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liqueurs qui avaient fait leur possible en sous main pour entraver leur de'part, ils durent retourner presqu'aussitôt. L'année suivante, les Iroquois implacables abordaient à Tadoussac, surprenaient les Français occupe's sans défiance à leurs pêches, tuaient trois des leurs et mettaient tout à feu et à sang. Rien ne fut épargné. La maison de poste détruite, l'église brûlée, les survivants, cent âmes environ, s'embarquèrent pour Québec, laissant Tadoussac en ruines, (i) C'est après ce coup de main audacieux que les Iroquois, retournant dans leur pays, tuèrent le grand sénéchal Jean de Lauzon dans l'île d'Orléans.
Après ce désastre, Tadoussac était demeuré près de deux ans inhabité, lorsqu'au printemps de 1663, le P. Druillettes y fut envoyé de nouveau. Les sauvages, que la terreur de l'ennemi éloignait des rives du fleuve, s'étaient dispersés dans les profondeurs des bois ou avaient cherché refuge chez les tribus plus éloignés du Golfe. Déjà, le P. Baillo [uet, dans ses courses aven-
(1) Journal des Jésuites, p. 296.
tureuses, avait pénétré en 1661, chez les Papinachois, nation située au septentrion de Tadoussac. On jfàt de ce dernier poste comme un point de repaire. C'est de là que les missionnaires s'élancèrent à la recherche du troupeau épars. Les PP. Druillettes, Bailloquet et Henri Nouvel, jusqu'en 1668, y vinrent tour à tour. On les retrouve, sur la rive droite du fleuve, au lac Saint- Jean, chez les Bersiamistes, à la mission du lac Saint-Barnabe chez les Papinachois. Ces missions étaient sous les soins du P. jésuite Louis de Beaulieu lorsque Mgr de Laval aborda en 1668 à Tadoussac pour y donner la confirmation aux quelques sauvages qui y demeuraient encore et que la paix avait réuni. Le temple qu'on avait eu tant de peine à construire ayant été réduit en cendres, on dut le recevoir dans une chapelle d'écorce. (i)
Albanel avait passé l'hiver de 1669 dans les forêts qui bordent la Rivière-du-Loup, Notre- Dame du Portage et l'île Verte, et il se disposait, au printemps de 1670, à retourner à
(I) Relation de 1668.
Québec lorsqu'il reçut l'ordre de se rendre à Tadoussac pour y administrer les malades et ensevelir les morts d'une épidémie qui venait d'y sévir. Comme il parcourait la côte du nord en canot à la recherche du troupeau dispersé, il fit la rencontre d'un sauvage de la célèbre Baie du Nord qui lui dit avoir vu un vaisseau français dans son pays.
Albanel le presse de questions, et ne désire rien tant déjà que de s'aventurer dans ce pays inexploré.
Depuis longtemps, missionnaires et gouverneurs de la Nouvelle-France s'inquiétaient de faire une trouée à travers les forêts mystérieuses et d'atteindre à cette mer fameuse. Les Anglais avaient la même ambition, et l'on discute encore, sans pouvoir la résoudre avec pleine certitude, la question de savoir laquelle des deux nations en prit la première possession, (i) Le 24 juin 1640, un Anglais arrivait à Québec avec vingt Abénaquis. Il était parti du Kennebec,
(i) Voir sur ce sujet une étude très intéressante de M. Paul de Cazes : la Frontière nord.
avait traversé les x\lleghanys, descendu la Chaudière jusqu'au Saint-Laurent cherchant un passage vers la mer du Nord. M. de Montmagny ,, le fit conduire à Tadoussac d'où on l'embarqua ■ pour l'Angleterre. Aux Jésuites qui l'interrogeaient sur ses projets, il avait répondu qu'en remontant le Saguenay il était sûr d'atteindre à la mer. Mais les pères croyaient alors la route du lac Huron plus certaine (i). En 1657, le >. procureur-général Jean Bourdon, en t66i, les | missionnaires Dablon et Druillettes, en 1663, le ( ' notaire Pierre Duquet avaient en vain tenté ^ l'aventure. On n'avait cessé dans l'intervalle (l'interroger les sauvages. Chaque missionnaire apportait sa part d'information. La relation de r658 indique les détails de six routes différentes II qui pouvaient être suivies pour atteindre enfin cette mer mystérieuse, « routes plus difficiles à tenir que le grand chemin de Paris à Orléans. » Il était de la dernière importance de résoudre le problème. Si on laissait s'établir une fois les
(i) Relation 1640^ p. 36.
çS TADOUSSAC
Anglais sur les rives brumeuses de la Baie, c'en était fait de la traite avec les peuplades du nord qui venaient approvisionner les comptoirs des Trois-Rivières et de Tadoussac. Le courant rebroussait chemin. Ce que ses prédécesseurs n'avaient pu faire, le P. Albanel l'accomplit.
Dix ans auparavant, le premier juin 1661, le missionnaire Dablon et le sieur de la Vallière étaient partis de Tadoussac, et remontant le Saguenay, le lac Saint - Jean et l'Assamachouanne s'étaient rendus au lac Nekouba, à la hauteur des terres, (i) à cent lieues du fleuve et à mi-chemin de la baie du Nord. Le P. Albanel prit sa course vers l'ouest. Parti de Tadoussac Iç 8 août 1671, il pe'nêtre jusqu'à la tête du lac Saint-Jean oîi il hiverne. Le premier juin 1672, il abandonne son cantonnement hibernal et franchit en dix-huit jours, par la rivière des Sables et un chapelet de mares innommées, la distance qui le sépare du grand lac des Mistassins. Le 25 juin, il aborde enfin à la célèbre mer du Nord. La fin du mois de juillet le
(i) Relation de 1661, Journal des Jésuites, p. 300.
retrouva de nouveau à Tadoussac où il put chômer avec les Français du poste l'anniversaire de son départ. Le P. Albanel avait parcouru à pied et en canot 800 lieues, franchi 200 chutes. ■ et 400 rapides, et tout cela en un peu plus de j soixante jours, (i) «Jusqu'ici, dit la relation, on avait estimé ce voyage impossible aux Français, qui après l'avoir entrepris déjà par trois fois et n'en ayant pu vaincre les obstacles, s'étaient vu obligés de l'abandonner désespérant du succès. » Au P. Albanel appartenait la gloire de cette expédition dont il rêvait depuis dix-huit ans.
Le voyage du P. Albanel termine l'ère des découvertes dans la région située au nord de Tadoussac. C'est maintenant un pays connu, si non exploré dans tous ses détails, et l'on va voir les Jésuites, gardant toujours Tadoussac comme point de ralliement, étendre un vaste réseau d'établissements et de missions volantes dans ces profjnieurs dont ils avaient déchiré le voile mystérieux. Le traiteur, âpre à la curée,
(i) Ceci paraît impossible, mais voir Relation de 1673, p.
suivra le missionnaire intrépide ; à côté de la chapelle rustique s'élèvera le comptoir de commerce.
Le successeur du P. Albancly le P. François de Crépieul, aura pendant ses trente-et-un ans d'apostolat, de 1 67 1 à 1 702, à desservir toute cette vaste région. Parti de Sainte Croix de Tadoussac^ et remontant vers le nord, il rencontrera sur sa route les missions de Saint - François- I Xavier de Chicoutimi et de Saint - Charles de (' Metabetchouan, à Test extrême aux sources de FAssamachouane, l'établissement de Saint- Ignace de Nekouba, à l'ouest au centre du lac des Mistassins, le poste de la Sainte - Famille. Revenu à son point de départ et longeant la rive nord du fieuve, il s'arrêtera tour à tour à Notre- Dame du Bon-Désir des Bergeronnes, à Les- ^ quemin, à Betsiamistes, à Notre-Dame de TAs- ! somption des îlets Jérémie, à la mission de i FAnge-Gardien chez les Ouraamiois, à celle du lac Siûat-Bamabé à la tête de la rivière Sainte- Marguerite.
TADOUSSAC lOÏ
Huit collaborateurs viendront successivement lui prêter main - forte. Ce sont les P. P. Jean-Baptiste Boucher, Jean Morain, Antoine Silvy, Bonaventure Fabre, Antoine Dalmas, Louis André, Pierre Marest, Jean Chardon. Silvy, Dalmas et Marest se rendront jusqu'à la baie d'Hudson. Le P. Marest y sera fait prisonnier par les Anglais et conduit à Plymouth, le P. Dalmas y sera tué par les sauvages du fort Sainte-Anne. C'est le seul martyr que les disciples de Loyola aient donné aux missions du nord.
Après le départ du P. François de Crépîeul,les missions de ces régions lointain-es paraissent avoir été quelque peu abandonnées. Le P. jésuite * Pierre Laure, qui semble avoir été son successeur régulier, déclare dans son journal, en arrivant à Chicoutimi, qu'il prend possession de la mission rétablie après vingt ans d'interrègne. Le P. Laure mourut aux Eboulemenîsen 1738 et fut remplacé deux ans après par le P Jean Baptiste Maurice. Le P. Maurice mourait à Tadoussac le 20 mars 1746, et dans Yautomnc
de la même année, le P. Claude-Godfroi Coquart recevait l'ordre d'aller continuer son œuvre. Le. P. Coquart succombait à son tour le 4 juillet 1765 et celui qui l'inhumait à Chicoutimi, le P, Jean Baptiste de la Brosse, devait être le vingt et unième et dernier missionnaire de son ordre dans cette région.
Chicoutimi, sous le règne des P. P. Laure et Coquart, paraît prendre le pas sur Tadoussac. « Les Jésuites y sont présentement en possession de cette mission qui est à Chicoutimi, » dit la Potherie. (i) Charlevoix se plaint de la solitude de Tadoussac où l'on ne voit ni hommes ni bêtes. (2) ^ Pendant cent quarante-deux ans, les missions de Tadoussac et du Saguenay avait eu pour apôtres les disciples d'Ignace de Loyola, et pendant ce siècle et demie, l'histoire de Tadoussac n'est guère autre chose que celle des œuvres qu'ils y exercèrent. A partir de 1783, les prêtres séculiers ont remplacé les Jésuites.
vu
Explorations des missionnaires jésaites, — De leur diplomatie. — Comment ils furent de puissants auxiliaires du gouvernement.
Uœuvre des missionnaires jésuites ne s'est pas borné à évangéliser les sauvages. EUe doit €tre envisagé à un double point de vue. Apôtres €t soldats, les Jésuites ont pénétré partout, cherchant les plus obscures retraites pour y prodiguer leur vie au nom de Dieu et du roi de France. De même qu'ils s'appuyaient sur PEtat, l'Etat s'est appuyé sur eux. Missionnaires, ils travaillaient à la conversion des peuples, agents politiques ils surveillaient les néophytes, les éloignaient de l'Anglais, faisant bénéficier l'église et le gouvernement civil du résultat de leurs observations. Ils ne vivaient pas pour eux, mais pour la religion et la patrie. Chaque sauvage converti devenait un allié de la France. Toutes les tribus
ndiennes, depuis l'Acadie jusqu'au Mississipi, ont ressenti cette double influence. Quand il s'agissait d'étendre la gloire du nom français le missionnaire, l'homme d'épëe et le commerçant ne faisaient qu'un. Il semble que cette alliance consacrée dans mille missions périlleuses reposait sur une base si large qu'elle aurait dû éloigner toutes discordes. Et, pourtant, dès que l'ennemi commun était disparu, ces héros, unis la veille, détruiraient souvent dans des discussions dignes du Bas-E'-npire le fruit de vingt victoires gagnées ensemble au prix des plus grands sacrifices.
Au chef sauvage qui lui voulait ferrner le chemin de la mer du Nord, le P. Albanel répond : «Ce n'est ])as pour acheter le passage de cette rivière et de ton lac que je te veux régaler de deux présents. Le Français, ayant délivré tout le pays des incursions des Iroquois vos ennemis, mérite bien qu'on lui laisse un droit d'aller et de venir avec toute liberté sur cette terre, qu'il a conquise par ses armes. De plus, Dieu, que vous dites vous même être le maître de toutes
choses, puisque c'est lui qui a tout fait et qui gouverne tout, m'envoyant pour le faire connaître par toutes ces contrées, me donne le droit de passer librement par tout. . . . J'aime Dieu, vous dit le Français, je ne veux point avoir d'alliés, ni de parents, qui reconnaissent le démon pour leur maître, et qui recourent à lui dans leurs besoins. Mon amitié, mon alliance et ma parenté, ne doit point être seulement sur la terre et en ce monde, je veux qu'elle soit de durée en l'autre, après la mort, et qu'elle subsiste dans le ciel. Et pour cela, quittez le dessein d'avoir commerce avec les Européens, qui traitent vers la mer du nord, où on ne prie point Dieu, et reprenez votre ancien chemin du lac Saint-Jean, où vous trouverez toujours quelque robe noire pour vous instruire et baptiser. » (i)
C'est ainsi qu'en l'an de grâce 167 1, au milieu des bois du Saguenay, le P. Albanel cimentait l'union de l'Eglise et de l'Etat et confondait leurs intérêts dans une seule et même harangue.
