Au service de la tradition française
La guerre n'a pas épargné les lettres françaises. Des noms, imprimés hier sur la couverture d'un livre pour en imposer le succès, sont inscrits maintenant sur une croix de bois comme une suprême parole d'héroïsme. La leçon de ces morts est celle que l'histoire enseigne aux hommes qui veulent connaître le secret de la durée. iMagnifique et lointaine destinée : tous ont été grands; tous ont obéi à l'appel de la France, sans être effleurés par un m.urmure, acceptant de combattre pour les idées qu'ils avaient semées, pour les oeuvres qu'ils a\'aient aimées et conçues, pour la renommée qui les avait sacrés; tous, depuis le comte Albert de Mun, qui, chaque matin, sonnait la charge des âmes et dont le cœur s'est brisé sous la poussée d'un impérieux espoir, jusqu'aux plus humbles parmi les écrivains, artisans quotidiens de la pensée, rompus depuis longtemps à la silencieuse discipline du courage.
Leur mort a la fécondité des premiers holocaustes. Pendant que d'autres, les aines, transmet-
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talent à la nation le mot d'ordre de la victoire et, loin des combats, armaient les volontés d'une espérance patiente et invincible; eux, ils manifestaient sur les champs de bataille la véritable grandeur de la France, sa simplicité allègre et tenace que les peuples trompés avaient trop vite méconnue. Est-il un argument qui rayonne et triomphe davantage, une preuve qui revête un plus sûr éclat que cette liste, douloureusement longue, où la gloire fidèle trace de jour en jour les noms des hommes que déjà elle avait élus : Max Doumic, Charles Péguy, Pierre Ginisty, Ernest Psichari, François Laurentie, Henry Desroys du Roure, et tant d'autres que la postérité attentive recueille pieusement comme un patrimoine de vie ? Hâtons-nous de dire leurs exploits, s'écrie Maurice Barrés. Certes, rien de ce qui a été tel ne doit être ignoré. Recherchons dans leur passé la source généreuse où leur cœur a puisé. Ils ont mérité l'Histoire.
Henry du Roure était de ceux que nous avons coutume d'appeler « les amis du Canada. » Il aimait notre pays, notre population, sans les connaître autrement que par le bien qu'on lui en avait exprimé. Sans doute, la persistance du sentiment français, qui fait la trame unique de notre histoire, l'avait retenu et enchanté. Chérissant sa patrie
par-dessus tout, il savait gré à notre peuple de son attachement à ses origines lointaines. Ces idées, *' ,^ je le sentis, nous rapprochèrent Aussitôt lorsquevje j f le rencontrai, un soir de juin 191 3, dans l'intimité '• parfaite de sa famille. Nous causâmes peu; mais les mots échangés nous liaient déjà, comme si les réflexions qu'ils portaient en eux nous eussent depuis longtemps préparés l'un à l'autre. De ces heures trop brèves, je garde un souvenir vivant qui se prolonge maintenant dans un adieu; seul mérite de ces quelques pages, consacrées à la mémoire de l'ami d'un jour, disparu à jamais.
De sa vie, nous savons peu de chose. Il avait soin d'ailleurs de n'en rien dire, n'attachant d'importance qu'aux vérités de l'action. Il travaillait beaucoup, courageux et modeste. Il recherchait avant tout la consolation du devoir accompli et ne trouvait de satisfaction vraie que dans la poursuite du bien commun, auquel il brûlait de se livrer. Il était apprécié, connu. Son œuvre comptait déjà. Deux romans, deux titres de contes de fée, marquent les débuts de sa carrière, si brève et si noblement terminée, comme l'expression d'un rêve très doux qui serait presque d'un enfant : La Princesse Alice, La Petite Lamps. Ce furent ses premiers essais. Nous regrettons de ne pas connaître ces pages où, en passant, il apaisait sa sensibilité vive par des jeux d'esprit.
Sa jeunesse s'était éveillée et mûrie, son esprit s'était formé, pendant une période troublée, déchirée de luttes. Il avait appris au collège l'histoire héroïque de la France, histoire splendide, « attachante et merveilleuse comme une fable; » et il en avait subi l'influence sans réserve. L'éclat des victoires passées faisait tressaillir son âme et réchauffait sa volonté croyante. Dans le recul des temps, tout servait d'aliment à son imagination ardente et fière : batailles éperdues, mêlées gigantesques, panache de la chevalerie, charme de l'expression, prière des cathédrales, beauté du geste, patience du travail, audace de la pensée, humanité du sentiment. Facettes d'une pierre dont il recueillait tous les feux. Ces éléments, ces richesses, légitimaient l'orgueil qu'il ressentait d'être né Français, lui, le fervent de la France immortelle. Cela, il l'a exprimé avec chaleur : « Je sais, écrit-il. ce que l'on enseignait, il y a vingt ans, aux petits enfants que nous étions alors, et j'en suis encore ébloui. C'était une épopée qui commençait à V'ercingétorix pour finir à Napoléon. Bayard, du Gesclin, Jeanne d'Arc, Roland à Roncevaux, Saint-Louis sous le chêne de Vincennes, le sourire d'Henri IV, le génie de Condé, la douceur grave de Turenne, et nos écrivains, nos penseurs, le rayonnement du grand siècle, l'éclair du Premier Empire, quelle splendeur ! quel enchantement ! »
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Ce passé dans les yeux, il s'élança vers la vie. Il heurta aussitôt la réalité vivante et multiple. Quoiqu'il les possédât en lui-même, il ne sentait plus autour de lui les grandes forces d'hier. Le présent se matérialisait en des œuvres de passion, parfois de haine. Il s'exerçait à comprendre son temps au prix de ses aspirations épuisées. L'âpreté de la lutte px)ur la domination, la course à la richesse, le tourment de paraître, la mesquinerie des moyens, toutes ces contingences d'où jaillit souvent, par réaction, une beauté et que l'histoire atténue et néglige, qui sont le bouillonnement d'où monte l'avenir, lui faisaient croire à une sorte de décadence prochaine. Il eut peur, sans cesser un instant d'espérer; il eut peur, et il eut conscience de sa tâche. La France lui apparut désorientée, menacée. Ce ne fut qu'un moment. Son regard, plus habitué, comprit. Son pays, comme naguère, entraînait l'humanité sur les chemins de l'expérience, s'offrant lui-même aux aspérités. Il vit partout des rêves s'agiter dans un souffle de révolte. L'industrialisme-roi fomentait des systèmes qui se tournaient contre lui; l'usine fabriquait des idées, qui venaient saper les vieilles contraintes d'un passé impuissant; la question sociale, que l'on ne pouvait plus nier, se posait, impérieuse, aux anxiétés de tous. Cela même détermina sa résolution. Au matérialisme de l'heure, il opposa l'idéalisme de
tous les temps. Il écouta son cœur et sa raison. Il prit rang parmi l'école nouvelle des sociologues. Résolu à servir, il se jeta dans la bataille et se choisit un chef, Marc Sangnier, qu'il aima profondément et dont il fut un des plus beaux lieutenants. Il écouta son cœur et sa raison : il se fit apôtre.
De cette époque, il nous reste de lui les Chroniques françaises et chrétiennes, petit recueil où sa pensée, inquiète et confiante tout à la fois, s'arrête un instant. Ces quelques pages sont détachées du journal où il collaborait. Ce sont des chroniques : l'œuvre d'un jour, mais qui n'offre pas uniquement l'intérêt de l'actualité. Elle est révélatrice. Les faits qu'elle retient et commente se complètent : leur variété forme un tout; ils précisent une situation d'ensemble, ils s'additionnent en un argument final ; chacun se précipite, parle, plaide, convainc. Ils laissent chez le jeune écrivain, attentif à les recueillir, une trace vive; ils ont en lui des répercussions qui manifestent la persistante unité de ses préoccupations, ses façons identiques de regarder et de comprendre les sommets de la vie. Il est là tout entier, avec ce qui faisait la marque et le charme de sa personnalité : sa sensibilité saine, son bon sens averti, narquois; son esprit large, curieux de tout, au tour volontiers philosophique, son ironie sans lourdeur comme sans méchanceté; sa foi inébranlable, guide et soutien de son énergie, sa
dignité, son amour décidé, passionné, de la justice, de l'ordre, de son pays, de la France. Son oncle, réminent historien Henri Welschinger, lui consacrait, au lendemain de sa mort, ces lignes émues qui le font revivre : (( Il avait reçu du ciel les plus beaux dons : la générosité de l'âme, la franchise du cœur, la finesse de l'esprit, la conscience du vrai et du beau. Il écrivait des articles qui, dans la Démocratie, apportaient aux lecteurs des pensées aussi profondes que justes. Parmi les jeunes gens qui sont morts au champ d'honneur, le souvenir d'Henry du Roure restera comme celui d'un soldat sans reproche et d'un chrétien modèle. » Leçon dernière de la petite croix de bois, inclinée sur une tombe.
Les luttes politiques de l'heure se retrouvent dans ce livre, court reflet d'une vie d'incessante activité. Ces querelles se sont apaisées dans l'harmonie d'un effort commun, quand la grande voix de la patrie a rallié les volontés et fondu les cœurs. Sans les rouvrir, nous pouvons y chercher la pensée d'Henry du Roure, qui s'y intéressait par devoir plus peut-être que par inclination. Lorsqu'il écrit ses « lettres familières, » si vivement spirituelles, à Sœur Candide ou à M. Millerand, ministre de la guerre, à l'aviateur Védrines ou à un sergent de ville; lorsqu'il taquine M. Clemenceau, « soigné par une religieuse; )) lorsqu'il s'ar-
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rcte, soudain plus ^vave, à méditer sur la catastrophe du Titanic, du « Titan foudroyé, » ou sur les stupéfiantes audaces de la bande Bonnot; ce sont des idées qu'il poursuit, qu'il rencontre, qu'il défend. Il est à l'affût c'c la réalité, pour lutter avec elle, la surprendre; et montrer en elle l'épreuve, et parfois la défaite, des plus beaux systèmes, des plus béates théories.
Avec bonne humeur, sans étroitesse de vue. et sans cette amertume chronique qui marque la manière de certains polémistes, il rétablit, dans un style vivant et coloré, les traditions françaises. La tradition : le mot naguère était mal venu. Qui oserait en sourire aujourd'hui, quand le clairon réveille dans l'âme du troupier toutes les vaillances d'autrefois; quand les vieux nonis de batailles, accumulés dans la gloire du passé, indiquent encore la route aux mêmes armées victorieuses. La tradition, c'est le « dépôt sacré » de la nation, disait hier le Président Poincaré, en remettant aux soldats français l'emblème qui la symbolise; c'est l'obéissance active des siècles. La logique de l'histoire, sa première éducatricc. paraissait à Henry du Roure la meilleure école, la règle la plus sûre. Épris de progrès, il en cherchait la réalisation sans dépasser ses propres limites. Il comptait sur l'action, instinctive ou raisonnée, des belles qualités de sa race, sur l'équilibre des forces, sur
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les libcx^tés nécessaires qui sont le ferment du droit et sa garantie, sur les grandes disciplines morales que le temps a dictées. Tout cela avait constitué la France d'hier; de tout cela, il voyait se lever une France plus semblable à elle-même, plus certaine d'elle-même; une toujours et indivisible, car il n'admettait pas de rupture et pensait,- comme autrefois Louis XVIII, «que les victoires, même remportées par un « Usurpateur, » font partie du patrimoine national, au même titre que des provinces; » une France où l'idéal continuerait de régner, quand même il serait banni du reste de la terre. Écoutons-le : « Je hais la stupidité de nos classifications humaines, nos jugements bornés, nos clichés, nos récompenses imbéciles, le néant de nos admirations. Il n'y a pas de mot qu'on ait prodigué plus sottement que celui de héros. Et depuis que les journaux à grand tirage en font usage, pour les besoins de leur vente ou les intérêts de leurs partis, il traîne après lui, ce mot magnifique, — au lieu d'évoquer les êtres surhumains de la Grèce, — je ne sais quel relent de café-concert. On a galvaudé cette folie sublime, l'enthousiasme, exploité l'émotion, souillé les larmes. Tout cela est odieux et vil; sous ces mascarades, sous ce fard, je ne reconnais plus l'idéal. »
Cette France, il souhaitait par-dessus tout qu'elle fût grande et respectée. La politique extérieure,
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réduite par un minisîire aux étroites dimensions (( d'une affaire, )) à n'être plus qu'une pesée d'intérêts soi-disant économiques, lui arrachait ce cri : « Ce n'est pas assez de condamner la politique d'affaires. Il faut la haïr. Il n'y en a pas de moins nationale. Il n'y en a pas de plus mortelle au patriotisme . . . qui ne peut tenir, dès qu'on lui dérobe son ame d'idéalisme. » Il exultait à célébrer le véritable héroïsme, dont la guerre des Balkans marquait le réveil. L'incident d'Agadir lui apportait la confirmation de ses plus ardents espoirs. Il y voyait la restauration de la France militaire. On sait à quel point il avait raison. Ceux qui ont approché la France, à ce moment de silencieuse angoisse, peuvent dire avec quel courage, avec quelle unanimité d'idées et de sentiments elle avait résolu de lutter. Elle a, ce jour-là, vaincu moralement. Sa dignité a triomphé définitivement d'une trop longue bravade. Le peuple français a, sans s'y tromper, obéi stoïquement aux (( exigences sentimentales du patriotisme. » Les raisons de fortune, d'intérêt financier, de colonisation lointaine, passaient au second plan : la nation défendait sa terre et ses morts. « Notre pays a repris conscience de sa force, constaiait Henry du Roure, en 191 1. Il a repris conscience de luimême ; il a retrouvé ses qualités de fierté, de bravoure, d'élan ... Si la guerre éclate, nous sommes
en état de l'affronter. Notre patriotisme, sans avoir perdu ce quelque chose de grave et de concentré qu'il acquit dans l'épreuve, s'est exalté, échauffé. Par la force des choses, devant la menace de la grande bataille, les querelles intimes se sont tues. L'unité française s'est resserrée. »
Le danger est venu ; et la France était unie devant lui. Lorsque l'appel aux armes retentit, la nation put l'entendre dans le calme de sa décision, et l'accepter. Elle fit l'admiration de tous. Ceux qui ne la connaissaient que de surface, qui n'avaient pas pénétré son âme, riche et diverse, avaient pu un instant douter d'elle, tout en lui conservant leur amicale sympathie. Mais la France s'était relevée de sa défaite; depuis 1870, elle avait refait ses forces. Ce pays, où s'agitait un esprit libre, mobile, volontiers frondeur; pays de la pointe et du mot, où d'aucuns ne voulaient voir que raillerie, élégante facilité, insouciante gaieté; ce pays, par pudeur, ne se livrait pas. Pour le juger, ceux qui avaient pu l'étudier d'un peu près cherchaient à définir sa pensée abondante, ses activités intellectuelles, la générosité de son cœur; à expliquer la hardiesse, si souvent féconde, de ses arts, la plénitude de sa vie populaire, où fourmillent les idées, les espoirs, les rêves. Ce pays, si léger qu'un ennemi inattentif a cru pouvoir le vaincre au seul bruit de sa lourde course sur ses routes blanches et riantes de soleil,
a pourtant donné l'exemple du plus pur héroïsme. L'univers s'est aperçu soudain que la France vivait toujours; et il en a été ra\i, plus encore que le Français lui-même. Et la France armée gagne en ce moment deux batailles, l'une sur l'Allemagne coalisée, l'autre sur le monde conquis par sa vaillance.
