CURÉ DE TADOUSSAC
Je con?iats, cachée sous la feuill'ee tremblotante des hêtres et des sapins toujours verts, une mai' sonîîette aux murs blancs et au toit moussu. Les clématites et les capucines y grimpent mariées au houblon et au lierre. Dans le jardin clos croissent les rosiers sauvages et les foins d'odeur. Pas de luxe, rien que la simplicité antique : un de ces ?tids exigus que le philosophe rêvait pour y loger ses vrais amis, et oà on lit sur le seuil : Parva domus, magna quies.
Cette maisonnette, cest le presbytère du curé de Tadoussac.
Cest là que, dans une douce quiétude, j\ti rêvé d'écrire ces humbles pages.
Je les dédie à celui dont je fus Vhôte d^un jour et le compagnon d'étude pendant dix ans de ma vii.
Arrivée de nuit. — Un cocher hébraïsant. — Première vue de Tadoussac. — Les Mamelons. — Origine du mot Tadous» sac. — L'anse à l'eau.
Il était bien onze heures du soir lorsque le bateau, longtemps retardé par la brume dans les passes du Saguenay, aborda enfin au quai de Tadoussac.
Une lampe à pétrole fumeuse projetait sa lumière blafarde sur la baie déserte. Notre arrivée reveilla les échos de cette solitude. Les commandements saccadés du capitaine qui ordonnait de raidir les amarres, les ronflements sonores de la machine, les roulements criards des trucJzs sortant les malles des entreponts, tout cela faisait un tapage infernal dans la nuit noire. Des voix stridentes dominèrent tout-à-coup ces milles clameurs du débarquement : nous les
entendions à droite, à gauche, au dessus et au dessous. Tantôt, elles semblaient sortir des flancs du navire, tantôt elles se balançaient à la crête des vagues, dans l'ombre des sapins nains, sur les galets du rivage. Le promeneur nocturne, qui trouble du bout de sa canne la mare fangeuse où dorment les dernières grenouilles féodales, ne crée pas de gammes plus déplorablement déchirantes que celles que psamoldiaient ce soir-là les cochers du port de Tadoussac. Car c'étaient eux, les misérables, qui, secouant la torpeur des voyageurs, repétaient dans la nuit noire : Tadoussac Hôtel ! Tadoussac Hôtel !
Nous étions à peine montés dans le coche de l'hôtel que déjà nous passions, au grand galop des chevaux lancés dans une course furibonde, sur un pont aux ais tremblotants. Et pendant que les vieilles matrones jetaient des cris pleins d'angoisse, le jehu tonitruant nous lança cette apostrophe : // is very black io Jiight. Jf you see wher^ you are, you be frightful. Décidément ce cocher de bonne maison, portant si crânement sa casaque verdâtre, était un naturel de l'endr. it.
Nous le fîmes causer. La place était bien tranquille, nous dit-il à mi-mot II n'était presque pas venu d'étrangers de l'été, et les affaires ne marchaient guère. Pourtant on s'était mis bien en frais. L'hôtel avait été réi)aré à neuf. Les serviteurs étaient de premier choix.
C'est tout au plus si quarante pensionnaires logeaient au grand hôtel qui pouvait en contenir commodément trois cents. Et encore ce n'étaient que des femmes de passage dont les maris étaient allés faire la pêche dans le haut Saguenay. Il nous signalait spécialement une pauvre millionnaire qu'on conduisait sur la plage, au haut soleil du midi, dans une petite voiture à bras. Tout cela était bien malheureux, mais pour nous qui cherchions la tranquillité, cela nous allait supérieurement : nous pourrions jouir de quarante-huit heures de vrai repos.
Nous étions parvenus sur un coin de falaise, Véritable balcon d'où l'on pouvait à l'aise Contempler dans sa fière et rude majesté Du morne Tadoussac l'horizon tourmenté.
Du haut de ce plateau, dans cette nuit tombante. L'ombre était solennelle et la scène absorbante.
Ici, le Saint-Laurent qu^on entend bourdonner
Vaguement, et qui laisse à peine deviner
Ses lointains vaporeux noyés dans les ténèbres.
Là, le Saguenay noir, avec ses pics célèbres
Qui, jetant des flots d'ombre opaque aux alentours.
Semblent comme un amas de fabuleuses tours
Pleines de je ne sais quel farouche mystère^
Dressé là pour garder la ténébreuse artère.
A nos pieds le bateau bondé de voyageurs.
Dont les fanaux, hissant leurs sanglantes rougeurs.
Ainsi que des reflets de brûlante oriflamme,
Dans la pénombre, au loin, font brasiller la lame.
Et puis, par-dessus tout, un beau ciel étoile
Faisant, cintre d'azur de points d'or constellé,
Comme un dôme féerique à ce sombre estuaire
C'est ainsi qu'avait chanté le barde canadien, un soir que la lune le surprit là, plongé dans ses rêves,
Seul, et prêtant l'oreille à la chanson des grèves
Mais, n'est pas poète qui veut, et, voyageur attardé, nous jugeâmes qu'il valait mieux attendre l'aurore pour faire la cour à la beauté de Tadoussac endormi.
Pour nous servir d'une pittoresque expression du classique Fénélon, Tadoussac a « un horizon fait à souhait pour le plaisir des yeux, k Blotti
dans une échancrure au flanc rude des Laurentides, il est comme un nid de verdure qu'enlacent des mornes stériles et désolés. Le plateau qui lui sert de piédestal est ainsi taillé que, d'un côté les eaux du grand fleuve y battent inces samment sur une grève rocailleuse, et, que de l'autre, le flot noir du Saguenay vient mourir au fond d'une baie tapissée d'un sable si fin et si moelleux qu'il n'y a pas de plage qui lui soit comparable. L'ovale que forme cette baie est si régulier que l'on se prend à croire parfois que quelque mystérieux artiste le traça un jour pour faire contraste aux pics qui l'environnent que l'on dirait coupés à grands coups de hache.
Nous sommes à 300 milles de la mer, et il faudrait encore quarante lieues pour atteindre Québec. Le fleuve conserve ici une largeur de vingt -quatre milles, et par delà ses flots bleus, dans les temps clairs, l'œil saisit la ligne des montagnes du sud, les toits de Cacouna et de la iR-ivière du Loup qui scintillent dans la chaude lumière.
Comme de grands navires à l'ancre, on aperçoit au large le rocher de l'île Rouge, fertile en
naufrages, et les terres plates de Tîle aux Lièvres. Par les jours de mirage, il semble qu'elles sortent des eaux et demeurent suspendues dans l'air, pareilles à des ex-voto fantômes.
Sur la droite, la vue plonge dans les gorges du Saguenay, estuaire étrange, abîme creusé entre deux chaînes de montagnes pelées où croissent les bouleaux et les sapins rachitiques, si sauvage qu'un écrivain américain l'a appelé la rivière de la mort et qu'un autre, moins triste mais plus classique, a comparé au Styx et à l'Achéron.
Ce fleuve est aussi beau que la Seine, quasi aussi rapide que le Rhône et plus profond en plusieurs endroits que la mer, écrivait un ancien missionnaire Jésuite. On dit que son torrent impétueux quand la mer est basse fait sentir sensiblement son influence dans le Saint-Laurent à plusieurs milles et qu'il est assez fort pour changer la direction des navires (i). Jacques Cartier, avant que de s'aventurer à le franchir, avait attendu toute une nuit, ancré à l'abri de l'île aux Lièvres.
(i) Bouchette.
« Ayant le vent bon à demi-flot couru, e'crivait Champlain (i), à cause des marées du Saguenay qui portent hors, levez l'ancre et mettez à la voile, doublez la pointe aux Vaches, avec la sonde à la main ; tenez toujours deux ou trois chaloupes prêtes afin de pouvoir, ayant doublé la pointe aux Vaches, se faire tirer en dehors des courants du Saguenay, s'il faisait, calme, et ainsi entrer au dit port
« Etant dans le port, portez une bonne ancre à terre, enfoncez l'oreille dans le sable le plus que vous pourrez, mettez un bois par le travers contre l'oreille et ayez des pieux que vous enfoncerez dans le sable le plus avant possible pour empêcher le vaisseau de chasser sur son ancre. Les vents de terre sont à craindre. Ils viennent du Saguenay, par bourrasques qui durent peu, mais ils sont violents et impétueux.»
Longtemps, longtemps, la fable fit de ce fleuve un monstre qui dévorait les marins assez audacieux pour s'y aventurer. On le disait tourmenté par des remous et des tourbillons dangereux,
(i) p. 1092-3 éd. Laverdière.
incessamment battu par des tempêtes ou des ouragans violents. Des barques de pêcheurs, empoignées par des trombes gigantesques, avaient été impitoyablement broyées sur ses rives inhospitalières, coupées à pic, sans abri^ sans havre. Les compagnies de commerce, intéressées à conserver le monopole de ce territoire immense, avaient contribué à entretenir ces légendes.
Depuis tantôt soixante ans on est bien revenu de ces frayeurs. Ce fleuve mystérieux a été dompté. Il ne reste plus d'inconnu que ses profondeurs incommensurables. A certains endroits, la sonde plongée à 330 brasses n'a pu mordre le fond.
C'est sur sa rive gauche que s'ouvre la baie de Tadoussac. Les anciens écrivains ont répété tour à tour que c'était un bon port où vingt-cinq vaisseaux de guerre pouvaient se tenir à l'abri de tous les vents. Cette capacité a été grandement exagérée. C'est tout au plus si cinq ou six vaisseaux de moyenne taille y pourraient mouiller. Nous n'y avons vu que des goélettes de caboteurs. Quand le jour tombe ou que la brise du large souffle trop fort, ils viennent s'y réfu-
gier ou faire approvisionnement d'eau fraîche. D'autres vont jeter l'ancre dans Va?ise à Veau, petite crique fort saine qu'une pe'ninsule étroite sépare de la baie proprement dite. C'est dans cette anse qu'aborde le bateau qui porte les touristes. Le gouvernement y a jeté une cale qu'il entretient avec beaucoup de sollicitude, surtout à l'approche des élections.
Ces deux havres sont admirablement protégés contre la tempête par les mamelons élevés qui les ceinturent du côté du nord. Les vents à redouter viennent du fleuve, mais quand la longue batture aux Alouettes qui termine la rive du Saguenay est découverte par la mer, elle forme une digue puissante.
C'est aux mamelons qui l'environnent que Tadoussac doit son nom. Il fut ainsi appelé par les sauvages de la langue montagnaise qui y faisaient leur séjour, (i)
(i) D'après M. Laflèche, le mot cri est Totoushak, pluriel de Totoush, mamelle. D'autres prétendent au contraire que Tadoussac est dérivé du mot montagnais shashuko qui veut dire Endroit aux Homards. Cette étymologie nous paraît d'autant plus risquée que le petit cardinal des mers
Rien ne saurait peindre la tranquillité' sereine de Tadoussac. Ce hameau n'est fréquenté que par les vrais amateurs, et celui qui cherche la douce flânerie n'a pas à y craindre la promiscuité des nomades qui abondent dans les stations balnéaires en vogue. La falaise est ainsi taillée qu'on s'y peut faire un nid à l'abri de tous les importuns, et, quelque part que vous soyez, vous avez toujours sous les yeux un spectacle ravissant. La mer vient battre à vos pieds, la plage est belle et les baigneurs y trouvent une onde pure et jamais perfide.
Au touriste sérieux que l'amour de l'inconnu tourmente, au pâle antiquaire qui cherche sans cesse à reconstruire les civilisations anciennes et veut fouiller les ruines partout où il vient planter sa tente de nomade, Tadoussac donnera plus d'un attrait.
est assez rare dans nos paragfes. D'après le père Jésuite Jérôme Lalemant, (relation de 1646), les sauvages appelaient quelquefois ce port Sadilege. Thevet, dans son Grand Insulaire^ écrit Thadoyseau.
Les anglais écrivent Tadousac ; les français disent Tadoussac. Cette dernière épellation est celle de tous les anciens manuscrits. Les grands dictionnaire» moderne» donnent Tadoussac ou Tadousac.
