CHAPITRE IV
LES ALSACIENS-LORRAINS
Depuis 1871, ces deux noms nous semblent inséparables : un commun malheur les a rapprochés. La brutalité du fait et leur réunion par la Prusse sous un même gouvernement les ont joints dans un élan de protestation, L'Allemagne est devenue un adversaire contre lequel leurs forces coalisées ne sont pas superflues. Mais si nous considérons le passé des deux provinces et si nous étudions de plus près leur esprit et leurs aspirations, nous nous apercevons bientôt que leur accord est récent. Or, quelques années n'effacent point l'empreinte des siècles.
Histoire de l'Alsace.
L'Alsace, partie du royaume d'Austrasie sous les Mérovingiens, devint duché vers le septième siècle. Ses ducs, parmi lesquels Adalric, père de sainte Odile, étant trop puissants au gré de Charles Martel, le pays fut divisé en deux landgraviats : le Sundgau ou Haute-Alsace, et le Nordgau ou Basse-Alsace.
L'Alsace échut à Lothaire. Elle fut réunie en même temps que la Lorraine au Saint-Empire par Henri l'Oiseleur (825), donnée au duc de Souabe, vendue
par Sigismond d'Autriche au duc de Bourgogne, ce qui lui valut de repasser à l'Empire quand la fille du Téméraire, Marie de Bourgogne, eut épousé Maximiiien d'Autriche, mariage d'où devait naître Philippe le Beau, père de Charles-Quint.
Au milieu de tous ces trafics, Strasbourg savait demeurer ville libre et indépendante, avec un gouvernement bourgeois, et résolument démocratique. Elle battait monnaie, rendait la justice, fondait des canons et inspirait le respect à l'empereur d'Allemagne. En 1649, <( cette République est composée, partie de gentilshommes, partie d'honnêtes familles anciennes et partie d'artisans et gens de mestier, mais en telle sorte que les non nobles sont toujours les deux tiers de tous les magistrats ».
Aussi les Strasbourgeois ne voulaientils pas de maître, de quelque côté qu'il leur vînt. Quand Henri II, après avoir conquis les évêchés de Lorraine, se présenta devant leurs portes, il fut accueilli par les bourgeois à coups de canon et dut se retirer devant cette volonté ainsi affirmée de rester libres.
Mais si la conquête par la guerre avait échoué sous Henri II, une autre réussit sous Louis XIV. Elle se maintint
parce qu'elle n'était pas oppressive. Les successeurs de Louis XIV conservèrent à l'Alsace ses franchises et la traitèrent à l'égal des provinces du Royaume. Ce fut une colonisation très douce, car la culture française apporta une foule d'avantages matériels et moraux dont l'ensemble de la culture germanique profita en s'épurant.
Ils sont, dit un auteur du dix-septième siècle, (( courtois et de bon naturel et plusieurs, tant hommes que femmes, y parlent français. Ces hommes s'habillent communément à la française, de mesme que les demoiselles, mais les autres femmes portent des bonnets de veloux, ou d'autre étoffe de soye... Les filles portent aussi les cheveux pendants sur le dos, partagez en deux cordons >>. Cette description a d'autant plus de valeur qu'elle fut écrite en 1649, c'est-à-dire bien avant la réunion de l'Alsace à la France, et qu'elle est due à un Hollandais, c'est-àdire à un homme désintéressé en la question.
Leur patois est un idiome germanique.
Il y a quatre siècles, sous la domination du Saint-Empire, on les disait déjà demifrançais.
C'est pourquoi les Allemands confondirent les Alsaciens avec les Français, alors que ceux-ci les prenaient plutôt pour des Allemands. Napoléon disait à ceux qui leur reprochaient leur langage: « Qu'importe, ils chargent en français ». Les Alsaciens montrèrent qu'ils savaient
faire leur devoir. Revenant de Londres à l'époque du mariage du kronprinz et traversant l'Alsace en chemin de fer, le maréchal de Moltke entendit des paysans causer entre eux en patois alsacien. 1 (( Vous le voyez, messieurs, dit-il aux personnes qui se trouvaient en sa com- j pagnie, ils parlent notre langue (und '; doch sind es gute Franzosen). » j
Parmi les généraux de la Révolution | et de l'Empire, quelques-uns des plus illustres sont originaires d'Alsace : Kellerman, le héros de Valmy, né à Strasbourg le 28 mai 1735 ; Kléber, le malheureux gouverneur de l'Egypte, qui naquit ' dans la même ville le 9 mars 1753 ; le maréchal Ney, qui vit le jour à Sarrelouis le 10 janvier 1769, et Rapp qui naquit à Colmar en 1771.