(i) Relation de 1672, p. 48.
Io6 TADOUSSAC
Les Jésuites ont eu chez les Hurons et les Iroquois des missions glorieuses qu'ils ont baptisé : missions des apôtres et des martyrs. L'église de Tadoussac a été plus humble. Elle ne fut jamais éprouvée par le feu et le glaive ; mais l'histoire doit garder mémoire des courses prodigieuses et des travaux qui y ont été accomplis. Les Jésuites ont été les découvreurs et les pionniers de ces régions. Les premiers, ils ont pénétré dans ces lointaines solitudes, pleines de mystères et de redoutables légendes. Le Saguenay et les pays du nord étaient mieux connus alors qu'ils ne le sont aujourd'hui. A ceîtte époque primitive, quand on cherchait si ardemment les routes qui pouvaient conduire à l'empire du Japon, il est impossible d'oublier que c'est à Tadoussac que se sont organisées et que c'est de là que sont parties ces deux grandes expéditions de 1661 et de 1671 qui devaient mener enfin à la célèbre mer du Nord. C'est aux labeurs incessants des Jésuites, racontés par eux avec une humilité aussi grande que leur dévouement, que nous devons la connaissance de ces régions.
Les Jésuites avaient des missions établies sur le cours du Saguenay et sur les rives du lac Saint-Jean alors même que la capitale de la Nouvelle-France sortait à peine de ses langes. Lorsque le naturaliste Michaux, à la fin du siècle dernier, s'avançait vers le nord par la Mistassini et la Rupert, il suivait les traces du P. Albanel. Le P. Jésuite Laure, qui vécut à Tadoussac de 1720 à 1737, a laissé du territoire du Saguenay une carte qui étonne encore les géographes par l'abondance et l'exactitude rigoureuse de ses détails. On est tout surpris de trouver dans Charlevoix une carte de ces contrées où le grand lac Mistassini est dessiné avec ses baies profondes, ses îles innombrables qui toutes portent des noms bien français Ce sont les îles Saint - Joseph, Sainte - Croix, Saint- Ambroise, Saint-Jean. Sur une presqu'île qui sépare les lacs du Père Albanel et Dauphin du lac des Mistassins, vous verrez la maison des Dorval. Les rivières Bourbon, à la Carpe Rouge, Pêche Nouvelle, se jettent dans cette vaste mer intérieure.
ïo8 TADOUSSAC
Ea 1702, le missionnaire Crépieul nous apprend que le sieur Nicolas est allé au grand lac Mistassini, avec dix Français et deux Montagnais rebâtir sa maison et le cimetière commun et celui des enfants. Depuis le voyage du P. Albanel, les Jésuites avaient une mission régulièrement desservie sur le lac Mistassini, de même qu'ils avaient jeté un établissement au lac Nekouba, après Texpédition du P. Dablon en 1661.
Et dire qu'à la fin de notre siècle, on ignore encore ces régions. Un arpenteur, pour avoir remonté à peu près jusqu'à la source de l'ancienne rivière des Sables d'où il a cru apercevoir le lac Mistassini, a raconté ses exploits et l'on s'est empressé dans certains quartiers de proclamer ce simple fait comme une découverte glorieuse.
Lorsqu'en 1828, le gouvernement du Canada nommait un parti d'explorateurs pour aller étudier la vallée du lac Saint-Jean, dont un ancien traiteur venait de révéler l'existence et les merveilles aux députés étonnés, c'est avec les cartes des missionnaires jésuites que les arpen-
teurs s'orientèrent vers ces terres inconnues. C'est dans les relations de ces pionniers qu'ils puisèrent à pleine main les renseignements.
Les sauvages primitifs, redoutant de voir usurper leurs pays de chasse, avaient représenté aux missionnaires que l'intérieur du Saguenay était une contrée aride et montagneuse, couverte de neiges perpétuelles et d'un aspect effroyable. On trouve les reflets de ces premiers récits dans les ouvrages deChamplain et de quelques uns de ceux qui le suivirent. Les compagnies de commerce, imitant les sauvages, n'avaient nul désir d'encourager l'établissement ou la compétition de nouveaux venus dans les retraites où ils trafiquaient des fourrures, et ils avaient toujours cherché à empêcher une connaissance trop exacte de ces contrées de se répandre au dehors.
Les Jésuites, qui n'étaient point mu par les mêmes sentiments, dirent dans leurs Relations ce qu'ils avaient vu. Ils ne cachèrent ni la fertilité de la terre, ni la dou eur du climat. Leurs récits de voyage, imprimés, et répandus en
IIO TADOUSSAC
grand nombre en France et dans la colonie, (i) étaient des guides superbes pour les colons de l'avenir à la recherche de bons établissements. La conquête vint briser leur travail de préparation. Il avait fallu d'abord peupler la vallée du Saint-Laurent, puis l'élan gouvernemental, après avoir jeti les établissements m litaires du Richelieu, s'était dirigé vers les grands lacs et le Mississipi, oii il importait de rejoindre par des groupements officiellement combinés la colonie de la Louisiane. Lorsque Québec tomba, il y avait à peine vingt ans que la vallée de la Beauce était ouverte au défricheur. Du reste, on s'était aperçu que la march j vers le sud et l'ouest était nécessaire pour résister à l'envahissement de la race anglo-saxonne. Le nord nous était réservé de toute éternité. Pour les besoins de l'époque, les avant-postes des lacs Mistassini et Nekouba, en ralliant les sauvages tentés d'aller trafiquer avec les navires que les Anglais
(i) Nous avons constaté en relevant les inventaires faits sous la période française que dans plusieurs familles canadiennes on possédait des exemplaires de quelques relations des Jésuites.
envoyaient dans la mer d'Hudson, suffisaient amplement.
Quoiqu'il en soit, écoutons le P. Dablon parler du lac Saint-Jean. « Ce lac est d'un bel aspect, écrit-il en 1661, parsemé de quelques îles vers son embouchure ; après lesquelles il étend doucement ses eaux sur un beau sable, qui le termine tout en rond, tirant un peu sur l'ovale ; il a sept ou huit lieues de diamètre. Il paraît comme couronné d'une belle forêt, qui met ses rivages à Tombre, et de quelque côté qu'on le regarde, il fait comme une scène verdoyante et comme un beau théâtre naturel de vingt lieues de tour. Il n'est pas bien profond, vu la quantité de rivières qui s'y dégorgent, et qui le devraient grossir davantage, puisqu'il n'a qu'une décharge, qui fait le fleuve du Saguenay, dont il est la source. » « Ce lieu est beau, les terres sont fort unis et paraissent bonnes, il y a de belles prairies ; c'est le pays des loutres, des orignaux, des castors et principalement du porcépic,» écrivait Albanel,dix ans après. Voici comment ce dernier missionnaire parle de la Mis-
tassini, du Nemiskau et du versant qui regarde la mer du Nord : « Ce pays n'est pas montagneux, l'air y est plus doux, les campagnes sont belles et les terres y produiront beaucoup et seraient capables de nourrir de grands peuples, si on les faisait valoir... On y voit de vastes plaines et toutes les campagnes sont agre'ablement entrecoupées d'eau... Ceux-là se sont trompés qui ont cru que ce climat était inhabitable, soit à raison des grands froiJs, des glaces et des neiges, soit par le défaut de bois propre à bâdr et à se chauffer. Ils n'ont pas vu les vastes et épaisses forêts, ces belles plaines et ces grandes prairies, qui bordent les rivières en divers endroits, couvertes de toutes sortes d'herbage propre à nourrir du bétail. Je puis assurer qu'au 15 de juin, il y avait des roses sauvages aussi belles et aussi odoriférantes qu'à Québec, la saison même m'y paraissant plus avancée, l'air fort doux et agréable. Il n'y avait point de nuit, quand j'y étais, le crépuscule n'était encore fini au couchant, quand l'aube du jour paraissait au levant du soleil. »
Ces hardis explorateurs, instruments merveilleux de la diffusion de la langue et de la civilisation, avaient été façonnés à rude école. Les uns étaient descendus de la chaire de leur collège où ils enseignaient les lettres et les sciences les plus abstraites pour aller se faire les maîtres d'école des humbles, au plus profond des forêts. Quand ils traversaient un pays, ils en étudiaient toutes les ressoiirces. C'est Lafitau qui découvrit le Ging-seng. Charles Lemoyne, en mission chez les Iroquoisjfit connaître les sources fameuses des salines d'Anondaga que ces barbares croyaient hantées par un mauvais esprit Les mines du lac Supérieur furent aussi signalées par les Jésuites, Ils recueillaient les simples, les cataloguaient, les dessinaient. Le P. de Beaulieu, un des plus savants mathématiciens de son temps, missionnaire à Tadoussac, après avoir battu tout le jour les sentiers de chasse, s'amusait le soir à la lueur fumeuse des torches de sapins, à disséquer les gibiers pour en saisir l'anatomie.
« Les Hurons et les autres peuples sédentaires sont comme la noblesse du pays, dit Sagard
Les nations algonquines composent la bourgeoisie ; les villageois et les pauvres sont représentés par les Montagnais. » A ces nomades qui tombaient en partage aux missionnaires de Tadoussac, il fallut donner l'exemple de l'application à la culture de la terre et ils durent se livrer aux rades travaux du défrichement.
C'est sur les bords du lac Saint-Jean, à l'embouchure de la rivière Metabetchouan, que ces pionniers évangélisateurs jettèrent les bases de leur établissement agricole. Ils enlevèrent à la forêt primitive trois cents acres qu'ils convertirent en une ferme superbe, où les blés poussaient comme dans la vallée fertile du Saintï^urent En 1828, les explorateurs envoyés par le gouvernement découvrirent en cet endroit les sillons tracés autrefois par la charrue dans les terres défrichées par les missionnaires. Ils étaient à moitié enfouis sous les épinettes, les trembles, les sapins et les bouleaux qui y avaient poussé, mais le mil y venait encore en abondance. Les vergers que se souvenaient d'y avoir vu quelques vieux trappeurs, avaient disparu également.
Seuls deux pruniers et quelques groseillers étaient restés, comme les seuls vestiges des travaux de jadis.
Pour alimenter cette ferme lointaine, les Jésuites avaient trouvé moyen d'ouvrir un chemin à travers les Laurentides, entre Québec et le lac Saint-Jean. C'est par là qu'ils faisaient passer leurs bestiaux. On dit qu'il ne fallait pas plus de trois jours pour accomplir le trajet entre les deux endroits. L'existence de ce sentier grossièrement pratiqué à travers la forêt, le long des gorges et des vallées qui ceinturent les montagnes, a été mis en doute par plusieurs, mais la tradition s'en est conservé si vivace qu'il est difficile de ne pas y croire. A ceux qui se défient de ces récits légendaires, nous apportons pour les confirmer l'indication que comporte la carte gravée par Bellin en 1744* Sur cette carte publiée à la page 64 du troisième volume de Charlevoix on verra dessiné « un chemin entre deux chaînes de montagnes qui conduit au lac Saint - Charles en arrière de
Il6 TADOUSSAC
Québec et commence sur le Saguenay aux abords de Tanse Saint-Jean. " (i)
On ignore quand fut abandonné cet établissement du lac Saint-Jean, par les Jésuites, mais pendant plus de trois quarts de siècle, on y constate par les registres de Chicoutimi et de Tadoussac la présence régulière de représentants de cet ordre. De 1691 à 1699, par exemple, le P. Bonaventure Fabre s'intitule « Missionnaire de Saint- Charles de Metabetchouan du lac Saint- Jean qui tombe dans la rivière Chicoutimi. »
(i) Jusqu'en 1842, les premiers colons de la vallée du Saguenay n'avaient eu d'autres communications par terre avec les paroisses de Charlevoix que par un sentier allant de l'Anse Saint-Jean à la Malbaie. Mais dans le cours de cette année, des sauvages ayant fait observer que l'on pouvait facilement ouvrir un chemin entre la Baie Saint-Paul et la Grande Baie, on fit une exploration, les dires des sauvages furent confirmes et le chemin tracé.
Nous n'avons pu retrouver nulle part en vertu de quels titres les Jésuites possédaient leur propriété foncière de Metabetchouan. Il faut sans doute rattacher la possession de ce domaine à l'octroi général que le roi fit à la Compagnie de Jésus d'une lieue de terre partout où s'élèverait un fort •Ou un établissement royal.
