MORT EN ODEUR DE SAINTETÉ
A l'aGE de 58 ANS
Inhumé dans la chapelle de Tadoussac, le 12 AVRIL 1782.
tÇuam speciosi pedes evangelizantitun pacem. >
Rom. i.-»Sf ^y
Où sont les aborigènes ? — The doovi of Mamelons. — Ce qu'est le Tadoussac moderne. — De l'ambition des Tadoussaciens. — Port de mer et navigation hibernale. — Bains de mer et touristes. — Promenade aux environs de Tadoussac. — De l'enlizement de la plage. — Fatalisme. — Le moulin Baude et ses marbres.
Comme il y a eu trois Rome, il y a eu trois Tadoussac : celui des sauvages, celui des trafiqueurs, celui du colon sédentaire. Par une destinée étrange cette capitale d'un royaume immense où vingt nations venaient établir leurs foyers temporaires, ce comptoir renommé qui attirait toutes les flottes que l'Europe dirigeait sur l'Amérique du nord, n'a jamais été dans le passé qu'une simple bourgade et n'est encore qu'un petit hameau.
Il y avait autrefois sur les rives de ce port 300 guerriers ou chasseurs qui formaient avec leurs familles douze à quinze cents âmes, dit une relation de 1646, On y voyait aborder
IÇO TADOUSSAC
au temps de la traite de looo à 1200 sauvages, (i) Les louanges du Seigneur s'y chantaient en vingt langues différentes. (2)
Les races succèdent aux races comme la vague à la vague. Pour faire place aux nouveaux venus, le destin voulut d'abord que des épidémies implacables enlevassent des tribus entières. En 1670, par exemple, la petite vérole décima tant de monde à Tadoussac que cette bourgade fut presque abandonnée.
La guerre fit le reste. Quand Champlain arriva dans ce port, il trouva les sauvages célébrant une grande victoire qu'ils venaient de remporter sur les Iroquois. Les Tadoussaciens, en entraînant les Français à prendre part à leurs querelles séculaires mirent la colonie à deux doigts de sa perte, et ils finirent eux même par payer chèrement la vaine gloriole de quelques triomphes éphémères. Les Iroquois les traquaient sans pitié. En vain, ils se réfugièrent au plus profond de leur forêts et jusqu'à la mer du nord, ils
(i) Garneau, t. i p. 320.
(2) Relation de 1652.
furent poursuivis et massacrés. On trouve partout dans ces parages des traces du farouche Iroquois. Les rives du lac Saint-Jean en gardent l'éternelle mémoire. A deux milles, avant d'arriver à Saint-Félicien, une des paroisses les plus reculées de ces régions lointaines, c'est avec étonnement que le voyageur, en traversant une petite rivière aux ondes tranquilles apprend quelle porte le nom de rivière des Iroquois. On a découvert récemment sur ses berges plantureuses une grande quantité de flèches et des tomahawks.
Après avoir remonté l'Assamachouanne jusqu'à sa source, en 1661 le P. Druillettes dut revenir sur ses pas. Une bande d'Iroquois l'avait devancé et l'y attendait. Le P. Albanel, dans son grand voyage à la mer du nord en 1672, trouva lui aussi sur les bords du lac Nemiskau les vestiges d'un fort et des retranchements que les Iroquois y avaient construits, l'année où ils vinrent massacrer plus de vingt tribus qui vivaient paisibles et insouciantes dans ses régions.
Les sauvages montagnais avaient encore pour ennemis acharnés les tribus de la Gaspésie et de
l'Acadie, et ils leur portaient une haine mortelle, (i) Les Esquimaux, enfin, de'bordèrent à leur tour des terres désolées du nord labradorien et les vinrent ensevelir dans une ruine presque complète.
Une ancienne légende veut que le combat homérique, oli le peuple montagnais, écrasé par les Esquimaux, succomba pour ne plus se relever, fut livré sur les dunes de Tadoussac, au milieu du solennel accompagnement d'un gigantesque tremblement de terre qui secoua si rudement ces rivages que de hautes montagnes furent précipitées dans la mer et que toute la face du pays en fut changée.
Un écrivain américain (2) a composé sur cette fin tragique un livre qu'il a intitulé The Doom of Mamelons. C'est une fiction nébuleuse, mal agencée, sans vraisemblance et sans style. Cela se vend sur les bateaux à vapeur et dans les gares de chemin de fer.
(i) Relation de 1635.
(2) M. W. H. Murray.
De la grande tribu christianisée montagnaise, il ne reste plus maintenant que quelques restes épars. Les uns vivent à Bersiamistes sous la direction des pères Oblats : c'est le noyau principal. D'autres ont planté leurs tentes sur les bords du lac Saint Jean. La phtisie terrible les empoigne tour à tour, et ils se regardent lentement et stoïquement mourir.
Depuis une trentaine d'années, Tadoussac n'a pas d'autre histoire que celle des colons patients et tenaces qui ont essayé de faire fructifier le sol sablonneux et aride. Ils sont là vingt-cinq cultivateurs qui travaillent, peinent et suent. On y sème du blé, du seigle, de l'orge, de l'avoine, des pois. Quelques terres sont favorables à la culture du foin, on récolte beaucoup de pommes de terre et la nature du terrain se prête à cette exploitation. Les semences se font dans la première quinzaine de mai et la récolte a lieu au commencement de septembre. On dit que dans les bonnes années le rendement est satisfaisant.
La mission de Tadoussac embrasse une superficie de 8,624 acres distribués en 107 lots, dont
le tiers est impropre à toute culture. Il y a là un agent des terres de la Couronne qui concède des fermes aux courageux de l'avenir, le long du chemin maritime de la rive nord. En 1888, quatre concessions ont été octroyées.
