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Les DESSINS ET LES IMAGES QUE JE FAIS
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déjeûner d’aurore et de souper d'étoiles.” C’est un régime peu substantiel, surtout quand on commence à vieillir. Mais les dessins et les images que je fais peuvent instruire ou faire du bien, et je suis tranquille, Ils don-
nent aux petits de la joie et de la gaicté, et je suis heureux.”
A la gauche de M. Verger se tenait une petite modiste, Elle aussi, penchée nerveusement
sur les maisons ouvertes, avait du bonheur dans son cœur :
“Voilà, disait-elle, une dame qui se coiffe
d’un chapeau que j’ai garni. Ces aigrettes lui vont bien, je le savais.
Elle est contente, et je ne suis pas fâchée, Ces grandes dames n’ont pas toujours bon goût. Ce sont les petites mains des modistes qui les font valoir et les rendent plus chères à leur mari. Je suis heureuse de faire mon pauvre métier. Ce rien d’art que je mets dans la vie des autres me revient en bonheur. Je ne suis pas, dans la ruche, une abeille inutile.”
Mais les spectacles dont M. Verger et ses Compagnons sont témoins, ne semblent pas tous également consolants.
Dans une maison, située dans une cour, le mari s'est évidemment enivré. Un enfant sur les bras, la femme est obligée de fuir dans la nuit froide, tandis que l’homme qui l’a chassée à coups de bouteille vide, continue au dedans, à briser les meubles.
— “ C’est bien là la marque de notre maison, se dit M. Verger, en reconnaissant sur la table des bouteilles de Cognac et des flacons de genièvre. Voilà un malheureux, dont la passion est déplorable, c'est vrai, mais bien utile pour moi.”
Et, comme il cherchait à s’excuser en lui-
même, il s’aperçut que les cœurs de ses compagnons étaient tournés vers lui et prononcçaient ces mots :
“C'est toi, Hormidas Verger, qui es un malheureux. C’est ta Passion de t’enrichir avec le malheur des autres qui est déplorable. Cette femme, cet enfant, c’est toi qui les mal-
traite. Ce n’est pas que tu sois foncièrement méchant homme, mais tu portes en toi les tares de ta profession anti sociale. Nous sommes ici des représentants de tous les métiers et de toutes les professions. Le moindre de ces métiers est utile aux hommes, mais le tien est néfaste. Et c’est là ce qui te rend peu à peu égoïste et méchant. Il y a trois commerces que la société civilisée vomira un jour de sa bouche : le commerce du traître qui vend son pays, celui de la prostituée qui vend son corps et celui du marchand d’eau-de-vie, qui spécule sur le bonheur et l’âme de ses frères. Et le pire des trois, le plus néfaste et le plus criminel c'est le troisième, c’est celui qui tu fais, toi, Hormidas Verger, marchand de spiritueux en gros.”
M. Verger essaya d'échapper à ces paroles, en se perdant dans la foule de ses compagnons de voyage. .Il se trouva alors entre deux hommes, qui portaient leurs regards bien au-delà de la ville et qui se parlaient à euxmêmes, l’un de défendre la patrie et l’autre de l'agrandir. L'un était soidat. L'autre était
colon. Le soldat disait : “ Vieille patrie, pays au cœur d’or et aux clochers d’argent ” : pays au passé épique et à l'avenir glorieux, un jour viendra peut-être où des barbares t’attaqueront comme ils attaquent en ce moment la vieille mère-patrie, et alors, je t’en donne ma parole, je serai debout et armé pour te défendre, et ma récompense de t’avoir aimée, ce sera de mourir pour toi. Et le colon disait aussi, tourné vers les forêts du Nord, des mots que M. Verger trouvait bien beaux, quoique un peu étranges, puisqu'il y était question d’amour de la patrie, de travail obstiné, de sacrifices continuels, de dévouement obscur. M. Verger songea : “ J’aime aussi mon pays: J'ai fourni généreusement a.:x fonds patriotiques.”? — Il était donc en famille entre le colon et le soldat. Il avait fourni aux fonds patriotiques. Il était donc, lui aussi, une victime pure, presque sanglante, sur l’autel de la patrie.
À ce moment, on entendit des cris d'homme ivre. Les touristes de la reine Mab virent qu’on descendait d’une voiture, sous leurs yeux, un jeune homme bien mis, mais apparemment
dans le délire de la boisson. On se trouvait au-dessus d’un institut pour la guérison de l'alcoolisme. C’est là qu’on menait le jeune homme. A l’intérieur de l'institut il y avait de nombreux pensionnaires : jeunes gens, et hommes mûrs, plusieurs très intelligents, portant des noms anciens et respectés dans tout le Canada français, natures d’artisies, tempéraments d’hommes d:tat, en qui la passion de boire avait détruit l’idéal et rendu inutiles les meilleures qualités. Ces qualités, ils les dépensaient là dans ces actions qui ne demandent pas d'effort et qui ne sont qu’un abrutissement plus raffiné: les cartes, le billard, la cigarette et les causeries oiseuses.— La fleur de la société se flétrissait ainsi avant la complète éclosion. |
À ce spectacle, M. Verger se sentit mal à l'aise. Le soldat et le colon oubliaient leurs rêves patriotiques pour tourner leur attention vers lui, Hormidas Verger, type de la bête malfaisante qui déchire le sein de la patrie. Et le marchand de spiritueux entendit ces rudes hommes lui tenir ce rude langage:
“Tu as volé ta patrie, marchand, pour grossir ta bourse. C’est toi qui enlèves à nos jeunes gens la force et qui paralyses leur intelligence. Nous mettions en eux notre espoir.
Ils étaient la semence. Ils étaient l’avenir. Le souffle empoisonné qui sort de tes cornues atout desséché. Et que faire contre toi ?
Sois sûr du moins de notre mépris. Nous te le soufflons au visage. Retourne à ton fauteuil. Reprendston cigare. Cuve ton vieux vin. Ta punition sera de trembler toujours pour ta vie et de te mépriser toi-même plus encore que nous te méprisons.”...
M. Verger eut, cette nuit-là, un sommeil plus agité que de coutume. Le lendemain, il eut une entrevue avec son médecin, qui lui conseilla les bains turcs et les massages quotidiens.