Brusquement, en 1870, la guerre éclate; les Allemands bombardent Strasbourg :
crime étrange et impardonnable, que n'ordonnait aucune nécessité militaire et que réprouvait toute politique sensée. La grande cité libre est outragée par les Badois et les cités riveraines : Spire, Mayence, Dusseldorf, Coblentz, Bonn, Cologne. L'annexion succède au pillage.
On dit aux Alsaciens : (( Vous ne serez plus vos maîtres et vous obéirez aux ordres venus de Berlin. Vous ne connaîtrez plus la langue française, vous ne parlerez désormais qu'allemand ! » Mais les Alsaciens sont paradoxaux avant tout : Allemands sous la domination française, ils se sentirent brusquement
LES ALSACIENS-LORRAINS
Français sous la domination allemande.
La dur-eté des nouveaux maîtres leur fit regretter les anciens.
L'annexion de l'Alsace.
L'annexion de l'Alsace fut l'œuvre des professeurs.
L'importance de ces derniers en Allemagne n'a d'équivalent nulle part, parce qu'ils sont la pensée d'un peuple de penseurs.
Ceux-ci donc,, avec l'appui de l'armée, triomphèrent de l'opinion, de Bismarck lui-même, et voici les arguments qu'ils produisirent :
1° Le droit du plus fort ;
2° Le droit de reprendre ce qu'avait pris Louis XIV, sans se préoccuper des droits antérieurs de la France sur l'Alsace ni de la thèse gauloise qui n'existe pas pour ces savants en us ;
3° Le droit du Germain qui représente l'ordre des idées supérieures, la civilisation, la religion, alors que la France ne représente que l'immoralité et la décadence ;
4<^ Le droit de posséder les Alsaciens qui sont Allemands, parce qu'ils parlent allemand.
Nous ne réfuterons pas ces âneries, sans fondement ni valeur.
Lorsque Bismarck fut mis au courant de ces sophismes,la légende raconte qu'il dit :
« Voilà des idées bien professorales. »
Le grand politique prévoyait l'impasse où les théoriciens allaient engager l'empire, l'impossibilité de germaniser des populations humiliées — l'opposition de la France, le scepticisme de l'Angleterre, les railleries des vaincus, le rôle grotesque de l'Allemagne devant l'Europe.
Bismarck dut céder. Sans doute, est-ce à la valeur des arguments d'annexion que se rattache cette réflexion de l'homme d'Etat.
(c Prenez toujours. Et il se trouvera après coup des savants pour légitimer votre conquête. »
Donc Strasbourg fut pris.
Histoire de la Lorraine.
Les Lorrains, eux, sont de vieux Français. Leur pays formait le cœur du royaume d'Austrasie que possédaient les descendants de Clovis.
Le duché de Haute-Lorraine fut formé d'un morceau du royaume de Lotharingie, désagrégée en 869. Un accord donne à Charles le Chauve toute la partie de la Lorraine comprise à l'ouest de la Meuse, le rOurthe et de la Moselle, avec la par-
tie occidentale des diocèses de Besançon, Lyon et Vienne. Le reste forma un duché qui, en principe, relevait de la Germanie, mais qui en fait resta assez indépendant durant plusieurs siècles. Les Lorrains étaient orientés par leur race, leur langue et leur situation du côté de la France : il y parut bien quand Henri II se présenta : Metz, Toul, Verdun lui ouvrirent leurs portes. Ils avaient résisté un siècle plus tôt à un autre roi de France, parce qu'il arrivait en ennemi de leurs libertés et comme allié de l'empereur d'Allemagne.
Depuis 1552, la Lorraine était redevenue française.
A la Bévolution, elle forma des départements très attachés à la République et donna à la France quelques soldats de valeur : le général Eblé, né à Saint-Jeande-Rohrbach le 21 décembre 1758, qui commandait les pontonniers de la Bérésina ; Kellermann, le fils, né à Metz en 1770, qui se distingua dans les charges de cavalerie de Marengo, à Dresde, Barsur-Aube, Waterloo : Molitor, originaire de Hayange en 1770, et Lallemand, né à Metz en 1774 ; le plus célèbre des housards de France enfin, le général Lassalle, qui naquit à Metz en 1775 et qui mourut à Wagram, en 1809.
La seule langue des habitants est le français.
Une partie de la Lorraine €st restée française : Nancy en est aujourd'hui la capitale provisoire.