Henr\- du Roure axait déjà expliqué cette apparente contradiction, ce mélange de force et d'élégance, de charme et de virilité, de crânerie et de gravité : (( Le goût des vertus militaires est plus vif chez nous que jamais. « On revient toujours à ses premières amours, » dit un proverbe qui est bien nôtre. Volages et fidèles, il nous dépeint tels que nous sommes. La France, de tout temps, ne fut-elle pas amoureuse des grands soldats ? De Roland à Napoléon, que de héros dans sa légende ! ... Et notre plus chère héroïne, c'est Jeanne d'Arc, une guerrière. On a pu croire que nous avions oublié tout cela. Après 70, la France ingrate se ^létournait des soldats vaincus, trop vaincus; l'étranger, qui ne nous connaît pas et ne nous connaîtra jamais, s'y méprenait. C'était fini, nous avions répudié la guerre pour épouser la paix ! Et quelle paix !.. La paix à tout prix, la paix de la mollesse et de la peur. On le croyait au-delà des frontières; on y prenait Hervé et {'Internationale ju sérieux. N'étions-nous pas le pays des anti-
militaristes et des sans-patrie, le pays où un homme avait osé dire, sans être lynché par les passants : « Le drapeau dans le fumier ^ » Cela n'a pas duré longtemps. Qu'a-t-il fallu ^ Les morts du Maroc, le prestige de l'aéroplane, l'héroïsme des aviateurs, la maladresse allemande, et puis l'entrée en scène d'une génération nouvelle. Aujourd'hui tous les Français, blancs et bleus, rouges et jaunes, font assaut de patriotisme : les instituteurs, la Sorbonne. les juifs, les socialistes, la C. G. T. et le gouvernement. « Vive l'armée ! » n'est plus un cri séditieux. Et monsieur Gustave Hervé demande tout étonné : « L'hervéisme. qu'estce que c'est que ça ?» . . Voilà, nous sommes revenus à nos premières amours. Nous serons encore infidèles et nous reviendrons toujours. » — Xous serions tentés de rapprocher ces lignes de l'article désormais célèbre où le Times de Londres, saluant les soldats de la seconde Grande Armée, s'excuse noblement d'avoir méconnu la France !
« L'entrée en scène d'une génération-ftOuvcHe--^
. . .Henry du Roure en était^ Il fut de ceux qui,
les premiers, se sont offerts à la patrie. A cause de cela, nous voudrions pénétrer davantage l'intimité de sa pensée et nous arrêter un peu plus longuement sur les Réflexions, qui terminent les Chroniques françaises et chrétiennes comme une méditation. Nous en retenons un couplet sur les bleus, où. sur
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un ton plus familier, presque attendri, s'affirment son respect du service militaire et son amour de l'armée; et des considérations sur la guerre, qui nous font toucher le ressort de cette volonté, la beauté virile de cette âme. Quel n'est pas l'intérêt de cette révélation ? \'' allons-nous pas trouver ici, dans ces mots enfiévrés, dans la chaude exaltation de ces sentiments, la source profonde des suprêmes audaces, le secret merveilleux de la résistance française ?
Les bleus ! Quel joli mot la langue populaire a su conserver pour exprimer l'hésitation un peu gauche, un peu naïve, de ceux qui laissent leur pays et leur enfance pour entrer dans la vie de la caserne et recevoir le baptême du drapeau ! Avec quelle sympathie ne les ai-je pas suivis, ces bleus, qui vont par groupes bruyants. C'est leur première liberté d'étudiants. II leur faut montrer du courage, et cela ne va pas sans gaieté. Ils chantent : peut-être pour étouffer le regret d'avoir quitté le foyer aux douces habitudes. La population de Paris les accueille, amusée, goguenarde, intéressée quand même... Jt-es-gaQTins pensent à leur tour prochain. Les vieux disent : (TYoUâ les bleus, » et ils les regardent longuement, en fermant^es yeux, comme on fait pour admirer un tableau préféré; et leur cœur renaît aux heures lointaines, où ils n'avaient pas senti peser sur eux la première inquiétude de la
responsabilité. Ce sont les fiancés de la Patrie. Apprentis d'un métier glorieux, ils vont connaître la grande discipline des armes, l'égalité que le devoir impose et que la volonté accepte. Ils sont grandis, ils sont des hommes, ils sont soldats. Henry du Roure en fait un dessin charmant, comme un artiste amusé brosse une pochade avec un souvenir ;
(( Ils arrivent un matin d'octobre, las, inquiets et tristes.
« Il y en a qui viennent de loin, et qui ont passé toute la nuit en wagon, parmi les rires et les cris, pressés contre des inconnus, tristes comme eux, et qui chantaient. A l'arrivée, on les a conduits de la gare à la caserne, en troupeau.
« Il y en a qui sont venus tout seuls. Avec des ruses enfantines, ils ont échappé, pour gagner une heure, au terrible adjudant qui surveillait les billets militaires. . .
« Qu'importent leurs noms, leurs visages, et leurs pensées ?. . . Ils sont la classe. Ils sont les bleus, ahuris et tondus.
« Ils errent dans les rues moroses, et leur valise les désigne aux regards, parfois aux lazzi, des gamins. . . Ils vont, par une rue longue et fatale. Et c'est, après un tournant, la caserne.
« Encore un moment, de grâce !. . . crie en eux quelque chose qui pleure et qui supplie. Et leurs
jambes, comme si elles n'obéissaient pas, comme si elles n'étaient pas à eux, continuent de marcher, d'un pas d'automate, d'un pas déjà militaire...
«La grille... Arrêtons-nous... Hélas! Elle est déjà franchie... Adieu, l'enfance!... Ils sont soldats.
« Apres le grand effroi de l'arrivée, quand le premier réveil les arrache à leurs lits étroits, ils ont l'âme toute changée. Ils s'habillent le plus vite qu'ils peuvent, avec une hâte fébrile et gauche. Ils descendent dans la cour, et leur cœur bat quand l'adjudant inspecte leur tenue. Le lieutenant leur paraît un surhomme et le capitaine, un dieu. Ils écoutent et ils croient de toutes leurs forces ce qu'on leur cit. Ils apprennent ardemment à saluer, à marcher, à pivoter. La première fois qu ils se montrent en ville, en détachement, bien alignés, et marquant vaillamment le pas, une fierté leur fait lever la tête.
« Le chef armurier leur remet un fusil, surmonte de sa baïonnette, un long et lourd fusil, tout recouvert de graisse. Ils le prennent avec une maladresse religieuse. Ils traxcr^^ent la cour en le portant comme un cierge... Niais c'est leur fusil, une des rares choses qui soient à eu.x. bien à eux, dans cette armée où tout est en commun. l£t puis, qu'est-ce qu'un soldat sans fusil V . . Le fusil évoque les combats, les glorieuses blessures, le
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tableau des Dernières Cartouches. Avec un fusil dans les mains, ils ressemblent davantage aux soldats de la légende ^^
Quelques mois passent, et « les 6/^1/5 deviennent des anciens. Pauvres bleus ! Restez ce que vous êtes !... Le service militaire, l'impôt du sang, c'est une réalité très dure, mais une idée magnifique. On vous demande un long effort. On vous demande cet acte héroïque au nom de la patrie- Pourquoi mettriez- vous \otre orgueil à n'y consentir que par crainte ?
« Pourquoi rougir d'être traité en héros ? » Aujourd'hui les bleus sont devenus les poilus. Ceux qui ont résisté à la rafale tiennent toujours, dans la tranchée impatiente. Henry du Roure les y avait conduits, accompagnés. Toute sa vie, il avait repoussé les doctrines antimilitaristes et les rêves pacifistes qui se mêlaient, aussi légers, à la fumée des usines de guerre. Il aimait la paix, mais non pas jusqu'à lui sacrifier l'honneur. Il ne croyait pas d'ailleurs, pour reprendre le vocabulaire des sans-patrie, que la guerre fût uniquement une boucherie, dont l'effroyable horreur satisferait dans le sang les ambitions de quelques hommes. Pour lui, comme pour le poète, c'est :
Le grand cmbrassemcnl du mort à sa pairie.
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C'est sortir de soi-même; s'oublier, oublier la vie de chaque jour, les mesquineries qu'elle traîne avec elle, les ambitions qu'elle aguiche et bafoue. C'est faire partie d'une force immense, totale; défendre les foyers, protéger les faibles, venger les injures, lutter pour le droit, donner la vie en recevant la mort. C'est un orgueil sublime où sombre la volonté individuelle. C'est se donner tout entier à une idée; et, la faisant triompher par soi, durer dans l'immortalité de ce triomphe :
(( A l'amour comme à la guerre, ce qu'on demande c'est une ivresse. Oui se griser, perdre la tête, sortir de soi, s'oublier, ne plus traîner le lourd fardeau de sa personne, se laisser emporter par quelque chose de plus fort, se confier au courant, souffrir mais palpiter, mourir mais avoir vécu . . . Rêve si beau qu'il n'y en a pas de plus attirant sur la terre, et même qu'il n'y a que celui-là. Tous les autres relèvent de lui. Où tend l'effort des mystiques, sinon à se perdre, à s'anéantir dans le torrent de l'amour divin ? C'est l'ivresse de l'amour que le musicien, le poète, l'artiste, demandent à leur art C'est l'ivresse de la bataille que l'homme d'action demande à l'ambition, au.\ affaires. Sans la passion, que deviendrait le monde ? Telle est la loi des individus et telle est la loi des nations. Ainsi naissent les grandes passions collectives, ces frénésies d'amour qui agenouillent des millions d'hom-
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mes devant un maître, ces frénésies de gloire et d'immolation qui jettent tout un peuple aux frontières.
« Voilà pourquoi on n'arrivera Jamiais à tuer tout à fait la passion de la guerre. Au fond de cet amour barbare gît un grand sentiment, l'ambition de s'élever, au-dessus d'une vie médiocre et terre à terre, vers le ciel des héros, le désir de battre des ailes, au moins une heure. . . On n'a pas tous les jours l'occasion d'être héroïque; surtout on nen a pas tous les jours le courage, dans l'atmosphère triste et grise de l'existence quotidienne. Mais on espère y être aidé par la guerre et sa mise en scène incomparable, par l'odeur de la poudre et la fanfare du canon, par l'exemple, par la présence du drapeau, et par la grande idée de Patrie qui plane au-dessus de tout cela.
(( Une guerre sainte, c'est un peuple qui marche au martyre en chantant. Avilir la guerre, pourquoi ? Pourquoi ne pas l'ennoblir au contraire, lui restituer toute sa valeur morale, presque mystique, et la faire si grande qu'elle ne puisse s'abaisser à servir une mauvaise cause ou seulement une cause vulgaire ? Oui, cent fois oui, une guerre juste est seule digne d'inspirer d'héroïques folies. Exalter à l'infini la notion de justice, lui soumettre les relations internationales, la dresser au-dessus des intérêts, humilier même devant clic la vanité des
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peuples, voilà l'œuvre, noble entre toutes, qui grandit le patriotisme et qui rapproche les patries. Tuer la guerre par le respect universel du droit, si cela est possible, qu'on l'essaie; qu'on n'essaie pas de la tuer par le mépris. . . Souhaitons, avec les pacifistes, pacifistes nous-mêmes, que nos arrièreneveux voient disparaître les formes les plus barbares de la guerre, ces tueries atrocement glorieuses. Ces temps sont lointains. Peut-être, s'ils doivent venir, l'humanité pacifiée, se retournant vers les guerres du passé, comprendra-t-elle ce qu'il y avait de grand dans leur cruauté. Plus indulgente que certains hommes d'aujourd'hui, peut-être s'inclinera-t-elle très bas devant les générations qui auront connu la douleur et la gloire de verser leur sang pour une idée. »
Gloire et douleur, il vous a connues. 11 traçait ainsi, d'une main sûre et hardie, sa propre destinée. On trouve, dans une de ses chroniques, cette phrase, saisissante prophétie : « be sang français répandu est le sceau qui rend valablq les traités. » Il a subi la douleur, il possède la gloire. Il est mort pour une idée; il a répandu son sang sur la page honteusement déchirée d'un serment; il a vengé l'honneur de la parole donnée. Il s'y était préparé depuis de constantes rêveries, de profondes méditations. Nous le savons. Aux pages ardentes que nous venons d'écrire sous sa dictée, il convient
pourtant d'ajouter ces lignes où il se met au service de son pays, en lui abandonnant sa vie, où il prononce le mot d'ordre de sa génération : faire son devoir, quoi qu'il advienne. Tous les mots en ont été pesés; et l'ensemble est superbe de résolution contenue. C'est comme le testament d'Henry du Roure, sergent au 369e d'Infanterie, mort au champ d'honneur :
« Sans aller jusqu'à prévoir, avec les Allemands, le moment où le dernier Français aura disparu de la surface du globe, nous n'avons pas le droit d'écarter sans examen toutes les sombres hypothèses dont peut gémir notre amour-propre. Méditons au contraire sur ce thème douloureux ! Et que de cette méditation patriotique, sincère, courageuse, souvent renouvelée, jaillisse une résolution virile, une bonne volonté toujours vive. Sans doute chacun de nous, lorsqu'il se considère lui-même, se sent découragé et presque dispensé de l'effort par la faiblesse. En présence des forces immenses qui menacent de s'entrechoquer, que pouvons-nous ? Comment soulever de nos deux mains le poids infini des fatalités historiques ?. . . Comme une immense pierre, posée en équilibre sur une base étroite, hésite, chancelle, est d'abord à la merci du vent ou de la poussée d'un enfant, et puis, quand elle s'est enfin abattue, défierait l'effort des géants, ainsi la destinée des hommes et des
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nations, avant de devenir irrévocable, dépend peut-être d'une parcelle de courage, d'une étincelle d'héroïsme.
