ONOLOGUE POUR JEUNE FILLE
Spécial pour la Sainte- Catherine
(Costumée en vieille fille, Mademoiselle entre en chantant, avec un air ennuyé :)
‘* Que fais-je là, triste et [pensive,
Dans mes quatre murs [enfermée ?
Mon âme réveuse, craintive,
N'a donc plus soif d’air parfumé ?
Au souvenir de si doux charmes
Quel cœur ne s'ouvre à deux battants ?
Que fais-je, les yeux pleins de larmes ?
J'attends ! j’attends ! j'attends ! ”
(Parlé) Vais-je vous dire son nom? Et pourquoi pas ? Il s'appelait Clodomir. Un joli
nom, après tout, si joli que je ne !’ai pas oublié. Il y a de cela bien longtemps...
Il vint, un soir d'automne. Tenez, je ne me trompe pas, c'était justement le 25 novem-
bre : on faisait de la tire à la maison. Pendant la veillée :
— Comme ça, mam’selle, qu’il me dit bien gentiment, vous êtes toujours décidée à coiffer le bonnet de Sainte-Catherine ?
— Le bonnet de Sainte-Catherine ? Et pourquoi donc, Monsieur ?
— Parce que... parce, mais parce que vous ne voulez pas...
— Assurément que je ne veux pas !
Il y avait tant de résolution dans ma voix, qu’il partit, le pauvre garçon... Il partit,
avec un air, comment dirais-je ? Avec un air bête : c'est le mot.
Vous riez vous autres. Eh ! bien, je vous laisse à juger ce que vous auriez fait à ma place.
Un baiser, c’est peu de chose, comme dit la chanson. Ce n’est certes pas le oui sacramen-
tel... Mais enfin, quand on le donne, c’est bien aussi une petite part de son cœur que l’on donne. Et voici tout juste ce que je n’ai pas voulu donner.
Ai-je eu tort ou raison ? Je crois que q FR a J'ai eu raison.
Je resterhi probablement vieille fille... que] mal y a-t-il à cela ?
Mon “ cavalier ” Jui, restera vieux garçon, si c’est un dédommagement !
Ça ne m'aurait cependant pas déplu d’avoir un bon mari : un beau même, il y en a tant qui sont laids! mais... pourquoi faut-il toujours qu’il y ait un mais, quand le bonheur vous sourit ? Tenez, il faut avoir vécu quarante-deux ans de sa vie pour savoir cela.
C’est déjà quelque chose que l’expérience, j'en suis fière et cette fois, je puis bien vous le dire, je l’ai échappé belle !
L’heureuse situation, vraiment, que de devenir la femme légitime d’un mari... Comment dirais-je encore ? d’un mari illégitime ! c’est ie mot. Figurez-vous qu’un jour, je me suis
aperçue que je n'étais pas la seule fréquentée ! Monsieur Clodomir avait des amies, faisait des visites aux quatre coins du quartier...
Monsieur, enfin, aimait d’amour Mademoiselle la bouteille ! Vrai, j’enrage encore rien que d'y penser ! Avoir eu pour rivales toutes les demoiselles cirées et cachetées de la buvette d’en face ! :
Dites-moi maintenant ce qu’il faut penser de ces grands garçons qui vous arrivent de loin, sans sou ni maille... beaux, gentils, barbiche au menton, jolie moustache, chéveux frisés... et puis des yeux... des yeux qui vous regardent comme pour vous manger. Oh!
non, non, je n’ai pas voulu être mangée... ni battue le soir de mes noces.
Il vint à la fête, le soir du 25 novembre, la démarche chancelante, la mine abattue. D’où sortait-il? Grand Dieu! Je l’ai bien vu :
de chez ses amies du coin. Que voulez-vous ?
Il avait bu, sans doute, pour se donner du courage, du cœur ou de l'esprit... Je le vois et l’entends comme si c’était d’hier.
(Imitant la voix et le geste de l’ivrogne) — Bon... Bonjour Mam'selle !
— Bonsoir, Monsieur. (C'était le soir)
— Mam'selle, jai, j’ai, un petit secret à..
... à vous dire.
— Oui, et qu’est-ce donc que ce secret ?
— Mar’... mam’...mam’selle je, e, e, vous aime !
— Vous m’aimez ? Et après ?
— Et, si, si, si, vous vouliez, je, e, vous embrasserais...
— Si je voulais, et après ?
— À, a, a, après, si vous vouliez on, on, s’aurait pour toujours !
— Mais, c’est que je ne veux pas du tout !
—Et, et, et, pourquoi mam, mam, mam'selle ?
— Pourquoi ? parce que je veux un homme pour mari, et que vous n'êtes... Indignée, j'allais lui dire un gros mot.
— Di, di, dites, mam’selle, Croyez-vous que je n’ai plus d’argent ? Tenez, j'ai encore cinq
piastres, j'en, en, en, avait plus, mais vous savez... la vie, ça coûte cher, sans foyer, loin de sa famille... avec des amis... comme on dit, avec les loups... il faut hurler.
— Assez, assez, Monsieur. Allez, je vous prie, hurler chez vous! (C’est ce que vous avez pour le moment de mieux à faire : je n’ai pas l’âme d’uné fillette, et je sais trop la vie pour me résigner à être tous mes jours, la compagne d’un sans-cœur comme vous.
Et c’est ainsi, mes amis, que je suis demeurée fille, et vieille fille, parce que je n’ai pas voulu, un soir d'automne, embrasser Clodomir, qui venait me demander en mariage.
Dites maintenant si je ne suis pas née sous une mauvaise étoile !
Et n'est-ce pas la déveine de la vie que d’avoir un cœur affectueux et de le garder toujours, quand on voudrait le donner pour le dévouement jusqu’à la mort ?
Si donc vous lisez dans le journal un de ces beaux jours, cette annonce :
Une fille qui a coiffé le bonnet de Sainte- Catherine, ayant déjà trouvé, demande un bon mari ; vous saurez que c’est moi, la fille à marier !
Tout de même... il avait bonne mine... Mais il n’avait pas de cœur.
Je ne me révolte pas contre le sort. (Chan.
tant) :
“J'attends ! j'attends ! j'attends ! ”
J’attendrai peut-être encore longtemps. Que
voulez-vous ? Les bons partis sont rares, il y a tant d’ivrognes...
Et voilà pourquoi il Y a tant de filles à marier.