Dès 1656, (i) le gouverneur Jean de Lauzon, au nom de la compagnie de la [N'ouvelle-France, avait donné aux Jésuites une pièce de terre à Tadoussac en franc-alleu roturier à prendre là oij ils le jugeraient à propos pour y construire une église, une résidence pour le prêtre et un cimetière. Ce don fut confirme par le roi le 12 mai 1678. Sur cette pièce de terre qui consistait en six arpents carrés, (2) les missionnaires élevèrent les édifices nécessaires au culte et commencèrefit un établissement agricole dont on montre encore aujourd'hui les vestiges et qui est connu dans le pays sous le nom à.^ furdin des Jésuites, Les anciens disent merveille du verger et des arbres fruitiers qui y croissaient, il y a tout au plus cinquante ans.
C'est un fait que partout où les Jésuites se sont arrêtés dans cette région, pays fertiles ou rochers arides, ils ont essayé d'y jeter quelques riidiments de culture à côté du temple rustique et de l'humble presbytère.
(i) ler juillet.
(2) Rapport de la commission nommée en 1787.
La chaîne rugueuse des Laurentides longe la riv^e nord du Saint-Laurent-inférieur depuis l'extre'mité de la péninsule labradorienne, jusqu'à dix lieues en aval de Que'bec ou elle s'enfonce brusquement dans l'intérieur des terres. Sur un parcours ininterrompu de plus d'une centaine de lieues, ses pics cachent leurs têtes altières dans la nue, et ses flancs rocheux, incessamment battus par le flot, forment comme une barrière inaccessible au marin que la tempête y pousse.
Le côté qui regarde la mer laisse çà et là une bande étroite où les pêcheurs de morues et de harengs font sécher leurs filets. Le versant nord des monts laurentiens s'ouvre sur un pays encore plus sauvage, aux rivières longtemps glacées, aux herbes rares, aux arbres nains, vaste empire où l'on pourrait tailler vingt provinces et qui a peine à nourrir quelques misérables familles d'Esquimaux au plat visage.
C'est sur ces plages resserrées par la mer, sans verdure et sans ombrage, que les sauvages de l'intérieur venaient autrefois planter leurs tentes pendant l'été, et c'est là que les missionnaires de Tadoussac les allaient rencontrer.
Les missionnaires, en essayant de créer dans îa vallée du lac Saint - Jean, une réduction agricole faisaient œuvre méritoire. Ils voulaient enlever à la terre désolée qui borde le fleuve les restes épars des tribus nomades qui y trouvaient une maigre pâture et les habituer à la vie sédentaire sur une plage enchanteresse au plein milieu de forêts giboyeuses oîi vingt nations avaient autrefois largement vécu. Aussi, pendant longtemps, le port de Tadoussac fut-il comme désert et abandonné. Le gros de la nation montagnaise s'était déplacé pour se grouper autour des établissements de Tintérieur.
Voilà, ébauchée à grands traits, une partie de ce que la compagnie de Jésus entreprit dans l'ancien royaume de Saguenay. Travaux ardus, certes, que ceux là, accomplis par une poignée d'hommes, dans le silence des bois, avec une abnégation admirable, un dévouement sans bornes. Solides appuis de l'Etat, ils devaient émerger largement au budget de la colonie pour les services incalculables qu'ils lui rendaient. Hélas \ les grasses prébendes ne
furent point pour ces rudes moisonneurs. A part la pièce de terre que de Lauzon leur octroyait en 1656, et le domaine de la Metabetchouan, qu'ils cultivaient de leurs mains, nous avo-ns constaté que les Jésuites ne reçurent annuellement de l'état pour Fentretien d'un missionnaire à Tadoussac que la somme de six cent livres, (i) qui, réduite en monnaie de notre temps, représente l'énorme montant de cent dollars.
On les a accusé passionnément d'avoir fait le commerce avec les indigènes. Nous ne croyons pas que ce reproche se soit jamais appliqué aux missionnaires de la région saguenayenne, du moins nous n'en avons pas trouvé trace. La part qui feur échut dans ce coin de continent fut des plus pénibles et c'est avec le plus pur désintéressement qu'ils essayèrent d'y faire honneur.
Un des leurs, François de Crépieul, a raconté d\me façon fort émouvante, la pénible odyssée
(i)' Collection des manuscrits de Québec, III vol. p. 137.
de ces missions. Il ne l'écrivit pas pour en tirer une vaine gloriole, mais pour l'instruction et la plus grande consolatton de ceux qui lui succéderaient.
« La vie d'un missionnaire montagnais, dit-il, est un long et lent martyre, un exercice presque continuel de patience et de mortification, une vie vraiement pénitente et humiliante, surtout dans les cabanes et dans les chemins avec les sauvages.
« La cabane est composée de perches et d'écorces de bouleau, et entourée de branches de sapins, qui couvrent la neige et la terre gelée.
« Le missionnaire presque tout le jour est assis ou à genoux, exposé à une fumée continuelle pendant l'hiver.
« Quelquefois il sue le jour,le plus souvent il a froid pendant la nuit. Il couche vêtu sur la terre gelée, et quelquefois sur la neige couverte de quelques branches assez rudes.
« Il mange dans un plat assez rarement net ou lavé, et le plus souvent essuyé avec une peau grasse ou léchée par les chiens. Il mange quand
îl y a de quoi manger et quand on lui en présente. Quelquefois la viande n'est que demicuite, quelquefois elle est fort dure, surtout la boucannée, séchée à la cheminée. Pour d'ordinaire, on ne fait qu'une fois chaudière, et au temps de l'abondance deux fois ; mais il ne dure guère. »
Voilà le récit vrai, tracé sur le vif pour l'instruction des novices qui se préparaient à entreprendre ces rudes travaux.
Ecoutons maintenant avec quelle gaieté de cœur ces hommes qui s'étaient voués à ces misères ardues, les connaissant longtemps à l'avance savaient les supporter. C'est un missionnaire faisant partie d'une peuplade en course de chasse aux environs de Tadoussac qui parle : « Tous les lieux sont autant d'hôtelleries, bâties dans la neige oii l'on ne trouve jamais ni pain, ni vin, ni sel, ni sauce, ni ragoût, mais un grand appétit. Le missionnaire loge toujours à la même hôtellerie, trouve partout le même lit, dressé depuis la naissance du monde, et qui depuis Adam n'a
jamais été remué, sinon par quelque tremblement de terre. L'appétit lui fait trouver un peu de boucan, sec comme une semelle de soulier, délicat comme un perdreau. Le travail lui donne un sommeil fort doux. Dieu lui conserve partout la santé, et ses jambes et son aviron joint aux avirons de ses nochers lui font trouver la fin de sgn voyage pour en entreprendre un autre bientôt après. »
Ce même Crépieul, dont nous lisions plus haut le récit lamentable, termine la relation de son premier hivernement à Tadoussac en disant à son supérieur : « La grande grâce que je vous \ demande de m'accorder est le même bonheur pour l'année prochaine pendant laquelle j'espère -que Dieu me donnera le courage de réparer par j de nouvelles souffrances les fautes que j'ai pu faire pendant celle-ci. »
Le P. Henri Nouvel, revenant de la mission des Papinachois, une des plus pénibles de la côte nord, entonne un chant de triomphe : Magnificaie Domimim meami, et exaltenms nom en ejus in idipsum. (i)
(i) Relation de 1664.
Tous ces missionnaires de la région de Tadoussac ont laissé des journaux de route. Les Relations des Jésuites imprimées à Québec en contiennent une vingtaine, de 1641 à 1672. C'est toujours la même note fièrement courageuse qui y domine.
Il fallait, certes, une force plus qu'ordinaire pour continuer sans faillir pendant plusieurs années ces travaux gigantesques, mais les Jésuites savaient admirablement entraîner leurs sujets.
Celui qui était destiné à entrer dans la voie des missions y était préparé de longue main. Il devait emisager d'avance la somme de travail qu'il aurait à accomplir, et le sacrifice accepté, la résolution prise, rien ne pouvait le faire reculer. Une discipline implacable l'avait façonné, et cette discipline le tenait sans cesse en alerte. Il faut lire les instructions que le P. le Jeune avait préparé à l'usage des missionnaires de son ordre. C'est le moyen .^e mieux saisir sur le vif un des secrets de la vigueur déployée par ces athlètes et de compren>
dre l'influence qu'ils savaient acquérir sur les nations au milieu desquelles ils étaient envoyés.
« Prévoyez tous les travaux, les peines, les l périls qu'il faut encourir dans le voyage, écrivait ; le P. le Jeune, (i) afin de vous résoudre de suite à 1 tous les accidents. Aimez bien les sauvages. Ne vous faites jamais attendre pour embarquer dans le canot. Faites provision d'un fusil et d'un miroir ardent afin de faire du feu pour vos compagnons de route, pendant le jour, pour pétuner, et le soir, quand il faudra cabanner. Ces petits services leur gagnent le cœur.
« Efforcez - vous de manger leur sagamité, quelque sale et insipide qu'elle soit. Supportez tout. Ne refusez rien de ce qu'ils vous offrent de peur de leur déplaire. Efforcez-vous de manger dès le point du jour. Il faut être prompt à s'embarquer et à désembarquer. Retroussez vos habits afin de ne point porter de ; l'eau ou du sable dans le canot. Allez nu -pieds et nu-jambe. Ne parlez pas trop le long du voyage. Ne les pressez pas d'interrogations sur
(i) Relation de 1637 passim.
la langue. Vous n'y apprendrez rien, et cela les importune. Le silence est un bon meuble en ce temps là. Tachez de vous montrer toujours joyeux. Chacun sera muni d'une demi-grosse d'alênes, de deux ou trois douzaines de petits couteaux, d'une centaine d'hains et de quelques rasades, afin de fêter les sauvages. Efforcez-vous de porter quelque chose dans le portage. Si peu qu'on porte agrée fort aux sauvages, ne fusse qu'une chaudière. Il ne faut pas être ce'rémonieux avec eux. Qu'on prenne garde de nuire à personne dans le canot avec son chapeau. II faut plutôt prendre son bonnet de nuit. Ne commencez pas à ramer, si vous n'avez envie de ramer toujours. Les sauvages retiendront de vous dans le pays la pensée qu'ils en auront eu durant le voyage. Si vous avez passé pour une personne fâcheuse et difficile, vous aurez après bien de la peine à ôter cette opinion. C'est une chose incroyable comme ils retiennent et remarquent le moindre défaut. Faites bon visage à tous. Votre philosophie et votre théologie, ils ne s'en soucient guère. Si vous pouviez
aller nus, et porter des charges de cheval sur votre dos comme ils le font, vous seriez parmi eux un savant et reconnu comme un grand homme. »
Voilà comment la compagnie de Jésus façonnait ses missionnaires. Que Ton nous trouve dans les chancelleries une page de diplomatie aussi subtile, aussi minutieuse, aussi habile.
Des primitives églises du Saguenay. — La chapelle de
Quoique les Jésuites aient toujours considéré les missions de la rive nord du Saint-Laurent comme des églises volantes, nous avons vu qu'ils tentèrent des efforts considérables pour arrêter les tribus dans leurs courses vagabondes et les rendre sédentaires de nomades qu'elles étaient. Après les avoir longtemps suivies dans les excursions de chasse à travers les forêts oii ils disaient la messe, tantôt sur un arbre renversé, (i) tantôt sur les flancs des canots, dont on tendait les voiles en guise de dais, les missionnaires commencèrent à jeter de ci et de là dans les postes les plus fréquentés les fondations de quelques temples rustiques. Ce ne furent d'abord que de longues cabanes d'écorces ou de feuillages, dans le genre de celles que les sauvages dressaient à
(«) Relation de 1665.
Tadoussac en 1642 à l'arrivée du P. de Quen. .-:»^ Les traiteurs de ce dernier poste réservèrent ensuite dans leur comptoir une chambre ou le *^ Saint Sacrement était déposé. On sait avec quelle joie les naïfs enfants des bois accueillirent en 1647 la tapisserie en droguette et la cloche qui leur étaient envoyées de France. En 1656, ^^ la compagnie des Cent Associés donna aux Jésuites une pièce de terrain à Tadoussac pour y . contruire une édise et une résidence. Une
çx^
entrée du journal tenue par les pères à Québec,
nous indique qu'en I659 l'établissement projeté
était à peu près terminé. « Le 2 1 novembre, écrit
l'annalyste, (i) partit le P. Albanel pour aller |i
hiverner à Tadoussac avec Giullaume Boivin et \\
M. Pelletier d'une part et M. d'Auteuil et deux
matelots de l'autre. C'est un épreuve qu'on
fait, pour voir si cela doit se continuer, n'ayant
encore jamais été de la sorte; Guillaume Boivin / > -^
était à nos frais et non Frs. Pelletier, quoique / ^ ^Ù/^^
sous notre nom. » Cette première église de
CjiM^-gd^ ^«^
Tadoussac était de pierre. Montréal n'avait encore qu'une église en bois.