« Il se peut que nous soyons à la veille d'un de ces conflits gigantesques d'où les peuples sortiront renouvelés, où des pays et des civilisations seront écrasés : que la grandeur du péril ne nous fasse pas croire à notre impuissance ! Que chacun de nous fasse son devoir, avec une immense espérance, comme s'il devait être la petite main qui fait basculer la pierre. »
Ainsi la vie d'Henry du Rouge avait été une longue veillée des armes. L'ordre de mobilisation ne le surprit pas. Il était prêt : il partit. Il fit la campagne de Lorraine, sur la terre du souvenir, où chaque pas en avant est une revanche; où la bataille est plus intense, parce qu'elle marque les étapes d'un retour, retour du tricolore aux murs des anciennes mairies et sur les places publiques où, dans un décor d'architecture française, nous écoutions, il y a de cela deux ans, des musiques allemandes sanglées de bleu jouer, avec une raideur calculée et des éclats de cuivre, Pocte et Paysan. Il est mort à Fliriey, près de Pont-à-Mousson, au mois de septembre, à l'automne, au moment où les bleus arrivent à la caserne apprendre l'héroïsme. Il est mort à son poste, frappé de cinq balles, en chargeant à la baïonnette, a\cc ce fusil « qui fait
ressembler davantage aux soldats de la légende. )) Dans une lettre de douloureuse et fière résignation, son père nous a fait le récit de ses derniers instants : « Il était parti pour l'armée avec la résolution inébranlable d'être un modèle d'endurance et de courage. Assez délicat de tempérament, épuisé par les longues marches, par le manque de sommeil, il répondait à son capitaine, qui lui conseillait de demander quelques jours de repos : « Je suis sergent, je dois donner l'exemple : je tiendrai jusqu'à ce que je tombe. » Un de ses officiers m'écrivait : « Constamment sur la brèche, il se dévouait pour tous; toujours le premier à marcher, il entraînait les autres de la voix et de l'exemple. Aux heures de lassitude et de découragement, j'ai été souvent heureux de pouvoir causer avec lui : il m'a toujours donné du cœur et remonté le moral . . J'en conserve un impérissable souvenir. » Atteint de trois blessures, au bras, à la jambe et à la tête, il refusa l'assistance d'un caporal, qui voulait l'aider à se transporter à l'arrière, et il tomba enfin, frappé d'une balle en plein cœur. Peu de temps avant, il avait retrouvé, sous l'uniforme de brancardier, un Père dominicain qu'il connaissait; et il avait pu recevoir les sacrements. Ses camarades l'ont pieusement inhumé à la place même où il est tombé; c'est là que j'irai chercher ses restes, après la fin des hostilités. »... Admirable France
qui produis de tels hommes ! Henry du Roure a été fidèle à son rêve; il le garde en lui, dans la mort. Il a vécu, il a connu « la présence du drapeau, » soldat de la première heure, enfant reconnaissant jusqu'au sacrifice de sa jeunesse. Il est mort pour la France, conscient, et lui donnant, dans une dernière parole d'amour, son dernier soupir : « il a battu des ailes, au moins une heure. » Il est parti trop jeune pour mourir complètement. Son souvenir demeure. Ceux qui l'ont aimé le vénéreront comme un héros de la grande guerre. Il avait écrit ; « La seule croix qui vaille de vivre est celle qu'on voit sur les tombes. » Cette croix, il vit éternellement en elle.
A côté de lui, quatre frères ont combattu, suivis dans les batailles par le cœur ému, palpitant, de leur noble père. Ils ont fait tout leur devoir. René du Roure, qui fut des nôtres, gît maintenant, blessé, derrière les lignes allemandes. Il fut tour à tour repris et perdu par les armées françaises. Il reviendra sans doute reprendre sa place au milieu de nous, le sourire un peu plus triste, le cœur un peu plus vieux; mais avec quel orgueil nous saluerons son retour, lui que la victoire aura grandi et qui aura connu la gloire d'être de la grande lignée des soldats de France.
Défenseur d'idées, homme d'action avant tout, Henry du Roure s'était tenu éloigné de la littérature, objet de ses premières aspirations. Tout l'y destinait : ses qualités d'observation, sa facilité, la maturité de son esprit. Il se sentait pourtant attiré vers l'œuvre d'apostolat qu'il s'était imposé d'accomplir, à laquelle il sacrifiait toutes ses inclinations afin que rien ne vînt l'en distraire. L'heure était trop solennelle, et trop lourdes les responsabilités qui pesaient sur la jeune génération, pour que l'attention se détournât un seul instant du devoir immédiat. Il resta lié à sa noble tâche jusqu'à l'épuisement de ses forces. Maintes fois il a fait reculer la mort. La lutte semblait multiplier ses énergies : elle les raidissait dans la constance d'un effort quotidien. Lorsque le repos lui fut enfin ordonné, il le reçut fort mal. Il redoutait d'être inactif, ressentant une sorte de gêne à ne plus combattre. Il revint aux lettres, au roman; mais il en tira un nouveau moyen de plaider, de convaincre. Il entreprit de faire servir la fiction au rayonnement de la vérité. « A aucun moment de sa vie, nous disent ses dernierséditeurs, il n'avait considéré que son talent d'écrivain lui appartînt plus en propre que son temps, son courage ou ses forces physiques. Sa plume, comme sa parole, n'avait été qu'une arme vouée à la cause qu'il servait en vrai chevalier. Épuisé cependant par
les fatigues surhumaines d'un apostolat de dix ans, et plusieurs fois frôlé par la mort, il avait enfin consenti à se soigner. Mais le repos était pour une telle nature un trop pénible effor , aggravé de remords. Ne s'imaginait-il pas, dans le silence de la halte, entendre au fond de son cœur la voix qui condamne le serviteur inutile ? C'est alors qu'il se résolut à produire l'une des oeuvres de longue haleine dont il portait en lui le dessein. » L'œuvre est intitulée ; Vie dun heureux. Des mains pieuses l'ont publiée, peu de temps après la mort de l'auteur Elle porte deux dates : 24 février, 17 juillet 1914. Les dernières lignes en furent écrites quelques jours seulement avant la mobilisation générale des armées; elles sont encore chaudes de la pensée d'Henry du Roure. Il se pressait, comme s'il eût entendu l'appel prochain du clairon passer sur la grande ville, comme s'il eût senti, sur son front penché, le frôlement du drapeau, tout seul, dans la nuit. Jean d^ Cognets et Léonard Constant, ses amis, ont, dans une très belle préface, en des pages d'une émouvante sincérité, marqué les étapes suprêmes, parcourues avec une décision que rien ne pouvait troubler, par le jeune écrivain-soldat, pour « atteindre jusqu'au rendez- vous de la mort. »
La Vie' d'un heureux, c'est le journal d'un homme arrivé, d'un homme politique, puissant roi du jour.
dont l'existence est tissée de succès; une éclatante réussite, une belle aventure, en même temps qu'un profond néant.
Robert Lescœur, élevé d'abord par la piété inquiète de sa mère et confié, à cause de sa santé, à des précepteurs, est envoyé à Paris, à l'âge de onze ans, poursuivre ses premières études au Lycée Louis-le-Grand. Déjà le désir de parvenir, d'être quelqu'un, de dominer, hante ses jeunes rêveries dont il sent obscurément l'ordinaire futilité. Il devient avocat, « comme tout le monde, » et se dirige tout de suite vers la politique, « la voie commune, )) dont les sinuosités l'ont vite rebuté. Secrétaire du député Lorgeril, il renonce à des fonctions qui l'irritent et le dégoûtent. Possédant quelque fortune, il accueille un instant l'agréable diversion de « jouer le Mécène. » Des poètes pauvres cherchent une revue où paraître et se lire: il la leur donne, au prix de leur ingratitude. Ces choses arrivent. Double déception : les tracasseries de la politique et les rêves, un instant réalisés, des poètes, tout cela se ressemble en vanité. Il revient au barreau, de bonté lasse. Il a de l'avenir, comme on dit de presque tous les jeunes gens. Il 'a de la volonté, ce qui vaut mieux. Il réussira.
Invité à Verceil par son ancien patron, il entre, au hasard d'une promenade et poussé uniquement par une subite curiosité, dans la vieille église dont
la courbe romane lui plaît. Il ne croit plus, mais il s'abandonne au souvenir qui remue encore son âme, restée jeune : rythmes lointains, gestes oubliés, impressions perdues qui renaissent soudain dans ce cadre immuable, où flotte de l'encens. Eglise silencieuse, où s'attarde son regard distrait, où, dans l'ombre qui monte doucement, de très vieilles statues posent l'immobilité de leurs attitudes recueillies. Il va sortir, quand il aperçoit une jeune fille vêtue de blanc et qui prie. Cette vision l'arrête, l'envahit : cette piété sans pose le fait communier en l'infini de la pureté : « Elle restait immobile sur sa chaise; seules ses lèvres tremblaient en disant les Ave, et ses doigts faisaient glisser, grain à^ grain, le chapelet dont la petite croix d'argent se balançait et brillait sur sa robe. Tout immobile qu'elle était, jamais je n'ai vu personne qui parût vivre plus intensément, mais d'une vie purement spirituelle, — et je crois à l'âme depuis que j'ai vu ce regard fixé sur l'éternité. »
Louise est la fille de Lorgeril. Ce dernier, excellent cœur, mais un peu mou, hésitant. A la maison, ce représentant du peuple, ce manieur d'hommes, abdique. Il gâte sa fille, qui lui ressemble physiquement et qui l'aime à cause de sa bonté timide. Douce, compatissante, sans rien de la raideur puritaine et sèche de sa mère, Louise grandit dans une moitié d'obéissance, gardant la liberté de suivre
les penchants peu dangereux que les sourires complices de son père cultivent en elle. Plusieurs fois, lorsqu'il était secrétaire de Lorgeril, Robert a dû s'ingénier à satisfaire les mille caprices de la petite. Une la remarquait pas : une enfant ! Mais aujourd'hui qu'elle a changé, que sa grâce s'est révélée, qu'elle a souri à ses vingt ans, il se sent porté vers elle de tout son être, de tout son cœur, subitement, pleinement épris. Jusque-là, Robert n'avait rencontré que des complaisances, aussi décevantes que faciles : il n'avait pas aimé. Cette fois, il connaît la grande passion, l'amour-vérité, l' amour-conquête, qui brave jusqu'au ridicule, qui souffre de ne pas trouver, pour s'exprimer, des mots aussi nouveaux que lui-même. Et Robert Lescœur, amoureux, heureux comme jamais il ne l'a été, comme jamais il n'avait cru pouvoir l'être, décrit, dans l'exaltation d'un romantisme débordant, sa folie, le sentiment qui l'étonné et l'enchante, qui le possède tout entier, pour la vie.
Par timidité, par amour plutôt, il a gardé son secret. Les quelques heures d'intimité charmante qu'il a vécues auprès de Louise, il les a données uniquement au bonheur d'être près d'elle, de l'observer, de la suivre des yeux dans ses gestes familiers. Il doit aller faire une période de service à Chartres : sa décision est prise, il parlera au retour. Hélas ! la désillusion le guette, en plein bonheur.
36 LA THADITIOX FRANÇAISE
Il revient pour apprendre le mariage de Louise avec Georges Dargeau, gendre du choix de madame Lorgeril, très à sa main, de la plus épaisse fatuité d'ailleurs, et muni pour l'existence de toutes les ambitions, y compris celle de succéder à son beaupère quand, fatigué de la politique, celui-ci aura tiré son chapeau à la fidélité émue de ses dévoués électeurs.
Le désespoir de Robert est immense : c'est le premier. Peu fait au bonheur, il éprouve à le perdre une amertume rageuse. Un instant il pense à la revanche, au coup d'éclat. Puis il retourne à Verceil, le temps de murmurer à Louise cet aveu, qui est une acceptation ■ « Je vous aimais ! » C'est fini. Dans le cahier rouge, désormais enfoui au fond d'un tiroir comme une chose qui aurait appartenu à un mort, il écrit ses confidences pleines de regrets ; il enferme sa jeunesse, sans plus d'espoir. Il oubliera. Il faut qu'il oublie. Il lui reste une consolation, un bonheur toujours possible : l'action. Il vivra, obéissant au rêve de puissance qui le fascinait tout enfant. Il n'est pas très sûr pourtant que ce rayon s'éteigne tout à fait : l'amour qu'il a connu sera le ressort secret de sa vie, la sourde volonté qui le conduira; une raison persistante d'éblouir cello. qui l'a négligé et de lui prouver, en conquérant la gloire par surcroît, tout ce qu'elle a perdu.