Revendications,
Les Lorrains n'ont qu'un désir : redevenir Français. L'état actuel leur paraît le pire de tous ; ils cherchent à l'améliorer en joignant leurs revendications à celles de leurs voisins d'Alsace ; mais ils ne voient qu'une solution à leur malheur : le retour à la France.
Les filles de Lorraine baisent les trois couleurs dans les occasions rares où le gouvernement impérial en tolère l'exhibition, car depuis l'annexion, le drapeo^u français ne flotte qu'autour des couronnes d'immortelles. A Strasbourg, les étudiants presque tous les ans déposent nos couleurs devant la statue de Kléber, aux nez des agents, d'un factionnaire et d'un corps de garde qui n'y voient jamais que du feu.
Quand les orphelins de France, sous les aigles à deux têtes, longent au soleil couchant la rive du grand fleuve, et que l'hymne national est entonné en chœur :
Chère patrie. Sois tranquille !
Ferme et sûre se tient la garde, la garde au Rhin I
il arrivera à tel ou tel de chanter avec les camarades, mais c'est à la patrie sur
laquelle Fastre du jour répand en cette heure ses derniers rayons, c'est aux trois couleurs d'azur, de lys et de pourpre que va sa pensée, et c'est aux mânes de ses aïeux gaulois qu'il jure de demeurer fidèle jusqu'à la mort.
Il pense aussi à la mère et à la sœur : il les voit derrière la fenêtre basse aux culs de bouteilles cerclés de plomb, à l'abri du haut pignon historié sur lequel perchent les cigognes. La vieille cathédrale gothique se découpe dans le ciel et il croit entendre le chant de deuil et de fierté des chères éloignées :
Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine, Et malgré vous nous resterons Français, Vous avez pu germaniser la plaine, Mais notre cœur, vous ne l'aurez jamais !
Au jour de la grande partie, ils viendront dans nos rangs. Et si la lutte est différée, ce seront les descendants qui feront exactement ce qu'auraient fait leurs pères : cela se sait, cela se sent, les Allemands en sont aussi convaincus que nous : les officiers prussiens s'attendent à des coups de fusil derrière chaque buisson de Lorraine.
harmonie avec nos traditions et nos mœurs », disait l'Alsacien Frédéric Hartman en 1871.
En raison même de sa légitimité, cette revendication ne pouvait faire de doute pour aucun peuple au monde. Seule, l'Allemagne n'a pas voulu la comprendre. Le Prince de Hohenlohe, dans ses Mémoires, raconte qu'après les premières années d'annexion, il fut question à Berlin de provoquer une révolte qui eût permis de substituer une dictature militaire au pouvoir civil. Et trente années plus tard, le Chancelier de l'Empire, M. de Bethmann-HoUweg, déclarait au Reichstag, en janvier 1911 : «■ Les dernières années nous ont appris qu'une politique de prévenances ne vaut rien, il faut faire sentir aux populations la contrainte de la loi dans toute sa force. »
Voici dans l'ensemble comment en Allemagne on considère l'assimilation. Et si nous entrons dans les détails, nous sommes surpris par l'emploi de procédés où l'odieux ne le cède qu'au grotesque.
Le régime subi.
Nos frères, Alsaciens-Lorrains, sont en butte à des vexations continuelles :
{( Par cela seul que vous nous avez conquis, vous nous devez un état légal, une constitution politique et civile en
D'abord la langue française est traquée, toute appellation dans notre langue est proscrite ; on ne doit plus dire : Menu, mais u Speise-carte » où il entre, d'ailleurs encore, un mot français ; le coiffeur ne peut plus mettre sur sa boutique que (( Friseur ».
De même, ce n'est plus « Liquidation totale » qu'il faut écrire, mais <( Totale Likidation ». (( Ici on exécute les commandes pour notre clientèle », devient
TouL. — Plan du dix-huitième siècle.
Verdun. — Plan du dix-huitième siècle.
LES ALSACIENS-LORRAINS
L^CAT^tFOi^A-V£.
« Hier verden die Commanden far unsere Clientèle exécutirt ». Si bien, qu'un bijoutier français auquel le Schutzmann avait « fait un protocole » pour avoir annoncé en français son changement d'adresse, supprima la pancarte et la remplaça par la suivante, dont on fit des gorges chaudes : « Ici on parle allemand » {Hier spricht man deutsch).