Dans l'incursion que les Iroquois poussèrent jusque sur les rivages tadoussaciens en 1661, le temple primitif parait avoir été miraculeusement protégé, mais s'il échappa alors à la ruine ce fut pour être détruit quatre ans après par un incendie désastreux, ainsi que nous l'apprend la mère Marie derincaraation.(i)« C'est une très grande perte, ajoute-t-elle, parce que c'était une retraite pour le trafic et un refuge pour les français et les sauvages. C'est pourquoi, il n'y a nulle apparence d'abandonner les uns et les autres aux incursions des ennemis. Je crois que l'on sera obligé de rétablir le tout au printemps prochain.»
Le pieux désir de la sainte recluse ne devait pas se réaliser si tôt. En 1 668, lorsque l'évêque de Laval s'arrêta en visite pastorale dans la mission de Tadoussac, le temple n'avait pas encore été rebâti et les sauvages durent à leur grand regret recevoir le chef de la prière dans une cabane d'écorce.
(i) Lettre 71.
Les fermiers du poste ne tardèrent pas cependant à relever le temple de ses ruines, (i) C'était pour eux un puissant moyen de grouper les sauvages autour de leur comptoir de traite.
Les notes laissées par les missionnaires nous apprennent qu'ils avaient élevé à différents endroits de la côte des églises où ils assemblaient les sauvages. En gagnant le Golfe on rencontrait de ces chapelles aux ilets Jérémie, aux Betsiamists, aux Sept-Iles. Les missions du lac Saint-Jean et du Mistassini avaient leurs -résidences, des oratoires et des cimetières.
En 1675, ^^^ sauvages donnaient aux missionnaires des peaux d'orignal,de castor et de loutre, des colliers de porcelaine pour commencer la bâtisse d'une chapelle auriac Saint-Jean.
L'été suivant, Pierre de Bécart, sieur de Grandville, se rendit au lac et choisit une pointe de terre à l'entrée de la rivière Metabetchouan comme le lieu le plus avantageux pour y jeter un poste de traite. Il fit dresser une chapelle,
(i) En 1671
une maison et l'on arbora sur ces rives la première croix. « Il contribua, dit l'annotateur du vieux registre, de son autorité et exemple à pousser les travaux pendant tout le temps qu'il fut en ce lieu. Il laissa à sa place M. de la Montagne qui ne s'épargna en quoi que ce soit et y resta jusqu'à ce que tout fut achevé le 12 septembre. Charles Cadieu et Joseph du Buisson y aidèrent fort à la construction pendant les dix ou douze jours qu'ils y furent. »
Dès 167 1, les traiteurs avaient élevé une ^ maison à Chicoutimi. Dans l'été où l'on jetait les bases de l'établissement de Saint-Charles de Métabetchouan, le sieur de Grandville faisait bâtir à Chicoutimi par Jean Langlois une autre chapelle de 30 pieds avec un appartement pour le prêtre et une petite .sacristie, « Il en désigna la place le 24 juin et contribua à son avancement par ses soins, bonne conduite et exemple à travailler lui-même dans les occasions, ce qu'il voulut faire encore pour le cimetière qui fut achevé le 7 septembre. MM. de Maure et de la Vallée ne s'y épargnèrent en rien. »
M. Bazire, concessionnaire des comptoirs da Saguenay, avait fait les frais de tous ces établisseme'Dts. Il fit e'galement bâtir aux Papinachois, une église qu'il leur avait promis, à laquelle M. de Courville, capitaine de la barque Ste Catherine par ses soins et son autorité, contribua beaucoup.
C'est en 1688 que sur le lac Mistassini une petite maison dédiée à Saint-Nicolas fut achevée par les soins du père de Crépieul. On y eut aussi URC églis€ et des dépendances assez considérables.
Il paraît que les Jésuites remboursèrent plus tard M, "Pazire des déboursés qu'il avait fait pour la construction de la chapelle du lac Saint-Jean, mais la maison leur fut donnée de vive voix par M. Aubert de la Chenaye.
Pour entretenir ces missions répandues sur «n territoire immense, pour construire et décorer ces églises perdues au fond des bois, les Jésuites n'avaient ni dîme ni c^suel, ni capitation. Les rois leur avaient donné dans différentes parties du pays des domaines fonciers
considérables dont les revenus devaient être employés soit à la conversion des infidèles en général, soit pour l'entretien de quelques tribus en particulier, soit encore pour venir en aide à l'instruction des enfants de la, colonie. Ces seigneuries que l'on prise aujourd'hui à plus d'un million n'avaient alors qu'une exploitation Tudimentaire. Les redevances payées par les censitaires couvraient à peine les frais d'établissement et le débours annuel nécessaire à l'exécution des obligations imposées au châtelain par le régime féodal.
On a vu que le traitement accordé par la métropole au missionnaire de Tadoussac était si minime qu'il couvrirait à peine le salaire d'un bedeau contemporain.
Les bons pères avaient cependant trouvé moyen d'intéresser à leur œuvre plus d'un personnage illustre et plus d'une humble créature. Les aumônes leur venaient de toutes parts. Chaque année,- les sauvages, les riches négociants de la colonie, de pieuses dames, des filles dévotes, les fermiers de la traite donnaient aux missions.
La liste des bienfaiteurs des églises du Saguenay est longue. Les Jésuites ont conservé des notes de tout ce qui leur était donné. On peut refaire et suivre, pendant plus d'un siècle, les offrandes de toutes les âmes charitables. Elles sont inscrites à la marge des registres des missions, sur les cahiers poudreux, sur les feuillets jaunis que le temps a conservés. On y voit, tantôt en latin, tantôt en français, les accusés de réception. Les dons les plus modestes comme les plus minimes services sont signalés. Personne n'est oublié.
Qui pourrait reprocher à ces apôtres d'avoir patiemment noté chaque jour le fait qu'un humble trappeur a donné un rabot ou une vrille, un sauvage inconnu, une écorce à cabanner. Il n'y a pas de détails fastidieux lorsqu'il s'agit de saisir dans Fintimité une époque aussi lointaine déjà.
Le séminaire de Québec conserve dans ses archives le registre le plus ancien de ces missions. 11 a dû lui tomber en partage quand un de ses directeurs fit pendant quelque temps les
missions du nord au commencement de ce siècle. Il est conservé comme un précieux trésor. Ce registre qui remonte presque aux origines atteint l'année 1695. La suite manque et l'on ne sait ce qu'elle est devenue. Dans les archives de Chicoutimi on trouve cependant un résumé qui peut mener jusqu'aux environs de la conquête. Au palais cardinalice, le bibliothécaire a sous ses soins les registres depuis 1759. Le père Coquart qui commença cette dernière série a inscrit en tête du premier cahier cette touchante supplique : « Daignent tous ceux qui écriront dessus se ressouvenir dans leurs saints sacrifices et prières de celui qui le commence. » Les offrandes provenaient de plusieurs sources, , avons-nous dit. Les sauvages ne manquaient jamais, chaque année, de contribuer pour leur large part. En 1646, les chrétiens de Tadoussac donnèrent par aumône suffisamment de castors pour acheter en France une tapisserie de quatre pièces qui coûta bien 60 livres. Avec ces aumônes les pères purent se procurer encore deux grands chandeliers de bois, deux livres
blancs, Tim pour écrire les baptêmes, l'autre pour enregistrer les mariages et le s décès. Ils \ reçurent aussi quatre tableaux de médiocre l grandeur, un grand drap et la cloche qui pesait ^' 40 livres et qui fut placée en 1647.
Les pauvres enfants des bois donnaient les
prémisses de leur chasse : castors gras, secs ou |
noirs, loutres, peaux de caribous ou d'orignaux, | martes, peaux brutes ou matachées, des rasades 1 ou des colliers de porcelaine. Les peaux mata- 'j chées faisaient de superbes devants d'autel, et ^ les missionnaires s'en montraient très fiers.
Un sauvage fera un don de vingt castors en satisfaction de ses fautes. Un autre donnera \ une belle tente de huit peaux de caribous pour ; couvrir l'église des Papinachois. En 1676, les j sauvages algonquins des Trois-Rivières donnent * une robe de six castors pour la chapelle du lac Saint-Jean. Louis Mistaquê offre un jour deux castors et une peau passée pour réparer le scandale qu'il a causé en quittant sa femme légitime. En voici un autre qui dépose aux pieds du père deux loutres en réparation d'une croix abattue
sur la rivière. Ce genre de pe'nitence e'tait très efficace.
Tantôt ce sont les offrandes funéraires qui dominent. Un chef présente deux robes à la chapelle du lac en mémoire de ses deux frères décédés et enterrés au cimetière. Une pauvre mère à la sépulture de son enfant couvrira son cercueil de présents. Ces offrandes sont très nombreuses. Des veuves offrent à la mort de leurs maris les fusils.de chasse dont ils se servaient. D'autre fois encore, toute une tribu fera un présent public à l'église pour obtenir une expédition heureuse. Les sauvages papinachois, désirant avoir une cloche et la vie des Saifits, apportent des peaux de renard.
Les missionnaires remettaient les présents qu'ils recevaient aux fermiers de la traite, et ceux-ci, en retour leur fournissaient des bois, des clous, des instruments agricoles ou de menuiserie, des ornements d'église, des provisions. M. Bazire, grand négociant de Québec, et pendant longtemps concessionnaire de la traite, se distingua fort par sa largesse. Nous l'avons vu
faisant construire en grande partie les e'glises de Tadoussac, de Chicoutimi et de Saint-Charles du lac Saint-Jean. MM. Juchereau de Saint- Denis, de la Ferté, de la Chenaye, Riverin, de
Grandville, de la Chevrotière, de Vilray, la Ville, I
grand audiencier de France et directeur de la |
ferme royale, sont signalés parmi les bienfaiteurs insignes. Les noms des modestes ouvriers qui travaillent à la contruction de ces chapelles rustiques sont entrés avec la même fidélité.
Mademoiselle Bazire, pendant près de vingt ans, travailla de ses mains une grand partie des linges des sanctuaires du Saguenay. Nous n'en finirions pas s'il nous fallait nommer toutes les pieuses femmes qui suivirent généreusement son exemple.
Les Ursulines et les Hospitalières de Québec, Madame d'Ailleboust raconimodaientles linges, découpaient les fleurs et les bouquets destinés à la décoration des sanctuaires, préparaient des rafraîchissements pour les malades ou des vêtements pour les pauvres. Ils venaient même de ces aumônes de France. Les Augustines et les
Bénédictines d'Arras, les Ursulines d'Amiens, les Dames de la Paix, envoyaient des boites de chapelets, des bijoux, des statues, des tableaux, des reliques. Détail touchant : pendant plus de quinze années la mère et les frères du P. de Crépieul donnèrent dix écus par an pour la mission du Saguenay.
Les pères Jésuites de la maison de Québec comblèrent ces églises d'images, de tableaux et de crucifix. Nous avons compté plus de soixante tableaux, de 1678 à 1690, et nous ne parlons pas des images où dominent saint François- Xavier et saint Ignace. Il y en a peints sur toile, d'autres sur cuivre, avec de beaux cadres dorés.
Chaque église avait sa cloche pour appeller les fidèles à la prière. On voit en 1687, M. Dombourg donner la cloche de la chambre de son navire pour une chapelle nouvelle. Dans l'automne de 168a, le navire VAjrhange Saint- Michel se jette à la côte et ceux qui le montent donnent également aux missions du nord la cloche du bord. Les dons de ce genre se renouvellent par trois ou quatre fois.
Certes, avec toutes ces offrandes, le trésor des églises sagLienayennes devait être considérable.
Lorsque le V. François de Crépieul vint prendre charge de la mission de Tadoussac en 1671, voici les meubles qui appartenaient à la chapelle et dont un catalogue fat alors dressé :
Un tableau à l'huile qui pouvait servir de devant d'autel. Tous les instruments de la passion y étaient dépeints.
« Un ornement parfait de la chapelle d'un taffetas de couleur changeante consistant en la chasuble accomplie, un devant d'autel, le voile, la bourse, une écharpe, un tapis, une grande pièce pour la face de l'autel, deux grandes pièces en façon de tapisserie avec trois courtines et leurs franges. Une pièce de toi!e rouge pour envelopper le tout. Un voile pour les morts. Un encensoir avec sa navette et la cuilîère de laiton. Un devant d'autel d'une étoffe à fleurs qui a rapport au droguet. Un écharpe de satin bigarré qui entoure l'image du crucifix de l'autel. Quatre tableaux sur le cuivre avec leurs cadres. Deux tableaux de bois plus petits.