C'est sur ce coin de terre que fut jeté le premier établissement français de la terre du Canada. De là rayonna pendant plus d'un siècle sur le royaume du Saguenay et le Nord mystérieux, l'œuvre civilisatrise des missionnaires Jésuites. Les eaux de cette baie pittoresque ont vu tour à tour les nefs aventureuses de Cartier, le découvreur, les barques légères des flibustiers basques et bretons, les vaisseaux de Chauvin, Pontgravé et Champlain. C'était le premier port où les colons de France faisaient escale avant d'aborder au rocher de Québec. De là sont partis Druillettes, Dablon, Albanel pour atteindre les rives lointaines du lac des Mistassins et de la mer d'Hudson.
Pourquoi Tadoussac n'est pas une grande ville. — Les Sauvages des temps préhistoriques.
Tadoussac, Stadacona, les Trois-Rivières, Hochelaga ont été pendant longtemps les quatre grands postes autour desquels a rayonné tout le commerce de la colonie. Tadoussac, le plus ancien, le plus riche et le plus achalandé, est resté stationnaire et n'est encore qu'une misérable bourgade. Les autres ont grandi et sont devenus des centres prospères. Tadoussac, à l'abord de deux grands fleuves, débouché naturel d'une vaste région de pays de chasse, premier port où abordaient les navires d'Europe, en remontant le Saint-Laurent, était admirablement situé pour un poste de traite, mais le jour où les fauves du nord, incessamment chassés, sont disparus, Tadoussac est redevenu ce qu'il était : un coin de pays sauvage entouré de montagnes et de précipices. Le commerce, sensible comme
une aiguille aimantée, capricieux comme un baromètre, est nomade et lâcheur. L'agriculture seule, fonde les peuples et bâtit les grandes villes. Champlain l'avait bien compris le jour oU, en dépit de ses associés, il désertait Tadoussac pour venir jeter au pied du rocher de Stadacona l'habitation de Québec. Malgré les compagnies contre lesquelles il eut à combattre toute sa vie, malgré les marchands avides, dont elles étaient composées, qui enlevaient les outils des mains de quelques colons qu'il avait pu réunir à grand peine, et leur défendaient de vendre leurs produits à d'autres qu'à leurs employés, d'acheter ailleurs que dans leurs magasins et de trafiquer sans leur permission, Champlain a fondé un grand pays où son nom est resté glorieux tandis que ceux de Monts, de Pontgravé et de Caën, ses maîtres, sont tombés dans l'oubli
Les Basques ont couvert pendant un siècle les eaux du golfe Saint-Laurent de leurs barques aventureuses. Ils sont disparus comme les grands cétacés auxquels ils faisaient la chasse, sans rien laisser que leurs noms sur quelques ilôts déserts
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et inconnus. De même aussi sont tombés tous les comptoirs échelonnés le long de îa côte nord du Saint-Laurent inférieur ; le port de Brest, si renommé un jour, le fort Pontchartrain, les postes de Mingan, de St-Modet. des Sept-îîes et tant d'autres dont îa mémoire n^a pas même gardé renseigne éphémère. La mer, lasse de donner, a recouvert de son flot leur fortune engloutie.
Le conomerce des fourrures avait étendu au loin la leiiommée de Tadoussac.
Essayons de retracer les grandes lignes de ce bourg jadis fameux et que les géographes, du fond de leur cabinet, avaient classé au nombre des grandes villes.
Le vaste territoire auquel on donnait, dans ces temps primitifs, le nom de royaume du Saguenay, était habité par une douzaine de nations sauvages, tribus éparses et nomades, vivant de chasse et de pêche dans les bois ou aux bords des grands lacs, désignées ordinairement sous le nom générique de montagnais^ et qui se rattachaient à la grande famille algon-
quine. Ils n'étaient pas tous de même sang, ni de même langue, mais ayant épousé la querelle commune contre les nations envahissantes du sud, une longue alliance en avait confondu les mœurs et les usages. L'instinct de la conservation fait l'homogénéité des peuples.
L'étroite bande de terre qui s'étend sur les bords du grand fleuve St-Laurent, de la Malbaie jusqu'aux ilôts de Jérémie, était le domaine des Tadoussaciens. La tribu des Betsiamistes appuyait leur flanc gauche et les séparait du pays habité par les Esquimaux, race étrstnge que la civilisation chrétienne n'a jamais pu atteindre bien profondément.
En pénétrant dans la rivière du Saguerîay, on rencontrait aux abords des Terres Rompues, les premiers wigwans des Chicgutimiens-. Ceux-ci avaient établi leurs quartiers sur la presqu'île qui a gardé leurs noms. En arrière des hauteurs de la berge gauche du Saguenay vi^arent les petits Mistassin's et les Papinachois. Les premiers étaient un démembrement des grands Mistassins, dont le»" pays de chasse s'étendaient
au loin vers le nord dans la zone encore indécise du lac Mistassini, immense mer inte'rieure où nos ancêtres avaient des établissements et où leurs descendants n'ont pas encore eu le courage de pénétrer. Le mot papinachois veut dire qui sourit toujours et la marque du caractère sympathique et doux de cette petite tribu est passée à toute la branche montagnaise. Sur les confins des Papinachois vivaient les Ounescapi, dans un pays si misérable et si difficile d'accès, qu'il n'y a pas plus de trente ans que les missionnaires y on,t pénétré pour la première fois. Le voyageur audacieux, qui avait pu franchir, sans être frappé de mort, la sombre caverne de marbre où le grand esprit faisait sa demeure à la tête du lac Mistassini, atteignait enfin la tribu des Ouchestigouets, puis les Gens du Caribou et la Nation de la Loutre, dernier étape où l'on entendait battre les flots de la mer du Nord.
La presqu'île de Chicoutimi franchie, on rencontrait encore les Piekougamiens, gens modestes et posés, dont les canots légers sillonnaient les eaux paisibles du lac Saint-Jean. Et, gagnant
vers l'ouest, au-dessus des cataractes de l'Assapmachouan, s'élevaient les campements des Chomouchouanistes et les huttes des sauvages pêcheurs du lac Nekouba.
On ne connaissait à ces peuples ni gouvernement, ni lois sociales et religieuses. Ils étaient dispersés au bord de la mer, le long des rivières et des lacs de l'intérieur, au fond des forêts, d'où ils tiraient leurs aliments. Les eaux de la mer et des lacs leur donnaient du poisson, les grands bois des gibiers sans nombre. Ils se délectaient à manger des viandes à moitié crues, et ils dormaient sur la mousse ou sur les sables des grèves. Autour d'eux s'élevait la grande forêt primitive. Ils y prenaient seulement quelques rameaux des sapins toujours verts pour orner leurs demeures. L'écorce flexible des bouleaux leur fournissait le vêtement, les ustensiles, la matière première de leurs canots si rapides, et tout ce qui constituait leurs habitations.
Les Iroquois et les Hurons, vivant dans les plaines fertiles de l'ouest et du sud, étaient des
nations stables, sédentaires. Ils bâtissaient des villages qu'ils fortifiaient contre leurs ennemis, cultivaient la terre et récoltaient une grande quantité de blé-d'inde. Les Montagnais n'étaient pas cultivateurs. Tls erraient l'hiver à travers la forêt par groupe de deux ou trois familles, s'arrêtant là 011 la chasse donnait. L'été les retrouva i au bord de la mer à Tadoussac, aux Trois- Rivières, ou à Québec. Ils y vivaient de viande d'orignal boucanée ou des produits de la pêche. S'ils rencontraient un arbre fruitier, ils l'abattaient pour en cueillir le fruit. — (Rel. de 1633). Ils étaient grands, droits, forts, bien proportionnés, agiles, et n'avaient rien d'efféminé. Il n'y avait pas de nations sous le ciel plus moqueuse et plus gouailleuse. Leur vie se passait à manger, à rire, à se railler les uns les autres et à se gausser des tribus voisines. C'était le peuple bon enfant par excellence. Les Hurons étaient larrons par métier et en enseignaient l'art à leurs enfants, comme jadis les Spartiates. Le Montagnais, lui, se piquait de désintéressement.
Les Hurons et ks Iroquois posse'daient des gouvernements réguliers. On dit que les premiers étaient gouvernés par des femmes, et les seconds dirigés par des vieillards. Ce qui expliquerait l'inconstance et k légèreté des uns et l'ambition et l'astuce politique des autres. Les Montagnais n'avaient que faire de gouvernement stable avec leur vie nomade. Ils se donnaient cependant des chefs ou capitaines de guerre auxquels ils obéissaient quand cela leur plaisait Quelques-uns obtenaient le commandement par droit de naissance, d'autres par élection. Si le fils d'wn capitaine, par exemple, avait quelque conduite, s'il était naturellement éloquent, il succédait à son père sans contredit Pour rendre honneur à la vertu et au courage d'un chef de renom on le laissait sans successeur pendant plusieurs années. Il appartenait d'ordinaire aux parents du défunt de nommer celui qui devait remplacer le mort. Le jour de l'élection arrivé, on déchaussait le prétendant, on lui ôtait ses anciens habits que la famille du chef décédé remplaçait par des nouveaux. C'est elle encore
qui régalait les électeurs, et pour mettre fin à la cérémonie la femme du mort couronnait le nouvel élu, qui se trouvait ainsi à prendre jusqu'au nom de son prédécesseur, (i)
Ces chefs possédaient un pouvoir plus ou moins fictif. Il n'en était pas de même du sauvage heureux qui avait signalé sa valeur par quelque action d'éclat dans une mêlée avec l'ennemi. Celui-là s'imposait et devenait un véritable maire du palais, sous le nom de capitaine de guerre. Les capitaines de guerre de Tadoussac ont toujours eu une grande réputation, et l'histoire a gardé la mémoire de plusieurs d'entre eux. On verra plus tard que l'un d'eux par une alliance faite à l'improviste a marqué sa trace profonde sur les commencements de la colonie.
Comme tous les nomades, les Montagnais regardaient les autres nations avec mépris et se piquaient d'être les seuls gentilhommes du pays. N'avaient-ils pas pour domaine les plus belles chasses du monde. Aussi ces indisciplinés,
(I) Relation de 1669 passim.
ces gens apparemment sans souci dominèrent longtemps, soit par leurs alliances, soit par les ramifications nombreuses que leurs groupes voyageurs avaient seme'es jusque dans les forêts les plus reculées.
De Tadoussac, les Montagnais avaient fait le centre favori, la grande station d'été de toutes les nations du septentrion. On s'y rendait du nord et du sud, de l'est et de l'ouest. Là se faisait la traite des plus belles pelleteries du Canada, parmi lesquelles îa marte tenait le premier rang. Les canots du Nipissing et du Témiscaming, les Tête-de-Boule et les Poissons ■blancs, venaient aborder sur cette plage à côté des Micmacs, des Abénaquis et des Etchemins. On troquait des flèches pour des peaux de castors ou de loutres. A tous, les Hurons apportaient les farines, le blé-d'inde et le petun qu'ils échan- • géaient pour des peaux d'orignal.
Voilà les peuples qui habitaient le mystérieux Saguenay et la rive tadoussacienne le jour où Cartier y aborda pour !a première fois.
Jacques-Cattier. — De rétablissement de Chauvin. — La cour du roi Petault. — Champlaîn. — Les Basques, hardis navigateurs.— Leur commerce de contrebande.
C'est dans la relation de son deuxième voyage d'exploration, fait en 1535, que Jacques-Cartier signale le Saguenay, « rivière profonde, e'troite et fort dangereuse à naviguer.» Ayant jeté l'ancre à son embouchure, il faillit y perdre son galion. (i) Le navigateur malouin avait reçu l'ordre exprès, lors de l'expédition de 1540, d'explorer cette mystéritiuse rivière, où d'après les renseignements des sauvages amenés en France, se trouvaient « de grandes richesses et des très bons pays.» (2) Cartier n'aimait pas la côte du Saguenay « ce roc sans aucune saveur de terre, » qu'il pensait avoir été donné par Dieu à Caïn, aussi la tâche de la visiter fut-elle abandonnée à Roberval. Celui-ci s'y rendit en 1543 avec
(i) Voyages de Cartier, éd. 1843, p. 29. (2) ibid p- 70.
huit barques montées par 70 marins. Une de ces barques sombra dans les flots saguenayens et huit membres de l'expédition, parmi lesquels le Sieur Noire-Fontaine, et un nommé Levasseur, de Constance furent engloutis, (i) Le pilote de Roberval, Jean-Alphonse le Saintongeois, qui l'accompagnait, retourna convaincu que « cette rivière vient du Cathay, car dans cet endroit il sort un fort courant, et il y court une marée terrible.» (2)
Atteindre le Cathay, en franchissant la terre américaine, c'était le rêve et ce fut l'ambition de de tous ces hardis pionniers de la mer.