La population sédentaire de Tadoussac comprend 590 âmes reparties en ro6 familles, (i)
Les uns cultivent : c'est le petit nombre ; les autres sont des hommes de peine : gens de chantier ou journaliers. Une quinzaine font le cabotage. Enfin, comme dans toutes les paroisses bien organisées, les corps de métier y ont chacun leur représentant. Un petit groupe forme ce que l'on peut appeler le monde officiel : le magistrat de district, l'agent des terres de la couronne, le directeur de l'établissement de pisciculture, un médecin. Il y avait autrefois un
(i) Quatre-vingt-onze feux en tout. Un dénombremeat exact décompose la population comme suit : 25 cultivateurs, 15 navigateurs, 23 chasseurs, 3 marchands, 6 menuisiers, 2 forgerons, i cordonnier, 2 maçons, 4 charretiers, i boulanger, I meunier, 1 pilote, i médecin, i magistrat de district, i maître de poste et télégraphiste, i agent des terres de la Coui-pune,
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douanier, mais il est mort et on ne l'a pas remplacé. Une caste intéressante à étudier est celle des chasseurs : nous en parlerons.
C'est dans le paisible hameau de Tadoussac qu'en 1887 se réunissaient les légistes chargés de mettre la dernière main à la révision des lois passées par le parlement de Québec depuis
A part la reproduction artificielle du saumon, Tadoussac ne possède aucune espèce d'industrie. Il y avait autrefois une scierie qui fut, dit-on, la première de ce genre établie sur les rives du Saguenay, mais elle n'existe plus. L'encyclopédiste Larousse déclare qu'il se fait à Tadoussac un commerce considérable de lainages. Nous avouons à notre confusion n'y avoir pas rencontré une seule brebis.
Il n'y a pas une population plus hospitalière, , plus affable, plus courtoise que celle de Tadous- 1 sac. On y vit honnêtement et l'on se contente de peu.
En été, la vie y est très agréable, mais en hiver / l'isolement se fait assez lourdement sentir. On '
y reçoit les malles régulièrement quatre fois par semaine, et c'est pour ainsi dire la seule distraction dont on jouit.
Quand les vents du nord soufflent, chacun se claquemure dans sa maison bien chaude et attend patiemment.
La température de Tadoussac n'est pas plus rigoureuse qu'ailleurs. Nous avons sous les yeux un tableau d'observation pour les trois premiers mois de l'hiver de 1889 qui prouve que la moyenne de la température peut être comparée avantageusement avec celle des contrées plus avancées dans les terres.
En hiver, l'entrée de la rivière du Saguenay et la baie de Tadoussac sont aussi libres de glaces qu'en été. (i) Lorsque les vents d'est soufflent pendant plusieurs jours, ils y amènent quelques banquises qui disparaissent aussitôt que le vent du nord-ouest s'élève. Ces glaces ne sont pas solides et dures comme celles qui se
(i) En hiver, le Saguenay est emprisonné sous les glaces jusqu'aux îles Saint Louis, à 19 railles au dessus de Tadoussac.
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forment dans l'eau douce ; elles se désagrègent sous le moindre rayon de soleil.
Deux fois, de mémoire d'homme, le Saguenay -en face de Tadoussac, s'est vu couvert d'une couche de glace compacte. La première fois, il y a vingt quatre ans environ, un pont se forma qui tint ferme pendant un mois et demi. C'était chose inouïe. Une seconde fois, il y a quinze ans, le froid jeta entre les deux rives, un passage improvisé qui dura trois semaines.. Depuis, ce phénomène ne s'est pas Teproduit.
Plusieurs fois déjà, des navires partis de Québec à la fin de l'automne qui s'étaient trouvés emprisonnés au milieu des glaces du fleuve ont pu se réfugier en toute sûreté dans le havre ûe Tadoussac et y passer l'hiver, (i)
C'est une des gloires de Tadoussac que de pouvoir proclamer qu'en hiver sa baie superbe n'est point couverte d'un lourd linceul de glace comme d'autres ports tant vantés.
(i) On cite «ntre autre le cas du navire Pri'de of En gland que le capitaine Lecours amena à Tadoussac au milieu du anois de février 1871. Le même navigateur, au milieu de décembtt-e 1874, entra dans Tadoussac avec la barque Rescue
Tous ceux qui se sont occupés de résoudre le problème de la navigation hibernale sur le fleuve Saint-Laurent ont toujours conside'ré la baie de Tadoussac comme le port du salut qui devait sauver les navigateurs hyperboréens. Le dernier bulletin de la société de géographie de Québec contient une lettre de l'agent du ministère de la marine de cette ville dans laquelle il est dit que le plus grand obstacle à la navigation hibernale sur le fleuve Saint-Laurent serait l'absence de havres de refuge dans le cas où des navires* seraient surpris par des nuits obscures ou des tempêtes de neige, mais que Tadoussac serait un excellent port oii les navires en détresse pourraient mouiller en tout temps.
Le P. Laçasse, missionnaire oblat qui a longtemps habité les rives labradoriennes, interrogé par le gouvernement canadien qui désirait savoir s'il était possible de trouver sur la côte nord un port d'hiver, répondait sans hésiter que la Providence avait creusé tout exprès la baie de Tadoussac. Pour lui, la navigation hibernale sera résolu tôt ou tard. C'est une question de temps.
Souvent, écrivait-il, (i) en voyageant dans ces parages, sur mes raquettes, d'un endroit à l'autre, du haut des montagnes, je contemplais cette mer libre de glaces au mois de janvier et de février, et je me disais : si les hommes qui tiennent en leurs mains les destinées de mon pays voyaient ce que je vois, que ne feraient-ils pas pour tirer parti des avantages que leur offr^ la navigation d'hiver.
