‹ Au Rhin gauloisChapitre 14 sur 21 · AVIS · texte numérisé non relu

AVIS

s. M. le roi de Prusse, empereur d'Allemagne.

En raison de la destruction du pont de Fontenoy, à l'est de Toul, ordonne :

La circonscription ressortissante au gouvernement général de la Lorraine payera une contribution extraordinaire de dix millions de francs à titre d'amende.

Ceci est porté à la connaissance du public en observant que le mode de répartition sera ultérieurement indiqué et que le paiement de ladite somme sera perçu avec la plus grande sévérité.

Le village de Fontenoy a été immédiatement incendié, à l'exception de quelques bâtiments conservés pour l'usage des troupes.

Nancy, le 22 janvier 1871.

Le gouverneur général de la Lorraine, Von Bonnin.

Le même jour, le Moniteur officiel du gouvernement général de Lorraine reproduisait l'avis suivant, signé du comte Renard, préfet prussien, d'origine française :

« Si demain mardi, 24 janvier, à midi, cinq cents ouvriers des chantiers de la ville ne se trouvent pas à la gare, les surveillants d'abord, un certain nombre d'ouvriers ensuite, seront saisis et fusillés sur place. »

Nous remplissons un devoir d'impartialité en faisant ressortir la différence qui existait entre la situation des Fran-

çais en Illyrie au milieu de populations paisibles, et celle des Allemands qui avaient à punir une destruction d'ouvrage d'art. Ces exemples, chacun dans leur genre, donnent un aperçu de la mentalité des deux nations.

Le doigté allemand. Anecdotes.

L'Allemand, dont la puissance est douloureuse aux vaincus, manque de tact et les temps viendront où les nations se redresseront contre un traitement aussi rude. ,

Lorsqu'il résolut d'avoir une colonie en Afrique, il entama la conversation par un coup de poing sur la table : ce fut le bluff d'Agadir. Ce sont toujours, quoique modernisées, les façons des barbares.

Les Allemands se sont illustrés d'ailleurs par plusieurs faits de cette nature. En 1908, ils placent dans la salle du Reichstag une toile représentant le drapeau français foulé aux pieds. En Alsace-Lorraine, même manque de tact ; il suffit de lire les journaux de ces provinces pour s'apercevoir que les Allemands manquent de justesse parce ce qu'ils tolèrent et par ce qu'ils proscrivent.

L'Empereur lui-même, malgré ses qualités éminentes, auxquelles en passant il est juste de rendre hommage, a froissé des hôtes illustres.

Recevant un jour à bord de son yacht, le « Hohenzollern », le roi d'Italie, Victor-Emmanuel III, il lui fit remarquer un grand tableau qu'à dessein on avait placé dans son cabinet de travail. La toile représentait un duc de Savoie tenant l'étrier à Frédéric Barberousse. Et pour que son royal visiteur ne se méprît pas sur le sujet, Guillaume lui en donna lui-même l'explication, soulignant ainsi l'ancienneté des relations entre les deux maisons.

La répartie fut prompte : « Votre Majesté doit se tromper, il y a erreur sur les personnes, ou le tableau est apocryphe ; jamais un prince de Savoie ne se courba devant un étranger ! En tout cas, votre famille est hors de cause. Sire, Barberousse n'étant pas un Hohenzollern. »

Guillaume II ne fut pas plus heureux avec le roi d'Espagne. Pour une revue militaire à Berlin, Alphonse XIII avait revêtu l'uniforme des cuirassiers blancs qu'il porte comme colonel honoraire du régiment ; il n'avait pas aperçu une longue tache grise s'étendant sous ses décorations ; l'Empereur en fit la remarque publique au jeune monarque. Alphonse XIII, pâle de colère, répondit :

(( Voilà ce que c'est que de n'avoir pas conservé mon véritable uniforme ! »

Et l'Empereur est surpris de ne plus

FRANÇAIS ET ALLEMANDS

être tout à fait aussi bien avec ses interlocuteurs.

Faisant une conférence à la Société de Géographie, l'Empereur se rerTdit coupable d'un jeu de mots qui vaut d'être rapporté : Ayant à parler de l'espèce de bœufs dénommés Bovis Major, il déclara que ces ruminants n'avaient aucun rapport avec les officiers d'état-major, ce qui provoqua l'hilarité attendrie des auditeurs !

Les mœurs allemandes.

Si nous sommes séduits par la méthode, l'application et la bonne tenue collective de l'Allemagne, la probité individuelle, cependant la grossièreté de ses habitants nous choque à l'égal d'un vice, leur brutalité nous révolte.

Derrière une façade pleine de décorum, les Allemands cachent des mœurs qu'il convient de passer sous silence et que nous 'n'admettons pas plus que les idées, les usages et les plaisanteries

d'outre-Rhin. La population française ne saurait tolérer dans les cadres de son armée ce que l'Allemand y supporte.

Quoique la France soit un pays de vin, l'ivresse y est considérée comme scandaleuse et dégradante pour l'uniforme.

On n'y voit pas d'officier traiter les populations de (( voyous » comme à Saverne ou sabrer des enfants sans défense comme cela s'est vu récemment à Mulhouse. On n'y voit pas d'agents de police ramener des officiers ivre-morts, dans leur chambre, les coucher et les border avec complaisance comme de bonnes Gretchens.

En janvier 1871, à Versailles, dans le château du Roi Soleil, de Moltke, à la table du roi de Prusse, marque sa satisfaction en trempant des mouillettes de pain dans du vin rouge qu'il jette à la tête du général assis en face de lui. Nous concevons la joie du grand stratège, remplaçant sur la tête du petit-fils de l'Electeur de Brandebourg la couronne de fer, par le diadème impérial de Charlemagne, et le plaisir éprouvé en voyant son maître dicter à la France une paix ruineuse devant le fameux bas-relief qui représente le Roi-Soleil foulant le Dieu Rhin, mais la forme de cette gaieté, nous ne la comprenons pas.