Il n'existe aucune relation détaillée du voyage que fit alors Roberval, D'après la version qu'en a donné Hakluyt, les explorateurs partis de France-Roy le cinq juin, auraient été de retour au bout de neuf jours. Il est impossible de supposer qu'en un aussi court espace de temps Roberval ait pu pénétrer jusqu'à la tête du lac Saint-Jean, ainsi que quelques-uns l'ont écrit.
(i) Voyages de Roberval, p. 96, Pinkerton. (2) Le Routier, p. 84.
Que dire encore de cette fable ridicule où l'on raconte sérieusement que Roberval ne revint jamais de son expédition du Saguenay, et qu'il est tout probable que les vestiges d'un ancien retranchement trouvés sur les bords de la Mistassini indiquent l'endroit où il périt, (i)
A l'arrivée de Champlain, Tadoussac sort de ses langes, et la légende qui entoure son berceau commence à s'évanouir. C'est Champlain qui nous raconte comment de Pontgravé, un des principaux négociants de Saint-Malo, qui faisait depuis longtemps le trafic des pelleteries avec les sauvages du Canada, forma le projet de monopoliser ce commerce. Pour mettre son idée à exécution, il jeta les yeux sur un capitaine de vaisseau normand, le Sieur Chauvin, homme très entendu en fait de^ navigation, qui avait des amis puissants à la cour et se recommandait par les services qu'il avait rendus dans les dernières guerres. Chauvin obtint le privilège
(i) The maritime provinces d'Osgood, éd. d& 1883. lia été bien constaté qu'en 1544, un an après son voyage du Saguenay, Roberval était en France.
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exclusif que sollicitait de Pontgravé, à la charge d'habiter le pays et d'y fixer une habitation. Tous deux s'embarquèrent à Honfleur en 1599, avec plusieurs personnes d'arts et de métiers, et vinrent aborder au port de Tadoussac. En dépit de de Pontgravé qui voulait jeter les bases d'un établissement plus avant dans le fleuve Saint-Lau-r rent, Chauvin se décida à choisir Tadoussac comme base de ses opérations. Il y fit édifier une maison de quatre toises de longueur sur trois de largeur, et de huit pieds de hauteur couverte d'ais, avec un e cheminée au milieu. Elle était construite en forme d'un corps de garde, entourée de clayes et d'un petit fossé fait dans le sable, (i) Il y avait un petit ruisseau au-dessous. Ils laissèrent seize hommes pour y passer l'hiver. Quand leurs gens « furent mis bien chaudement pour l'hiver, » Chauvin et de Pontgravé s'en retournèrent en France. L'hiver su rvenant,fitbien connaître à ces malheureux délaissés
(i) Œuvres de Champlai7i p. 699. Sur sa carte de Tadoussac (1608) Champlain indique l'habitation de Chauvin (1600).
la différence de tempe'rature qu'il y a ertre la France et Tadoussac : c'était, dit Champlain, la cour du roi Petault, chacun voulait commander. Paresseux et fainéants, ils consommèrent en un rien de temps les vivres qui leur avaient été laissés ; la maladie s'empara d'eux ; ils seraient ( morts de faim et de froid si les sauvages ne les
/ avaient recueillis dans leurs cabanes. Onze péri-
rent misérablement. Ce premier essai ne découragea pas Chauvin qui poursuivit fructueusement son négoce en 1 600. Il allait terminer aussi avanf tageusement la campagne de 1601, lorsqu'il fut I saisi, à Tadoussac même, d'une maladie, qui l'envoya dans un monde meilleur.
Dès cette époque lointaîine, la réputation de Tadoussac était très répandue à l'étranger. Lewis Roberts, dans son dicizonnatre du co?nmerce., imprimé à Londres, en lôoo, raconte que le port de Brest sur la côte du Labrador était le principal poste de la Nouvelle- France, la résidence d'un gouverneur, d'un aumônier et de quelques autres officiers ; que les Français en emportaient de grandes quantités de morues^des barbes et des
huiles de baleine, ainsi que des peaux de castors et autres fourrures précieuses. Il ajoute que les Français entretenaient aussi un fort à Tadoussac^ pour y faire le trafic de pelleteries avec les sausauvages. Les relations et les voyageurs ^ parlaient beaucoup deTadoussac, et les géographes, du fond de leur cabinet, décrétaient que c'était une ville ; quelques auteurs, comme Fabbé Langlet du Fresno^, avancèrent même qu'elle avait une juridiction. Toutes ces exagérations eurent le don d'exaspérer Charievoîx. «( La plupart de nos géographes, dit-il, (i) ont marqué une ville dans ce port, mais il n'y a jamais eu qu'une maison française et quelques cabanes de sauvages, qui y vendent au temps de la traite et qui emportaient ensuite leurs cabanes, comme on fait des loges d'une foire. , , ?>
I^s matelots basques, bretons ou normands n'ont pas peu contribué à faire connaître le port de Tadoussac. Dis temps immémorial, ces hardis marins, bravant l'océan inconnue, faisaient la
(i) III voL p, 65.
pêche sur les grands bancs et les côtes de Terreneuve. Le jour où l'illustre pilote de Saint-Malo aborda aux rives du Saint-Laurent, il y avait des siècles que d'obscurs caboteurs de Bayonne, de Dieppe, de Honfleur, du Havre de Grâce et de la Rochelle, poursuivaient dans ces parages les baleines et les morses géants, cétacés monstres, dont les loups marins de nos jours, ne sont que les descendants dégénérés et abâtardis. Ils avaient donné des noms à plusieurs des ports qu'ils avaient l'habitude de fréquenter avant que le capitaine Jacques Cartier y allât, écrit Lescarbot. « Les grands profits, » dit le commentateur des Jugements d'Oleron, « et la facilité que les habitants de Capberton » (Cap Breton) « prez Bayonne, et les Basques de Guienne ont trouvé à la pêcherie des baleines, ont servi de leurre et d'amorce à les rendre hazardeux à ce point, que d'en faire la quête sur l'Océan, par les longitudes et les latitudes du monde. A cette effet ils ont ci-devant équippé des Navires, pour chercher le repaire de ces monstres. De sorte que suivant cette route, ils ont découvert cent ans avant les
navigations de Christophe Colomb, le grand et petit banc des Morues, les terres de Terre-Neuve, de Capberton et Baccaleos (qui est à dire morue en leur langage), le Canada ou Nouvelle-France, oîi c'est que les mers sont abondantes et foisonnent en baleines. »
Cartier raconte, en effet, comment on trouve jusqu'au Canada force baleines, marsouins, chevaux de mer. Charlevoix assure qu'e'tant mouillé avec le Jléros, en 1705, près de Tadoussac, il y 5 vit quatre baleines qui e'taient presque de lai longueur de son vaisseau. Aussi, tous les anciens historiens écrivent que les Basques faisaient avec succès la pêche de ces cétacés dans les eaux qui baignent Tadoussac. Ils y ont laissé des traces de leur séjour en maints endroits. Un peu plus bas que l'île Verte, on trouve l'île au Basque, 011 du temps de Charlevoix, on voyait, encore des restes de fourneaux et des côtes de baleines. L'archipel de la Madeleine a aussi son havre au Basque. Champlain et Lescarbot (I p. 214) rapportent comment les Basques faisaient la pêche à la baleine près des Escoumains dans
une anse qui porte leur nom. A douze milles en amont de Tadoussac, nous avons encore le chafaut aux Basques. Enfin, le fondateur de Québec nomma lui-même le magnifique bassin formé pai la côte de Beaupré, Tembouchure de la rivière Saint-Charles, la Canardière et le cap Diamant, la Nouvelle Biscaye. On voit dans le fleuve, dit la Potherie, (i), une très grande quantité de baleines. Les Basques y avait une pêche sédentaire il y a quelques années, et s'ils ne s'étaient pas amusés à enlever secrètement toutes les pelleteries de Tadoussac et des environs, ils ne s'en seraient pas vus frustrés dans la suite.
Le commerce appelle le commerce. La pêche de la baleine avait attiré les Basques dans le golfe Saint-Laurent. Ils rencontrèrent dans leurs courses aventureuses les Sauvages et commencèrent à faire avec eux la traite des fourrures, toujours très recherchées, et source d'un bénéfice considérable et plus immédiat que l'exploitation des pêcheries. Jusqu'à la venue de de Pontgravé le trafic avait été libre et sans contrôle. L'éîa-
blissement d'un monopole n'était pas de nature à plaire à des gens de mer, habitués à la grande vie libre des voyages.
Tadoussac était alors le rendez vous des tribus nomades du Canada qui venaient chaque printemps rencontrer les marins de l'Armorique et de la Bretagne pour troquer avec eux des peaux de castors et des martes. Les martes du Saguenay avaient déjà acquis une renommée européenne.
On ne change pas tout-à-coup des habitudes séculaires. Aussi, lorsqu'en 1608, de Pontgravé de retour à. Tadoussac,annonçaaux Basques qu'ils ne pourraient plus traiter avec les sauvages sans en obtenir le privilège de de Monts, qui avait hérité du monopole obtenu par Chauvin, un conflit sérieux lailIiL s'élever. Les Basques, commandés par le capitaine Darache, un vieux baleinier peu habitué aux restrictions solennelles des lettres patentes, tirèrent sans façon sur les vaisseaux de de Pontgravé, blessèrent deux de ses gens et en tuèrent un troisième. Ils étaient en train d'enclouer les canons de l'importun qui les venait troub'er dans leurs opérations, lorsque Cham-
plain arriva. Plus diplomate que de Pontgravé, Champlain conclut une armistice avec les insurgés et l'on convint de part et d'autre de s'en rapporter à un jugement du roi pour vider le différend. Deux ans après, en 16 10, le bruit s'étant répandu dans les ports de mer de France que le roi avait refusé à de Monts de lui continuer son privilège, l'avidité des marchands pour les peaux de castors, dit Lescarbot, [i^, fut si grande, que les trois quarts pensant aller conquérir la toison d'or sans coup férir, ne conquirent pas seulement des toifeons de laine, tant était grand le nombre des conquérants. Champlain, de son côté, nous apprend qu'il y avait eu cette année si grande abondance de vaisseaux à Tadoussac que la traite y fut presque nulle. Plusieurs, ajoute-t-il, se souviendront longtemps de la perte qu'ils firent cette année. Cette année malheureuse ne découragea personne. En 161 1, Tadoussac était encore couvert de neige que l'on vit trois vaisseaux y jeter l'ancre. En arrivant les premiers, ils espéraient, dit le chroniqueur, faire plus ample aubaine.