Les années ont passé sur cette douleur et l'ont endormie. Robert Lesccsur s'interroge. Il cherche maintenant la grande voie de Tavenir. « Je viens d'avoir trente-trois ans, écrit-il sur un nouveau cahier, celui de l'ambition. Il est grand temps que je m'oriente... J'ai pris la ferme résolution d'agir. Je n'ai que trop sacrifié aux rêveries vagues, au.x mélancolies funestes, à tous les romantismes du sentiment et de la pensée. Ils me conduisaient à la porte du tombeau, et je veux vivre. Agir pour vivre, vivre pour agir, telle est la formule de bonheur à laquelle j'ai fini par aboutir, soit que j'aie réfléchi dans l'abstrait à la condition humaine, soit que j'aie considéré mon propre tempérament et ses vicissitudes. Agir, agir. L'action est saine et salutaire. Elle chassera les fantômes qui trop souvent m'attristent et m'obsèdent; elle disciplinera la violence de m.es désirs. Je suis comime une capricieuse machine, dont la m.arche est tantôt trop lente et tantôt trop hâtive, je veux lui imprimer le rythme égal et harmonieux de l'action. » Je veux, telle sera donc la devise qui stimulera, qui justifiera son effort. Vivre, c'^st vouloir, c'est agir. Vivre, n'est-ce pas plutôt oublier ? Lisons, par-dessus son épaule, ces niots, les derniers de sa confidence du 2 mars 18S6 : « Laissons dormir dans un tiroir ce cahier que je n'ai le courage ni de brûler, ni de relire, ce cahier rouge, couleur d'incendie.
Maintenant, j'ai reconstruit pièce à pièce ma maison ravagée par le feu; je la crois capable de durer, d'abriter du bonheur... Espérons! Agissons.» Il agit. Il s'oriente. Ne parlons pas des affaires ; finance, bourse, industrie, commerce; rien ne l'attire de ce côté. Le barreau l'ennuie : s'épuiser chaque jour au service des autres. Le métier militaire, le journalisme, à quoi bon ^ Reste la politique, les bras toujours ouverts de la politique. Il s'y jettera. Il sera l'élu du peuple, excellent point d'appui d'où s'élancer. Il se laisse porter à Lervin contre M. Palandier, un avare et qui vieillit. Il croit être un candidat convenable : très souple, accommodant, riche, et suffisamment éloquent pour affirmer qu'il n'a pas l'habitude des grandes phrases. . . et pour en faire, à l'occasion. Il passe, au second tour. Premier bonheur que lui apporte l'action. A dire vrai, il en est un peu déçu. Les nécessités de cette existence de lutte à outrance, où il faut souvent marcher sur soi-même, et, parfois, se faire une arme de la souffrance des autres, le chagrinent et le blessent. 11 s'étonne surtout de ce qu'il faut laisser dire et faire : c'est la cause qui commande. Et puis, après tout, son sort est-il plus pénible que celui d'un autre ? Il agit ! L'action ne permet pas qu'on s'attarde à des hésitations sentimentales. Il est gardien des intérêts de la nation. Il porte une auréole : il l'a bien vu
quand l'employé de chemin de fer s'est incliné à ce seul laissez-passer, impératif et bref : député.
Le voilà à la Chambre. Son regard se pose avec satisfaction sur ce décor dont il sera quelque chose, aux jours de grande séance. Quelques collègues sont là qui l'acclament, l'ayant pris pour un autre : c'est une miette du festin, qu'il ramasse avec contentement. Devant lui, du papier où brillent les mots fatidiques, affirmation de sa conquête : Chambre des Députés. Il fréquente les couloirs, la buvette. Les huissiers se courbent sur ses pas. Son nom est dans tous les annuaires. Il est bien de la maison : il a voté une première fois.
Aussitôt, le désir de monter l'aiguillonne. Il dit de ses collègues « qu'ils ne sont pas forts. » Il les juge, c'est donc qu'il s'arroge le droit de les conduire. Son ambition lui a déjà réussi. Pourquoi lui imposerait-il un répit qui serait une défaite ? Il a trop attendu des circonstances, qui sont aveugles. II n'a pas percé. Son nom est toujours suivi de la seule mention : député. Il n'est rien de plus que ce Georges Dargeau, qui a succédé à M. Lorgeril, et qui lui tend chaque jour sa main grasse. Le grand public l'ignore. Devant ce résultat, trop maigre à son gré, il s'inquiète de nouveau. Se serait-il trompé ^ Agir, est-ce attendre ? L'homme doit-il rester en place et se laisser emporter par l'occasion, quand elle passe ? Au
contraire, pourquoi ne pas assurer soi-même sa propre fortune, créer les situations, forger les idées et provoquer les faits, faire sa vie, enfin, comme disent les philosophes de notre siècle. Etre le maître de sa destinée, c'est la dompter à sa fantaisie.
La réalité semble aussitôt lui obéir : il connaît enfin l'enivrement du succès. Un duel agite autour de lui l'opinion, un instant intéressée. Sa photographie est dans les journaux, en assez bonne place, avec un mot, trop bref sans doute, mais sympathique. Un fonctionnaire a été renvoyé sans qu'on en sache au juste la raison. Lescœur interpelle. Il monte en tremblant à la tribune. Son début est embarrassé; puis, il se ressaisit sous tous ces regards qui portent jusqu'à lui les sentiments les plus divers. Il est le centre d'une agitation, d'un remous. Son action s'additionne cette fois de toutes les convoitises qu'elle suscite. Et puis, Dargeau est soussecrétaire aux Beaux-Arts : s'il allait le renverser de ce demi-piédestal où il n'est monté que de la veille; s'il allait, du même coup, servir sa vengeance et son orgueil ? Tout cela l'agite au point de le porter jusqu'à l'éloquence. Il tient son auditoire, et il le sait. Avocat, rompu aux joutes de ce genre, il a gardé, pour la réplique, les documents accablants. Les applaudissements couvrent sa péroraison. Le vote est pris. On chuchote d'avance
le résultat. La partie est gagnée. Robert Lescœur a renversé le ministère. Et les camelots de Paris portent au peuple le nom d'une idole nouvelle. Et puis, à quoi bon insister maintenant ? C'est l'avenir promis dès le lendemain par toute la presse. Lescœur passe aux hommes d'État. Il sera ministre, plusieurs fois, et Président du Conseil. Ses discours seront affichés; il publiera ses œuvres, il sera peut-être de l'Académie française. Il est parvenu au sommet de son rêve ; au pinacle du temple qu'il s'est élevé de ses mains. Rien ne peut s'ajouter à sa renommée, consacrée par Paris. A-t-il, dans une telle satisfaction, épuisé l'ardeur qui le ronge ? Est-il seulement heureux ? Possède-t-il, au sein de ces richesses et de ces honneurs, une parcelle du bonheur qu'il a convoité ?
Pas même. Il est atrocement malheureux. Sa vie, sa pauvre vie intime, auprès de laquelle l'autre n'est qu'emprunt, est misérable, déchirée, pantelante. Autour de lui, nous cherchons une affection qui trouve un écho dans son cœur. Si, peut-être son fils, le petit Paul, dont les sourires sont la seule vérité de sa vie. Il l'aimait. Son secret désir de durée renaissait en celui qui devait le prolonger. Son égoïsme désarmait devant ce petit cœur d'enfant. Tout au moins trouva-t-il des larmes pour pleurer sa mort. Car il est mort, un jour de grande séance. Lescœur défendait son ministère contre
la ruée des inassouvis. « Hâtez-vous, venez ! w . . . « Mais tu vas répondre à Touraine ? » . . . Ces deux phrases, appels tourmentés de ses deux vies, se heurtaient en lui. Il a voulu répondre à Touraine, satisfaire l'action, sacrifier à la lutte. 11 est venu trop tard. « Il y a deux êtres en nous, explique-t-il, l'homme public et l'autre, l'être intime, celui qui aime et qui souffre. Ils s'arrachent l'existence par lambeaux, comme une proie . . . Quinze ans de vie publique resteront concentrés à mes yeux dans cette dernière séance, où je défendais mon portefeuille pendant que mon fils mourait et m'appelait en vain. Au retour de la Chambre, tandis que je pleurais en baisant ses petites mains glacées, on me téléphonait de là-bas ma victoire, plus de cent voix de majorité, et je tremblais de honte de l'avoir désirée. » Supplice de l'acteur forcé de jouer la comédie avec la douleur rivée à son rire.
Sa femme, Elisabeth, qu'il n'a pas connue, ou si peu, morte aussi peu de jours après Paul. Il la tenait pour étrangère; mais il lui savait gré d'être une épouse parfaite et une mère attentive. Il avait besoin de ce dévouement, dont il était sûr. La dépêche annonçant sa mort est venue des montagnes de Suisse : à peine a-t-elle produit chez Robert le même petit déclanchement sec que l'appareil qui, de loin, la transmettait.
Ses amis ? Ils sont beaux, ses amis. Il est entourée de convoitises et de trahisons, d'intrigues à peine voilées, de flatteries énormes. Personne à qui se fier : le pouvoir a-t-il des amis ^ C'est un radeau dans un naufrage. Après une longue maladie, suite d'un second duel, Lescœur prend la ferme résolution de couper les liens qui rattachent à la politique. Il a regardé, il a touché la mort, le brusque arrêt, la fin de tout. Un éclair de raison lui a fait voir l'inanité de son existence de fièvre. Il a retiré de cet abîme un désir encore, destructeur de tous les autres, un désir de liberté, d'indépendance. Il démissionne. Il cède la place, non sans dessein, à l'ineffable Dargeau : « Adieu, Messieurs ! Ramez seuls sur les galères de Sa Majesté ! Le forçat libéré vous bénit, et que Dieu vous garde ! » . . .
Il se retire à Verceil, où il sait qu'il retrouvera Louise. Verceil ! son premier amour, né à l'ombre romane de la vieille église. Son cœur tari, épuisé, se reprend à espérer. La douceur de ce retour le réchauffe. Il vivra, à côté de Louise, en ami de toujours. Leurs paroles ressusciteront le passé. Ils n'ont pas été heureux : peut-être trouveront-ils une consolation à chercher ensemble les raisons de leur infortune ? Le calme d'une telle retraite, n'est-ce pas enfin le vrai bonheur "! Tout le reste est fausseté. Ils le savent ; ils en sortent. Aussi
Robert enioure-t-il de ses soins jaloux cette frêle promesse de paix. Mais, dans le silence de cette intimité, son imagination parle encore. Son esprit se torture. Pour Louise est-il autre chose qu'un malade qu'il faut soigner, autre chose « qu'une oeuvre de charité ? » Quelle preuve a-t-il reçue de son amour ? Des mots, seulement des mots, aussi trompeurs que ses attitudes sont voulues. La passion, qui ne le quitta jamais, s'avive sous la morsure du doute. Il veut savoir. Mais le vase trop plein déborde du pétale qu'il y jette. Pour le satisfaire, il achève de briser son amour, jouet de sa vie. Louise s'enfuit, meurtrie de regrets. Et Robert s'avoue vaincu devant cette dernière désolation qu'il a semée : « pour la première fois de ma vie peut-être je m'oubliai moi-même. »
Il retourne à sa maison, à sa vieille maison de Presscval, abri fidèle, cadre paisible où il est venu endormir ou bercer chaque illusion. Naguère, elle lui disait, dans son langage de chose : « Va, tu vieilliras aussi, et tu seras content, fatigué de vivre, de revenir te blottir dans mes bras pour mourir ». Il y revient, en proie à l'inquiétude de la vieillesse, évoquer le souvenir de ses morts et poser ses yeux sur le grand inconnu. Tout le fuit, tout l'abandonne. Il s'enfonce dans la nuit qui vient, comme un grand arbre mort, dépouillé, éperdu.
Il lui reste une fille, Mireille. Où est-elle ? dans quel chemin de hasard ? Sa mère est vite devenue une courtisane. Elle est morte, un matin, en revenant de la fête : Robert a vu cela dans les faitsdivers de la grande vie. Où a-t-elle laissé son enfant, qu'elle avait gardée '! Il apprend, par une lettre de sa fille, qu'elle s'est réfugiée dans la solitude heureuse du cloître, en Angleterre, et qu'elle porte maintenant le nom de Sœur Angélique. Pour revoir celle qu'il avait autrefois repoussée, pour se faire pardonner l'injustice de ses soupçons, il part pour Newhaven. Dernier désir sitôt brisé par la mort. Il succombe pendant la traversée. Dans sa main glacée, il tenait encore ï Année spirituelle, petit livre qu'il avait reçu de sa mère; sur lequel il avait médité durant son agonie morale; où il avait retrouvé, avec le nom de Dieu, la confiance dans l'éternel pardon.
Dans nos campagnes canadiennes, quand le froid mord et pénètre, les bûches rugueuses sont, chaque jour, approchées du foyer. Les lourdes pièces, échevelées, tordues, sont, une à une, jetées aux flammes et projettent, à demi consumées, des ombres fantastiques qui réchauffent nos rêveries. Par la cheminée, courte et solide, les étincelles jaillissent, affolées; elles s'élancent droit vers le ciel, avec force. Elles ont la forme de petites étoiles que le vent fait briller d'un reflet très vif où l'on
devine la mort, d'un feu qui se fait, un instant, plus intense. Puis elles retombent, légères, invisibles, dans le soir. Le lendemain, sur la pierre refroidie du foyer, sous les chenets, un peu de cendre seulement, de cendre grise, menue, inutile. C'est la vie, la vie d'un heureux : tous les désirs, toute l'action dévorante, et rien ! Feu de paille, dit la langue populaire.