Lorsque le P. Laçasse écrivait ces lignes, la presse et les politiciens discutaient le tracé que devait suivre la nouvelle voie ferrée que l'on projetait de jeter entre Québec et le lac Saint- Jean. Il prit une large part au débat, demandant que Tadoussac fut choisi comme terminus. Rien de plus facile selon lui, une fois la voie ouverte jusqu'au lac Saint-Jean, de la continuer jusqu'à Chicoutimi et de là sur les flancs des montagnes par la vallée des rivières Sainte-Marguerite et du moulin Baude jusqu'à Tadoussac. Par ce tracé, ajoutait-ii, les intérêts de tous sont sauvegardés
(i) Une mine produisant Vor et V argent (1880) p. 162, et ssq.
et nous jouissons d'un port d'hiver, avantage qui prime tous les autres au point de vue de la prospérité de notre pays.
Après avoir discuté les distances, les vents, les courants, cet intelligent et dévoué missionnaire, tout entier à son enthousiasme, entrevoyait le jour où Tadoussac deviendrait le New- York du Canada. « Tadoussac, écritil, est le bout de l'Atlantique par mer, et sera le bout du Pacifique par terre. Les premiers vaisseaux qui apportaient nos pères faisaient halte à Tadoussac, le bout de la mer avant de remonter les rivières. Tadoussac était alors le premier débarcadère de l'ancien monde. C'est là qu'il y a plus de deux siècles, l'ancien et le nouveau monde se rencontraient ; c'est là que la première messe fut dite en Canada, et que le créateur du monde vint en personne prendre possession de son domaine. Admirables vues de la Providence 1 c'est là que deux siècles et demi plus tard, le nouveau monde ira rencontrer l'ancien. On se demande quelle sera la ville du Dominion^ c'est-à-dire la ville qui centrali-
sera le commerce d'un pays plus grand que l'Europe, d'un pays qui comptera deux cent millions d'àmes ? sera-ce Toronto ? Ottawa ? Montréal ? Que'bec ? Halifax ? Les peuples qui nous suivrons, mus par ce que les politiciens appellent la force des choses et que nous appelons nous la Providence du Bon Dieu répondront : Tadoussac est la ville du Do?mnion,
« Ce n'est pas un rêve. Qu'était Chicago quand nos pères sont nés. Qu'était Winnipeg, il y a quelques années ?....» (i)
M. Arthur Buies, qui vient d'écrire un livre sur rOiiiaouais supérieur, prédit lui aussi qu'un jour on verra les vallées du Saguenay et du Saint-Maurice reliées entre elles par un chemin de fer dont les branches se trifurquant iront se prolonger vers l'ouest jusqu'au Pacifique, vers le nord à la baie James et vers l'est au port de Tadoussac. (2)
(i) ibid p. 175,
Comme on le voit, le paisible hameau de Tadoussac a des avocats ze'le's, des voix autorisées qui lui prédisent le plus glorieux avenir. Qui nous dit que ces rêves ne se réaliseront pas ! N'est-ce pas vers Tadoussac que convergeait il y a deux siècles tout le commerce de fourrures de la moitié de l'Amérique septentrionale ?
Est-ce que l'on ne voyait pas aborder sur ses rivages les canots de Nipissing, du Témiscamingue, de l'Abitibbi et de la célèbre mer da nord ? Les ingénieurs en fouillant les terres pour y jeter leurs rails d'acier retrouveront les vieux sentiers de chasse des races disparues.
En attendant que le soleil des jours nouveaux se lève sur ses collines, Tadoussac se contente d'être une des plus charmantes stations balnéaires du Canada.
Ce serait vraiment dommage de voir le sable si fm de ses grèves souillé par le lourd sabot des engins de la civiUsation moderne. Est-il possible de croire qu'un jour toutes ces villas si coquettement blotties dans les plis de la falaise seront remplacées par des usines sales et empes-
tées dont les longues cheminées se dresseront prosaïquement dans le ciel pur et limpide ?
Avant que les prédictions des hommes de progrès s'accomplissent, avant que disparaisse à jamais le hameau enchanteur de Tadoussac, hâtons nous d'en saisir la physionomie telle que les touristes et les passionés de villégiature l'on faite.
Il y a une vingtaine d'années, des armateurs anglais de Québec et de Montréal, à la recherche de places d'eau, découvrirent Tadoussac. Une compagnie au capital de $4o,ooc^se forma aussitôt pour en exploiter les admirables paysages, (i)
Un vaste hôtel y fut construit, et, grâce à une réclame bien faite, les touristes affluèrent de toutes parts. Depuis, la réputation de Tadoussac s'est toujours maintenue, et il n'y a pas de voyageurs de bon ton qui, parcourant les stations balnéaires du Saint-Laurent, ne vou-
(i) Tadousac Hôtel and sea Bathing Company (1 £65-29 Vict. ch. 93.)
draient passer au moins quelques jours sur cette rive enchanteresse.
Sous l'administration du gouverneur Dufferin, qui fit bâtir à grands frais une résidence superbe, en face de la baie, Tadoussac était coté très haut parmi la société fashionable. Aujourd'hui, Tadoussac est visité de préférence par les artistes en villégiature qui fuient le monde bruyant des hôtels de bains de mer ordinaires. Plusieurs riches familles s'y sont fait construire des villas.
Le hameau de Tadoussac est traversé par une rue^nique, montueuse et sablonneuse, où les promeneurs ne vont que pour assister au départ et à l'arrivée des bateaux. Pendant la saison des bains, la vie est concentrée sur la baie, d'où l'on découvre un horizon superbe. Lorsque le flot se retire, il n'y a pas de boulevard comparable à cette plage harmonieusement taillée, tapissée d'un sable fin et moelleux. A la haute marée, le port se couvre d'embarcations, et le bruit cadencée des rames se mêle au chant des entraînantes barcarolles. Dans cette baie admirablement protégé contre tous les vents, un enfant
peut conduire un canot tant la mer y est toujours calme. On y voit des bambins de douze ans manier le lourd aviron comme de fiers marins.