(i) liv. V, chap. V.
mais les sauvages attendirent Tarrivée d'un plus grand nombre de vaisseaux pour vendre et acheter à de meilleures conditions. « Ainsi ceux s'abusent, remarque Champlain, qui pensent faire leurs affaires pour arriver des premiers : car ces peuples sont maintenant trop fins et subtiles, w
Les Basques, exclus du commerce de la traite, organisèrent une campagne de contrebande qui se poursuivit très activement dans ces parages Jusqu'au commencement du XVII« siècle. En i6ï3, Champlain, arrivant à Tadoussac, fit lecture de sa commission et ordonna d'attacher sur le port à un poteau les armes et les lettres missives du roi, afin que personne n'en pre'tendit ignorance. Les Sieurs de la Moinerie et la Tremblaye, tout en promettant de se conformer à ces ordres, n'en continuèrent pas moins à troquer leurs marchandises contre les pelleteries des indigènes. Tantôt ce sont des vaisseaux de la Rochelle que Champlain surprend à donner aux sauvages « quantité d'armes à feu, avec poudre, « piomb, mèche, choses très pernicieuses et
« préjudiciables d'armer ces infidèles qui s'en <• pourraient servir contre nous à l'occasion. » Tantôt ce sont des Espagnols qui viennent I espionner jusqu'à Tadoussac les opérations • de la compagnie. Les Rochellois et tous les contrebandiers du temps avaient leur poste d'observation sur l'île Verte. En 1621, de Caën et de Monts arment en course dans le port de Tadoussac et se jettent à leur poursuite. Les oiseaux, dit Champlain, s'en étaient allés deux jours auparavant. On n'y trouva que le nid, qui était un retranchement de palissade. On le brûla. Dès le temps du pilote Jean Alphonse, on appelait déjà l'île Verte, l'île de la guerre. Et, chaque année, Basques, Espagnols ou Normands, sous prétexte de pêcher uniquement des baleines, s'arrangeaient de façon à échanger leurs marchandises pour les pelleteries.
Cliamplain rencontre les Sauvages. — Comment d'une visite de courtoisie naît une alliance néfaste. — Le fondateur de îa colonie, théologien. — Le premier qui cassa sa pipe. — Les frères Kertk. — Comment le capitaine Daniel meurt à Tadoussac. — Ses funéraililes.
Ciiarapiaîn vint, et secoua les langes qui enveloppaient les origines de Tadoussac, avonsnous dit. Il a été, en effet, ie premier historien de cette terra incognita. Personne n'en a parlé mieux que lui. Ses descriptions sont toujours si fidèles, toujours si exactes, que le chercheur n'a qu'à les parcourir pour retrouver la physionomie de Tadoussac.
Tel Tadoussac était alors, tel il est encore aujourd'hui. Prenons ie journal de Champlain, le jour où il aborda pour la première fois au havre de Tadoussac, le 24 mai 1603, et iisons-le '.
« Tadoussac, écrit-il, est fait comme une anse, à l'entrée de la rivière du Saguenay, où il y a un courant d'eau et marée fort étrange pour sa vi>
tesse et profondité, où quelquefois il vient des vents impétueux à cause de la froideur qu'ils amènent avec eux. Ce port de Tadoussac est petit, il ne peut tenir que dix ou douze vaisseaux ; mais il y a de Feau assez à l'est, à l'abri de la rivière Saguenay, le long d'une petite montagne qui est presque confin de la mer. Le reste. ce sont montagnes hailtes élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers et sable remplis de bois, de pins, cyprès, sapins et quelques manières d'arbres de peu. Il y a un petit étang proche du dit port, renfermé de montagnes couvertes de bois. A l'entrée du port, il y a deux pointes : l'une, du côté de Fouest, contenant une lieue en mer, qui s'appelle la pointe de Saint-Mathieu ou autrement aux Alouettes ; et l'autre, du côté du sud-est, contenant un quart de lieue, qui s'appelle la pointe de tous les diables, (i) ainsi nommée pour le grand danger qu'il y a. Les vents du sud et sud sud est et sud surouest frappent dans le port. De la pointe Saint Mathieu à la pointe de tous les diables, il y a près d'une
(x) Aujourd'hui la pointe aux Vaches.
lieue ; l'une et l'autre pointe assèchent de basse mer. m
Tous les historiens qui ont suivi Champlain n'ont fait que de le copier. Il y en a peu qui aient égalé sa puissance d'observation et sa justesse de coup d'oeil. La courte description qu'il donne du Saguenay,après l'avoir remonté sur un parcours de quinze lieues, est à relire. Comme c'est bien là « cette terre de montagne de rochers, la plupart couverte de bois de sapins, cyprès et boulle, terre fort malplaisante, vrais déserts inhabitables d'animaux et d'oiseaux. » Avec quelle étonnante exactitude, encore, sur les simples récits des sauvages, il traça l'itinéraire de ces profondeurs mystérieuses jusqu'à la baie d'Hudson.
De 1603 à 163 1, Champlain fait la chronique des principaux événements de ce poste lointain, chronique au jour le jour, toujours émaillée de détails typiques. On vit pour ainsi dire, en la lisant, la vie de ces temps primitifs. On assiste aux scènes qu'il décrit dans un style naïf et plein de charme à la fois, non pas comme un spectateur posthume, mais comme un de ses contempo-
rain, qui en aurait été le témoin occulairc- Le livre se referme et le lecteur est tout étonné d'avoir voyagé si loin, en aussi peu de temps, et sans ressentir la moindre fatigue.
Cette pointe de Saint-Mathieu que je vois là. bas se perdre dans l'hoiizon un peu brumeux du matin, je me souviens d'y être abordé un jour dans une biscayenne poussée par quatre vigoureux rameurs, au bas d'un petit coteau plein d'arbres de cyprès et de sapins. Je me so '.viens de la réception superbe que fit à Champlain, le 27 mai 1603, le grand sagamo Anadabijou ertouré d'une centaine de sar.vages, et comment les interprètes, ses compatriotes, lui racontèrent cd qu'ils avaient vu en France : les beaux châteaux, les palais, la puissance du grand roi qui' lui envoyait de l'aide pour soumettre l'iroquois. Et le grand sagamo et ses guerriers, brandissant les crânes des ennemis qu'ils venaient de terrasser dans un grand combat, après avoir dansé et fumé le petun longtemps, avaient offert à Champlain un superbe festin de chair d'orignal. C'est sur cette pointe aux Alouellcs, que se consomma,
au milieu d'une festin improvise', cette alliance entre Algonquins et Français, qui devait exercer une si grande influence sur les destine'es de la Nouvelle-France. En vérité, cette langue de terre solitaire a été témoin de l'un des plus importants événements politiques de la période française. C'est plus qu'une étape, c'est un pas décisif. C'est là qu'est née la grande lutte contre riroquois, c'est là que commence cette longue campagne qui devait coûter tant de sang et de sacrifices à nos pères. On dirait que la destinée étrange a voulu écrire sur les rives mouvantes de l'embouchure du Saguenay la date du premier établissement des Français en Canada en même temps que l'arrêt de mort de la colonie. (i) Et, le lendemain de ce solennel passage du Rubicon, je vois les sauvages s'embarquer sur leurs canots légers, ;( faits d'écorce de bouleau renfoncés par dedans de petits cercles de cèdre blanc, )) puis attérir dans l'anse sablonneuse de
(i) Se méfier des g-uides, comme Osgood, qui placent cette scène en lôioàla Pointe Boule et qui font assister Lescarbot à ce grand conseil, alors qu'il n'est jamais venu en Canada.
Tadoussac. Ils viennent, comme l'auraient fait des diplomates de la vieille Europe, rendre la visite que Champlain leur a faite.
Un de leurs chefs, psalmodie une longue complainte, dans le genre des versets d'Ossian. Il y raconte les hauts faits et les prouesses de la dernière campagne, le nombre des ennemis qui ont mordu la poussière, leur valeur et leurs me'faits. Homère n'aurait pas mieux dit. Les vieillards, assis en demi-cercle sur le rivage, interrompent de temps en temps l'orateur par des ho ! ho ! ho ! gutturaux que notre civilisation a remplacé depuis par écoutez ! écoutez ! hear ! hear ! A chaque verset, les femmes et les filles se livrent à une danse échevelée pendant laquelle à chaque pas, elles laissent tomber une pièce de leurs vêtements, de sorte qu'à la fin de la complainte elles apparaissent aussi légèrement et court vêtues que la blonde Amphytrite sortant du sein des eaux, hormis leur nature, ajoute Champlain. Les bacchantes des anciens dans leurs danses passionnées, furieuses, n'eurent jamais rien de comparable aux pas
chorégraphiques qui s'exécutèrent ce jour-là sur les sables de Tadoussac.
Le carnaval passé, l'esprit inquisiteur et sérieux de Champlain gravite vers les sommets élevés. Il s'inquiète de l'âme et de la religion de ces enfants de la nature. Déjà, quand le roi avait confié le monopole de la traite de Tadoussac à Chauvin, Champlain déplorait que cet armateur fut de la secte des prétendus réformés. Il faut l'écouter, pressant de questions le grand sagamo Anadabijou.
Et celui-ci, avec sa naïveté confiante, lui explique ses idées sur la formation de l'homme ; comment Dieu, après avoir fait une grande quantité de flèches, les fixa dans la terre, d'où il sortit hommes et femmes.
Champlain, à son tour, lui fait le récit de la tradition biblique sur la création d'Adam et d'Eve, lui parle de l'unité de Dieu et du mystère de la Trinité.
Le sauvage, après l'avoir écouté, songeur, continue :
Il a ouï dire qu'anciennement cinq hommes s'en allant vers le soleil couchant firent la ren-
contre de Dieu q'ii leur demanda : Où allezvous ? — Nous allons chercher notre vie, répondirent les cinq voyageurs. Et Dieu leur dit : Vous la trouverez ici.
Les voyageurs passèrent outre. — Dieu prit une pierre, toucha deux des récalcitrants qui furent aussitôt changés en pierre. Où allez-vous, reprit-il, s'adressant aux trois autres ? Nous allons chercher notre vie. — Ne passez pas outre vous la trouverez ici. Ils s'arrêtèrent un instant, et voy.mt qu'il ne leur venait rien, ils continuèrent leur chemin. Dieu prit alors deux bâtons, dont il toucha de nouveau deux des voyageurs qui furent aussitôt transmutés en bâtons. Ebahissement du dernier survivant. Où vas-tJ, lui demanda Dieu ? Je vais chercher ma vie. L'exemple de ses quatre camarades lui avait donné à réfléchir. Il s'arrêta et écouta. Dieu lui donna alors de la viande et il fit bonne chair.
Une autre fois, continue le grand chef devenu CAUseur, Dieu demanda à un homme qui avait beaucoup de tabac où étnit son pétunoir. Il le donna à Dieu qui pétuna beaucoup. Après avoir
bien pétuné, Dieu brisa le pétunoir en plusieurs morceaux. — Pourquoi as-tu brisé mon pétunoir^ tu vois bien que je n'en ai pas d'autre ? Et Dieu en prit un qu'il avait et lui donna en disant : — En voilà un que je te donne, porte le à ton grand Sagamo, et dis-lui qu'il le garde. S'il le garde bieUy il ne manquera de rien, ni lui, ni tous ses compagnons. Tant qu'il l'eut les sauvages ne manquèrent de rien. Mais il le perdit un jour, et depuis ce temps les sauvages ont souffert de la famine.
Bonne chair et disette, voilà à quoi se re'duisait la connaissance du bien et du mal chez ces primitifs habitants du Canada. Serait-ce l'histoire du pétunoir du grand sagamo Anadabijou qui a donné naissance au mot populaire que l'on entend parfois lorsqu'un homme a eu de la malchance : Il a cassé sa pipe ?
Chimplain, sérieux, grave, tout en consignant dans ses mémoires les fables que lui racontait le chef de Tadoussac, n'oublie pas d'y entrer les leçons de petit cate'chisme qu'il lui donnait en retour.
Cela déplaît fort au sarcastique Lescarbot qui prétendait que les traditions bibliques étaient inexplicables pour ces peuples, quand même on aurait su parfaitement leur langue.
Avant que le roi eût donné le monopole du trafic de Tadoussac à des compagnies particulières, de nombreux navires venaient mouiller dans ce port. Un ancien racontait au père Charles Lallemant qu'il y avait vu jusqu'à vingt vaisseaux à la fois, (i) Bergeron, dans son Traité de navigation^ publié en 1629, dit la même chose. La relation de 1626 raconte ainsi de quelle façon les compagnies jalouses de leur privilège y faisaient commerce.