La course au bonheur, à tous les bonheurs ! Vieille chanson, vieux sujet que renouvellent très heureusement le talent, la sûreté de main, l'esprit pénétrant, la sincérité d'Henry du Roure. Ce qui fait la beauté de cette œuvre, ce qui la rend émouvante, c'est sa vérité tragique. Certes, Robert Lescœur pourrait n'être pas l'homme que Ton sait; et l'auteur eût pu se complaire à le peindre sous des dehors plus avantageux. Il ne l'a pas voulu : il a eu raison. Il a pris son bien où il se trouve : dans l'existence quotidienne. Il suffit que cet homme soit possible, moyen; qu'il soit vrai. Tous ses actes sont humains, profondément humains. Il n'est pas une exception, quoi qu'on en puisse dire. Ce n'est même pas un type. C'est un homme. L'ambition, qui semble la maîtresse de sa vie, n'est pas l'unique objet auquel il soumette sa volonté. On se tromperait singulièrement à ne rechercher en lui qu'un modèle d'arrivisme. Il y a de cela : c'est le côté action de sa double vie
qui s'épuise dans le néant des grandeurs. Il agit et il souffre. A peine a-t-il connu, à peine a-t-il touché ce qu'il rêvait d'atteindre, qu'aussitôt le réel le détourne vers un autre rêve. L'ambition le déçoit , et, de sa déception même, nait une ambition nouvelle: rien ne peut calmer l'avidité de son âme. Tout lui est désir et lassitude. Dans son cœur, possession et dégoût se suivent, s'unissent. A ce jeu cruel que n'a-t-il pas sacrifié ? Il a tout perdu. Il reste seul, sur des ruines. Et c'est seulement sur un livre de méditation qu'il trouve enfin, épuisé, la vérité de cette parole : la paix, c'est l'accord avec soi. Serait-ce là le bonheur : la paix, ce mot qui monte comme un soupir de la tombe de son petit Paul ? La paix intérieure par la discipline de la volonté, l'acceptation de l'ordre, l'amour des autres, le repos de la conscience, la suprême ressource de la foi ? Ainsi pensait Henry du Roure. Il prêchait l'amer bonheur du renoncement, ayant conscience d'apporter à la jeunesse française une raison d'espérer.
Il y a quelques semaines, parlant de la France nouvelle, André Beaunier comparaît les aspirations d'hier aux résultats d'aujourd'hui. Le fait brutal s'est imposé qui a entraîné toutes les énergies. Il fallait défendre la France attaquée. Pacifistes et
48 LA TUADITION FRANÇAISE
socialistes, hommes de système et propagateurs d'idées, tous ont agi. Demain, les mêmes réalités s'imposeront dans leurs conséquences durables : elles auront désormais déterminé les hésitants et convaincu les sophistes. L'armée victorieuse de Joffre a réinstallé la confiance en terre française en y apportant la victoire, une des gloires familières de la France, son plus sûr élément historique. Confiance irréductible, inébranlable et comme cimentée, qu'Henry du Roure exprimait naguère avec force, et que les écrivains de France redisent à l'envi. Elle aura été l'arme morale de la guerre, la devise acceptée par tous; mieux encore : le devoir de chacun. Tous les Français auront ainsi servi leur pays en ayant foi en lui. Tout le peuple aura vaincu par l'espérance.
Cette France, œuvre de demain, non pas régénérée mais renouvelée, des hommes comme Henry du Roure l'ont préparée. Leur mort a été une résurrection, leur sacrifice une semence. On ne croyait plus guère a l'héroïsme et les vertus guerrières pâlissaient dans le recul d'une histoire lointaine. Ils les réveillent soudain en eux. Ils selèvent, ils courent aux frontières: leurs voix se mêlent et leurs volontés se confondent; leurs gestes, mus par une même ardeur, se précisent, identiques, dans la mêlée; ils sont toute la France et toute la jeunesse française, hardie, fièrc, vaillante, exaltée.
Ont-ils, dès les premières heures de la guerre, senti naître en eux une telle âme ? Les luttes politiques les avaient lassés. Ils n'y voyaient pas d'emploi à leurs énergies spontanées. L'inutilité de certaines querelles déconcertait leur ambition; et leurs visions d'avenir déchiraient les horizons étroits d'une existence encerclée par des appétits et des ruées. Ils s'étaient arrachés à une vie de tourments pour se reporter, d'eux-mêmes, vers des espoirs plus purs et des activités moins terre à terre. L'attaque des barbares les trouva prêts : ils allèrent à la conquête et à la défense d'un idéal enfin retrouvé, et dont la beauté se manifestait davantage à côté des horreurs que la philosophie allemande, réalisée dans ses aboutissants logiques, accumulait sur les champs de bataille. Jeunesse de France, dont j'ai compris toute la générosité en lisant un jour, à Nancy, près de la statue de Carnot, un appel aux armes en pleine paix. Ame de frontière, disait Henry Houssaye; âme de frontière, dont j'ai suivi le déploiement magnifique, depuis les lignes gracieuses de la place Stanislas, aux aspects reposants, jusqu'aux défenses, semées de morts, de la Trouée des Vosges; jusqu'au Lion de Belfort, creusé dans le roc, impassible et rouge.
Montréal, mai 19 1 ^.
Louis Veuillot
L'Homme
Monseigneur, ^ Mesdames, Messieurs,
Lorsque, Monseigneur, vous m'avez fait l'honneur de me demander cette conférence, je ne connaissais guère de Louis Veuillot que l'admirable article de Jules Lemaître. J'avais lu, au hasard d'une bibliothèque, les Couleuvres et le délicieux Cqrbin et d Auhecourt, les Pensées, substance de l'œuvre de l'illustre écrivain, et quelques pages des Mélanges où j'avais essayé d'apprécier sa manière. Tout cela est déjà très loin. Je savais l'influence qu'exerça Louis Veuillot, et la place qu'il occupe parmi les prosateurs français du XIXe siècle. Je connaissais ses luttes et pourtant je ne le connaissais pas lui-même, parce que j'ignorais sa vie. C'est assez le sort des moralistes d'être ainsi miéconnus. Aussi bien, apparait-il encore à plusieurs d'entre nous comme un soldat de la foi, lutteur
1 Conférence prononcée à l'Université Laval de Montréal, le 25 novembre 191 3, à l'occasion du centenaire de Louis Veuillot.
2 Monseigneur Paul Bruchési, archevêque de Montréal
infatigable et irréductible adversaire. Il ne fut pas que cela. Il a d'autres titres à notre admiration et à notre sympathie. La vie ne l'a pas épargné. Il cachait sous sa cuirasse, dont le monde n'a connu que les reflets, le pauvre cœur d'un homme. Et beaucoup l'aimeront mieux ainsi.
Il naquit à Boynes, le ii octobre 1813. Il était d'origine modeste : il le dit avec fierté. Il a raconté son histoire. C'est le conte d'un ouvrier tonnelier faisant son tour de France. Ce sont les premières pages de Rome et Lorette. « Il y avait une fois, non pas un roi et une reine, mais un ouvrier tonnelier qui ne possédait au monde que ses outils »... Il s'appelait François-Brice Veuillot; il avait 28 ans. ^ Un jour qu'il passait sur la route qui va de Pithiviers à Boynes, il aperçut, à la fenêtre d'une maison, une jeune fille. Il s'arrêta. « La fille était vertueuse autant qu'agréable; elle aimait le travail; l'honneur brillait sur son front parmi les fleurs de la santé et de la jeunesse; un sens droit et ferme réglait ses discours ; les fortunes étaient égales, les coeurs allaient de pair; le mariage se fit. . . Un enfant naquit. Des ambitions jusqu'alors inconnues entrèrent avec lui dans la pauvre demeure;
' Chnrlcs Bouvard : Louis Veuillot et son pays natal, p. 7.
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mais le plus arrêté de tous les grands projets formés autour de son berceau fut de lui apprendre à lire, afin sans doute que, quand l'âge serait venu, pour lui aussi, d'aller chercher son pain vers le monde, le père et la mère, informés des vicissitudes de sa destinée, ne le perdissent pas tout à fait. » ^
Si je vous ai cité ces lignes que vous connaissez déjà, c'est qu'elles me plaisent plus que d'autres pour ce qu'elles expriment de force confiante et saine. Cet ouvrier bourguignon, chemineau du travail, il semble qu'on le voit marcher en plein soleil sur la route blanche. Il est robuste et bon garçon. L'outil lui est léger. Il compte sur luimême et l'avenir ne l'effraie pas. De toute sa force il va vers la vie. Veuillot le reconnaît. Il le salue avec une respectueuse émotion. C'est un premier trait, et un des plus riches, de son caractère : il accepte avec franchise sa lignée. Il trouve ici la source de sa vigueur physique et de sa noblesse d'âme. 11 est de souche puissante, étant du peuple : du peuple qui peine sans tristesse, intarissable de courage, de bonne humeur et d'entrain. 'Veuillot gardera de ses origines une énergique volonté de travail, un constant respect des hiérarchies sociales, un amour ardent des humbles, et l'orgueil de sa descendance ouvrière, l'orgueil des
^ Rome et Lorette. — Edition Marne, pp. lo et 1 1.
modestes, le plus beau de tous parce qu'il est le plus vrai.
Les gens de Boynes sont tenaces et opiniâtres; et, à Boynes, comme le dit Veuillot, tout le monde est cousin. Veuillot fut donc un petit garçon tenace et volontaire. Il apprit à lire, puisque telle devait être sa destinée. Je me rappelle, à son propos, la réflexion d'un petit homme qui venait d'apprendre l'alphabet : « Alors, toutes les lettres que je connais, c'est avec ça qu'on fait des livres ? — Oui, ou du moins c'est un peu avec ça. — Alors, je n'ai plus rien à apprendre puisque c'est toujours la même chose ». Louis Veuillot déchirait les pages de son alphabet pour n'avoir pas à y revenir. C'est un système. Son oncle, le charron Louis Adam, lui fit cadeau d'un abécédaire en bois : « une planche où les lettres et les syllabes élémentaires étaient marquées à l'encre ». ^ C'était un argument. Le jeune \'euillot s'y soumit et, sans doute, en profita, quoiqu'il se soit d'abord servi de cet alphabet <( en forme de raquette » comme d'un premier bâton. Il était décidément têtu, têtu à ne vouloir jamais éplucher du safran, ce qui, en Gâtinais, doit être impardonnable. Comme on lui tenait rigueur de sa résistance, il eut
* Louis Veuillot, par Eugène Veuillot. — 12e édition, 1903 — pp. 2 et 3. Nous empruntons à cet ouvrage le détail de la vie de Veuillot.
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ce cri de révolte : « Je vais me jeter dans un puits ))' Sa mère le prit au mot et, le tenant suspendu sur le gouffre qui reflétait sa figure épouvantée, elle lui fit promettre de quitter cette fantaisie.
Cette seconde épreuve, un peu dure, lui suffit. Il devint vite un élève studieux et suffisamment sage. Il fit rétonnement des siens. Une sorcière du pays, qui était bonne fée, lui prédit qu'il serait empereur. Il devint donc un élève attentif. Sa curiosité s'éveilla tout de suite, qui jamais ne devait s'épuiser. Mais Boynes est loin des centres, loin de Paris. Que lire, sinon ce qui lui tombe sous la main ? La bibliothèque de son grand-père est là. Elle est bien modeste, mais il est déjà beau que ce grand-père, un ouvrier comme tous ceux de la famille, ait une bibliothèque. Elle contient une Bible, un Almcnach, les Quatre Fils Aymon et des romans de La Calprenède. Le petit Veuillot a vite fait de parcourir ces livres ; et ce n'est pas encore un bien gros bagage littéraire qu'il emporte avec lui, lorsqu'il part pour Paris. Mais il a rempli la promesse des parents : il sait lire. Surtout, il veut lire, il veut savoir. La ténacité dont il a fait preuve jusqu'ici ne le quitte pas, mais elle porte sur d'autres objets, elle est sollicitée par d'autres ambitions. D'ailleurs, la vie seule exige tout le courage du petit; car, à Paris, ce sera, pendant de longues années, le travail et la pauvreté ! Ce
sont là de riches stimulants. La douleur durcit le caractère. Celui qui a d'abord souffert connaît déjà toute la vie : elle pourra le blesser encore, elle ne rétonnera plus.
Voici donc Veuillot à Paris. Il vint à Bercy où ses parents, à la suite d'un revers de fortune, l'avaient précédé. Eugène Veuillot a décrit ce coin reculé et paisible du Paris qui travaille. (( Derrière les magasins, dans les terres, se trouvait la rue de Bercy, où la culture maraîchère occupait plus de place que les habitations. Notre demeure, située au centre des magasins, entre le bord de la Seine et cette rue vouée surtout à la culture des légumes, était très isolée. A partir de huit heures du soir, nous n'entendions plus aucun autre bruit que celui des outils de notre père. Pour lui, les journées de travail, si longues pour tous, étaient plus longues encore que pour les autres. Il se mettait à l'ouvrage, le matin, deux heures avant l'appel de la cloche, et le soir après souper, il s'y mettait une heure encore. C'est ainsi qu'il put, sans rien demander jamais à personne, sans « ne rien devoir qu'à ses bras », comme il le disait avec une fierté légitime, « élever quatre enfants et faire quelques économies ». ^
A Bercy, c'était toujours, comme on voit, la même chose. Le premier souci, c'est de vivre,
* Louis Veuillot, pur I^ugcnc Veuillot, tome icr, pp. i6 et 17.
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tant bien que mal, au prix de lourds et durs labeurs. Louis Veuillot sentira tout le poids de ces épreuves. Plus tard, dans Rome et Lorette et dans les Libres Penseurs, il évoquera les heures sombres de sa jeunesse et la courageuse tâche « de l'ouvrier chargé de famille qui ne suffit que par miracle au besoin du moment ». ^ A côté de son père, il connaît la grande loi du travai,l. Tout de suite, il s'y soumet. La nécessité le pousse à lutter à son tour, à se forger, aussi lui, un outil qu'il maniera, comme son père, lé jour et la nuit, qu'il gardera jusqu'à la fin, demandant qu'on le place d'abord^ à ses côtés dans le cercueil.