Dans les écoles, les enfants sont particulièrement humiliés pendant les leçons d'histoire ; on les traite de (( têtes de Français », les professeurs d'outre-Rhin s'appesantissent sur nos défaites, mais à rencontre du but qu'ils poursuivent, ils excellent à entretenir un patriotisme fa-
rouche dans les têtes rondes des petits Alsaciens. Les petits Prussiens, fils des vainqueurs, doublent la leçon d'histoire d'une leçon de choses, ils éveillent dans les jeunes cœurs la haine héréditaire.
Après la langue, le drapeau : les couleurs françaises sont interdites. L'Alsace a pour s'en consoler adopté les couleurs rouge et blanche de la ville de Strasbourg, et Metz le bleu et le blanc. Au fond, il n'y a pas grand' chose de changé : le drapeau français est en deux morceaux. C'est une touchante pensée.
Même interdiction en ce qui concerne les chants et surtout la Marseillaise.
Un chef d'orchestre d'Outre-Rhin, exécuta un jour notre hymne à la suite d'une série de chants nationaux ; les assistants l'applaudirent et se rapprochèrent des musiciens. Le chef d'orchestre qui n'y voyait pas malice l'exécuta une seconde fois et des dames de la société strasbourgeoise, assises à la promenade, se levèrent et vinrent applaudir ; derrière les dames se tenaient des officiers que les Strasbourgeois considéraient avec curiosité. Après la troisième exécution de la Marseillaise, les officiers applaudirent à leur tour, mais l'applaudissement des vainqueurs ne trouva point d'écho.
Les Alsaciens excellent à ridiculiser leurs conquérants. Voici Thistoire d'une de leurs revanches quotidiennes :
En décembre 1913, un officier prussien s'arrêtait chez un paysan de la Basse- Alsace. Il commanda qu'un repas lui lut servi, puis, ayant dégainé, il étendit son arme toute nue sur la table.
Le paysan sortit et revint avec une fourche qu'il disposa devant le prussien. Ce dernier exigea aussitôt une explication.
« En voyant votre grand couteau, repartit l'Alsacien, j'ai pensé que vous auriez aussi besoin d'une grande fourchette ! »
Au point de vue politique, l'Alsace- Lorraine est en tutelle. Ce pays, qui connut la liberté et qui jouissait jadis d'une haute situation matérielle et morale, est aujourd'hui l'ilote de l'Empire.
Les Alsaciens-Lorrains n'ont d'avenir ni dans l'administration allemande, m dans l'armée, l'accès des grades et des emplois leur est interdit, les négociants ne peuvent devenir officiers de réserve : fonctionnaires subalternes ou simples soldats, et c'est tout. Aussi émigrent-ils en masse et viennent-ils mettre au service de la France leur intelhgence et leur épée.
Les plus entêtés restent : ils luttent ; ils savent qu'on ne remporte pas de victoires sans combat ; ils s'organisent, ils se redressent.
Au point de vue économique, la plantureuse Alsace-Lorraine est la vache à lait de l'Ailemagne : une nuée de fonc-
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tionnaires s'est abattue sur elle ; le produit des impôts est employé à un but étranger au pays.
'Voilà comment les Prussiens traitent les Alsaciens et les Lorrains, encore dé- ; clarent-ils que les Alsaciens sont <( de \ droit » de leur propre sang. Il est impossible d'établir une comparaison entre les Alsaciens et les Allemands, car si, pour certains Français, peu avertis, l'Alsacien se confond avec l'Allemand, pour les Allemands, l'Alsacien est un Gaulois.
LES ALSACIENS LORRAINS
Les mots même concourent à cet effet : (( Alsaeien ». Comme c'est lourd, pesant et germanique avec ses deux a, et quel contraste avec les noms de tous nos peuples !
Mais traduisez-le en Allemand : aussitôt il se, métamorphose : Elsœsser.
Quelle légèreté ! quelle gaieté ! comme il saute avec tous ses s ; on dirait un chasseur à pied, tanC il a pris une allure "bien française !
Pour les Alsaciens comme pour nous, la façon dont furent comprises l'annexion et l'assimilation peuvent confirmer à elles seules ces mots de Napoléon I^^ : « L'Allemand a quelque chose de bête ! » et ces autres de Henri Heine : « L'Allemand naît bête, l'éducation le rend méchant. )) Eux-mêmes reconnaissent qu'ils ont Jait fausse route et que partout ailleurs les populations d'Allemagne se révolteraient si elles étaient l'objet de pareils traitements.
La Résistance.