«. ..Dès que la traite fut accordée à l'association privativement à tous autres, dit-elle, l'on n'y vit plus que deux navires qui appartenaient à l'association, et ce une fois seulement l'an, environ le commencement du mois de juin. Ces deux navires apportaient toutes les marchandises que l'association traitait avec les sauvages, c'est-àsavoir, capots, couvertures, bonnets de nuit,
(i) Relation de 1636.
chapeaux, chemises, draps, haches, fers de flèche, haleines, espées, des tranches pour rompre la glace en hiver, des couteaux, chaudières, pruneaux, raisins, du blé d'inde, des pois, du biscuit ou de la galette et du petun. En échange, les sauvages apportaient des peaux d'orignal, de loup cervier, de renard, de loutre, de martre, blaireau, rat musqué, mais princii)alement le castor qui était le plus recherché. Une année, on embarqua 22,000 peaux. D'ordinaire la cargaison était de 15 ou 20,000 à une pistole la pièce. La compagnie employait quarante personnes et plus et l'équipage des deux navires comprenait bien 150 hommes. Tout ce monde là était gagé et nourri. Ce qui faisait des frais considérables. Les uns avaient 106 livres, les autres cent livres. Un truchement était payé cent pistoles et avait droit à un certain nombre de peaux. »
On peut jhger avec quelle anxiété les sauvages attendaient chaque printemps la venue des navires. Dès la fonte des neiges, ils arrivaient à Tadoussac, et pendant de longs jours, groupés
sur les plus hauts sommets, ils scrutaient l'horizon. Aussitôt qu^une voile était signalée, de grands feux s^allumaient à la Pointe de tous les diables, les plus empressés se jetaient dans les canots et s'en allaient au loin sur le fleuve à la rencontre des navires. Vêtus de peaux d'ours, masqués et hideux, le nez peint en bleu, les yeux, les soticils, les joues peintes en noir et le reste du visage en rouge, telle était la grande toilette des sauvages pour la circonstance. Les gros vaisseaux jetaient l'ancre devant Tadoussac et les barques continuaient le voyage jusqu'à Québec et aux Trois-Rivières pour y chercher les pelleteries et les apporter au comptoir principal L'année où Champlain avait jeté les fondations de la capitale de la Nouvelle-France, il avait commencé à construire une habitation à Tadoussac. Pas un seul navire ne remontait le fleuve sans avoir mouillé dans ce havre. C'est là que de Pontgravé et ses aides passaient rhiver lorsque les besoins de la traite Texigeaient. Québec n'était alors qu'un pied à terre.
Depuis tantôt vingt-cinq ans, les compagnies s'e'taient succédées dans le monopole lucratif de Tadoussac, au milieu de vicissitudes diverses. Chauvin était mort laissant sa mission à de Chastes. De Monts et de Caën les avaient suivis, se disputant entre eux la dépouille quand les Basques, hardis contrebandiers, leur en donnaient le temps.
Champlain mettait tout l'esprit de conciliation dont la nature l'avait doué à accorder entre eux ces traiteurs avides. Le port de Tadoussac vit alors plus d'une scène acrimonieuse entre les équipages des trafiqueurs rivaux. Appelé comme arbitre, le père de la colonie^ « ne voulait se montrer passionné ni pour un parti ni pour l'autre puisqu'il était question de rendre justice. » Pour ne pas être témoin des violences de de Caën, il raconte comment Un jour il préféra s'avancer dans le Saguenay,
Quand on avait dompté les Basques, ennemis communs, ou convenu d'un mode de partager les dépouilles de la traite, surgissaient des questiotis de religion entre huguenots et catholiques. Ce n'étaient pas les moins épineuses.
David Kertk, un renégat dieppois, passé au service des Anglais, se chargea, dans l'été de 1628, de mettre les partis d'accord en s'emparant de Tadoussac oli il brûla toutes les barques des armateurs et rompit en pièces des meules que de Caën y avait laissées par négligence au lieu de les envoyer à Québec. « Il aurait mieux valu qu'elles fussent à Dieppe qu'à Tadoussac, remarque Champlain. Qu'en pouvions-nous faire là?»
L'année suivante Kertk revint à la charge. C'est de Tadoussac qu'il envoya ses deux frères sommer Chftmplain de rendre le fort de Québec. La petite garnison, oubliée par les traiteurs, sans secours, affamée, mit bas les armes et le vainqueur la dirigea vers Tadoussac. Kertk, enflé de son succès facile, y fit élever une tente environnée de verdures, où entouré de ses capitaines, il célébra sa victoire.
Les Kertk étaient d'anciens marchands de vin de Bordeaux et de Cognac et ne connaissaient rien aux choses de la mer. Celui qui les avait conduit dans cette expédition était un déser-
teur français, le capitaine Jacques Michel, huguenot de Dieppe, Me'content de ce que les Kertk s'en attribuaient tout le mérite, il les menaçait déjà de leur enlever ce qui leur avait procuré, lorsqu'il fut pris tout à coup d'un grand assoupissement. Après avoir été trente- cinq heures sans parler il rendit l'âme, fort heureusement pour les Kertk, mais pas aussi avantageusement pour lui, si, comme Champlain n'en doute pas, il est allé aux enfers.
« J'ai laissé ma patrie, disait-il à Champlain, comme ils l'ont fait, pour servir un étranger ; jamais je n'en aurai l'âme bien contente, je serai en horreur à tout le monde, sans espérance de retourner en France, où l'on a fait mon procès. Puisqu'on me traite ainsi de toute part, c'est me mettre au désespoir et me forcer à faire plus de mal que je n'en ai jamais fait, m
« Ce misérable, dit la relation de 1634, avait, la veille de sa mort, vomi contre Dieu et Saint Ignace mille blasphèmes, déclarant qu'il voulait être pendu s'il ne donnait une couple de soufflets avant la nuit du jour suivant à un des pères
Jésuites pris par les anglais, vomissant contre lui force injures. Il fut surpris bientôt après d'une maladie qui lui ôta toute connaissance et le fit mourir le lendemain comme une bête. Les chirurgiens qui étaient en nombre se trompèrent et donnèrent des remèdes soporifères à un léthargique. ))
Caractère violent et irascible, Michel avait eu dans le port de Tadoussac une querelle fort animée avec le Jésuite Brébeuf Un jour, David Kertk s'adressant aux Jésuites leur avait dit : « Messieurs, vous aviez l'affaire du Canada pour jouir de la propriété de M. de Caën que vous avez dépossédé. »
« Pardonnez-moi, monsieur, reprit Brébeuf, ce n'est que la pure intention de la gloire de Dieu qui nous y a mené, nous exposant à tous dangers et périls pour la conversion des sauvages.
« — Oui, oui, convertir des sauvages, vous voulez dire convertir des castors, s'exclama MicheL
« — Cela est faux, riposta Brébeuf
« Michel leva la main comme pour le frapper en disant : Sans le respect que je dois au gêné-
rai je vous donnerais un soufflet pour m'avoir démenti.
Brebeuf, bâti comme un hercule, garda son sang-froid : « Vous m'excuserez, dit-il, je n'entends point vous démentir, j'en serais bien fâché. Cest une façon de parler que nous avons dans nos écoles, quand on propose une question douteuse, ne tenant point cela pour offense, c'est pourquoi je vous prie de me pardonner et de croire que je ne l'ai point dit pour vous donner du déplaisir. »
Ces excuses du père ne calmèrent pas la rage de Michel. Il en eut une colère si violente, qu'elle causa sa mort, au dire de plusieurs.
La mort de ce malheureux transfuge causa ' plus de plaisir que de regret ; néanmoins on le iît inhumer à Tadoussacavec les honneurs dûs à sa bravoure et à son rang. Louis Kertk fit faire un cercueil oîi son cadavre fut placé. Sur le couvercle brillait une épée nue. Deux cents hommes d'armes descendirent à terre pour accompagner la dépouille mortelle que les officiers des vaisseaux portaient sur leurs épaules.
En tête du cortège marchait uri homme armé de toutes pièces, avec la rondache et le coutelas. On rompit une demi-pique noircie qui fut jetée sur la tombe. Quand le cadavre fut descendu dans la fosse et que le ministre eût dit les dernières prières, les soldats firent par àevïx fois une décharge générale de mousqueterie, pendant que les vaisseaux ancrés dans le port (i) avec leurs pavillons en berne, tiraient 90 coups de canon. Sitôt la cérémonie finie, tout le monde se rembarqua. « Le deuil n'en dura guères, ajoute Champlain ; au contraire, jamais ils ne se réjouirent tant et principalement en un vaisseau, où il y avait quelques barils de vins d^Es pagne. Le voilà payé de tout ce qu'il a fait. »
Après le départ des Anglais, les sauvages déterrèrent le cadavre du pauvre Jacques Michel, lui firent toutes sortes d'ignominies, le pendirent à un arbre, puis après l'avoir mis en pièces, le
(i) Les vaisseaux étaient mouillés au Moulin Baude et l'on se donna la peine d'aller l'enterrer à Tadoussac. (Laver- .dière.)
donnèrent à leurs chiens, (i) «Voilà le salaire des perfides, je prie Dieu qu'il ouvre les yeux aux autres, ajoute le père le Jeune après avoir raconté ces abominations. (2) »
En 163 T, la compagnie des Cent-Associés équipa de nouveau un vaisseau pour la traite de Tadoussac, mais la crainte d'y rencontrer des Anglais le fit attérir à Miscou, à l'entrée de I^baie des Chaleurs. L'année suivante, le roi de France faisait définitivement reprendre possession de la colonie, et .les trafiquants continuaient leurs relations de -commerce avec les indigènes de Tadoussac.
(i) Relation de 1634.
(2) Relation de 1632. Plusieurs écrivains .ont confondu le capitaine Jacques Michel' avetc l'un des frères de Kertk.
Du commerce de Tadoussac. — Poste de traite.— De la ferme du Roi et des sous-fermiers. — De l'exploration de l'arpenteur Normandin.
Depuis la reprise du pays sur les Anglais jusqu'à la cession, le commerce de Tadou^ac a passé par plusieurs phases. A l'origine, les compagnies avaient le monopole de la traite. Dès que la navigation e'tait libre leurs vaisseaux se rendaient de France à Tadoussac, pour y chercher les pelleteries ramassées dans les divers postes échelonnés le long du fleuve et que des barques venaient y porter. En 1645, les colons, après avoir longtemps guerroyé, obtinrent enfm le commerce libre. Les colons s'étant formés en société sous le nom de « La communauté des habitants » prirent la direction du comptoir de Tadoussac. En 1648, la traite de ce poste donnait 40,000 livres de profit, et il s'y fit du commerce pour 250,000 livres. On
exporta 22,400 livres pesant de fourrures sans compter 500 orignaux. Chaque printemps, la frégate de la communauté des habitants, comme on l'appelait, descendait à Tadoussac. Bissot, Bourdon , de Tilly , Godefroy , Repentigny , Couillard de T>espinay étaient parmi les principaux directeurs de la communauté. En 1653, un forban hollandais armé de seize pièces de canons, se rendit jusque dans ces parages pour y traiter avec les sauvages.
La compagnie des Cent-Associés, qui regrettait d'avoir concédé tant de privilèges aux colons, avait envoyé dans la colonie un agent actif, tenace, qui se mit à surveiller d'une façon fort serrée les opérations commerciales de la communauté. Avocat au parlement de Paris, Peronne du Mesnil était retors et avait le flair d'un policier. Il finit par accuser les directeurs du comptoir d'être à découvert de 644,700 livres. Comme ceux qu'il mettait en cause se trouvaient être les principaux habitants du pays, il fallut user de violence pour lui faire rengainer ses accusations. On fit main basse sur ses pa-
6o TADOUSSAC
piers et lui-même dût s'embarquer pour la France. Le mémoire que Peronne du Mesnil adressa au roi existe encore. Il est violent, agressif, malheureusement la preuve documentaire qui aurait pu étayer ses attaques, si elle a jamais existe', est disparue.