A Bercy, il fréquenta l'école mutuelle, dont il lui resta mauvais souvenir mais où l'amitié d'un professeur lui valut d'apprendre un peu de latin. Au sortir de l'école, il dût chercher sa voie. Où ira-t-il ? Si peu de portes peuvent s'ouvrir devant lui ! 11 n'a pas de projets très arrêtés. Il fera ce qu'on voudra de lui; pourtant, une ambition le possède, toujours la même, aussi ancienne que ses premières lectures : étudier. Il en fait part à ses parents. Le père hésite, la mère approuve d'enthousiasme. Elle se dit que son fils sera jurisconsulte ! Le mot importe peu. Il suffit que la mère ait deviné son enfant et qu'elle soit à l'origine
^ Voir V Attitude sociale des catholiques français au XIXe sihle, par l'abbé Callippe, 3ème vol , pp. 21 et suivantes.
de sa courageuse destinée. Louis VeuiUot entrera chez maître Fortuné Delavigne. Le voilà quatrième clerc d'avoué. Cela lui rapporte vingt francs par mois !
L'étude de maître Fortuné Delavigne — un nom prédestiné — n'avait pas ce caractère de rigoureuse sévérité qu'on se plaît à reconnaître à ces sortes de cabinets. Sans être une étude de vaudeville, elle n'allait pas sans quelque gaieté. A dire vrai, on ne devait pas s'y ennuyer. Le patron était le frère du poète Delavigne, alors au faîte de la renommée. Les clercs en profitaient pour se livrer, sous l'œil bienveillant et complice du maître, au culte des lettres. Le voisinage apaisant des dossiers ne tarissait pas leur verve. Parmi tant de paperasses, au sein de toute cette poussière de discorde, ils chantaient l'idéal et célébraient l'harmonie. Les uns étaient poètes, les autres musiciens, quelques-uns versaient dans le théâtre. Il y avait là Gustave Olivier, les frères Natalis et Gustave de Wailly, et Emile Perrin, futur administrateur de la Comédie française. ^ Des écrivains de marque fréquentaient ce lieu d'élection : Scribe, Germain, Delavigne, Bayard et encore Auguste Barbier, qui lisait ses ïambes au jeune Veuillot. Ces auteurs faisaient-ils représenter une
^ J. Clarctie : Une idylle de Louis Veiiillot. — Le Temps, 22 août 1913.
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pièce ? L'étude assistait, vibrante, à la première C'est ainsi, sans cloute, que Veuillot connut et admira Léontine Fay qu'il devait rencontrer plus tard. C'était une artiste de renom. Elle jouait, aux applaudissements du Tout-Paris d'alors, Yelva ou ï Orpheline russe, vaudeville de Scribe et Devilleneuve.
Veuillot avait déjà le goût des lettres. Il s'éprit plus que jamais de littérature et d'histoire. Il travaillait sans répit. « Ecoutez-moi bien, disait, il y a quelques jours, M. Ernest Lavisse aux écoliers de Nouvion-en-Thiérache, écoutez-moi bien, car je vais vous donner un conseil que j'ose dire très précieux : quel que soit votre emploi, où que vous logiez votre jeunesse, que votre chambre soit éclairée par une fenêtre ou par une lucarne; ayez une planche à mettre des livres î » Et l'éminent académicien finissait ainsi son allocution : « Je maintiens mes conseils, j'y insiste et je termine en vous recommandant encore une fois la planche aux livres. Je promets d'en donner une à celui qui me la demandera, une belle planche peinte et même vernie. » ^ M. Ernest Lavisse aurait pu citer aux écoliers de Nouvion-en-Thiérache l'exemple du petit Louis Veuillot. Il avait la passion des livres. Il eut sacrifié bien des joies pour s'en procurer un. Comme il était actif, intelligent et débrouillard, il
^ Le Temps, 6 octobre 191 3.
sût rendre service. Son traitement fut porté à trente francs et il vint habiter la maison où était installée l'étude. Pour augmenter ses maigres ressources, il fit des courses et travailla, sur les bords de la Seine, à décharger le sable apporté là par des mariniers. Cela lui donne cinq sous l'heure : de quoi acheter des livres qu'il emporte, comme un enfant pauvre emporte un jouet, dans sa petite mansarde, et qu'il place, après les avoir lus avec fièvre, sur sa petite planche aux livres, là-haut, près de la lucarne qui éclaire sa studieuse jeunesse.
Il continua l'étude du latin et suivit les cours que donnaient, en Sorbonne, Villemain, Guizot et Cousin. Il restait curieux de tout et ne laissait rien perdre de ce qu'il pouvait apprendre. Il poursuivait ainsi sa formation littéraire, avec une énergie de tous les instants et sans souci des épreuves que sa vie de pauvreté lui apportait. Déjà, il savait souffrir. Il eut volontiers fréquenté le monde. Il s'en abstenait par fierté. Pourtant, il prisait le luxe. Lorsqu'il eut cent francs par mois, il se paya un domestique. ^ Plus tard, il se reprochera de ne pas abandonner assez facilement ce qu'il appelle les «façons grand-seigneuriales».'-^ La misère le touche. Un instant elle l'irrite; mais il finit par
^ Voir une conférence du marquis de Scgur sur Louis Veuillot : Revue hebdomadaire du \S février 191 i.
* Correspondance, vol. 1, p. 24.
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Taccepter pour lui-même, sinon pour les siens. Il regarde le succès des autres sans envie. Il dit simplement : « Mon tour viendra )). ^
Son tour vint, en effet, et plus tôt qu'il ne pouvait croire. En 1830, grâce à Henri Latouche, il publie dans le Figaro son premier article. Ce succès l'encourage et le détermine : il se voue aux lettres. Une situation lui est offerte en province. Il s'y rend. A dix-huit ans, il est rédacteur à ÏÉcho de Rouen. Il y r-este un an : le temps d'acquérir quelque expérience et d'essuyer deux duels. Il est ensuite appelé à Périgueux comme directeur d'un journal politique conservateur de ton et d'idées : le Mémorial de la Dordogne. Il y a des loisirs. Il les emploie à des lectures méthodiques. Très je^me, il n'avait pas échappé à la fièvre romantique. Il avait pratiqué Michelet, Hugo et Sainte-Beuve. Il avait applaudi Hernani; il eut aimé Lélia. Il s'en confesse d'ailleurs, il s'en accuse presque :
J'escortai Hernani le poing haut, l'œil sauvage ; J'aurais à Lélia parlé de mariage ; Michelet me semblait profond, Dumas poli, Et je trouvais Delorme on ne peut plus joli. Bref, je fus romantique . . . ^
A Périgueux, il néglige ces premières amours sans pourtant les délaisser tout à fait. Il cultive
^ Louis 'Veuillot, par Eugène Tavernier, p. 41.
- Eugène Veuillot : Vie de Louis Veuillot, vol. I, p. 35.
les classiques. Il lit Corneille, Boileau et madame de Sévigne, et ces trois influences expliqueraient la tournure de son talent littéraire. Il admire Racine et Molière — Molière à qui il s'en prendra plus tard — ; La Bruyère et La Fontaine; Pascal, La Rochefoucauld, Saint-Simion, Vauvenargues, Rabelais et Montaigne, qui tous l'intéressent à des degrés divers. Il néglige, ou à peu près, le dixhuitième siècle. Déjà dans la mêlée, il s'arme de toutes ces pensées; le reste viendra de son naturel.
Au Mémorial de la Dordogne \ il traite tour à tour et avec aisance de politique, d'histoire et de littérature. Au premier contact des personnes et des choses, son esprit étincelle. Il connaît à peine son métier qu'il le possède déjà. Dès ses premiers essais, il combat. Il est un adversaire redoutable, spirituel et mordant, qui démasque avec force et sans merci la sottise et la suffisance. Ses polémiques ont du retentissement. Elles font la joie de la ville où Veuillot compte de nombreux amis. Sa renommée grandit: et lorsque se fonde la Charte de 1830, journal à la dévotion de M. Guizot, le jeune directeur est mandé à Paris comme rédacteur politique.
Cette fois, c'est le succès. Il est venu à Paris en conquérant, plein d'une orgueilleuse confiance. Il croit à son avenir politique : il veut être ministre.
' Ça et Là, p. 426, vol. II : Confession litlérairc.
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De fait, la fortune lui est fidèle. A la Charte de 1830, et, plus tard, à la Paix, au Moniteur parisien, il coudoie les puissants. Il connaît Guizot, Duchâtel, de Gasparin et de Salvandy. Il rencontre Roqueplan, son ami et son directeur, Edouard Thierry, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Amédée Gabourd, Montalembert. Il est présenté à Michelet et invité chez mademoiselle Georges. Oui, vraiment, la conquête semble facile et les circonstances s'y prêtent. Il va réaliser ses rêves : il atteint Paris, le Paris qui pense et qui lutte, et qui est, pour lui, le sommet du monde.
Mais son désir s'épuise vite. Son cœur se ferme à l'ambition. L'ennui le domine. Il est triste et désemparé au sein même du succès. Ses espérances politiques lui semblent mesquines. Il y renonce, de dégoût. Il doute de tout : des intelligences et des hommes. La route, si brillante, où il s'était engagé d'un pas ferme, est obscurcie soudain par tous ces doutes. Il s'arrête, brisé, vaincu sans avoir lutté. « Illusion de ma jeunesse, écrit-il, généreux désirs et généreuse fierté de mon âme, orgueil de l'honneur, orgueil du devoir, dévouement, amitié, amour, tout était souillé, tout expirait, tout allait être anéanti. » De la religion, il ne connaissait rien. Il la respectait, sans plus. Sa mère, autrefois, par un reste de confiance, lui avait enseigné une prière et l'avait envoyé à la messe;
mais sa jeunesse avait vite oublié et, depuis longtemps, il ne savait plus prier. Cependant l'amitié qu'il blasphémait devait le secourir. Un jour de carnaval, alors que sa tristesse puisait un aliment de plus dans des fêtes qu'elle ne pouvait goûter et s'augmentait ainsi de toutes les réjouissances publiques, il alla voir son ami de toujours, Gustave 01i\ier. Celui-ci lui conseilla de quitter, de fuir Paris, pour aller n'importe où. à Rome, à Constantinople, ailleurs. Il accepta. Apres avoir assuré l'avenir de ses sœurs, « des petites », comme il les appelle, il partit pour l'Italie, chargé d'une mission vague.
Rome le séduit et le retient. Il y entend la parole divine. Peu de temps après son arrivée, il se fait chrétien. Sa conversion fut prompte, mais décisive et féconde. «J'ai passé ma vie à forger des armes )), dira-t-il plus tard : cette fois il forge l'arme de sa vie. La religion ne lui apporte pas tout de suite l'apaisement qu'il en attendait peutêtre. Le passé n'est pas sitôt vaincu; mais sa croyance le console et le guide. Elle trempe sa résistance et stimule ses résolutions. Il écrit à son frère : « Ce que j'ai abandonné avec plus de facilité me devient cher; je n'avais rien couvert de mon mépris, de mon dégoût, qui ne réapparaisse avec une sorte d'attrait, maintenant que j'y ai renoncé. C'est un des plus curieux, mais aussi
LOLIS VEUILLOT l'hOMME 65
un des plus pénibles, un des plus horribles spectacles que l'homme puisse se donner. . . Ces actes, ces fautes, ces plaisirs pour lesquels on avait du mépris, on s'y laissait entraîner; maintenant qu'ils vous donnent une soif d'enfer, vous n'y cédez pas. C'est la récompense : elle est lente, elle est rare; elle est maudite parfois, lorsqu'elle vient; mais il est impossible que cette fleur n'ait pas un fruit. Cette conviction reste au milieu du désespoir : c'est une barre à laquelle on se tient et qui ne rompt pas dans les mains. Mais en s'y cramponnant, que de fois l'on désire mourir ! Que de fois l'on demande à la vague de triompher et d'emporter au loin sa victime ! . . . Quelle que soit, au surplus, l'issue de la lutte, je proteste d'avance contre la lâcheté qui me ferait succomber » ^ J'ai voulu laisser ici Veuillot parler longuement. Il dut lutter contre lui-même avant de combattre les autres. On ne l'a pas assez montré. Il n'y a pas de plus noble sincérité que celle de ces gémissements. Elle dévoile le tourment d'une grande âme. Elle nous montre à nu la source de sa force future. Nous assistons à la naissance de Veuillot. S'il a écrit plus tard des pages qu'on pourrait lui reprocher, il semble que ces lignes les effacent d'avance tant elles sont belles de douleur.
^ Correspondance, vol. I, pp. 27 et 30.
66 LA TKADITIOX FRANÇAISE
Ayant quitté Rome, Veuillot visite quelques villes d'Italie, et, après des hésitations, renonce au voyage en Orient. Il se dirige vers la Suisse. A Fribourg, il se retire au séminaire, où il veut, dans la retraite, interroger Dieu. Puis, sa détermination prise, il parcourt à pied une partie du pays et rentre en France, plein de projets. « Vite, écrit-il à son frère, vite une lettre à Paris, et, s'il vous plaît, un peu mieux torchée que la bâloise, qui ne vaut pas trois sous. Je t'ai adressé de Fribourg des compliments qui t'ont gâté... Courage! travaille, prie si tu peux. Eteins tes dettes le plus tu pourras, et songe que les miennes nous attendent. » ^
Dégoûté du journalisme, il entre dans l'Administration. C'est un pis aller. Nommé sous-chef au ministère de l'Intérieur, il a la vie assurée et aussi, ou à peu près, la liberté. 11 écrit quelques livres : les Pèlerinages de Suisse, LÉpouse imaginaire, puis il travaille à Rome et Lorette. De temps à autre, il donne des articles à V Univers, journal encore assez obscur, qui était modestement logé rue des Fossés Saint-Jacc]ues. Bientôt las de cette existence, trop inactive à son gré, il accepte de suivre en Algérie son ancien et grand ami, le général Bugeaud. Cette vie nouvelle l'intéresse et le captive un moment. Monté sur Juguriha, son
* Corrcst^ondance, I. 49.