L'hôtel des touristes, très spacieux, flanqué de larges verandahs domine la falaise. Les villas à l'aspect riant, enfouies dans de verts bocages, l'entourent comme une ceinture. Au milieu de tout ces décors somptueux perce la petite chapelle séculaire construit par le P. Jésuite Coquart. Combien de touristes, partis pour faire le voyage circulaire du Saguenay, se sont arrêtés plusieurs jours sur les coteaux de Tadoussac pour examiner plus minutieusement cette relique des temps passés ! Combien sont venus pour jeter un simple coup d'œil curieux qui se sont laissés attarder par la beauté du paysage !
Les environs de Tadoussac sont déserts, dénudés, arides, mais le petit coin de terre ou le hameau est blotti est si gracieux et les horizons en sont si beaux que cela suffit au touriste.
Ceux qui connaissent quelque peu l'histoire du pays ne manquent jamais, cependant, de pousser une pointe jusqu'au moulin Baude pour
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y voir les marbres dont parlent tous les anciens écrivains.
Une distance de trois milles sépare le moulin Baude du village de Tadoussac. Le chemin qui y conduit traverse un véritable désert de sable. Quand on a contourné la pointe aux Vaches qui protège le port contre les vents de la mer, on est tout surpris de voir succéder aux mamelons verdoyants que l'on vient de laisser derrière soi une plaine désolée et sans végétation. Il y avait là autrefois, paraît-il, de bonnes fermes où le blé poussait en abondance. On montre, à l'est de la pointe aux Vaches, l'endroit où les anciens missionnaires Jésuites avaient leur établissement agricole. Il y a une cinquantaine d'années on y trouvait encore des plants de fleurs, des rosiers, des arbres fruitiers en abondance, à l'endroit connu sous le nom de Jardin des Jésuites. Il n'y a plus maintenant qu'une plage à moitié rongée par la mer. Tout est disparu.
Le vent, un vent qui souffle en tempête, balaye incessamment cette rive,- et enlève tout sur son passage. L'herbe ne croit plus où a
passé le cheval d'Attila. Des failles se sont produites, les arbres ont été tordus, déracinés, les maisons ont été enlizées. Plus rien, rien que du sable, un sable aride qui recouvre la plaine. C'est l'enlizement de la plage par le sable, c'est, comme dirait Victor Hugo, un sépulcre qui s'est fait marée et qui monte du fond de la terre vers un vivant. On raconte que le vent a déjà creusé le rivage d'une profondeur d'au moins vingt pieds et que chaque année il en ronge un pied en moyenne.
Du haut des mornes qui dominent Tadoussac, nous contemplions, étonné, ces ravages du vent et de la mer. Un habitant du village nous indiquait l'endroit où s'élevait autrefois la maison de ses aïeux.. Il n'en restait plus que quelques pierres. Il avait fallu fuir comme les autres, abandonner les champs où la vie s'était écoulée douce et heureuse, campos tihi T?'oJafuit.
Et le brave homme, pour expliquer ce phénomène de la mer qui 'envahit les terres imprudemment déboisées, racontait que ce malheur devait arriver nécessairement puisqu'il avait été prédit.
Nous étions loin de nous attendre à rencontrer dans le paisible hameau de Tadoussac, un fataliste musulman, mais, âéiait écrit, sans doute.
La route qui mène au moulin Baude traverse le pays désolé que nous venons de décrire. Le spectacle qui frappe les yeux du touriste, quand il est rendu au terme de son pèlerinage, n'est pas de nature à effacer l'impression de tristesse qu'il a ressenti dès le commencement.
Charlevoix raconte qu'en arrivant au moulin Baude, en 1720, il demanda à voir ce moulin, et qu'on lui montra quelques rochers d'où sortait un ruisseau d'une eau claire. « C'est du moins, dit-il, de quoi bâtir un moulin à l'eau, mais il n'y a guère d'apparence qu'on y en bâtisse jamais. » La prédiction du P. Charlevoix ne s'est pas accomplie. Sur ces rochers dénudés un moulin a été construit, mais son propriétaire ne paraît pas y avoir fait fortune, si l'on en juge par les chaussées en ruine e^ le misérable aspect de l'établissement. Un meunier fait tourner ses meules sur le mince filet d'eau qu'alimente le ruisseau le plus souvent tari du moulin Baude.
Mais tel qu'il est ce moulin suffit pour moudre les quelques e'pis que produit ce sol aride et ingrat.
D'où vient le nom de moulin Baude donné à cet endroit désert, dès les commencements de rétablissement de la Nouvelle-France ? Champlain et tous les écrivains qui l'ont suivi parlent du moulin Baude, sans s'inquiéter d'en faire connaître l'histoire. Cet endroit était autrefois la rade de Tadoussac. « Pour que le mouillage soit bon, il faut que le moulin Baude soit en vue, écrit le fondateur de la colonie. C'est un saut d'eau venant des montagnes et au travers jetez l'ancre. »
D'après la tradition des habitants du pays, la rive gauche du ruisseau qui coule au moulin Baude se terminait autrefois par une longue pointe de terre qui s'avançait dans le fleuve et formait comme une baie naturelle. Deux rochers isolés formaient l'extrémité de cette presqu'île, et ils avaient été appelés par les marins le bonhomme et la bonne femme Baude. Nous don-, nons la légende pour ce qu'elle vaut.
Le vent et la mer ont-ils rongé cette langue de terre ? Est-elle disparue dans quelque cataclysme ? Mystère. C'est l'opinion de plusieurs géologues (i) que la physionomie de toute cette côte a été changée dans les violentes secousses ^ du fameux tremblement de terre de 1663. — Lliistorien Parkman raconte (2) que des pêcheurs, qui descendaient le fleuve en chaloupe, se virent subitement arrêtés près de Tadoussac, par une haute montagne couverte d'arbres qui fut précipité dans les eaux à quelques verges d'eux.