La platitude allemande.

Pendant la puissance napoléonienne, les Etats de la rive droite du Rhin en général, la Prusse et l'Autriche tout particulièrement, se distinguèrent par une telle humilité devant le vainqueur, qu'il faut vraiment en trouver le témoignage unanime concordant dans tous les mémoires de l'époque pour arriver à le croire.

Un exemple entre mille : Désiré Chlapowski, officier d'ordonnance de Napoléon P»", raconte qu'il a vu à la porte de Vienne un spectacle incompréhensible.

L'Empereur arrive jusqu'au glacis et les Viennois le reconnaissent ; ils ôtent leurs chapeaux, ils crient «. Vivat » et Chlapowski s'étonne. Quel manque de dignité ! Les vaincus acclament le vainqueur ! Est-ce l'indifférence habituelle au peuple d'une grande ville ou le charme que Napoléon exerce sur les esprits ? » Nous avons, lui répondent les officiers français, vu pareille chose en 1806 à Berlin. »

Comment les Allemands nous jugent.

Générosité dans la victoire, magnanimité aux vaincus, héroïsme dans l'adversité sont trois vertus bien françaises, et qui nous ont fait connaître d'abord, aimer ensuite. Sur la rive droite, on ne voit pas ces vertus et nous sommes pour nos voisins des Gaulois et des indisciplinés. Ainsi, quand il fut question du sacre de Napoléon I®^ cet événement souleva de grandes difficultés : le parti italien l'emporta sur le parti autrichien qui y était opposé, en ajoutant aux considérations politiques. « Après tout, c'est une famille italienne que nous imposons aux barbares pour les gouverner ; nous serons vengés des Gaulois.

Quand le 9 février 1876, le Chancelier de Fer voulut obtenir le vote des crédits militaires, il nous représenta' comme des voisins turbulents, dangereux, tou-

jours prêts, malgré 1870, à rentrer en campagne dès que nous aurions quelques chances de succès.

Hier, encore, devant ce même Reichstag, le prince de Bulow s'écriait à propos des troubles suscités en Brandebourg par les partisans du suffrage universel (Janvier 1908.) :

(( Essayer d'obtenir des réformes en créant de l'agitation dans la rue n'est pas allemand. »

L'alliance Franco- Allemande.

Donc, nous ne comprenons pas plus le caractère allemand que les Allemands ne comprennent le nôtre, et il serait aujourd'hui question d'une alliance ?

Trop tôt :

Tout accord accepté avant la possession des frontières naturelles de la Gaule, sera la consécration de notre vassalité.

Or, dans une alliance Gallo-Germanique, la Gaule, de par sa civilisation, son génie, de par toute les supériorités qu'elle a et auxquelles n'atteindra jamais la Germanie, doit tenir le premier rang.

En d'autres termes, le rapprochement repoussé aujourd'hui pourra plus tard être proposé par nous.

Aux Gaulois, les qualités de premier ordre, commandement, conception, invention. Aux Germains, les qualités de deuxième ordre : obéissance, méthode, assiduité. Les Gaulois sont des chefs, les Germains sont des soldats : les soldats

ne peuvent commander les chefs, ce serait de mauvaise besogne ; la réciproque fait les bonnes troupes.

La Gaule doit donc être suzeraine, la Germanie vassale.

Dans cette forme, mais dans cette forme seulement, l'alliance est possible et souhaitable ; dans cette forme, mais dans cette forme seulement, chaque peuple est mis en valeur, car il reçoit ce qui lui manque.

Conclusion.

Les conclusions de ce chapitre se trouvent donc tomber d'accord avec celles des précédents :

Reconquérir la frontière du Rhin est le devoir des Français, mais ne nous abusons point. Si nous devons d'enthousiasme acclamer ce plan qui est notre salut, — nous ne le réaliserons point sans effort ou sans entente, — point sans une longue préparation, sans une collaboration nationale dont la Prusse nous a donné l'exemple pendant soixante ans.

Admirons cette œuvre patiente et fertile. La génération qui se lève et sur laquelle la France se repose a compris sa mission : elle se dégagera de la (( pourritique de clocher » pour ne voir que la politique de pavillon. Au lieu de demeurer multiple et divisée, elle deviendra une et indivisible.

Et qui accomplira cette transformation ?

Le Vent du Rhin !

Le Vent du Rhin ne nous paralyse pas, comme celui du Nord, il ne courbe point nos têtes sous ses ondées comme les vents du Ponant, il ne nous amollit point comme le vent du Midi.

Il nous donne la force et le calme, il élève nos regards, nous refait hommes, nous retrempe Gaulois.

Il a passé sur la Prusse et l'Allemagne, il nous porte des menaces et des provocations, il nous fait mordre les lèvres et serrer plus fort la garde de nos armes.

Il a passé sur le Rhin et les Vosges, vent de combat et de victoire, il nous porte le parfum d'une terre grasse depuis trente siècles de sang Gaulois, sur laquelle les moissons lèvent rouge et or.

Il a passé sur notre Gaule meurtrie, c'est le souffle de toute notre histoire qui nous frappe au visage, qui porte à^ nos poumons la vie et la noblesse, pour;^ que nous puissions vaincre ou ensemen-^ cer de notre sang purifié le sol sacré. ^

Voilà ce que, dans ses vagues profondes porte le Vent du Rhin, tout parfumé des fleurs de Lorraine, des sapins d'Alsace, avec la voix argentée des cloches de Metz et de Strasbourg, des Gaules...

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