La coutume s'e'tablit de vendre le privilège de traite de Tadoussac aux enchères publiques. Les bénéfices que l'on en retirait servaient à payer les dépenses d'entretien de la colonie. On trouve, en 1653, un acte de société pour la traite de Tadoussac entre Louis Couillar<i et MM. R<^sée, du Hamel et consorts, représentés par leur agent, Germain Le Barbier. Le 19 octobre 1658, un arrêt du -conseil supérieur de de Québec adjuge le poste de Tadoussac au sieur Demaure. En 1663, le gouverneur d'Avau gour jugea à propos, de son autorité privée et contre la pratique suivie dans le pays, d'affermer ce privilège pour deux annés consécutives à dixsept particuliers savoir : de la Tesserie, des Cartes, Le Gardeur, Gourdeau, Le Gardeur de Tilly, Desprez, Juchereau de la Ferté, Bissot,
Damours, Charron, Madry, Marsollet, Le Gardeur de Villiers, Chartier, P. Denis, Bourdon et Juchereau de St. Denis.
Cela déplut fort aux habitants. C'est un bien public que M. d'Avaugour ne pouvait aliéner, disaient-ils dans leur supplique au Conseil. Leur plainte fut entendue et le 4 octobre 1666, le Conseil mettait à néant le bail consenti par d'Avaugour. Ce jugement ne leur devait cependant donner aucun profit, le roi ayant déjà disposé au mois d'avril précédent de la traite de Tadoussac en faveur de la compagnie des Indes Occidentales qui s'était formée deux ans auparavant. La nouvelle compagnie devait jouir de ce privilège comme la communauté des habitants avait eu l'habitude de le faire, à la condition de payer les charges annuelles du pays, (i) En 1674, la compagnie des Cent-Associés en abandonnant son monopole, se réserva néanmoins la traite de Tadoussac qu'elle devait garder jusqu'à sa démission définitive. Les habitants avaient eu un instant l'espoir de remettre la
(I Ed. & Ord. t. I, p. 61.
main sur ce comptoir, car on voit qu'en 1675 le conseil supérieur leur avait intimé l'ordre de s'assembler pour savoir comment en disposer. Ce domaine qui était réputé contenir les meilleures places de chasse et de pêche de toute l'Amérique Septentrionale ne devait plus jamais tomber sous le contrôle des colons. Le roi le reprit pour son bénéfice, l'afferma d'abord à Oudiette et à ses associés et, de vingt ans et vingt ans, en renouvela le bail avec les divers fermiers qui se succédèrent dans l'adjudication des gabelles de France. Dès lors la traite de Tadoussac qui comprenait le commerce exclusif avec les sauvages de la rive nord du Saint-Laurent inférieur fut désigné sous le nom général de « Domaine du Roi » et fit partie des « Fermes Réunies de France. »
Ces fermiers voulurent faire produire à l'immense territoire qui leur échéait en partage tout ce qu'il pouvait donner. Leurs prétentions s'étendirent même sur la rive sud du fleuve. Les habitants de cette région s'opposèrent énergiquement à ces empiétements, jusqu'à ce qu'au
mois de juin 1685 on leur reconnut le droit qu'ils avaient eu de tout temps de traiter avec les sauvages. Les fermiers empêchèrent aussi pendant longtemps les entreprises qui de près ou de loin pouvaient nuire à leur monopole. En ï68i, Frontenac refusa à Radisson d'établir des postes le long de rembouchure nord du Saint Laurent de peur de détourner le commerce de Tadoussac.
Ce pays fut toujours fort prisé des contrebandiers. En 1707, Raudot faisait défense à toutes \ personnes, même aux sauvages étrangers^ de traiter ou de chasser dans l'étendue des limites de Tadoussac. En 1709, il renouvelait cette défense, permettant aux sous-fermiers de Tadoussac de piller les français qu'ils trouveraient à . ^ '( faire festin aux sauvages » ou à trafiquer avec | eux. En 1701 et en 1720, ces mêmes ordres sévères étaient répétés.
Il est digne de remarquer que lorsque la traite , i^/ |,,C /%^
de l'eau-de-vie était défendue dans la colonie, sous les peines les plus sévères, elle était permise au poste de Tadoussac, oh le commerce
était pourtant sous le contrôle gouvernemental, (i)
Les grands fermiers n'exploitaient pas toujours par eux-mêmes, quoiqu'ils eussent régulièrement un directeur de leur domaine dans la colonie, pour y percevoir leurs droits. La Potherie nous apprend qu'il y avait une compagnie de marchands à Québec qui payait tous les ans un certain prix pour avoir la permissio i de commercer seule avec les sauvages du Saguenay. (2)
Les S0U3 fermiers furent nombreux. Louis Bergeron eut le bail de Tadoussac pendant six ans. (3) Cugnet, vers la fin du régime français, exploita ce poste avec un profit considérable, au dire de Bigot. (4)
(i) Lettre d'Aubert de la Chenaye, 24 octobre 1693.
(2) M. Marmette, dans ses rapports sur les archives de Paris, indique un mémoire de M. Riverin du 19 novembre 1685, où il fait connaître ce qu'est la traite de Tadoussac, ce qu'on fait pour la détruire et les moyens nécessaires pour la conserver au roi.
(3) Collection de Québec, vol. 12, 3ième série, 173 t.
(4) Lettre au ministre du 11 oct. 1749.
En 1750, la veuve Fournel exploitait la ferme de Tadoussac. Trois ans auparavant, Hocquart informait le ministre que personne n'avait voulu se charger de son affermage.
Les limites en dedans desquelles devait s'exercer le privilège de la traite de Tadoussac furent longtemps une source de difficultés. L'intendant Hocquart y mit un terme en 1732. L'année précédente, Pierre Carlier, adjudicataire général des fermes unies de France, lui ayant demandé l'autorisation de faire à l'exclusion de tous autres, la traite, la chasse, la pêche et le commerce dans l'étendue du domaine du Roi, depuis l'île aux Coudres jusqu'à deux lieues au dessous des Sept Iles ainsi que dans les dépendances des postes de Tadoussac, Chicoutimi, lac Saint- Jean, Nekoubau, Mistassini, Papinachois, Naskapis, rivière Moisy, Sept-Iles y compris la terre et seigneurie de la Malbaie, sous peine de 2000 louis d'amende pour tout contrevenant, l'intendant, suivant les instructions particulières qu'il avait reçues du roi, donna l'ordre à Louis Aubert de la Chesnaye de faire une carte exacte
du domaine, depuis le bas de l'île aux Cou dres jusqu'à la rivière Moisy sur toute la profondeur embrassée dans cette étendue jusqu'à la hauteur des terres, et de dresser un procèsverbal de ses opérations en forme de journal. Les instructions données à M. de la Chesnaye étaient des plus détaillées. Non seulement il avait à relever et mesurer un immense territoire, mais encore il devait indiquer minutieusement les rivières qui se déchargent dans le Saguenay, avec leur direction depuis leur source jusqu'à leur embouchure, marquer jusqu'à quel endroit elles sont navigables en barques, bateaux ou canots, les sauts et rapides où l'on faisait portage, la situation et l'étendue des lacs, les noms de ces lacs et rivières et des pays traversés, les établissements et les magasins où se faisait la traite avec les sauvages, la chasse du loup marin et la pêche du saumon, les anciens établissements où la traite s'était faite et dont il restait encore des vestiges, les noms des tribus sauvages habitant ces pays ou qui y venaient traiter, leur nombre, et, généralement, tout ce
qui pouvait préciser l'étendue de ces territoires . et en faire connaître les avantages.
Aubert de la Chesnaye partit pour sa mission le 12 mai 1732, mais s'étant cassé une jambe à la Petite Rivière, au début de son voyage, l'arpenteur Joseph Laurent Normandin fut chargé de le remplacer.
Normandin se rendit jusqu'à 200 milles au nord-ouest du lac Saint-Jean, plus loin qu'aucun arpenteur mo^derne ne l'a fait encore, et dressa de toute cette région la carte la plus fidèle et la plus détaillée que nous possédions. Sur cette carte on peut voir indiqué, à 189 milles au nord-ouest du lac Saint-Jean, l'établissement d'un M. Pelletier qui se dresse inopinément au miheu de la solitude, et dont l'apparition fait naître toute espèce de suppositions fantastiques. « Qu'était-ce que ce M. Pelletier qui vivait ainsi seul dans ce lointain presqu'inacces sible, quels desseins étranges y pouvait-il nourrir, se demande M. Arthur Buies. (i) Etait-ce un coureur des bois, un philosophe ou un ermite ?
(i) Le Saguenay : Avant propos, IX.
Aucune tradition ne nous éclaire à ce sujet : contentons-nous d'admirer l'audace et le courage d'un homme qui pouvait vivre absolument seul dans un pareil exil, entouré de tous les dangers et capable de les braver également tous. » Le 23 mai 1733, l'intendant Hocquart, se basant sur les observations de Normandin, fixa définitivement les limites du territoire saguenayen et de la traite de Tadoussac. Le Domaine du Roi, comme on appelait alors cette vaste étendue de terrain, dont la superficie était d'au moins 72,000 milles, partait de l'extrémité inférieure de la seigneurie des Eboulements et se rendait jusqu'au cap Cormoran, plus bas que la rivière Moisy, c'est-à-dire une longueur d'environ trois cents milles. Une ligne droite tirée vers le nord à chacune de ces extrémités limitait l'ouest et l'est de la réserve. D'un côté, c'était la hauteur des terres qui partage les eaux des rivières Saint- Maurice et Batiscan de celles qui tombent dans le lac St-Jean ; de l'autre, les régions encore inconnues où vivent les Naskapis et les Esqui. maux. Douze comptoirs principaux étaient
TADOUSSAC 6g
alors en pleine opération dans ce réseau dont Tadoussac formait le point de ralliement. Ces limites étaient à peu près les mêmes que celles qu'avait indiqué l'arrêté de 1658 attribuant la traite de Tadoussac au sieur Deraaure.
Du côté de l'est, une concession accordée le ^5 février 1661 par la compagnie de la Nouvelle- France à François Bissot, sieur de la Rivière, avait déjà quelque peu écorné le domaine. Sur les instances de Carlier, les héritiers Bissot durent renoncer à la partie qu'ils réclamaient depuis l'île aux Oeufs jusqu'à la pointe des Cormorans, à quatre ou cinq lieues au dessous de la rivière Moisy. Vers l'ouest, la seigneurie de la Malbaie avait été autrefois aussi concédée à M. Hazeur, mais celui- ci l'avait depuis revendue au roi à un prix considérable, (i) Elle fut réunie dès lors au domaine ix)ur ne plus en être séparée qu'après la conquête, La limite extrême du nord avait toujours préoccupé le gouvernement de la colonie. On y avait envoyé plusieurs fois faire des prises de possession mais les Anglais qui faisaient
(ï) 20,000 livres, tître du 29 octobre 1724.
Commerce à la baie d'Hudson n'entendaient point céder leurs prétentions. En 17 13, le ministre écrivait à M. de Vaudreuil qu'il était persuadé que les Anglais auraient de la peine à céder le lac Nemiscau à cause de la traite qu'ils faisaient à Rupert. Il insistait sur la nécessité de conserver les Mistassins à cause de la traite de Tadoussac. On conserva le lac Nemiscau et les Mistassins quitte à se battre pour la partie en litige. Cette limite extrême contestée alors l'est encore aujourd'hui.
Dans l'ordonnance qui fixait les limites définitives du territoire de traite de Tadoussac, Hocquart remit en vigueur les défenses de ses prédécesseurs. Bien plus, personne ne pouvait approcher plus près de dix lieues, des bornes marquées.
Voilà avec quel soin jaloux les fermiers du domaine firent protéger leur monopole. Personne n'avait le droit d'aborder sur leurs terres, si ce. n'est les officiers du gouvernement lorsqu'ils y étaient envoyés pour faire l'estimation des bâtiments et des meubles des postes, à
chaque mutation de fermier. Les missionnaires, cependant, avaient partout leur libre entrée ; les traiteurs étaient des plus intéressés à leur faciliter l'exercice de leur ministère, afin de pouvoir grouper les sauvages et de les éloigner des comptoirs de la baie d'Hudson. Au printemps de 1725, M. de Tilly fit un voyage à Chicoutimi, mais c'était pour y examiner les bois propres à la mâture des vaisseaux du roi.