Un mouvement se dessine actuellement ; c'est un des plus importants que l'on puisse mentionner ; jailli des masses profondes, il va toujours en s'accentuant. Les Allemands ont éveillé tant de haines dans le pays que les revendications des vaincus se feront entendre d'une voix toujours plus forte.
Les Alsaciens comme les Lorrains veu-
lent avoir le droit de parier de leurs affaires entre eux, où et comme bon leur semble, ils revendiquent la faculté de conserver leur personnalité telle qu'un instinct profond la leur révèle (ce sont leurs propres paroles) ; ils trouvent dans leur physionomie un assemblage de traits distinctifs dont ils ne peuvent laisser effacer ou modifier une partie sans que Tensemble en soit défiguré et dénaturé. Surtout ils ne veulent être ni insultés ni traités de voyous chez eux : ils ne se lasseront pas et les barbares n'étoufferont pas leur voix :
Une tête coupée en fait renaître mille.
Ils luttent donc en vue d'obtenir les trois choses dont la privation leur est le plus cruel.
Tout d'abord, l'autonomie. Si les Lorrains annexés veulent uniquement redevenir Français, les Alsaciens dont le passé est également tourné vers les deux pays, dont les intérêts sont à la fois à l'est et à l'ouest du Rhin, dont les familles com ptent des alliances ici et là, accepteraient comme pis aller une autonomie complète qui leur permît de rester neutres dans les querelles des deux peuples et de se gouverner à leur guise. C'est à quoi tend visiblement leur séparatisme. Contre le régime de la (c mainforte » et contre l'envahissante théorie du pangermanisme, ils ont engagé une lutte de tous les instants.
En outre, l'Alsace désire le suffrage
universel. Les Prussiens ne peuvent comprendre une telle prétention, alors qu'eux-mêmes sont bien loin de posséder ce' droit politique. Or, disent les Alsaciens, a les Prussiens auront sans doute besoin d'une préparation radicale avant d'être assez avancés pour qu'on puisse leur accorder tout ce qui serait souhaitable ; mais nous, nous sommes habitués au suffrage universel et à l'exercice de la liberté depuis plus d'un siècle »,
Par-dessus tout, ils exigent le maintien de la langue française à laquelle ils doivent leur culture intellectuelle et leur prospérité commerciale. Ils y tiennent d'autant plus que les Allemands s'acharnent à l'interdire dans tout document officiel, à la proscrire des facultés et des écoles.
Les Alsaciens se souviennent de leur passé français ; ils résistent à la germanisation en publiant en langue française trois organes quotidiens : le Journal d'Alsace -Lorraine, organe strasbourgeois ; le '^Nouvelliste, de Colmar, et VExpress, de Mulhouse. Si on ajoute le journal de la Lorraine, le Messin, cela porte au nombre de quatre les quotidiens français imprimés en Alsace-Lorraine.
Ils soutiennent la lutte pour les idées que nous venons d'énoncer. Ils proclament les louanges de la France ; ils défendent la légion étrangère contre ses calomniateurs ; ils organisent des réunions amicales entre combattants français. Et pour les Français de France, c'est une consolation de voir subsister l'âme française dans la contrée ravie.
Nous nous figurons que ces provinces nous appartiennent encore, lorsque nous lisons dans notre langue tous les petits événements de clocher : les différents niveaux du Rhin à Huningue, à Lauterbourg, comme si l'étiage du fleuve ressorti ssait toujours à notre service des Ponts et Chaussées, la nouvelle route qui va du FJiin ^au Polygone en passant par la place d'Austerlitz, puis la pharmacie de la Licorne sur le vieux Marché aux Poissons, les rues avec leurs noms pittoresques : rue des Hallebardes, place de l'Homme de Fer. Ce n'est qu'en posant le journal, que nous retombons avec émotion dans la réalité !
Honneur aux Alsaciens-Lorrains qui, par la plume et la pensée, luttent en faveur de notre civilisation et qui, malgré le régime accablant qu'ils subissent, savent conserver à leurs compatriotes un cadre d'organes quotidiens, dépositaires de la pensée française.
Et nous, Français de ce côté-ci de la frontière, ne négligeons pas la lecture de ces journaux : nous y trouverons la petite flamme bleue de l'espérance, la foi en des jours meilleurs.
L'Alsace-Lorraine, terre de Gaulois, terre de soldats, pays de culture et d'industrie, avec ses bois et ses rivières, son sol fertile et son atmosphère douce est à elle seule une petite France.
L'Europe voudrait bien l'oublier, la grande France, elle, ne le peut pas.