LOUIS VEUILLOT — l' HOMME 67
cheval fidèle, il galope « sous le ciel d'Arabie ». Un jour, il décide de s'en aller en guerre. « Mon cher ami, écrit-il à Edmond Leclerc, je m'en vais en guerre, je pars demain avec ce grand sabre qui me préoccupe tant. Je vais pendant quinze ou vingt jours bien m'amuser à coucher par terre toutes les nuits et à marcher au soleil tous les jours. Je mangerai n'importe quoi, je dormirai n'importe comment. S'il pleut, je serai mouillé; s'il ne pleut pas, je serai poudré; si je suis malade, je ne serai pas soigné; et si je reçois des coups de fusils, je les garderai ». ^ Cependant, cette belle ardeur s'apaise. Il s'ennuie loin de la France, loin de Paris. « Ah ! chien de chien que je suis Français, s'écriet-il ... il me tarde bien d'avoir vu Oran, Bône, etc., pour commencer à finir. » Et plus tard : « Cette Afrique me tient au cœur et je ne voudrais pas y être venu pour rien. Mais, voyez- vous, heureux l'homme de la rue des Bourbonnais, s'il connaît son bonheur. » Enfin, il annonce son retour : il vient, il arrive : « Ah ! Edmond ! je vais donc enfin voir de la boue. » ^
Il rapporte d'Afrique une abondance d'images vives, un sentiment plus averti de la grandeur militaire et le sujet d'un livre : Les Français en Algérie. A Paris, n'ayant pas mieux à faire pour
2 Correspondance, I. 8i.
^ Correspondance, lettres diverses à Edmond Leclerc (1841 ) .
l'instant, il retourne à ses fonctions et aux loisirs faciles qu'elles lui procurent. Il travaille à quelques ouvrages, il écrit beaucoup et, entre temps, pour se distraire un peu, il cède à sa passion ancienne : la « bouquinomanie ». « Tu ne peux t'imaginer, écrit-il à son frère, avec quelle frénésie je bouquine. Je reste là, devant les cases, planté sur mes quilles, des bouquins dans mes poches, des bouquins sous le bras droit, des bouquins sous le bras gauche, des bouquins dans les mains, et quels bouquins ! les plus laids, les plus sordides, les plus écornés. Si je voulais m'en défaire, il faudrait payer des gants à l'homme qui les enlèverait» ^ La planche aux livres déborde ! Les bouquins s'entassent dans « sa chambre, à la heuteur de de trois pieds ». Au milieu de tous ces volumes, il écrit pour ï Univers des Propos divers. Puis, pour des raisons politiques, il songe à rompre avec ce journal ; et ce n'est que sur une promesse formelle d'indépendance qu'il en accepte la direction. 11 écrit à M. l'abbé Morisseau : « Mon cher et excellent ami Du Lac, suivant enfin les aspirations longtemps comprimées de son âme, se consacre à Dieu : il entre cette semaine chez les Bénédictins, et me voilà obligé de le remplacer à V Univers comme rédacteur principal. Ce n'est pas seulement pour moi un ennui inimaginable, c'est un
' Correspondance I. 146.
LOUIS VEUILLOT — l' HOMME 69
véritable malheur que cette nécessité. Mais elle est absolue. Il faut que je prenne le fardeau ou que V Univers, après avoir chancelé quelques jours entre le légitimisme étroit de ï Union catholique et le ministérialisme, tombe dans un de ces abîmes. Je ne puis ainsi laisser périr une œuvre de cette importance. Je me dévoue donc. Jamais je n'ai rien fait avec plus de chagrin, car non seulement la capacité me manque, Du Lac n'étant plus là, mais je vais avoir à subir encore des luttes et des tracasseries dont je ne finirais pas de vous donner le détail, si je voulais l'entreprendre ». ^ Enfin il est à son poste : il y restera jusqu'à sa mort. Raconter désormais l'histoire de sa vie, c'est dire les luttes nombreuses qu'il a soutenues. Je laisse à un autre d'en montrer, avec beaucoup plus d'autorité que je ne saurais le faire moi-même, le caractère et la portée. En 1860, lorsque le gouvernement impérial interdit la publication de V Univers, il se battit à coups de brochures et de livres. Il préparait à la fois plusieurs ouvrages et ne s'arrêtait pas de combattre. C'est alors qu'il écrivit ces deux livres, dont les titres rapprochés résument, dans leur contraste, son œuvre entière : Le Parfum de Rome et Les Odeurs de Paris. Les Odeurs de Paris contiennent la page célèbre sur la chanteuse Thérésa. Comment ne pas en parler ? Pour cer-
^ Correspondance, I, 183.
tains, affirme Jules Lemaître, cette page est tout Veuillot. De fait, il eut pu dire, comme dira plus tard François Coppée parlant du Passant : « J'en suis trop l'auteur ». Thérèsa était une des idoles du Paris 1860. Un écrivain grand seigneur, Barbey d'Aurevilly, fit son éloge. Depuis de longues années, elle avait quitté le théâtre et vivait retirée dans ses terres. Elle est morte il y a quelques mois. Le souvenir de ses succès d'autrefois s'était transformé, chez elle, en une philosophie optimiste et confiante. ^
Veuillot fut surtout un journaliste. Il a lutté avec toute son énergie native, avec la vigueur mâle et drue qu'il tenait de ses origines. « Quand je lis ici mon cher Univers, écrivait-il d'Algérie, j'enrage de n'être point en France pour dégaîner contre M. Villemain, contre l'empereur de Russie, contre les journalistes, contre les vaudevillistes, contre les fcuilletonnistes. Voilà la guerre : se battre contre des idées » -. Il s'est jeté tout entier dans la mêlée, combattant toujours à visage découvert, fût-ce contre des ennemis masqués. C'est un premier mérite. Certes, personne n'a moins connu la peur.
^ Les Annales du 25 mai 191 3 : La Donne Fourmi, article du bonliommc Chrysiilc.
' A Edmond Lccicrc (1841) : Corrcsf^ondant, tome I. 83.
LOUIS VEUILLOT — l'iIOMxME 71
Il a donné des coups, largement : mais il en a reçu. Quel est le journaliste qui consentirait à en recevoir seulement ? Ses m.ots étaient des traits. La page où la plupart de ses biographes les ont réunis semble une cible criblée de balles. Cependant, il n'a pas cédé à la haine. Il le dit plusieurs fois et on doit l'en croire. ^ Ce qu'il convient d'admirer surtout chez lui c'est sans doute l'unité de sa doctrine, c'est aussi sa probité. Il a défendu ses convictions, sans trêve, sans repos, sans merci. On ne peut pas lui en faire un grief. Il n'a pas voulu être populaire. Il a refusé volontairement la sympathie de certain public. Il s'en est tenu à ses opinions. Il eut pu devenir un auteur applaudi, recherché, consacré. « Il eut écrit d'excellents romans satiriques et réalistes, dit Jules Lemaître; il eut, fort aisément, mis Edmond About et quelques autres dans sa poche; il aurait été académicien; il n'aurait eu, en fait d'ennemis, que sa portion congrue; il commencerait à entrer dans les anthologies qu'on fait pour les lycées, et une rue de Paris porterait son
^ « Les hommes sont vraiment mes frères, écrit-il à Eugène Veuillot. Je les aime et je les plains, et il ne me viendrait jamais à la pensée d'en accuser un seul, si je n'espérais par là servir tous les autres et le servir lui-même. » {Correspondance, I. 73) Voyez ses lettres à Madame de Pitray (Correspondance. III, 245 et suiv.), et comment il y traite ses adversaires — Cf. également le Louis Veuiliot d'Eugène Tavernier et particulièrement le chapitre huitième intitulé : Luttes entre catholiques. — Cf. Louis Veuiliot, par J. Renault, pp. iio et suiv.
il LA TRADITION FRANÇAISE
nom » ^ Il n*a rien connu de tout cela. De gaieté de cœur, il y a renoncé. Ne doit-on pas lui en tenir bon compte ? Si l'on peut critiquer l'allure de sa polémique et blâmer certaines de ses attitudes, on ne peut pas mettre en doute sa sincérité : il l'a payée trop cher. D'ailleurs, la vérité s'est faite sur lui; et ses adversaires même lui ont donné justice.
Veuillot fut journaliste, mais il le fut par devoir. Il eut voulu cultiver la poésie et imaginer des romans. ■ C'est en vers qu'il célébra la prose, mâle outil et bon aux fortes mains.
Ce sont des vers qu'il jeta, en épitaphe, sur sa tombe :
Placez à mon coté ma plume ;
Sur mon cceur, le Christ, mon orgueil.
Sous mes pieds, mettez ce volume,
Et clouez en paix mon cercueil. . .
Il dit encore :
Le vers n'est qu un clairon: la prose est une épée.
Il choisit l'épée. Il acceptait la lutte, mais elle lui pesait. Sa vie fut ainsi toute d'énergie. Il renonça au plaisir d'écrire. II eut voulu s'évader, courir, chanter : il fut attaché à ce qu'il appelle, avec Théophile Gautier, la meule du journalisme. Personne, à le voir si tenace, n'eut soupçonné le combat qui se livrait en lui-même, entre la réalité
• Les Contemporains, \'Ic série, p. 9.
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qui commande et le rêve asservi. Il s'en explique, non sans tristesse. Il écrit à madame de Pitray : «Je laisse M. de Fallcux un montent pour vous écrire, comme un pauvre homme, qui casse des cailloux au soleil, s'écarte pour aller boire un peu d'eau fraîche à la source qui coule dans le gazon, sous l'ombre des beaux arbres » ^ Il écrira plus tard, dans l' avant-propos de Corkin et d'Aubecourt : « Si j'ai soutenu tant de polémiques, ce fut bien par ma volonté, mais mon goût me portait ailleurs. J'ai été journaliste comime le laboureur est soldat, uniquement parce que l'invasion l'empêche de rester à cultiver ses champs. Je ne tenais ni à recevoir, ni à porter des coups, et les joies de ma carrière ne sont pas d'avoir été mis à l'ordre du jour pour quelque fait d'arm.es plus ou moins heureux, mais d'avoir vu parfois une pauvre petite fleur éclore dans mon courtil délaissé «.^ Enfin, en 1873, il confie à Léontine Fay ce tourment de sa vie : « La poésie miC détournait du travail positif et régulier. C'est pourquoi je passais tant de nuits blanches et je mangeais tant de pain sec . . . MaiS; par ordre supérieur, je dus épouser madame Pol émique. Hélas ! quelle épouse ! La poésie
' Correspondance, III, 256.
^ Corbinetd' Aubecourl. L'avant-propos est de 1 809. Voir les premières pages de Ça et La. — • Cf. également une lettre que Veuillot écrivit à Léon Gauthier au sujet du Parfum de Rome : Vingt nouveaux portraits, par Léon Gauthier, p. 400
dût décamper et me laissa fort triste dans mes liens nouveaux, qui, un beau jour, se trouvèrent sacrés. Voici l'horreur. Toute sacrée qu'elle est, madame Polémique ne laisse pas de m'ennuyer souvent; même elle m'assomme, et quand elle apporte les arrérages de sa dot, je voudrais la noyer dans un puits. » Mais iaulre, la poésie, revient. Elle le trouble et l'enchante. Il la chasse vainement. Elle l'obsède; il en oublie tout. Et voilà que Veuillot parle comme un petit clerc d'avoué qui ferait des vers sur la couverture d'un dossier : «Je reste à écouter mon enchanteresse qui n'a jamais fini son conte, et, si je prends la plume, c'est pour verser ce qu'elle m'a mis dans la tête sur le dos de mes papiers les plus pressants )) \ Veuillot vaincu par la poésie, n'est-ce pas inattendu ^
Ce Veuillot, si différent de l'autre, fut longtemps inconnu. Sainte-Beuve pourtant l'avait deviné qui, l'ayant rencontré, s'étonna de le trouver charmant. Certes, la légende n'a pas flatté Veuillot. Il était, dans l'intimité, d'un commerce agréable. Il n'était pas un homme du monde, mais un honnête homme, dans le sens où on le prenait jadis. Il se plaisait à la conversation et, d'ailleurs, était un causeur merveilleux. Le marquis de Ségur, qui. tout enfant, en eut quelque terreur, nous a dit le
• RiTue des Deux-Mondes : Lettres de Louis VeuUlot à Léontine Fay livraison du 15 août 1Q13, pp 868-9.
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souvenir qu'il garde de cet homme haut et fort, d'allure puissante, parlant bas, laissant tomber avec une sorte de négligence les mots qui lui viennent, vifs ou mordants. Il n'aimait pas qu'on pût le vaincre, fût-ce même aux cartes. ^ Il était gourmet, ce qui est une qualité française. Il l'avouait en confidence et demandait qu'on n'en laissât rien savoir à ses adversaires. Veuillot et la bonne chère, quel article à faire pour un ennemi ! Il aimait la musique. Il ne permettait pas qu'on touchât à Mozart avec autre chose que du talent; il prisait par-dessus tout son ami Gounod qu'il écoutait, aux Nouettes, jouer « des opéras entiers » '^ Il blaguait souvent la (( vieille guenippe de gloire », dont il acceptait sa part avec une sorte de méfiance qu'il cachait sous de la bonne humeur. Car il riait volontiers, et la vieillesse ne lui avait rien ravi de sa gaieté : « Tout vieux, tout courbaturé, écrit-il, tout toussant et tout ennuyé de causer, l'encre aux doigts, âvop d'intolérables quantités de fichues bêtes, il est positif que je suis gai comme pinson ». ^ Plus tard, il est vrai, il retrouva le doute : sa vie lui parut bien dure et il se demanda avec mélancolie jusqu'où il l'avait réussie. Il
^ Veuillot aimait jouer au grabuge. — Voir un article du marquis de Ségur sur Louis Veuillot intime, reproduit du Gaulois : Le Devoir, 8 novembre 191 3.