Dans un livre intitulé : Coniest in America publié en 1757, le Dr. John Mitchell déclarait que les P'rançais n'avaient droit dans l'Amérique du Nord qu'au rocher de Québec et au comptoir de Tadoussac. La conquête vint et le rocher de Québec comme le comptoir de Tadoussac passèrent aux mains des Anglais. Le domaine du roi continua d'être, comme ii l'avait été depuis cent ans, une réserve que l'on adjugeait au plus haut enchérisseur. Les fermiers continuèrent à exclure les étrangers de leur domaine et à en tenir les ressources cachées, autant pour maintenir leur monopole que pour dérouter toute compétition chaque fois qu'il
s'agissait de renouveler le bail. C'est ce qui fait qu'il n'y a pas plus de cinquante ans que le Saguenay a commencé d'être colonisé.
On voyait encore il y a quelques années dans les jardins du grand hôtel de Tadoussac les derniers vestiges des bâtiments qui avaient appartenu à l'ancienne compagnie des Postes du Roi. Ils sont disparus ainsi que les puissants traiteurs et les tribus montagnaises qui s'y donnaient jadis rendez-vous chaque été.
Des missionnaires de Tadoussac. — Huguenots et catholiques, — Récollets et Jésuites. — Cent soixante et sept ans d'apostolat. — 1615-1782.
Deux idées dominent dans les premières chartes accordées aux explorateurs français sur la terre du Canada : religion et commerce. La pensée colonisatrice ne vint qu'après. Pour plusieurs, cependant, la conversion des peuples ne fut qu'un prétexte qui servit à couvrir le pavillon de la marchandise. N'est-il pas étrange, en effet, de voir le gouvernement de la métropole charger des huguenots du soin de répandre la vraie foi chez ces nations nouvelles ?
Champlain termine le récit de la vaine tentative du premier établissement à Tadoussac et de son misérable avortement, en disant : « Ce » qui fut à blâmer en cette entreprise c'est d'avoir » donné une commission à un homme de con- » traire religion, pour pulluler la foi catholique, » apostolique et romaine, que les hérétiques ont
« tant en horreur et abomination. Voilà les « défauts que j'avais à dire sur cette entreprise. »
La vice-royauté éphémère du catholique commandeur de Chaste n'empêcha pas les premiers trafiqueurs de transporter sur la libre terre d'Amérique les tristes querelles de l'ancien monde. L'équipage de de Caën, en partie huguenot, en partie catholique, se disputait la préséance dans le port de Tadoussac. Quand il était à son bord, de Caën faisait chanter aux siens les psaumes de Marot dans sa cabine ou sur la poupe à la place d'honneur, tandis que les catholiques se partageaient avec les vulgaires matelots l'avant du navire.
Le beau moyen d'exécuter les ordres du roi et de catholiciser les naturels du pays, témoins journaliers de ces disputes !
Les historiens ne sont pas d'accord sur l'endroit oii fut dite la première messe au Canada. M. Louis Fréchette, s'en rapportant à une vieille tradition qui veut que cette cérémonie ait eu lieu à l'endroit où s'élève aujourd'hui le village de Tadoussac, a écrit à ce propos
de beaux vers dans La légende d'un peuple. Ils trouvent ici leur place, et nous laissons parler le poète.
Derrière nous, dans l'ombre, un petit sanctuaire, Temple paroissial de cet obscur canton, Dressait son humble seuil au lieu même où dît-on, Quelques cents ans passés, sur un autel rustique, Pendant que le refrain de quelque vieux cantique Etonnait les échos de ces monts inconnus, Devant Caitier et ses h'ardis marins, venus Pour arracher ces bords aux primitifs servag:es, Pour la première fois sur ces fauves rivages, Un vieux prêtre breton, humble médiateur. Offrit au Dieu vivant le sang du Rédempteur.
Je vous revis, !à, tous ensemble agenouillés, Rudes marins bretons, dans vos sarraux souillés Et raidis sous l'embrun des mers tempêteuses, Au milieu de ce cirque aux croupes montueuses, Au fond de ce désert, loin du monde connu, Offrant à l'Eternel, tête basse et front nu, Sur le seuil redouté d'un monde ouvrant ses portes L'holocauste divin qui fait les âmes fortes.
Les premiers missionnaires de la colonie naissante furent les Récollets. Le 25 mai 161 5, Champlain abordait à Tadousac, emmenant avec lui quatre de ces religieux, les P.P. Jean Dolbeau, Denis Jamay, Joseph le Caron et le frère
Pacifique Duplessis. Les vaisseaux se rendirent quelques jours après à Québec, ou l'on tint conseil. On convint de placer les missionnaires sur différents points du pays. Le P. Jamay resta à Québec d'où il desservit les Trois- Rivières, le P. le Caron reçut en partage le 'pays des Hurons où les Français n'avaient pas encore pénétré, et le P. Qolbeau alla demeurer à Tadoussac, pour instruire les Montagnais et visiter les autres tribus sauvages jusqu'au golfe Saint-Laurent, (i) Le champ était vaste: 350 lieues de pays en ligne droite.
Le P. Dolbeau se rendit au mois de décembre de la même année, à Tadoussac. Il bâtit une cabane, où il ménagea une sorte de chapelle afin d'y faire les offices et d'y réunir les Français et les sauvages. Il ne s'occupa pas seulement de la conversion des Montagnais, mais il alla encore jusque chez les Betsiamis, les Papinachois et les Esquimaux, porter le parole de l'Evangile.
Tandis que Champlain agrandissait le champ de la géographie américaine vers l'occident, le
(i) p. Leclercq : Etablissement de la foi.
P. Dolbeau, dit Garneau, (i) en mission chez les Montagnais de Tadoussac, parcourait les pays montagneux et pittoresques du Saguenay et visitait les Bersiamistes ainsi que les autres tribus des contrées situées au nord du golfe Saint-Laurent. Beaucoup d'années après on ' trouva des marques de son passage au' milieu ! d'eux. (2)
A son arrivée de France, en 16 17, le récollet Paul Huet dit la messe à Tadoussac, dans une chapelle faite de feuillages, pendant que deux matelots se tenaient auprès de lui agitant des rameaux verts pour chasser les moustiques. (3)
De 1618 à 1622, la mission de Tadoussac devint le partage du père Le Caron. Un chef nommé Choumin l'adopta comme son frère et lui donna rang dans sa cabane. Choumin, ou en français Raisin, avait reçu ce nom parce qu'il aimait le jus de la treille. On l'appelait aussi
(2) La Potherie, p. 208-I.
(3) Parkman {The pionneers of France in the new world p. 418) dit que ce fut la première messe célébrée en cet endroit. Il faut, vraisemblablement, donner le pas à Dolbeau,
le Cadet, parce qu'il tenait ses habits fort propres et qu'il imitait de son mieux les manières françaises. Il se rendit utile au missionnaire en lui aidant à construire plus solidement une maison, que les Récollets avaient commencée, sur un beau terrain donné l'année précédente par la compagnie des associés. Sa femme, lui ayant donné un fils, Choumin consentit à le faire baptiser, mais à condition qu'il serait nommé Père Joseph. Le P. Le Caron se résigna à suivre les idées de civilité auxquelles tenait Choumin. (4)
Parkman raconte l'effroi du père récollet Gervais Mohier, lorsqu'il vit pour la première fois à Tadoussac une troupe de sauvages parés pour la danse. Il crut avoir fait la rencontre d'une troupe de démons. Sa frayeur fut encore plus grande lorsqu'ayant été invité à un festin de deux cents couverts, il se trouva en face de quatre chaudières remplies de poissons, de pièces d'ours, relevés de pois, de pruneaux, de figues, de raisins et de biscuits, dans lesquelles on agitait un
(5) Ferland, 203-I.
aviron de canot en guise d'écumoir. Comme il ne semblait pas vouloir faire honneur au morceau de roi que l'on avait de'posé devant lui, ses hôtes tentèrent son appétit en lui offrant une large tranche de graisse d'ours, pièce qui était réservée d'ordinaire pour les grands personnages. Le bon père n'y put tenir et dût abandonner la partie.
Le P. récollet Le Caron fut le premier instituteur des Montagnais. Savant dans les langues sauvages, les études qu'il avait préparées sur les dialectes hurons, algonquins et montagnais, furent présentées au roi.
Les Relations des Jésuites ont ignoré les premiers travaux apostoliques des Récollets dans la région de Tadoussac, et le P. Charles Lallemant ne donne pas la note juste lorsqu'il écrit en 1626 que depuis dix ans que les Récollets étaient dans le pays, ils n'avaient pu encore décider un interprète à leur apprendre la langue. Cette remarque pourrait laisser croire que les fils de Saint-François n'avaient pas encore attaqué l'œuvre des missions, faute de connaissance
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suffisante des divers idiomes en usage dans le pays. Il est notoire, cependant, que dès leur arrivée dans la colonie, les Récollets se mirent résolument à l'œuvre et furent les premiers à porter la parole de l'Evangile chez les tribus les plus éloignées.
Quoiqu'il en soit, les Jésuites que les Récollets avaient appelé à leur rescousse finirent par les remplacer. Ils n'avaient pas encore mis les pieds dans Québec, que, ^déjà, on faisait courir de maison en maison dans la ville naissante un pamphlet odieux (i) où ils étaient accusés d'avoir armé la main de Ravaillac, le fanatique qui tua
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Quatre mois après leur arrivée, VAnti-Cotio7t[2) était brûlé par la main du bourreau. Soit qu'ils
(1) L'Anti-Cotton.
(2) Le P. Jésuite Cotton était le confesseur de Henri IV. Lors du meurtre de ce roi, il publia une lettre déclaratoire de la doctrine des Pères Jésuites (1610) où il défendait son ordre contre les accusations dont il était l'objet. Cette apologie rencontra des contradicteurs qui publièrent V Atiti-Cotton ou réfutation de la lettre déclaratoire, où l'on essaya de prouver que les Jésuites étaient les auteurs du parricide commis sur la personne de Henri IV. N'est-il pas étonnant de voir ce pamphlet répandu dans Québec, dès l'origine ?
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eussent reçu le mot d'ordre des trafiqueurs, soit peut être par crainte de voir diminuer leur influence, les truchements avaient refusé opiniâtrement d'initier les fils de Loyola aux dialectes indiens. Dans le seul hiver de 1633, grâce à Marsolet, le célèbre interprête montagnais ardemment sollicité, ils purent apprendre de lui suffisamment pour devenir maîtres à leur tou'-i Les Récollets, ordre manquant de ressources, n'avaient pu qu'ébaucher des travaux gigantesques. Les Jésuites, puissants organisateurs armèrent des vaisseaux qui leur apportèrent dans la colonie vacillante ce que la faiblesse ou le mauvais vouloir des compagnies n'auraient pu leur procurer.
Les efforts des Jésuites furent dirigés d'abord vers les nations lointaines des lacs, chez les Hurons. Quoique les sauvages de Tadoussac fussent pour ainsi dire les premiers que les navires français rencontraient en remontant le fleuve on ne leur porta la bonne nouvelle de l'Evangile qu'après plusieurs autres, (i) Les fils de Loyola
(i) Relation de 1641, p. 50.
avaient pressenti que le centre de l'empire futur du Canada était à l'ouest. La phrase fameuse de Horace Greely n'est qu'une pâle parodie de l'idée lumineuse d'un obscur missionnaire.
Les Tadoussacciens étaient nomades et les Jésuites considéraient qu'il était impossible de les instruire à moins de les rendre sédentaires. ^ « On ne peut espérer grand chose d'eux sans cela, écrivent-ils (2).
