de fées. M.

le marchand en gros ne l’ignore pas. À peine cependant, a-t-il pu se formuler sa science sur ce point, qu’il est emporté comme un fétu dans la nuit de janvier, — au-dessus de notre planète, blanche de neige et brillante de givre — au-dessous de la coupe bleue sombre du firmament constellé, tandis que l’atmosphère vibre à ses oreilles en mélopées lointaines et mystérieuses,— Hormidas Verger songe à la bron-

chite qu’il eut l’hiver précédent et son imprudence le fait trembler.

Il se rend bientôt compte qu’il a des compagnons de voyage. Autour de lui, un grand nombre d'individus, emportés comme lui, sur un nuage de gaze transparent, s'occupent à regarder les villages et les champs, que leur char-observatoire survole. Or, voilà une grande ville sous leurs yeux : des clochers, d’immenses élévateurs à grains, des enseignes colossales et éblouissantes de lumières électriques : c'est Montréal. Conduit par un mystérieux mécanicien, le char-observatoire se rapproche et ralentit son allure. Alors, sous les yeux émerveillés des voyageurs, les toits des maisons disparaissent et la vie intérieure de la grande ville apparaît.

Jusqu'ici, l'aventure de M. Verger n’a rien que de banal. Lui-même n’en est pas autrement étonné. Car le vol dans la nuit, les toits enlevés, c’est là pour une fée un jeu d’enfant. Mais ce qui rend M. Verger stupide de suprise et d’admiration, c’est qu’il se sent — chose extraordinaire, — devenir tout à coup

intelligent. Et il se demande si son dernier jour ne serait pas venu. Car,— non seulement il voit des rapports insoupçonnés entre les faits dont il est témoin, — mais encore les pensées et les sentiments de ses compagnons lui sont révélés. Il discerne clairement les mobiles de leurs actions et il entend leurs paroles intérieures.

A sa droite est'un homme de mise négligée, mais à la figure intelligente et fine. M. Verger,— psychologue improvisé, —comprend qu'il est devant un artiste-dessinateur. Et justement dans une des maisons que le char survole, des enfants groupés autour d’une table s’amusent à feuilleter un livre d’étrennes, que lui, l'artiste, a illustré. Et l’artiste prononce dans son cœur ces mots que M. Verger écoute avec stupeur :

“ Petits enfants, petite grappe de jolis chérubins, l'intérêt que vous prenez à mes images est doux à mon cœur, et me console de bien des peines. Je suis pauvre. L'art est moins rétribué, en notre pays, que le travail manuel. Ii m'arrive à moi aussi, comme au poète, “ de

= 2 / AEX.

PEUVENT INSTRUIRE, p. 154.

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