Un crucifix de bois qui sert pour les procès, sions et les enterrements. Deux chandeliers de laiton. Deux grandes pièces de tapisserie de Bergame. Deux toiles neuves pour châssis. Un beau papier mataché de croix que le père a prêté pour couvrir l'autel. Un surplis. Un bonnet carré. Un grand coffre, (i)
Avec le temps, ces richesses augmentèrent, et les humbles annalystes de l'époque prennent un certain plaisir chaque année à en faire l'énumération avec les plus minutieux détails. Ce sont d'abord les ornements ser\ ant au culte, les chasubles, les étoles, manipules, bourses fleuragées, ornées de galon d'or ou de soie, aubes fines garnies de dentelle, amicts, nappes de communion en toile de Hollande, corporaux, purificatoires, écharpes fleuragées, bordées de galons, ciboires, burettes, chandeliers, bougies, bénitiers de cuivre. Les parois des temples sont décorés de tapisseries de Bergame, de ratines rouges, de guipures ou de la superbe dépouille des fauves.
i) 29 octoble 1671, Manuscrit du Séminaire de Québec '
A chaque chapelle était attache'e une résidence avec son jardin. Il n'était pas princiers ces presbytères, mais il appert qu'on y avait réuni tous les rudes instruments de travail pour la menuiserie, la charpente et les travaux de la terre.
La mission de Saint-Charles de Metabetchouan sur le lac Saint- Jean avait été la plus choyée. L'annalyste enumère avec complaisance tous les outils qui y sont déposés : rabots, rifflarts, bouvets, guillaumes, ciseaux, valets, gouges, bedarts, fermoirs, varlopes, villebrequins, haches, compas, tenailles, godendards. On y possédait même un moulin à blé fait par un Anglais et que M. de St Germain avait pro curé.
En 1681, Monsieur et Mademoiselle Boisseau, M. du Buisson, Monsieur et Mademoiselle de Saint-Denis avaient donné les bestiaux de l'établissement agricole. Au printemps de 1690 lorsque la compagnie du Nord repiit possession de la ferme royale, les pères tuèrent à la ferme du lac « une vache, une génisse, un gros- bœuf.
un cochon gras de quatre ans, et fournirent treize minots de pois, du blé d'inde et du blé français, une grande quantité de citrouilles, de naveaux et de rabiolles. »
Cette ferme était l'Eldorado des missionnaires. On y nourissait par charité plusieurs vieilles femmes, des veuves, des enfants. Les âmes charitables de Québec y envoyaient des vins blancs ou des vins d'Espagne, de la galette, des paniers de raisin, des amendes, des prunes de Brignolle, du riz, du beurre, du fromage que l'on servait comme friandises aux malades.
A la fin de l'année 1682, la maison de Chicoutimi fut incendiée et le père Dalmas qui y résidait se réfugia à la ferme du lac.
Le coteau pittoresque de Chicoutimi verra en 1728 s'élever un nouveau temple qui recevra à son tour les restes épars des néophytes de la Métabetchouan. Le journal du P. Laure nous apprend comment la croix du nouveau clocher « fut saluée de 33 martes par tous les sauvages charmés du coq.» On a écrit quelque part que cette église fut construite à l'endroit où Jacques
ÏADOUSSAC 145
Cartier avait campé, dans le voyage qu'il fit dans le haut du Saguenay. Ce n'est là qu'une légende que ni les faits ni l'histoire ne peuvent appuyer.
M. Arthur Buies, dans son livre sur le Sa guenay, (i) écrit :
« A quelque pas de la scierie de Chicoutimi on voyait encore, il y a quelques années, courbée sous le poids du temps, la vieille chapelle de la mission érigée par le père Laure en 1728. Elle avait vingt-cinq pieds de long sur quinze de large, et était bâtie sur une éminence dominant le bassin qui se trouve au pied de la chute de la rivière Chicoutimi. C'était une relique pleine de touchants souvenirs. Les étrangers qui débarquaient à Chicoutimi s'empressaient d'aller la contempler, et ceux qui connaissaient quelque chose des anciennes missions du Canada, quelles que fussent leurs croyances religieuses, n'oubliaient pas de mettre dans leurs sacs de voyage quelques fragments de pierre ou autres objets appartenant à la chapelle, afin d'en con-
server la mémoire. La pierre tumulaire du père Coquart, mort à Chicoutimi en 1765, n'existait plus qu'en morceaux sur lesquels on distinguait encore quelques inscriptions latines, (i) Les capitaines de navires se montraient avides de recueillir ces de'bris d'une époque pourtant récente et qui semblait déjà ancienne. Les registres, les livres d'église, les tableaux, les pierres gravées ont été perdus, abandonnés sans souci dans la chapelle ouverte à tout le monde. Cette chapelle contenait en outre une précieuse argenterie que les Oblats ont emportée, se
(I) Cette pierre tumulaire portait les mots suivants : Tremendum Dei judiciujn hic in silefitio mortis expectat R P. C. God : Cocquart e Socie J. presbyter Mojitanens : Sylvicol : Mission : Obiit Shekutinum IV nona jful : an.
(Note trouvée dans un manuscrit de M. Faucher, ancien curé de Lotbinière, et que nous devons à l'obligeance de son neveu, M. Faucher de Saint-Maurice.)
Dans un manuscrit de quelques pages trouvé récemment par le curé de Chicoutimi dans les archives de sa paroisse et déposé au séminaire, on voit qu'en 1793 eut lieu l'exhumation du corps du P. Coquart. Elle fut faite par M. Jean Juste Roy, alors directeur du séminaire de Québec et chargé pendant les vacances de la visite des Postes du Roi. (Note due à l'obligeance de M. l'abbé Victor Huart.)
croyant le droit de le faire, vu qu'ils avaient succédé aux Jésuites dans les missions du Saguenay ; mais cet acte a soulevé contre eux de vives protestations. A Tadoussac, où ils essayèrent de le répéter, les habitants faillirent faire une émeute. Ils s'élancèrent jusque dans la rivière Saguenay, à la poursuite des Oblats, et leur arrachèrent, entre autres objets, la cloche de la chapelle.
« Michaux, célèbre botaniste français qui, à la fin du siècle dernier, se rendit jusqu'au lac Mistassini par le Saguenay, dans le simple but de faire une collection de plantes et de fleurs de l'Amérique du Nord, dit en parlant de la première chapelle de Chicoutimi : «Ce bâtiment construit en poutres équaries de cèdre blanc, thuya ocddentalis, élevées les unes au dessus des autres, était encore en bon état, et quoique ces poutres n'aient jamais été couvertes ni en dedans ni en dehors, je les trouvai tellement intactes quelles n'avaient pas été altérées de l'épaisseur d'une demi-ligne, depuis plus de
soixante ans.» Aujourd'hui, l'on peut voir l'emplacement, 011 se trouvait cette antique chapelle, entouré d'un enclos en bois que M. Price y a fait élever et où il a fait enterrer tout le bois de la chapelle, excepté le pourri, aftn que cette dernière relique d'un des plus modestes, mais des plus intéressants monuments de notre histoire, ne fût pas exposer aux intempéries du temps ni à l'injure des hommes. De son côté, Mademoiselle Price a fait de la vieille chapelle une esquisse en sépia qu'elle a donnée à l'évêché de Chicoutimi . .
« A côté de l'enclos qu'a fait élever M. Price se trouve le vieux cimetière indien. La croix de l'ancienne chapelle est dans la sacristie de la nouvelle église de Chicoutimi, et le crucifix à été tranporté sur l'autel du couvent de l'endroit. Enfin, la porte de la sacristie, de même qu'une vieille armoire, appartenant jadis à la chapelle, sont conservées à l'évêché. Voilà tout ce qui reste aujourd'hui, voilà les seuls débris existants de ce qui abrita pendant un siècle la piété naïve
des néophytes montagnais à peu près disparus aujourd'hui. » (i)
Plus heureux que sa superbe rivale de Chi- ) coutimi, le bourg de Tadoussac a conservé sa vieille chapelle.
Elle est là, au sommet de la dune escarpée qui domine le port. Et son clocher pointu, qui a servi si longtemps de phare au marin du Sague nay, porte encore la croix que les Jésuites y ont placée.
C'est un des plus anciens monuments des ^ missions du Canada.
Cette primitive église de Tadoussac fut construite en 1747, alors que Mgr de Pontbriant était évêque de Québec. Le 21 mars de cette année, le charpentier Blanchard partait pour aller en équarir les pièces, selon l'engagement par écrit qu'il en avait pris. Le 16 mai, le P. Jésuite , Coquart bénissait le site oîi devait s'élever le 1 nouveau temple et cognait la première che- j
(i) n existe dans les archives de Paris un mémoire ou inventaire concernant la chapelle de Chicoutimi qui fut préparé le 8 octobre 1 733-
ville, (i) Le fermier des postes, Hazeur, avait fait les frais de construction de l'église des Ilets Je'rémie. Tadoussac dut à l'intendant Hocquart les planches, madriers, bardeaux et tous les clous qui furent employés à la construction de son antique sanctuaire. Voulant reconnaître cette munificence, le père Coquart s'engagea pour lui et ses successeurs à dire la messe le jour de la Sainte-Anne, à l'intention de M. Hocquart, tant que l'église subsisterait. L'année suivante, Hocquart continuant ses libéralités, accordait 300 livres au missionnaire pour sa nouvelle église- Son successeur, l'intendant Bigot, ne voulut pas être moins généreux, et dans l'automne de 1749, le père annonce qu'il a en reçu 200 livres avec lesquelles il a pu terminer la couverture.
Le 24 juin 1750, l'église était complètement achevée et estimée à 3000 livres par M. Guillemin, membre du conseil de Québec et commissaire du roi. Le nouveau fermier des postes, M. Hazeur, qui n'avait pas déboursé un sou pour
(i) Journal du Père Coquart.
cet édifice, trouva moyen de s'en faire payer la valeur entière ainsi que le coût des ornements. Il est permis de supposer que Bigot dût recevoir un pot de vin dans cette étrange rentrée de fonds.
On a trouvé, il y a quelques années, en faisant des fouilles sous les murs de la chapelle une plaque de plomb de six pouces carrés environ où sont gravées les lignes suivantes :
L'an 1747^ le 16 inm\ M. Cugnef, fermier des I postes, F. Doré, commis, Michel Lavoye, construi- | sant V église, k P. Coquar t, jésuite, m'a placé.
Cette plaque de plomb, avec son inscription grossièrement gravée à la pointe du couteau, et les quelques notes du jésuite P. Coquart : voilà ,^ tout ce qui nous reste sur l'histoire des origines « de la chapelle de Tadoussac.
Elle n'a îien de remarquable au point de vue artistique, la vieille chapelle de Tadoussac. Le chercheur ou l'archéologue ne trouvera là ni les
il) jfesus Homùti Salvater,
tours élancées, ni les portiques grandioses, ni les arcades harmonieusement agencées des temples gothiques. Ces populations naïves, qui vivaient de chasse et de pêche, n'attachaient point leur gloire à élever d'imposants édifices. Chapiteaux et pilastres, festons ou astragales valaient-ils la flexible écorca de bouleau et les bois de cèdre odorants ? Au sauvage qui faisait sa demeure de son canot renversé et qui n'avait souvent pour oreiller que le sable des grèves, l'édifice le plus simple, pourvu qu'il fut bâti à la mode européenne, devait paraître déjà une merveille. Le plan de l'église de Tadoussac est simple. C'est un parallélogramme de trente pieds de de long sur vingt-cinq pieds de largeur. Deux fenêtres étroites pratiquées à hauteur d'homme, s'ouvrent sur chaque face latérale. Elles éclairent très bien la nef et le sanctuaire qui se termine en hémicycle du côté de l'orient. La façade donne sur la baie. Du fronton garni d'un large vitrail, la vue est superbe. Le toit fortement incliné est surmonté d'un humble campanille où domine la cloche presque trois fois séculaire, la cloche de
1647 Que les sauvages prenaient tant de plaisir à entendre, qui après avoir été sauvée miraculeusement de rincendie de 1661, a résisté à toutes les vicissitudes des temps, et que la tradition attribue à la munificence du roi-soleil. L'intérieur du temple, dépourvu de toute ornementation architecturale, est d'une simplicité antique. Les murs, faits de solides pièces de cèdre, autrefrois blanchis à la chaux, sont maintenant recouverts d'un papier peint fort modeste qui ne rappelle en rien cette tapisserie en droguette qui avait tant enthousiasmé les Tadoussaciens il y a deux siècles et plus.