Quoiqu'il en soit, le moulin Baude renommé jadis comme bon mouillage n'offre plus aucun abri aux marins.
Ce qui a contribué surtout à faire connaître le inouîin Baude, c'est que tous les anciens écrivains ont rapporté que les rochers qui l'environnent étaient composés de marbre. Il n'en fallait pas plus pour exciter la convoitise des spéculateurs. Malheureusement, il s'est trouvé
(i) Entre autres M. Steny Hunt.
{2) Old Régime in Canada, p. 127.
après examen, que les quelques veines blanches que l'on voit courir aux flancs des mornes, n'étaient pas de nature à permettre une exploitation payante. Ce marbre qui s'effrite facilement à l'air ne pouvait tout au plus être employé que dans quelques travaux d'ornementation.
Voilà à peu près tout ce que le touriste, curieux de connaître les environs de Tadoussac, peut voir dans une promenade d'une heure. S'il ne se soucie pas de traverser de nouveau la plaine désolée qui mène au moulin Baude, il ne tient qu'à lui de suivre le chemin raboteux qui serpente le long du ruisseau qui fait tourner la roue du moulin. Ses méandres le conduiront, tantôt sous bois, tantôt par monts et par vaux, jusqu'au sommet de la montagne qui domine les derrières de Tadoussac d'où l'on a une très belle vue d'ensemble de toute la région. C'est ce qui s'appelle /^/>'<? le tour de la concession. On fait le tour de la concession tout comme on va au Parc ou au Bois. C'est une des promenades fashionables de l'endroit.
Chasses et pêches. — Etabh'ssement ichthyologîque. — Fécondation artificielle du saumon. — La truite de mer. — La pêche dans les lacs. — La chasse au loup-marin.
Nous ne pouvons dire adieu à Tadoussac, qui fut pendant près de trois siècles le grand entre- PiOt des produits de chasse et de pêche de l'Ame'rjque, sans causer un peu des chasses et des pêches qui s'y font aujourd'hui. Hélas ! elles ne sont plus qu'une ombre de celles de jadis? n^ais les sportsmen, qui aiment les âpres et rudes aspects de nos contre'es du nord, ne manquent jamais de faire une étape dans cet endroit si fameux autrefois. Pendant que leurs familles logent au grand hôtel de Tadoussac, eux, passent deux ou trois semaines sur les rivières qui se déchargent dans le Saguenay à y pêcher le saumon.
Depuis 1875, il existe à Tadoussac un établissement ichthyologique pour la reproduction de
cet hôte royal de nos paraphes. Il est installé à, fAnse à Peau, précisément à l'endroit oîi le grand exportateur des bois du Saguenay, M. Price, avait fait bâtir le premier moulin à scies de ces régions.
Il n'y a point de passe-temps plus agréable que d'aller visiter cet établissement de pisciculture.
Oii capture les saumons reproducteurs dans des pêcheries à rets, à deux milles de l'établissement. Une de ces pêcheries est tendue sur îa grève, en face de l'ancienne ferme des premiers missionnaires de Tadoussac, — et on l'appelle encore \dL pèche des Jésuites.
Les reproducteurs sont rais en liberté dans un étang où la marée donne par un treillage de palissade assez élevé pour y retenir le poisson. La saison du frai dure ordinairement du 20 octobre au lo novembre. Lorsqu'elle approche, les teintes du saumon deviennent plus vives, le bord des nageoires s'empourpre, des taches rouges se montrent sur le dos du poisson. Alors se fait la séparation des mâles et des femelles
que l'on distribue dans des re'servoirs spe'ciaux, et le travail de manipulation commence.
Rien de plus simple pour celui auquel la pratique a fait acquérir une grande habileté. Il prend la femelle avec précaution, en ayant soin, si elle est très grosse, de l'envelopper dans un linge. Il passe légèrement la partie interne du pouce ou des deux doigts sur le ventre, sans exercer une forte pression. Les œufs, s'ils sont à point, coulent alors naturellement. Si les œufs ne sont pas assez mûrs, on ressent une résistance qu'il ne faut chercher à vaincre : on doit alors remettre la femelle dans le réservoir en attendant un temps plus propice.
Les naturalistes estiment que chaque femelle produit à peu près autant de milliers d'œufs qu'elle pèse de Uvres. Le pisciculteur officiel de Tadoussac,( i) dit qu'une femelle donne généralement 600 à 700 œufs par livre de son poids. Une femelle de 20 livres donnera donc 12,000 œufs et même davantage.
(I) M. L. Catellier.
La fécondation se fait immédiatement après la ponte. Pour cela on prend un mâle et on fait tomber la laitance sur les œufs par les mêmes moyens et avec les mêmes précautions prises à regard de la femelle.
La manipulation finie, les saumons sont jetés dans l'étang ou ils continuent de se porter à merveille. Vers la mi-novembre, les portes de ïeur prison s'ouvrent et ils regagnent la mer.
On raconte que souvent on a vu de ces poissons quitter comme à regret cette retraite temporairCj élevée et entretenue par la sollicitude parternelle des gouvernements. Pendant longtemps, ils reviennent flairer de leur bouche pointue la chaussée en pente douce qui les sépare de la crèche humide oîi la pâtée était si tendre et si régulièrement distribuée.