(( On les instruit aujourd'hui, demain la faim les contraindra à aller chercher leur vie dans les bois. Les vouloir suivre, il faudrait autant de religieux qu'ils sont de cabanes. Sur cent religieux, il n'y en a pas dix qui puissent endurer les travaux qu'il faut endurer à leur suite. On travaillera beaucoup et on avancera fort peu si on n'arrête ces barbares. On ne peut les forcer à cultiver eux-mêmes, ils n'y entendent rien. Du reste, où garderont-ils ce qu'ils auront recueilli ? Dans leur cabane d'écorce, mais la première gelée y gâtera toutes leurs racines. Ce sont gens qui vivent au jour le jour. Il faudrait
(i) Relation de 1634, p. 12.
leur envoyer quelques hommes entendus à défricher la terre. Ils se joindraient à eux, cultiveraient et les forceraient peut-être de s'arrêter. Tout cela est bien difficile, cependant. Comment habituer au rude travail de la terre des hommes qui ont toujours vécu dans l'oisiveté ? Pour les sauvages de l'intérieur, les Hurons, les Algonquins, cela va bien, ils sont sédentaires, groupés en bourgades organisées, mais pour Tadoussac l'aventure paraît bien risquée. »
Quatre ans après la reprise de Québec sur les Kertk, les Jésuites avaient déjà vingt six représentants de leur ordre et six résidences dans la colonie nouvelle. Dès 1626, un des leurs s'en était allé à 300 lieues de Québec, au beau milieu du continent, evangéliser les Hurons. En 1636, les PP. Brebeuf, Mercier, Pijart, Chastellain, Garnier, Jogues exerçaient l'apostolat dans cette mission déjà florissante. Aux Trois-Rivières, les pères Buteux et du Marché avaient la garde des Algonquins et des Poissons-Blancs. Québec comptait deux étabhssements réguliers : Notre- Dame des Anges et Notre-Dame de Recou-
vrance. C'est là que campait l'armée de réserve et que Ton formait à l'étude les missiomiaires conscrits. L'île brumeuse de Miscou, aux approches de la baie des Chaleurs, avait une résidence de Jésuites de même que celle du Cap Breton. Les succès remportés par les disciples de Loyola au Paraguay avaient donné l'idée à ceux du Canada de fonder des établissements semblables dans la Nouvelle France. Il avait été relativement facile d'organiser la nation huronne qui possédait déjà un gouvernement Tudimentaire, on eut plus de peine à enrégimenter les tribus nomades dont les pays de chasse embrassaient les rives du Saint-Laurent inférieur. Un bon chevalier, enthousiasmé par la lecture des Relations, vint à point, et Sillery fut fondé. Dans cette bourgade, jetée comme un avantposte de la colonie naissante de Québec, on essaya de grouper le troupeau errant. Les premiers établis firent' de la propagande. Un capitaine fameux de Tadoussac, s'étant converti, vint s'établir à Sillery, et ses sujets, qui de tous les sauvages étaient les moins disposés à se faire
chrétiens, tout en refusant de suivre leur chef dans sa nouvelle demeure, finirent par demander un missionnaire. Si la montagne ne vient pas à nous, il faut aller à elle, dit un proverbe qui prit naissance lors de la fameuse équipée de Mahomet. Les Tadoussacciens, ne voulant point abandonner leur pays, les Jésuites les y allèrent trouver. Au mois de mai 1641, îe père Paul Le Jeune, le père de Quen et l'interprète Marsollet s'embarquèrent pour Tadoussac. (i) Ce fut le commencement des travaux des missionnaires Jésuites dans cette région, et pendant près de cent cinquante ans, de 1641 à 1782, ils ne devaient cesser d'y exercer l'apostolat le plus ardu.
« Ce pays est si misémble, écrivait le père de Quen, qu'à peine y trouve-t-on de la terre pour les sépultures. Ce ne sont que rochers stériles et affreux. Si, néanmoins, la compagnie dont la fîotte passe là tous les ans quelques mois, y fait bâtir une maison, comme M. du Plessis;-
(I.X Relation de 1641, p. 50 ; Relation, de 1653,
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Bochart avait commencé, cela ferait du bien à tous. Les pères y pourront venir au printemps jusqu'au départ des vaisseaux. Je ne conseillerais pas aux Français d'y demeurer pendant l'hiver. Les sauvages s'en éloignent pendant ce temps là, abandonnant leurs rochers au froid, à la neige et aux glaces. »
C'est cette pauvre terre désolée que le P» de Quen devait venir durant plus de onze ans (i) cultiver pendant l'été afin qu'elle porta du fruit pendant l'hiver. (?) Sitôt qUe le cours de la rivière était libre^ ies sauvages le venaient cher, -cher à Québec dans leurs canots. Ils lui dressaient une cabane à part qui servait à la fois .de chapelle et de logement ; c'est là qu'il disait ia messe tous les jours, jetant la bonne semence au milieu des nations éparses du Saguenay, <que le commerce y ralliait.
Pour faire porter des bons fruits à cette nouvelle vigne, le père désirait ardemment pouvoir se construire une maison à Tadoussac. (3) Ses
((2) Relation de 1644 ;
(3) Relation de 1642.
vœux furent exaucés. Suivant l'exemple des Gamache et des Sillery et de plusieurs grandes •dames de France qui aidaient puissamment les missionnaires d-e leurs fortune, madame la duchesse d'Aiguillon lui fournit, en 1643, de quoi entretenir sa mission. En cette année, il put dire pour la première fois la messe dans une pauvre masure bâtie à la hâte par les Fran- <çais qui déchargeaient les navires.
Durant ce même été on apporta de France de la brique pour bâtir la maison de Tadoussac. (i) L'année suivante, lorsque madame de la Pelterie s'y rendit de Québec, elle put être marraine de deux petits sauvages dans la chapelle improvisée. Deux Ursulines qui arrivaient de France avec le père Le Jeune s'y trouvèrent •en même temps qu"'elle et l'on rendit à Dieu de solennelles actions de grâce. Jamais les tribus nomades du Saguenay n'avaient assisté à pareil spectacle. Leur étonnement fut bien plus grand «ncore lorsqu'en 1647 on apporta une petite tapisserie de droguette, pour embellir la chapelle,
<i) Relation de 1643.
et une cloche pour les appeler au service. La tapisserie était faite en ondes (i) et les supertitieux ne manquèrent pas d'y voir quelques mystérieux sortilèges. Quant à la cloche, tous prenaient un plaisir non pareil d'en entendre le son. Ils la pendirent eux-mêmes aussi adroitement que l'aurait pu faire un mécanicien français. Chacun la voulait sonner à son tour, pour voir si elle parlerait aussi bien entre ses mains qu'entre les mains du Père.
' Depuis 1641, les Jésuites n'avaient jamais manqué d'envoyer tous les ans à Tadoussac un ou deux de leurs pères qui passaient l'été, assistant les Français qui y abordaient et travail- . lant à la conversion des sauvages qui s'y rencontraient. « Lorsque l'hiver commence ses approches, écrivait un des annalystes de l'ordre, que toute la contrée se dispose à changer son
I habit vert en un habit blanc, et que le cristal se î
forme petit à petit sur le bord des rivières, les
sauvages se séparent pour aller faire la guerre
aux élans, aux cerfs, aux caribous, aux ours, aux
(i) Relation de 1647.
castors. Chacun tire vers son quartier, n'allant ne'anmoins qu'aux endroits dont ils sont convenus avant que de se séparer les uns des autres, afin de ne pas se nuire dans les battues de chasse. Tout les pères se retirent alors à Québec. » Avant leur départ les missionnaires choisissaient parmi les plus instruits, des chefs de la prière qui étaient chargés de rappeler à leurs frères les notions religieuses qui leur avaient été données pendant l'été. C'étaient les Dogiques à qui on remettait des calendriers pour reconnaître les jours de fêtes et de dimanche afin de les faire observer. A eux, incombait le soin de résoudre les difficultés qui pouvaient survenir, d'indiquer les prières à rcciter dans la maladie, dans la tristesse, quand la chasse manquait, quand il fallait traverser des lacs ou des rivières difficiles. Ces chefs improvisés avaient parfois plus de zèle que de raison, comme tous les nouveaux convertis.
)) Un jour, raconte l'annalyste delà mission, le sieur de Joinville, qui a écrit la vie de S. Louis, se trouvant dans une grande tempête sur la mer,
ses soldats et ses matelots croyant qu'ils allaient périr se jetèrent à ses pieds et lui demandèrent l'absolution de leurs pe'chés. Mais, pensez-vous, leur dit-il, que j'ai ce pouvoir? Qui l'aura donc. Monsieur, puisqu'il n'y a point de prêtre dans le navire ? A cette repartie, il éleva sa voix : Or sus, je vous absous de tout le pouvoir que j'en ai, je ne sais pas si j'en ai, mais si j'en ai vous êtes absous. C'était là une bonne simplicité gauloise, jointe d'un peu trop d'ignorance. Les sauvages de Tadoussac sont tombés cet hiver dans la même erreur. Se voyant dans leurs grands bois, éloignés du missionnaire, ils souhaitèrent tout-à-coup passionnément d'entendre la messe. Vun d'eux se présenta et en fit les cérémonies avec tout l'appareil d'un esprit trop fervent. Une vieille femme entend les confessions. A ceux qui avaient commis quelque faute, on leur fit avouer publiquement et on les fustigea sans pitié. » On peut juger de la surprise du missionnaire lorsqu'il arriva au printemps et entendit le récit naïf des prouesses religieuses de ces bonnes gens.
Le P. de Quen, nous l'avons dit déjà, fut celui qui cultiva le plus ordinairement les missions de Tadoussac. On retrouve souvent son nom de 1641 à 1652. Pendant cette décade, il eut comme collaborateurs de passage, les P.P. Buteux, Druillettes, Lyonne, Bailloquet.
Dès son premier séjour à Tadoussac, en 1641, le P. de Quen avait désiré ardemment pénétrer dans les profondeurs du Saguenay, chez les sau- / vages du nord, mais les tribu§ encore soupçonneuses et jalouses de garder le secret de leurs pays de chasse, l'en avaient toujours empêché. Ce n'est qu'en 1647, au mois de juillet, qu'il put enfin s'embarquer pour la nation du Porc-Epic. Il remonta le Saguenay, les rapides de la rivière Chicoutimi, le grand lac Kenogami, et fut le premier Français dont la barque aventureuse sillonna les eaux du lac Saint-Jean. Il devait renouveller ce voyage en 1652. C'est encore le P. de Quen qui commença la mission des Bersiamits.
Le successeur régulier du P. de Quen dans les missions montagnaises de Tadoussac fut le
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p. Charles Albanel. C'est le premier missionnaire qui commença à suivre les sauvages dans leurs chasses d'hiver, (i) De 1650 à 1660 il habita ces parages, tantôt longeant les rives du fleuve, tantôt s'enfonçant dans les bois, tantôt faisant sa demeure à Tadoussac même avec les quelques Français que les compagnies particulières y tenaient en garnison d'hiver dans l'intérêt de la traite. Durant l'hiver de 1657, il s'aventura avec un parti de chasseur sur la rive droite du fleuve et atteignit les monts Notre- Dame. Au printemps de 1660, avant son de'part de Tadoussac, le P. Albanel ayant marié un français nommé François Pelletier avec une sauvagesse chrétienne, sans publication de bancs, ni avis donné aux parents, ni à l'évêque, ni au gouverneur, cette affaire fit beaucoup de bruit, (2} et on le dirigea vers les missions de l'Outaouais.
Cette mission de Tadoussac, le P. Albanel l'avait cultivé avec amour pendant dix années
(i) 1650— Journal des Jésuites, p. 144.
(3) Journal des Jésuites, p. 2S1.
de sa vie, dix années de vrais sacrifices et de de'vouements constants, et il l'abandonnait tout à coup, à l'impromptu, poussé par la discipline rigoureuse, sur d'autres rivages, vers des pays inconnues. C'est saint Ignace qui l'a dit : <( le Jésuite sera comme le soldat d'un camp volant, m Il y devait revenir après dix années d'absence, mais hélas celte église qu'il avait gouverné pendant si longtemps, cette mission qu'il avait laissée belle et florissante, il n'y retrouvera plus que quelques restes misérables de son ancienne splendeur. La famine, la maladie, un ennemi implacable auront dispersé les 1200 cathecumènes qu'il avait pris plaisir à instruire. Sur ce rocher la solitude se sera faite. A peine cent sauvages hâves, pâles, salueront-ils son arrivée. Des événements considérables s'étaient passés depuis le jour où le P. Albanel avait abandonné pour la première fois les rives de Tadoussac. En 1660, immédiatement après son I gS>, départ, on avait envoyé pour le remplacer les PP. Druillettes et Frémin. (i) Mal vus des tra-
(i) Journal des Jésuites, p. 285,