Longtemps abandonnée aux soins des pauvres habitants de Tadoussac qui n'avaient point d'autre église, l'ensemble de cette vieille chapelle a été quelque peu mutilé par des additions qui ont pu avoir dans le temps leur utilité, mais que le chercheur de choses anciennes déplore toujours. C'est ainsi qu'on a cru devoir orner le pignon bien en pointe d'autrefois, tombant raide sur les murs d'appui, d'un larmier doucement courbé. Cela manque de cachet. Que
dire encore de ce misérable jubé qui alourdit la nef et de cette sacristie banale qui enserre le rond-point du sanctuaire et en gâte la forme gracieuse ? En voulant restaurer et donner le ton moderne à cette masure séculaire, on a grandement péché. Il aurait mieux valu ne pas réparer des ans l'irréparable outrage.
Mais, soyons heureux que quelque vandale n'ait pas fait tomber cette vieillerie sous son marteau destructeur, (i) y. Jusqu'en 1885, la vieille chapelle a servi de temple paroissial aux habitants de Tadoussac. Le jour de Noël de cette même année, on célébrait la messe pour la première fois dans une grande église en pierre construite à quelques cent pas de l'humble monument élevé par le Jésuite Coquart. Depuis lors, au tabernacle
(i) En 1879, l'état de délabrement dans lequel se trouvait ^a chapelle de Tadoussac faisait peine à voir, "Un pasteur anglican, M. Thomas D. King, fit un appel chaleureux à ses concitoyens d'origine britannique. Il publia un opuscule dans lequel il leur demandait d'ouvrir des souscriptions pour aider à la restauration de cette vieille relique. L'appel de cet antiquaire zélé fut entendu. Il put recueillir suffisamment pour déblayer le cimetière qui était presqu'abandonné. Une croix de dix-huit pieds de haut y fut élevé le 7 août j88o.
ancien devant lequel tant de générations se sont agenouillés, où l'on chantait les louanges du Seigneur dans toutes les dialectes des nations ., du nord et du sud du Saint-Laurent inférieur, | le prêtre ne monte plus qu'une fois l'an, à la fête î de Sainte-Anne. Ce jour là, toute la paroisse se rend encore au sanctuaire rustique. Elle y vient entendre la messe que le successeur des Jesuites dit à l'intention de l'intendant Hocquart 1, pour accomplir la promesse faite il y a deux cent quarante ans par le P. Coquart. L'assistance se presse autour de l'édifice dont la porte ouverte laisse voir le prêtre à l'autel. Et, sur le fleuve aux flots bleus, les pêcheurs qui rentrent au port, en entendant les vibrations argentines de la cloche du roi, se découvrent respectueusement.
C'est ainsi que cette chétive chapelle est restée debout sur la falaise de Tadoussac, comme un chaînon qui unit une génération à une autre, et prolonge vers l'avenir l'histoire de deux siècles de missions glorieuses.
Celui qui, pieux pèlerin ou touriste curieux, viendra sur les rives tadoussaciennes contempler
cette ruine vénérable, devra se faire montrer les reliques qu'on y garde précieusement. Il y a là quelques peintures du XVIII* siècle qui méritent l'attention. Sur le parois droit du sanctuaire, Une préseîitation de Marie au temple est signée par le peintre Beauvais et porte la date de 1747. Ce Beauvais est le fils d'un graveur célèbre, et a laissé quelques tableaux dont on parle avec avantage : le Mariage de Louis XVI avec Marie- Antoinette et la Naissaiîce de Louis XVI T. Le tableau de gauche n'est pas signé, mais il est d'origine ancienne. Le sujet est connu. C'est TAnge-Gardien qui conduit un enfant dans les sentiers de la vertu et le protège contre un serpent. A l'arrière-scène on voit un château tout illuminé. Le peintre a voulu sans doute paraphraser le verset du psaume XVI : <( Affermissez mes pas dans vos sentiers, afin que je ne sois pas ébranlé en marchant. )>
Trois petits tableaux représentent Notre Seigneur, la Sainte-Vierge, Saint- Cha?'les Borromée. Ce dernier fut donné au missionnaire Maurice par le P. jésuite Duplessis. Toutes ces peintures, de même que le petit chemin de croix conservé
dans la chapelle, viennent des premiers missionnaires jésuites et furent apportées de France, Le trésor de l'église possède encore un enfant Jésîis en cire que l'on dit avoir été offert aux \ Jésuites par le roi Louis XIV. Ce sanctissimo î bambino très richement habillé est fort vermeil pour son âge.
Sur l'autel, deux reliquaires, qui portent J'authentique de 1749, enchâssent des reliques de Saint-Clément et de Sainte-Prudence. '
On pourra voir enfin dans la sacristie plusieurs vieux chandeliers de bois brut grossièrement sculptés au couteau, ouvrage des pères Jésuites, Le confessionnal massif avec ses grillages en losange a été aussi taillé par le célèbre P. de la Brosse. On sait que les Jésuites employaient leurs loisirs à faire les plus humbles travaux. C'est ainsi que le P. Maurice, en 1728, donnait | le premier coup de hache dans les pièces de bois i qui devaient servir à la construction de la chapelle de Chicoutimi. C'est lui qui peignit le retable, la voûte, le beau tabernacle, fabriqua des ornements d'autel, et termina l'intérieur de sa maison de ses propres mains pour l'avantage
de ses successeurs, écrit-il, leur demandant de prier pour lui et leur souhaitant une vie plus tranquille. En 1744, on le voit encore aux Sept-Iles où il fit e'quarrir le bois de la chapelle. Il s'enfonça dans la forêt, il mania la hache pour animer ses ouvriers et avoir la consolation de mettre la main à l'ouvrage, (i)
Tous ces pieux souvenirs de la chapelle de Tadoussac sont sous la garde intelligente du curé de l'endroit. Il en connait la valeur, et en prend soin comme jamais dragon vigilant ne surveilla le jardin des Hespérides. Le cimetière de Tadoussac n'a rien de remarquable. C'est le champ de mort d'une paroisse de campagne. Quelques épitaphes portent le nom de sauvages montagnais. Nous y avons cherché en vain l'endroit où fut enterré en 1685, M. de Rochefort, capitaine de frégate française, qui mourut sur un des vaisseaux du roi à l'entrée du Golfe.
(i) Le maître autel de la vieille chapelle de Tadoussac est
4 d'origine récente. Il fut donné par la femme de l'un des agents de la compagnie de la baie d'Hudson, madame ConnoUy.
Le P. de la Brosse. — Histoire et légendes.
Il y a des noms qu'il suffit d'évoquer pour faire naître aussitôt comme une rumeur glorieuse. Ils vibrent, a dit quelqu'un, sonores, comme des clairons de combat.
Parmi tant d'apôtres qui ont illustré les missions d'Amérique, il en est un dans chaque nation, dans chaque tribu, qui a laissé une empreinte plus profonde. Autour de ce prédestiné viennent se grouper toutes les légendes, tous les souvenirs. A lui seul il résume une époque, les travaux de vingt de ses compagnons. Si les Micmacs d'Acadie ont gardé l'éternelle mémoire du patriarche Maillard, si les anciennes tribus abénaquises du Maine se souviennent encore du martyr Rasle, si les planteurs des bayous de la Louisiane se découvrent toujours religieusement au nom du missionnaire
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Aubry, la forte race qui habite le Saint-Laurent inférieur n'a pas oublié le jésuite Jean- Baptiste de la Brosse. De tous les missionnaires qui ont exercé l'apostolat sur la terre saguenayenne et dans les régions du Golfe, c'est lui qui a laissé 1-es souvenirs les plus vivaces et les plus vénérés. On entend mentionner son nom partout, dans les profondeurs du lac Saint- Jean, sur les rives désolées du Labrador, dans les villages florissants qui bordent le fleuve depuis Cacouna jusqu'aux confins éloignés de la Gaspésie et du Nouveau - Brunswick. Le pêcheur en relevant ses filets, le bûcheron qui rentre accablé par le rude travail du jour, la mère auprès du berceau de son enfant, le chasseur pendant les longues soirées de ses haltes de chasse, racontent du bon père des choses merveilleuses. Tous, dans l'infortune, ou quand la tempête bat furieuse au large, l'invoquent comme un saint. Au chevet des malades, les vieilles femmes indiquent souvent les remèdes qu'avait enseignés à leurs aïeux l'apôtre aimé et populaire.
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Dernier jésuite qui ait prêché l'évangile aux populations vigoureuses du Golfe, le P. de la Brosse forme comme la clef de voûte de l'édifice auquel les disciples de Loyala ont si laborieusement travaillé pendant près de deux siècles.
Disons de ce héros populaire la simple histoire et la légende dorée.
Originaire de Magnat, hameau du beau pays de Jauldes dans l'Angoumois, le Père jésuite de la Brosse était venu dans la colonie du Canada cinq ans avant la conquête anglaise. D'abord procureur du collège de Québec où il professa la philosophie, l'ennemi le trouve évangeHsant les Abénaquis de Saint- François du Lac, tribu vivant sur les bords de la rivière Saint-Jean où il avait passé quelque temps, l'année de son arrivée, en 1755. ^^ ^7^^ ^ 1766, il résida tantôt à Montréal, tantôt à Saint-Henri de Mascouche qu'il desservit comme missionnaire pendant près de cinq ans. C'est de Saint-Henri de Mascouche qu'il partait, au mois de mai 1766, sur l'ordre du P. Glapion, pour aller mettre la dernière main à cette belle mission montagnaise,
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si pleine de foi et de piété, et dont il est resté l'apôtre le plus véiiéré. « Le 5 mai 1766, à 6 h. « de l'après-midi, écrit-il en marge du registre (t paroissial de Chicoutimi, j'arrivai mission- « naire à Tadoussac, âgé de 42 ans et 9 mois, tt prêtre depuis 13 ans, 3 mois, 2 jours, arrivé « en Canada depuis 1 1 ans, dix mois et 5 jours, « ce pays soumis aux anglais depuis 5 ans 10 « mois et 2 jours.»
Pendant seize ans, sans relâche, d'un zèle toujours infatigable, le P. de la Brosse a parcouru les pays de chasse des Montagnais, érigeant des églises, bâtissant dés écoles, enseignant avec le même zèle le 'cathéchisme, la lecture, l'écriture et le chant sacré. Les enseignements du P. de la Brosse se sont transmis de génération en génération dans toutes les familles de cette tribu jusqu'à ce jour. Les cahiers de compte du plus ancien imprimeur de Québec nous disent les livres nombreux : alphabets, catéchismes, calendriers, qu'il prépara et fit publier pour ses néophytes, soit dans l'idiome montagnais, soit dans le dialecte abénaquis.
Il traduisit l'évangile en langues sauvages. Très versé dans le langage montagnais, il transcrivit dans cet idiome et réunit en un volume tous les écrits, français ou montagnais, de ses prédécesseurs dans les missions, les annota et les corrigea. En 1770.) épuisé par quatre années de travaux incessants, il se retira quelque temps dans l'île d'Orléans, où il travailla au dictionnaire montagnais, qu'il avait commencé dès son arrivée à Tadoussac. Il poursuivit, pendant cinq années encore, cet ouvrage de bénédictin, au milieu des voyages les plus périlleux et des devoirs de l'apostolat le plus ardu.
On assure que les Oblats qui desservent les missions sauvages du Nord, ont en leur possession le dictionnaire montagnais auquel le Père de la Brosse travailla pendant de si longues années. La plupart des livres religieux qui sont encore en usage chez les Montagnais ont été écrits par lui. Les bibliophiles se disputent aujourd'hui les exemplaires primitifs des ouvrages de l'humble missionnaire. L'archevêché de Québec possède un exemplaire de son alphabet
imprimé en 1767. Son catéchisme et le livre de prières sont d'une extrême rareté. On en cite cinq exemplaires.
Le bon Père de la Brosse, de nature gaie et d'un esprit éminemment primesautier, cultivait le bon mot et les fines reparties à ses heures. Il signait le catéchisme qu'il a préparé, de son nom sauvage Tshitsîiisahigan qui signifie littéralement balai^ brosse. Dans la compilation qu'il a faite des écrits de ses prédécesseurs, il a ajouté en marge des notes parfois assez malignes. Il s'en excuse en disant qu'il le fait, non par amertume ni pour faire de l'esprit, mais enfin de prévenir le lecteur des fautes qu'on y rencontre souvent. « Je ne fais des remarques, ajoute-il, que sur les fautes de grammaire, mettant de côté l'ortographe que les commençants étudient et que les insensés négligent. » Omissa ortographica aii iîidpienies student et quam iiisipientes negligiint II est malheureux que le latin, qui brave dans les mots l'honnêteté, ne nous permette pas de reproduire intact cet ingénieux rapprochement. Il avait beau se défendre
d'avoir de l'esprit ce bon père, on n'en cite pas moins de lui des traits fort gaulois.