Les œufs, une fois fécondés^ on les dépose avec précaution dans les appareils à éclosion, sur des claies couvertes d'une l^ère couche de gravier. (2) Ces claies sont enchâssées dans des
(2) Dans l'automne de 1888, 1,685,000 œufs ont été ainsi déposés à Tadoussac
2l6 TADOUSSAC
auges en bois oii coule sans cesse un large filet d'eau, qui descend, clair et limpide, du petit lac que Champlain trouvait si charmant et que l'on aperçoit au creux de la montagne, à deux ou trois arpents de l'établissement de pisciculture.
Cette eau est maintenue à une tempe'rature moyenne de 34 degrés pendant tout le temps de l'incubation. C'est alors qu'il faut des soins minutieux et une sollicitude de tous les instants, pour enlever les œufs gâtés, régler les courants, ne rien laisser qui puisse altérer la pureté de l'eau. Ce n'est pas une petite tâche non plus que de préserver les œufs des maladies auxquelles ils sont exposés et des parasites qui cherchent à en faire leur proie.
Le saumon met un mois et demi ou deux mois à atteindre le terme de Téclosion. Il commence à manger six semaines après sa naissance. On est au printemps, et c'est à peu près l'époque que l'on choisit pour faire la . distribution des alevins dans les grands tributaires duSaguenay et dans certains lacs qui se jettent dans le fleuve par des rivières à pente douce, afin de faciliter la course du saumonneau vers la mer.
De 1875 à 1888, il est sorti de rétablissement de pisciculture de Tadoussac 10,663,000 alevins qui ont été déposés dans plus de vingt rivières.
Tel est dans sa simplicité le mode employé pour la reproduction artificielle du saumon.
Le dépeuplement des cours d'eau et des lacs jadis si poissonneux du Canada marchait rapidement, grâce à la pêche inintelligente que l'on en faisait ; avec la pisciculture, on repeuplera ce que l'on a détruit.
L'art de la fécondation artificielle n'est encore que dans son enfance, paraît-il, et l'on pourra en obtenir plus tard des résultats merveilleux. Le croissement des espèces a été mis à l'étude. On a fécondé avec succès des œufs de truite avec la laitance du saumon et réciproquement, et l'on assure qu'il est possible de varier de la sorte les espèces à l'infini, pourvu qu'on opère sur des sujets de même famille.
Lord Dufferin, vice-roi du Canada, qui faisait de Tadoussac son lieu de villégiature de prédilection, voulut tenter l'aventure avec le fameux saumon du lac Saint Jean, le ouanaîiish.
2l8 TADOUSSAC
Malheureusement, les émissaires qu'il envoya à grands frais dans ces parages pour en rapporter ce royal habitant des mers intérieures, ne surent pas prendre leurs mesures. Ils arrivèrent dans la région du lac quand le ouananish avait déjà remonté les rivières pour y frayer, où ils n'eurent pas l'idée de le poursuivre. Lord Dufferin avait déboursé 500 dollars pour payer les frais d'excursion manquée.
L'idée du gouverneur était bonne et. généreuse. Le ouananish, qui ne vit que dans l'eau douce, n'a pas la chair aussi colorée et aussi savoureuse que son congénère le saumon, qui passe librement de Tonde salée aux eaux courantes des rivières. Un croisement aurait pu l'améliorer. Enfin, raison qui prime toutes les autres, le ouananish est une excellente nourriture pour les colons établis sur les rives du lac Saint Jean. La pêche peu judicieuse que l'on en fait, surtout depuis que les sportsmen se rendent dans ces parages par la voie du chemin de fer, pourrait tendre à sa destruction. Pourquoi ne cultiverait-on pas. à Tadoussac sa , reproduction, comme on le fait pour le saumon de mer ?
C'est ce que lord Dufferin avait pensé, et il avait deux fois raison.
Quoique Tadoussac soit le centre principal de la reproduction du saumon, et que les pisciculteurs officiels de'posent une certaine quantité d'alevins dans le petit lac qui alimente les ruisseaux artificiels de leur établissement, ce n'est pas là cependant que les sportsmen le viennent pêcher. Ils pénètrent au loin dans les rivières où il foisonne. A Tadoussac même, les sauraonneaux grandissent dans la paix jusqu'à ce qu'ils aient atteint douze à quatorze pouces de longueur, puis ils sautent les écluses, traversent l'étang des reproducteurs et gagnent la mer. Il n'est pas permis de les pêcher dans le lac réservé ; mais quand ils sont à la mer, ils deviennent la propriété de qui peut les prendre. A cet âge enfantin, ils mordent à la mouche aussi bien que père et mère. Mais c'est là pêche de novices, qui n'a rien de comparable aux rudes émotions qui empoignent le vétéran, quand, dans les gorges sauvages de la Sainte-Marguerite ou de la Manicouagan, il sent au bout de sa ligne un poisson
de grande taille, digne de sa poigne et de son habilité.
Est-ce dire que sur la plage de Tadoussac on ne voit que des pêcheurs en pantouffle qui s'amusent à massacrer des loches inoffensives, comme à Kamouraska, ou d'ignobles crapauds de mer comme à Rimouski ?
Non, les hameçons de Tadoussac ne s'amorcent pas pour de semblable fretin ; ils sont destinés à des exploits autrement homériques, et c'est ce que nous allons essayer de raconter.
La pêche principale et la plus intéressante est celle de la truite de mer. E'ie peut se faire jusqu'à trois milles en aval de Tadoussac, dans les eaux du Saguenay. On en prend parfois près du rivage même, dans la baie. Mais elle fréquente de préférence, pendant les mois de juin et de juillet, l'extrémité de la pointe rocheuse qui sépare en deux la baie de Tadoussnc et que les gens de l'endroit appellent l'Islet, puis le long de la berge gauche, l'anse à la Barque, la Pointe à la Croix, l'Anse de la Boule, la Passe-Pierre. Sur la rive droite
on la rencontre plus particulièrement à l'anse à David, à la Pointe-Noire, à la baie Ca- 'therine, enfin vers l'Islet aux Morts. Tous les gens armés de patience et de ligne du pays connaissent ces endroits privilégiés, dont vous pourriez faire le tour en moins d'une heure en barge. Tl n'y a pas un pêcheur à la mouche qui voudrait se refuser le plaisir de s'offrir pour son déjeûner une truite qui pesât moins de deux à cinq livres. Pour ceux qui préfèrent les longues excursions dépêche, la rivière des Petites Bergeronnes, qui roule ses eaux rapides à douze milles plus bas que Tadoussac, offre pendant trois mois d'excellentes truites de mer. On s'y rend, soit en yacht, soit en barge, soit par terre, — ou par le chemin maritime.
Cette dernière voie est plus longue de trois milles, plus fatiguante, mais excessivement sûre pour ceux qui, tout en aimant la pêche, craignent la mer.
Les pics qui entourent Tadoussac cachent dans leurs flancs une myriade de petits lacs poissonneux et fort pittoresques oli on fait par-
fois des pêches merveilleuses. Nous indiquons les principaux.
A moins d'un mille, sur la hauteur, voici d'abord le petit lac dé Tadoussac.
Une barge vous mènera en une heure de course à la mare fort gentille de la Boule. La truite y abonde en août et en septembre. Un sentier long d'un mille la sépare du Saguenay. Celui que la ligne et l'hameçon n'ont pas complètement dégoûte' des choses de ce monde pourra s'arrêter un instant dans la petite anse de sable qu'abrite le Cap de la Boule. C'est là qu'en 1690, lorsque Phipps vint assiéger Québec, que trois vaisseaux français chargés des fonds des troupes et des effets du roi vinrent chercher un refuge. L'équipage enfouit sur la plage quatre à cinq cent mille livres d'espèces et descendit à terre une batterie de canons pour les défendre. Lorsque les ennemis, de retour de leur expédia tion, furent vis-à-vis du Saguenay, se défiant que les vaisseaux français y étaient cachés, ils s'efforcèrent d'y entrer, mais les courants les repoussèrent au large. Deux jours après, les vaisseaux
sortaient de leur retraite. Ne vous arrêtez pas pour creuser la plage, comme tant de chercheurs de trésors l'ont fait depuis cette date mémorable, car les vaisseaux français rapportèrent à Québec les espèces qu'on y avait enfoui.
Les lacs Paradis, Sapin, Thomas, Gobeil, François, Fontaine, sont réputés dans le pays comme des endroits de pêche fameux. On s'y rend en voiture ou à pied. Pour peu qu'on soit doué de quelque dextérité dans le maniement de la ligne on en rapporte des truites de dix à vingt-cinq pouces de long et pesant parfois jusqu'à six livres.
Au retour de ces excursions, ô vous pêcheurs mélancoliques et maladroits qui n'aurez tiré votre ligne que pour changer d'asticot, asseyezvous sur le rivage et consolez vous en contemplant au large les blanches mouettes qui effleurent de leur aile l'onde limpide. Voyez comme elles savent taquiner le poisson rebelle à vos perfides amorces. Après avoir plané un moment sur leurs ailes immobiles, elles plongent soudain et ressortent avec un éclair d'argent dans
le bec. Mais rentrez vite si elles ne font que raser l'eau dans leur course effrénée, car c'est signe d'orage. C'est un baromètre infaillible qui rend des points aux meilleurs anéroïdes du monde.
Champlain raconte avec enthousiasme que, sur la Pointe aux Alouettes, cette longue presqu'île sablonneuse, *' couverte de persil à large feuille et de pois sauvages, de coquillages, morelles, oursains, etc. ", il y avait un si grand nombre de gibiers, " tant oiseaux de rivières et sarcelles que petites oies, outardes et entre autres une telle quantité d'allouettes, courliers, grives, bécasses ", qu'en certains jours trois ou quatre chasseurs en tuèrent plus de 300 douzaines (]ui étaient très grasses et très délicates à manger.
En 1629, lorsque Kertk l'eut amené comme prisonnier de guerre à Tadoussac, Champlain prenait plaisir à faire la chasse avec son vainqueur. Il nous assure qu'il y fut tué, pendant les douze jours qu'il y demeura, plus de 20,000 allouettes, pleuviers, courliers et bécassines.
Certes, les chasseurs d'aujourd'hui ne sauraient faire de ces phénoménales hécatombes. N'importe, on chasse encore à Tadoussac. A l'automne, les nemrods de l'endroit y tuent le canard plongeur, mais en été ils sont obligés de se rabattre sur la bernèche, le gibier noir, le pigeon, le margot, les allouettes, le huard et le mognac. Aux environs des lacs la perdrix prude et craintive tombe souvent victime des pêcheurs que leur insuccès a découragés. On assure qu'autrefois la perdrix blanche abondait à la Pointe aux Allouettes. Le P. Le Jeune raconte qu'allant dire la messe à terre, à Tadoussac, au mois de juin de Î632, un soldat tua un grand aigle auprès de son aire : il avait la tête et le col tout blancs, le bec et les pieds jaunes, et le reste du corps noirâtre, et il était gros comme un coq d'Inde.
Dans le courant de l'automne, les habitants de Tadoussac font la chasse aux betsis^ aux pigeons, aux takaouis, aux grandes outardes voyageuses dont les troupes s'avancent sous la forme d'un
angle, mettant comme un accroc noir dans la voûte gris-perle du ciel.
Il n'est peut-être pas au monde un pays moins habitable que celui-là, écrivait Charlevoix, en contemplant les mornes stériles et les plages ingrates qui enserrent Tadoussac, et pourtant ceux qui ont planté là leurs tentes s'y complaisent.
— Nous ne sommes pas riches, nous disait un jour un brave homme qui nous accompagnait dans une de nos excursions, mais il n'y a pas un seul mendiant parmi nous. Tout le monde trouve à gagner sa vie, tant bien que mal.