Durant un de ses séjours à Chicoutimi, il se recontra là quelques étrangers, venus comme touristes, dont la mine et les allures n'allaient guère à personne dans le poste. Abusant de la liberté presqu'illimité qui régnait dans ces établissements et qui faisait que la demeure de chacun appartenait à peu près à tous, ces messieurs s'introduisaient partout et à toutes les heures. Ils poussèrent l'indiscrétion jusqu'à rendre des visites interminables au missionnaire, auquel ils faisaient subir une série de questions les plus insipides du monde.
Le P. de la Brosse, fort occupé de ses études et de ses travaux, leur avait bien laissé voir, avec la délicatesse qui le distinguait, qu'il n'avait guère de loisirs, mais ceux-ci n'en tenaient pas compte. Il imagina alors, contre ces fâcheux, un moyen qui démontre que le bon père avai^ autant de fine satire dans l'esprit que de bonté dans le cœur : il écrivit le quatrain suivant, qu'il afficha sur sa porte, fermée pour l'occasion *
l66 TADOUSSAC
Pour un homme occupé, rien de plus ennuyeux Que de g^ens désœuvré la visite importune ; J'aimerais presqu'autant qu'on me crevât les yeux Que de venir ici, pour m'en procurer une !
Ces vers eurent leur effet sur les importuns visiteurs qui, assez mal venus partout, prirent bientôt le parti de délivrer Chicoutimi de leur désagréable et pernicieuse présence.
Le vent et la pluie ont emporté le feuillet ; mais les vers affichés par le P. de la Brosse, sur la porte du petit presbytère de l'ancien poste de Chicoutimi, se sont transmis dans plus d'une ancienne famille. M. Joseph-Charles Taché, dont l'ancêtre était alors bourgeois de poste, en rapportant cette anecdote dans ses Forestiers et Voyageurs, lui a assuré un laisser-passer pour la postérité.
Le prédécesseur du P. de la Brosse, dans les missions de Tadoussac, le jésuite Coquart, faisait lui aussi retentir les rives du bas St Laurent des échos de sa muse. En 1757, son frère qui était maire et lieutenant général de la police de Paris, remettait au ministre du roi quelques stances
que le missionnaire avait composées en l'honneur de M. de Vaudreuil (i).
Le P. de la Brosse a laissé une large et profonde trace sur cette terre saguenayenne de Tadoussac, dont il avait fait son quartier-général, et son action rayonne encore partout où se trouvaient les postes jetés par les caprices du commerce et de la traite sur toute la rive nord. Sans relâche, il allait, le courageux apôtre, confessant, baptisant, enseignant la doctrine du vrai Dieu aux rudes pêcheurs et aux enfants des bois. On le retrouve partout : aux Bergeronnes, aux Escoumains, aux îlets Jérémie, aux Sept- Iles ou il établit une école et réédifie à ses •dépens le temple que le P. Coquart avait abanbonné à cause des crimes des sauvages et que les soldats avaient brûlé pendant la guerre ; à Betsiamits, où pendant l'hiver qu'il y passa, il apprit aux sauvages à lire, à écrire, à chanter d'après les notes musicales. Les habitations perdues de Chicoutimi et du lac Saint-Jean le
(i) Voir Manuscrits de Québec^ vol. XIII. — 13 mars 1757,
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reçurent tour-à-tour. C'est dans ces profondeurs mystérieuses qu'il rencontra un jour un groupe de Naskapis et qu'il eût l'honneur d'annoncer le premier la parole à cette tribu lointaine, ou personne n'avait pu encore péne'trer.
Les Naskapis étaient très attachés à leurs superstitions et à leurs usages païens qu'ils ne voulaient point abandonner. C'est en vain que le P. de la Brosse épuisait ses meilleurs arguments pour les convertir. Quand un sauvage est décidé à ne rien entendre, il n'y a pas de pire sourd que lui.
Un beau matin un Montagnais, plein de foi et plein de zèle, vint trouver le père, et lui tint à peu près ce langage.
« Père, les Naskapis n'ont plus d'oreilles ; mais ils ont encore des yeux.
« Eh bien ! reprend le père, qu'est-ce qu'il faut leur montrer à ces pauvres gens ?
« Je n'en sais rien, moi ; mais, si tu pouvais faire un miracle devant eux, ils ouvriraient les yeux et ils verraient.
« Mais, je n'ai pas le pouvoir de faire des miracles ; ce pouvoir n'appartient qu'à Dieu.
« Tu dis vrai ; mais le Bon Dieu donne quelquefois ce pouvoir : tu nous a parlé souvent des miracles des apôtres et des autres saints,
« Je suis apôtre, c'est vrai ; mais je ne suis qu'un pauvre pe'cheur. Au reste, tu sais ce que répondit Notre-Seigneur à ceux qui lui demandaient un miracle : « Dieu ne donne pas de miracles à ceux qui en demandent. »
Le sauvage se recueillit un peu, puis il reprit r
« Dieu ne donne pas de miracles à ceux qui en demandent, c'est vrai ; mais il en donne des fois à ceux qui n'en demandent point. Les Nâskapis n'ont point demandé, c'est moi qui ai demandé ; dans ce cas là, il faut que je m'en aille : eh bien ! je pars de suite pour Tadoussac. Le Bon Dieu ne donnera pas de miracle à celui qui l'a demandé ; mais il en donnera un à ceux qui ne l'ont point demandé et qui en ont besoin C'est juste, c'est comme ça ! »
Et, sur ce, le brave sauvage s'en va de suite à sa cabane ; il donne l'ordre à sa femme de lever sa tente, il charge so^i canot sur ses épaules, le
porte à la rivière, s'embarque avec sa famille, et descend vers Tadoussac.
Il faisait alors une grande sécheresse, et il y avait des incendies dans la forêt ; l'air était épais defufnée; on ressentait comme le pressentiment d'un grand désastre. Sur le midi, le feu, poussé par le vent, courant au milieu des feuilles et des branches sèches, et s'élevant en pétillant dans les sapins, menaçait les cabanes. Les Montagnais et les Naskapis commençaient à déménager, pour se transporter dans une clairière humide voisine du lac, lorsque le père de la Brosse, qui était au milieu d'eux, leur dit, avec un ton d'autorité qui les frappa .: « Laissezlà vos cabanes et vos effets, ne touchez à rien ; mais suivez moi ! »
Les Naskapis, sans se rendre compte de ce qu'ils faisaient, et les Montagnais, animés d'une confiance sans bornes, s'avancèrent avec le père, au devant de l'élément destructeur.
Rendu à une certaine distance des cabanes, le missionnaire prit un bâton et traça sur le sol une ligne de démarcation en ordonnant au feu
de s'arrêter là. Puis il s'assit tranquillement à terre à la façon des sauvages.
Arrivées à l'endroit marqué, les flammes se tordirent, comme dans des convulsions, puis s'éteignirent là et de chaque côté, en ligne du tracé qu'avait fait l'homme de Dieu.
Les Naskapis, comme avait dit le Montagnais, avaient encore des yeux, ils les ouvrirent et crurent à la parole qui leur était annoncée, (i)
L'œuvre du père de la Brosse ne s'est pas limitée aux seules missions de la côte nord. Depuis la triste noyade du récollet Ambroise Rouillard, qui avait charge des fidèles de la rive droite du bas Saint-Laurent, toute cette étendue de pays s'était trouvée pour ainsi dire sans secours religieux. En 1 771, le P. de la Brosse entreprend de partager son ministère entre ces malheureux abandonnés et ses néophytes montagnais. Dès lors, on le voit chaque année, parcourant alternativement les deux rives du fleuve. Les Français de Cacouna, de l'île Verte, de
(i) Nous empruntons ce naïf récit aux " Forestiers Voyageurs, " de M. J, C. Taché.
Trois-Pistoles, de Rimouski, les Micmacs de la Baie des Chaleurs et du Ristigouche, les Acadiens de Bonaventure, de Caraquette, de Poquemouche, de Nipising, de Nigasek, de Richibouctou, de Tracadiche, ont tour à tour des preuves de son zèle apostolique. A Ristigouche et à Poquemouche, il bénit les églises. A tous, il enseigne les éléments de la grammaire et du cathéchisme. Il confesse, baptise, marie. Quand il ne peut se rendre au vœu de ces populations sans pasteur, il leur écrit des lettres admirables qui rappellent les épitres qu'adressaient les apôtres aux premiers chrétiens. Rencontre-t-il sur sa route un enfant dont il a remarqué la précoce intelligence, il se fait pour lui professeur de latin, il dirige de loin ses études, s'intéresse à son développement intellectuel.
Quand il a terminé sa visite pastorale sur la rive droite, parcouru des centaines et des centaines de lieues, il s'embarque sur une mauvaise barque et se dirige vers les bords sauvages du Labrador et du Saguenay, ou il s'arrête de poste en poste, jusqu'à ce que rendu enfin à Tadous-
sac, il célèbre avec tous ses sauvages auxquels il a donné là un dernier rendez vous, la fête de Sainte- Anne. C'est sur cette plage, le 26 de juillet, que l'on voyait alors aborder Micmacs et Acadiens du Golfe, Montagnais du nord et Abénaquis du sud, venant assister au grand pèlerinage annuel qu'y avait organisé l'infatigable missionnaire.
Les travaux accomplis par le zélé missionnaire, pendant ses seize années d'apostolat dans ces régions lointaines, sont si extraordinaires que l'on croirait vraiment qu'ils tiennent du roman ou de la légende, si les registres des nombreux endroits qu'il a parcourus n'avaient gardé fidèlement la marque de son passage. Il a laissé lui-même une narration de ses voyages écrite en latin 011 il dit simplement, sans ostentation, ce qu'il a fait. Une copie de ce journal de route, dont il ne reste plus par malheur que des fragments et qui s'interrompt brusquement cinq années avant sa mort, est précieusement conservée dans les archives de l'archevêché de Québec.
Telle est la simple histmre de cet apôtre qui s'intitulait modestement le 2 1» pasteur des sauvages montagnais dans les postes des domaines du roi, de la société de Jésus.
Le père de la Brosse, mourut à Tadoussac même, le 11 avril 178-2, et le lendemain, le curé de l'île aux Coudres, M. Compain, l'enterrait dans la chapelle de la mission 011 il était venu seize ans auparavant prêcher pour la première fois l'évangile aux tribus montagnaises.
Sur le pavé du sanctuaire, au-dessus de sa tombe, on perça une ouverture en formé de croix, et longtemps après sa mort, pendant bien des années, les sauvages qui descendaient et remontaient le Saguenay, ne passaient jamais devant le port de Tadoussac sans mettre pied à terre pour aller prier dans la chapelle ou reposait le corps du pieux missionnaire. Ils se prosternaient la face contre terre au-dessus de la tombe, posaient leur bouche sur le pavé et parlaient au père comme s'il eut été vivant. Puis ils appliquaient leur oreille sur l'orifice pour écouter la réponse du saint. Dans leur foi naïve
et dans la simplicité de leur cœur, ils s'imaginaient que le bon père les entendait du fond de son cercueil, qu'il re'pondrait à leurs questions et qu'il transmettrait ensuite leur prière à Dieu.
De son vivant, le P. de la Brosse avait acquis une réputation de sainteté extraordinaire. Il passait même pour avoir le don de prophétie. Rien d'étonnant si les populations naïves de ces temps primitifs ont entouré sa mort d'événements légendaires qu'on se raconte encore le soir à la veillée.
Quand le P. de la Brosse mourut, disent les anciens, les cloches de toutes les chapelles qu'il avait desservies depuis la baie des Chaleurs jusqu'à la tête du Saguenay, sonnèrent ses glas d'elles-mêmes. Par une inspiration d'en haut, tous ceux qui les entendirent se dirent de suite : « Notre bon P. de la Brosse est mort ; il nous avait bien dit, lorsque nous le vîmes pour la dernière fois, que c'était sa dernière visite dans notre mission » î
Pour rendre cet événement plus solennel encore, on dit que le missionnaire mourut à
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minuit précis. On comprend que ces tintements d'agonie, dans le calme de la nuit, durent frapper d'étonnement l'imagination des populations indigènes. On cite vingt témoins qui affirment le fait. Après tout, Dieu a bien pu commander à l'ange de la mort de sonner Iç départ de cet âme qui venait de remonter à lui après avoir conduit dans les voies du bien tant de brebis perdues !
Pourquoi les cloches de quelques missions du Canada n'auraient-elles point eu, pour un jour, la propriété merveilleuse d'annoncer la mort d'un pauvre missionnaire, comme cette fameuse cloche de la Villela, qui jadis sonnait d'elle-même quand l'Espagne était menacée de quelque malheur, et qui fit entendre sa voix funèbre pour annoncer la mort de Ferdinand le catholique.
La légende ajoute encore que le P. de la Brosse prophétisa l'heure de sa mort. L'abbé Casgrain a écrit à ce propos des pages émues qu'il a recueillies chez les insulaires de l'île aux Coudres. Nous nous plaisons à les reproduire.
* Le soir du ii avril 1782, dit-il, M. Compain, alors curé de l'île aux Coudres, veillait seul dans sa chambre. Après avoir récité son bréviaire, fait ses prières et ses lectures du soir, il étudiait tranquillement à la lueur de sa lampe, lorsque tout à coup, vers minuit, son oreille fut frappée par les sons d'une cloche qui tintait au milieu du silence de la nuit. Etonné, il croit d'abord être le jouet d'un illusion, il écoute de nouveau, se penche vers la fenêtre : c'était bien la cloche de la chapelle qui sonnait comme un gks funèbre. M. Compain sort de son presbytère ; la cloche continue de sonner. Il entre dans la chapelle : personne ne s'y trouvait et la cloche continuait toujours à tinter.
« Alors une voix se fit entendre à son oreille. Etait-ce à l'oreille du corps ou à celle de l'âme? » on ne le sait. Mais cette voix parlait distinctement et cette voix disait :
« Le père de la Brosse est mort ; il vient d'expirer à Tadoussac. Le glas funèbre t'annonce son dernier soupir. Demain, tu te rendras au bout d'en bas de l'île. Un canot viendra t'y
chercher qui te conduira à Tadoussac où tu feras sa sépulture. »
« Le bruit s'était déjà répandu, quelque temps auparavant, dans les missions du P. de la Brosse, qu'au moment de sa mort les cloches de ses missions annonceraient son trépas.
« Le lendemain, M. Compain attendait au rendez-vous qui lui avait été assigné sur la pointe d'en bas de l'île aux Coudres.
« Que s'était il passé à Tadoussac, pendant cet intervalle ? Le P. de la Brosse y était en mission depuis quelque temps et attendait l'arrivée des sauvages que l'ouverture de la navigation allait bientôt amener en foule de l'intérieur des terres. Leurs canots chargés de pelleteries descendaient du Saguenay à la suite des glaces.
« Durant quelques semaines, le rocher de Tadoussac était le centre d'une activité et d'un commerce qui contrastaient avec son aspect solitaire et désolé pendant le reste de l'année. Le sable de la grève se couvrait de longues files de canots d'écorce. Sur le penchant de la côte s'échelonnaient les cabanes de sauvages appar-
tenant pour la plupart aux tribus Montagnaises qui formaient un village improvisé. Le port de Tadoussac se remplissait de marins d'outre-mer qui venaient y faire escale.
« Tandis que les traitants de pelleteries faisaient leur récoltes pour les grands de ce monde, le P. de la Brosse recueillait parmi les petits sa moisson pour le ciel.
« Une tradition fidèle a conservé tous les détails de ses derniers moments, dont les circonstances mémorables étaient, du reste, de nature à frapper tous les esprits.
« La veille de sa mort, le P. de la Brosse paraissait en parfaite santé. C'était un vieillard grand et robuste, avec de beaux cheveux blancs, une figure ascétique et une parole inspirée.
« Pendant tout le jour il avait vaqué aux devoirs de son ministère, confessé, baptisé, prié à son ordinaire dans la chapelle de Tadoussac.
'( A la tombée de la nuit, le P. de la Brosse alla prendre quelques heures de recréation dans la maison d'un des officiers du poste. Il fut gai et aimable, comme toujours, il condescendit
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même à faire quelques parties de cartes avec ses hôtes. Vers neuf heures, il se prépara à partir.
« Après avoir souhaité le bon soir à tout le monde, il se recueillit un moment, et prenant un ton solennel, il dit :
« Mes amis, je vous dis adieu, adieu pour l'éternité, car vous ne me verrez plus vivant sur la terre. Ce soir même à minuit, je serai corps. Vous entendrez à cette heure là, sonner la cloche de ma chapelle : elle vous annoncera ma mort. Si vous ne me croyez pas, vous pouvez venir vous en assurer par vous mêmes. Mais je vous prie, ne touchez point à mon corps. Demain, vous irez chercher, à l'île aux Coudres, M. Compain, pour mensevelir et me donner la sépulture. Il vous attendra aux bout d'en bas de l'île. Ne craignez point de partir, quelque temps qu'il fasse. Je réponds de ceux qui feront ce voyage. »
« On crut d'abord que le père voulait plaisanter, mais il insista avec un air de conviction et d'autorité qui ne permettait pas de doute.
(î Mon père, lui fit observer un des employés du poste, votre sanlé ne paraît pas du tout altérée, votre figure n'annonce pas la souffrance. Comment pouvez-vous croire avec de pareils signes de vie, que votre fin soit si prochaiue ?
« Mon enfant, répartit le père, vous reconnaîtrez avant le jour la vérité de mes paroles, Et il se retira.
« Tous restaient stupéfaits après le départ du bon père, n'osant croire à la réalité de cette prophétie.
« Ceux qui ont des montres, les mettent sur la table et attendent avec anxiété. Dix heu: es sonnent, puis onze, puis minuit, alors la cloche de la chapelle commence à sonner.
« Tous se lèvent comm.e un seul homme, saisis de frayeur, ils accourent vers la chapelle. Ils entrent.
« A la lueur de la lampe du sanctuaire, ils entrevoient dans le cœur la robe du bon P. de la Brosse. Il était prosterné à terre, immobile, le visage dans ses deux mains jointes, appuyé sur la première marche de l'autel.
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a II était mort.
« Cette étrange nouvelle se répand comme la foudre dans toute la mission. Dès le point du jour la population tout entière, tant sauvage que civilisée, envahit la chapelle et ses environs. Chacun veut contempler une dernière fois le corps du saint étendu sur le pavé du chœur. Personne n'ose lui toucher. Partagé entre le deuil et l'admiration, on regarde, on prie, on invoque. Des larmes coulent de tous les yeux.'
« Pendant tout le jour, la foule circule en silence dans la chapelle, ne pouvant détacher ses yeux des restes bien aimés du saint mfssionnaire qui, tant de fois, avait fait retentir ce sanctuaire de ses brillantes exhortations. Les sauvages restent là immobiles, pendant des heures entières, tenant un doigt sur leur bouche pour exprimer, par ce geste, qu'aucune parole ne peut rendre leur douleur.
« Cependant, dès le matin de ce jour, une tempête du sud-ouest s'était élevée si violente que l'eau poudrait sur le fleuve comme de la neige. Personne n'osait lancer une embarcation
à la mer. Ce que voyant le premier officier du poste dit à ceux qui l'entouraient :
« N'y aura-t-il pas, parmi vous autres trois hommes de cœur qui veuillent m'accompagner pour accomplir les dernières volontés de notre bon père ? Rappelez -vous qu'il vous a dit : « Il n'y a aucun risque pour ceux qui feront ce voyage. »
K Un canot est lancé à la mer ; les quatre hommes qui le montent prennent le large. A jpeine sont-ils sortis de Tadoussac qu'à leur extrême surprise, l'eau s'aplanit sous leur canot. « Tandis que partout, autour d'eux, la tempête rugit avec fureur et rend la mer blanche comme un drap, uae main invisible les pousse avec rapidité, si bien qu'a onze heures du matin, ils doublaient le cap aux Oies et sont en vue de i'ale aux Coudres,
« M. Compaiîi les attendait au bout d'en bas «en se promenant le long des rochers, un livre à la main. D'aussi ^ioin qu'ils furent à la portée de sa voix, il leur cria :
« Le P. de la Brosse est mort, vous venez me
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chercher pour lui donne:' la répulture. Le canot approche du rivage, M. Compain y monte et, le soir du même jour, il dëbarquai . à Tadojssac. »
Telle est la merveilleuse léjendt que tous les gens de Ule aux Coudres connaissent po~ cœur et que lei col'^ns du bas Saint Lau/ent se disent encore.
On raconte que les v'.eux soldats qui ont bravé cent fois la moit sur les champs de bataille pleuren-: quand ii penseni qu'il seront peut être obligés de mourir dans un lit comme de vulgaires goutteux ou d'impoxnis paralytiques. Ceux là même qui lisent la vie d'un guerrier illustre aiment à penser qu'il tombera d'une façon héroïque à la tête de ses ûoupes. Le missionnaire et le soldat sont de la même famille. Leur vie à cOus deux est faite de dévouamjnt.; et dé sacrifices, et la légende aime à les entoj'-er d'une auréole glorieuse. Ne us aimons cette douce histoire du peuple qui fût mourir le T. de la iDrosso, si vaillant, si zélé, sur les marches du sanctuaire, au milieu du silence solennel de la nuit. C'est comme cela que nous voulo."!s rêver
la fin de cet apôtre. Pourqui faut-il hélas ! que la brutalité d'un fait vienne briser cet e poë.ique légende qui a bercé Tenfance de nos aïeux ?
Non, le P. de la Brosse n'est pas mc/t à minait dans la solitude du saitua-je, non, il n'a pas co.T.mandé au:: carctiers d'aller sans crainte, bravant la tempête, chercher le curé de Tiie aux Coudres pour l'ensevelIr. Voici corr^ment l'i^xte authentique de sépul-ure ra«-onte, dans sa prosaïque corcîsion, quel fut la fin de ce zélé missi<:)nnaire.
« l,e douze avril mil sept cent quatre-vingt
deux, a été ii-humé dar.s Vtg\\f2 decet^c :T.'ission
le corps da Jean-Eapti^te de la Exo^se, prêtre
missionnaire de la Co.npH-^rie de J3.-'J-, décidé
d'hier, à cinq heures et dem'e du soi.,, .djhïx des
sacrements de péniterce et d'ex- rême onction,
âgé de cinquante huit ans. Furent pTés?nts
Charles Brassard et autres qui tous ont déclaré
ne savoir signer de ce requis suivan*; l'o 'don-
nance,
(Signé) P. J. CoMPAiN, Ftre » fi)
(i) Extrait du registre des baptêmas, mariages et enterrements des sauvages et autres de la mission da domaine du roi.
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N'importe, en dépit de ce feuillet jauni tiré de la poussière des greffes,, l'œuvre du missionnaire de la Brosse reste toute entière. Le rêve légendaire de tant d'années est brisé, mais le temps ne pourra jamais détruire le souvenir des travaux et du zèle ardent de l'apôtre.
Et, dans les campagnes heureuses qui bordent la rive droite du fleuve Saint-Laurent, longtemps encore, on se racontera à la veillée la naïve légende du gobelet d'argent que le seigneur Rioux avait prêté au bon père, que celui-ci avait accepté à la condition qu'il le remettrait mort ou vif et qu'on retrouva un jour, dans la grande salle du manoir, sans que Ton ait jamais pu savoir comment il y était venu. Longtemps, longtemps encore, les braves paysans des Trois Pistoles montreront aux étrangers sur un rocher au bord de la mer l'empreinte du genoux et de la raquette du missionnaire populaire. Longtemps, longtemps encore, ceux de l'île Verte parleront des miracles qu'il accomplit au milieu d'eux. Longtemps encore, les marins du Golfe, mêlant son souvenir avec celui d'un brave curé,
raconteront comment il confondit le braillard de la Madeleine dont les lamentations épouvantables s'entendaient au loin sur la mer.
Heureux les peuples qui croient encore aux douces et saintes légendes !
Nous ne savons pourquoi on a cru pendant longtemps que les restes du père de la Brosse avaient été transportés du temple de Tadoussac dans l'église de Chicoutimi. Les plus ancieos habitants de Tadoussac, interrogés à ce sujetj affirmaient avec une parfaite certitude, que jamais il n'avait été question d'une semblable translation, et leurs souvenirs remontaient à plus de cinquante ans. Si un pareil événement a eu lieu, il ne peut avoir échappé à leur attention. L'an dernier (1888), on opéra des fouilles qui mirent à découvert un cercueil placé précisément à l'endroit où se tient le prêtre au commencement de la messe. La tradition rapportant que le corps du missionnaire avait été inhumé sous les marches de l'autel, en face du tabernacle, on se trouvait évidemment en pré-
sence des restes vénér ibles du père de la Brosse. Dans ce cercueil de cèdre, assez bien conservé on ne trouva plus cependant que quelques ossements qui tombaient en poussière. Depuis plus d'un siècle, la première dépouille du missionnaire jésuite de la région du Saguenay repose dans la chapelle de Tadoussac. C'est à l'occasion de l'invention de ce sépulcre que quelques membres du clergé ont fait placer dans le chœur du vieux sanctuaire, l'inscription qu'on y voit maintenant :