— Oui, cela va en été ; les touristes sont pour vous une bonne aubaine. Il vous suffit de peu. Leur passage vous apporte, sinon l'abondance, au moins un peu de temps facile et gai. Mais, en hiver, pendant le long et terrible hiver, que pouvez-vous faire dans cette solitude ?
— Oh ! l'hiver, monsieur, les uns, les navigateurs, vont le long de la côte, bûcher du bois de chauffage qu'ils vendent aux gens du sud les autres, le plus grand nombre, se rendent dans
la forêt où ils travaillent aux chant i ei's ; une vingtaine d'entre nous, pêcheurs de père en fils, nous restons à Tadoussac pour faire la chasse aux loups-marins.
C'est avec cela que nous payons nos dettes et que nous gagnons de quoi acheter du grain de semence. N'allez pas croire que les promeneurs seuls nous mettraient le pain sur la planche.
Pendant qu'à Montréal et à Québec vous voyez ce beau fleuve emprisonné sous les glaces, nous l'avons ici toujours bleu, toujours limpide. Nous y pouvons voguer sur nos canots comme en été. Les plus grosses frégates pourraient mouiller ici en plein cœur de janvier en toute assurance.
Quand la mer est belle, nous nous aventurons dans nos canots au milieu des courants du large qui sont formés par la batture aux Vaches, rislet aux Morts et l'île Rouge, où se tiennent de préférence les loups-marins. Il y en a cependant qui fréquentent les battures rocheuses à quelque distance de la grève. La chasse commence d'ordinaire vers la Toussaint. Les pre-
miers qui arrivent sont les grosses-lètes. Au bout d'un mois, les brasseurs les remplacent jusqu'à la mi-mai. Puis les ^n?jj^j-/^/^ leviennent et nous restent jusqu'en mai. Quand ces deux espèces ont disparu pour aller se reproduire, à ce qu'on dit, dans le bas du golfe, les loups-marins d'esprit viennent passer l'été avec nous. Ce sont ceux-là que vous voyez se chauffer au soleil sur la grève quand la mer découvre. Et puis, tous les ans, cela recommence à la même époque.
Nous sommes ici vingt-cinq chasseurs qui leur faisons la chasse. Deux hommes s'embarquent dans un canot et gagnent le large. Il faut savoir manier l'aviron, car les courants sont rapides, et il vient parfois du large de grosses glaces qui peuvent nous faire chavirer. Tandis que Tun gouverne à l'arrière l'autre qui est debout à l'avant vise le loup-marin à la tête, puis le rachève avec le harpon. Autrefois, un bon chasseur ne tuait le loup-marin qu'au harpon, comme on fait encore pour le marsouin, mais il se fait plus rare et plus farouche, et comme il est difficile de l'approcher, le fusil est préférable. Un bon coup de fusil rapporte bien quatre piastres.
Nous vendons la peau de une à trois piastres suivant qu'elle est plus ou moins belle. Avec le reste, nous faisons de l'huile qui est aussi d'un bon rapport. Elle s*est vendue un jour cinquante centins le gallon, mais elle est tombée à trentecinq centins avec les mortes saisons. En hiver, un canot peut rapporter à chaque expédition de trois à six loups-marins ; en été, on en tue jusqu'à dix entre le lever et le coucher du soleil.
Le vrai chasseur se réserve comme un mets de choix l'épaule et le poitrail du loup-marin. La langue, les pattes et le cœur font aussi un met très apprécié. Il y a des ménagères qui excellent dans la manière de le préparer. Après avoir fait tremper la chair pendant une journée dans l'eau froide et lui avoir fait jeter un bouillon, on la fait rôtir bien bardée de lard. Le goût paraît étrange d'abord, mais on s'y fait. On mange de pires choses dans les villes.
Tel fut le mot de la fin dont le chasseur assaisonna son récit.
En écoutant parler ce brave homme, nous songions involontairement à ces temps anciens où la chasse et la pêche avaient étendu au loin
la renommée de Tadoussacet Favaient mie; pour ainsi dire au rang des principaux centres de commerce de l'Amérique entière. ■
Tadoussac possède aujourd'hui vingt-cinq chasseurs, quand, il y a trois siècles, on ne comptait plus les navires basques qui y venaient poursuivre la baleine. Quand on voit maintenant un de ces cétacés monstres dans les parages du golfe, les gazettes en parlent pendant de longs mois.
En une seule semaine, en 1659, Couilard de Lespinay tuait à l'île Rouge 220 loups-marins (i), juste le nombre que l'on prend aujourd'hui dans tout un hiver. En un jour, il péchait à la Malbaie un million de morues (2).
Enfin, lorsqu'un ingénieur contemporain proposait d'aller chasser le loup-marin du Golfe à coup de canons, de revolvers et de mitrailleuses, i\ y avait bien longtemps déjà qu'un marin français du nom de Hilaire Brideau avait tenté
(i) Journal des Jésuites, p. 263.
(2) Id., p. 200.
l'aventure pour les baleines. En 1733, (i) l'intendant du Canada lui permettait de faire la pêche à la baleine depuis l'île aux Lièvres jusqu'à Manicouagan, sur les deux rives du fleuve, avec une chaloupe construite en forme de biscayenne, armée d'un canon de deux à trois livres de balles, de harpons et de 400 brasses de cables et montée par huit hommes d'équipage. Toutes les baleines échouées portant des marques de harpons ou de ses boulets de canon étaient censées lui appartenir. Cest le temps ou jamais de dire avec Virgile :
Omnia jam vnlgata
...tentanda via est, qua me quoque possim Tollere humo, victorque virum volitare per ora.
(i) Ordonnance du 17 mars, vol, 21, Registres des inten- <3ants.