2 Marquis de Ségur, ibidem.
' A Léontine Fay, le 8 avril 1873.
était généreux et charitable : au petit Jacques de Pitray, il souhaite, pour unique bien dans la vie, la bonté. S'il admirait la noblesse, il se gardait de la flatter, voulant rester ce qu'il était devenu : un bourgeois, fils d'ouvrier, et rien d'autre. «J'ai toujours dit de pleine foi et de plein cœur, écrit-il, que la bonne place en ce monde est la place sur le pavé » K Apre à la besogne, il écrivait sans cesse, accumulant les articles qui devenaient bientôt des volumes. Il était lié à sa tache. Son ancien secrétaire, M. Eugène Tavernier, qui a consacré à son maître un livre plein de la plus reconnaissante sympathie, nous dit le secret de cette persévérante énergie. Il n'eut qu'un but, auquel il sacrifia tout : la défense de la religion. ^ C'était là sa seule discipline; la raison qu'il en donne dans une phrase des Mélanges achève de le peindre et nous le livre, en quelque sorte, tout entier : « L'Église m'a donné la lumière et la paix. Je lui dois ma raison et mon cœur. C'est par elle que je sais, que j'admire, que j'aime, que je vis. Lorsqu'on l'attaque, j'ai les mouvements d'un fils qui voit frapper sa mère ». ^
* A Léontine Fay, le 23 mai 1873.
' Voir lavant-propos des Libres Penseurs : « Je n'ai cii qu'une idée, qu'un amour, qu'une colère. »
' G. Garceau : L'Ami d'un grjnd catholique, introduction, icr vol.
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Ce Veuillot, plus humain, plus près de nous, c'est le Veuillot de la Correspondance. ^ Jules Lemaître voulait que Ton mit à part les lettres à madame de Pitray; il faudrait y joindre aujourd'hui celles qu'il adressa à Léontine Fay. Il le disait lui-même, avec coquetterie : « Ce sont peut-être mes meilleures ». Il aimait correspondre. Une lettre était pour lui une distraction. Il y retrouvait sa chère littérature. Car il composait ses lettres et ne refusait pas d'y glisser un morceau. La jolie chose qu'une lettre de Louis Veuillot ! Il s'y montre plein de vivacité, de tendresse, de bonhomie. Et combien il est intéressant de le voir se reposer ainsi dans ses plus chères amitiés. Et quelle gaieté communicative ! D'un trait, il trousse une anecdote. Ses lettres en sont émaillées et quelquesunes sont d'un comique irrésistible, avec, ici et là, une petite pointe gauloise. Sarcey en était émerveillé et « secoué sur sa base ))^; il pardonna à la Correspondance les coups que lui avait portés V Univers.
Les lettres à Léontine Fay ont un charme de plus. Elles ont une histoire. Veuillot n'avait
^ « La correspondance de Louis Veuillot fera disparaître cette absurde fiction â'insuUeur, d'éreinteur et de tombeur. Dirait-on d'un général commandant une place assiégée qu'il insulte les assiégeants, parce qu'il refuse de capituler ! ». — A. de Pontmartin : Souvenirs d'un vieux critique, 2e série, pp. 178-9.
2 Jules Lemaître.
jamais connu cette mademoiselle Fay qu'il admirait, alors qu'il était petit clerc d'avoué et qu'elle jouait les pièces de M. Scribe. Il la revit quarante ans plus tard. Elle avait depuis longtemps abandonné le théâtre et, mariée à M. Volnys, elle était venue, en 1872, habiter Nice, atteinte d'une maladie grave. C'est là que Veuillot devait la rencontrer. Il lui en exprima plus tard toute sa joie. « Véritablement, lui dit-il, je nie retrouve à Yelva; et le comble de l'art et de la chance, c'est que Scribe n'y est plus. » C'est un dernier rayon qui lui vient de sa pauvre jeunesse à travers sa vie de perpétuel combat. Il en est illuminé. Il est d'abord surpris, puis ému, attendri. Oui, ces lettres ont un charme de plus : elles sont faites d'un souvenir qui ne s'était jamais exprimé.
II y a, dans une de ces lettres, un portrait charmant d'ÉIise, la plus jeune sœur de Veuillot. Au prix de durs sacrifices, il avait autrefois assuré son instruction. En retour, elle lui donna toute une vie de la plus tendre sollicitude. « Alléluia, écrivait Veuillot en 1S41. la dot d'Annette est amassée. . . Si je parviens à finir Y Algérie et quelque autre brimborion cette année, Élise, à son tour, sera pourvue. » Elise refusa de se marier. Elle resta près de son frère et vécut pour lui, comme s'il eût été confié à son dévouement. « Elise est très bonne, écrit Veuillot, très femme, très austère,
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presque terrible, passionnée de réserve, douée d'un esprit au fourreau, qui en sort soudain comme une épée à couper son homme en deux du premier coup. Une de ses nièces disait : « Chez ma tante, il n'y a pas d'opinions, tout est principe ». Dieu semble l'avoir mise au monde pour prouver qu'il peut aussi créer des anges de fer. Avec cela, aimable et aimée au possible. Elle est née aïeule, et elle reste jeune fille à cinquante ans. Elle a été très belle, et elle a dû n'inspirer que des passions de respect. C'est Minerve, mais chrétienne... C'est par elle que la mère François a terminé ses créations artistiques commencées par le garçon que vous connaissez. Il y avait du fantasque dans les idées de cette digne femme sans usage et sans littérature » V
C'est à Elise que Veuillot écrivait, en 1874 • « Le bon Dieu m'a donné l'Eglise, toi et Eugène, et j'ai été un homme bien outillé))^. Si Veuillot connut d'autres affections qui, presque toutes, se sont brisées prématurément, il eut du moins cette consolation : l'amitié constante et dévouée de son frère. Il l'avait retrouvé à Bercy, où ils jouèrent enfants, et où se lia leur vie. Je ne sais rien de plus touchant, de plus émouvant, que ces pages des
^ Lettre à madame Léontine Fay Volnys : Revue des Deux- Mondes, 15 août 191 3, pp. 868-9.
2 Correspiondancc, III, 240.
Libres Penseurs où Veuillot raconte leurs deux jeunesses. Le dimanche, ils se retrouvaient au Jardin des Plantes. C'était le rendez-vous. Ils y apportaient leur tendresse, leurs rêves, leurs projets. « Un jour, écrit Veuillot, nous arrivâmes tous deux au rendez-vous dans le même moment, de bonne heure, par le plus beau temps du monde. J'étais plein de mystère et de joie; une plénitude de contentement débordait dans ses regards, dans ses sourires, dans toute sa personne. Il apportait quinze sous et un saucisson; j'apportais deux pains de seigle et un billet de spectacle. O la merveilleuse journée ! Et que l'on peut être heureux, bonté divine, à raison de sept sous et demi par tête ! ». ^ Ce sentiment ne faiblit jamais. Ils vécurent tous deux les mêmes combats, les mêmes espérances. Louis Veuillot sut conquérir son frère et obtenir sa conversion : et dès lors rien ne pouvait plus les séparer. « Nous avons grandi, continue Veuillot, nous avons vieilli, nous tenant par la main et par le cœur. Présentement, nous sommes en âge d'homme, et, grâce à Dieu, notre enfance n'a pas cessé » -. La mort seule pouvait rompre ces liens. Eugène Veuillot fut le fidèle témoin de son frère. Lui qui avait si bien connu son cœur, il
* Les Libres Penseurs, édition de la Société générale de librairie catholique (188O), p. 505.
' Les Libres Pcnsairs, loc. cit.
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s'employa à le révéler. Il fut le modeste gardien de sa gloire. Il s'effaça devant ce grand nom, qui était pourtant le sien, comme s'il n'eut pas voulu, par la plus pure délicatesse fraternelle, en dérober l'éclat. Son fils, François Veuillot, qui continue aujourd'hui l'œuvre des siens, a gardé ces belles traditions d'honneur et de fidélité. ^
Nous voilà revenus à la famille du père François- Brice, et, par elle, au pays natal, à Boynes. Je voulus voir ce coin du Gâtinais, où jamais Veuillot n'était retourné, et chercher là quelque chose de sa vie. « Ce n'est pas un voyage, nous avait dit M. Lasnier, l'aimable directeur de ÏEcho de Pithiviers; on s'imagine à tort que Boynes est à des kilomètres de Paris. Il y faut mettre deux heures tout au plus. » La route, depuis Etampes, est ravissante. C'est la campagne française, fraîche, reposante et soignée. Elle nous semble, à nous qui avons l'œil fait aux horizons immenses, un jouet d'enfant où circule un petit train mécanique aux cris stridents et joyeux. Au bas des collines, qui se succèdent, courent les plus jolis noms de rivières, sous les arbres qui se penchent. Puis, brusquement, c'est la plaine de la Beauce, abondante et
^ Voir la préface des Derniers Mélanges, écrite par François Veuillot (1908).
grasse, où la moisson, réunie en meules, achève de sécher. Merveilleux pays où l'on compte encore par lieues, où les moissonneurs font lentement des « vil lottes » de blé, comme chez nous. Pour atteindre Boynes, la voie ferrée décrit un arc de cercle dont le centre est la cathédrale de Pithiviers, aiguë et dominant d'une hauteur la vieille ville. En descendant, je demande à un paysan qui passe où se trouve la maison de Louis Veuillot. Il me dit, très calme et avec politesse, qu'il ne le connaît pas. C'est la rançon quotidienne de la gloire. Heureusement le clocher nous guide à travers les rues claires et gaies, et nous sommes sûrs d'y trouver Veuillot. Le curé de Boynes, qui porte un nom canadien, l'abbé Grosbois, et M. Sibot \ un fervent ami de Veuillot, veulent bien recommencer avec nous un pèlerinage qui leur est familier. L'église a plusieurs siècles et réunit plus d'un style. Pour nous, elle est intéressante : c'est une église de France. On y conserve pieusement les fonds baptismaux de granit rouge et solide, sur lesquels fut porté, « l'an mil huit cent treize, le vingt-quatre octobre, le petit François-Louis-Victor, né le onze de ce mois de François Veillot (sic) et de Marguerite Adam ». ^ Plus loin, presque dans la plaine, on
* Auteur d'une tràs intéressante brochure sur Louis et Eugène Veuillot.
2 Charles Bouvard : Louis Vcuillol et son pays natal, p. 7.
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trouve, au détour d'une route, une large pierre où é.ait enfoncée la croix de bois que défendit naguère 1 héroïque grand'mère, Marianne Bourassin. « La croix est morte de vieillesse, chuchote Fabbé Grosbois; je la remplacerai par une croix de fer, c'est plus résistant ». Enfin, près du Mail, voici la maison natale. Hélas, on a dû la restaurer. Elle est trop neuve; et, d'ailleurs, autour de la fenêtre du second étage, il n'y a plus de chèvrefeuille. Mais l'atelier demeure, tel qu'il était jadis, bas de plafond et chargé de poutres : des descendants de la famille y travaillent encore gaiement ^ Au presbytère, dans le cabinet de travail du curé de Boynes, chacun peut voir un buste de Louis Veuillot et une photographie de monseigneur Dupanloup, ornée d'une signature un peu volontaire. Je dis à l'abbé qui s'étonnait de mon premier mouvement : « Vous les avez confondus, tous deux, dans une même admiration ?» Il eut un bon sourire, un sourire d'indulgence, et il me répéta doucement cette parole d'un grand-vicaire de Monseigneur l'évêque d'Orléans : « Ils n'étaient pas dans le purgatoire depuis dix minutes qu'ils étaient déjà reconciliés dans l'Infini ».
^ Discours prononcé par M. Lasnier à la réunion des publicistes chrétiens, le 24 juin 1913 : Écho de Pithiviers du 5 juillet.
La France Vivante
C'est un beau et bon livre, plein de chaleur, écrit dans une langue abondante, colorée, savoureuse. Un livre qui va droit à l'action, dont les pages débordent de confiance et révèlent une irréductible fierté. C'est un livre réconfortant, sans une ligne qui blesse, sans une phrase qui se dérobe, sans un mot qui recule. Le titre en fut inspiré par notre histoire française: La France vivante!... et ce titre est une pensée et un mot d'ordre, une volonté brève comme un commandement de chef, une victoire gagnée.
La France et l'Amérique se rapprochent : elles se retrouvent. Les manifestations de sympathie se multiplient qui unissent ces deux pays dans le culte des gloires communes. « Reconnaissons, écrit M. Hanotaux, que dans cette course au souvenir nous sommes dépassés par l'Amérique. » Rien d'étonnant à cela, et nous pourrions répondre que tout l'honneur est pour nous si nous n'avions pas une raison essentielle de nous raccrocher au passé, source première et constante de notre survivance.
^ La France vivante, par M. Gabriel Hanotaux. — Hachette,
Après 1870, la France ne subit pas longtemps les conséquences d'une défaite que l'ennemi eut voulue plus cruelle encore. Ses finances restaurées, elle raffermit sur de nou\eIles bases sa puissance politique. Elle conclut des alliances redoutables et, cédant au courant d'expansion qui entraînait l'Europe occidentale, elle se créa un domaine colonial où elle a su montrer au monde comment, en dépit de l'adversité, elle n'avait rien perdu de ses plus vaillantes qualités. Cela fait, elle revint vers l'Amérique où tout devait l'attirer historiquement : les hommes, les faits, les idées.
Champlain, un de ses enfants, avait rêvé naguère d'un vaste empire français. Il était bon et brave, humain et généreux. Il a\ait l'habitude des lointains. Il aimait son œuvre et cela seul expliquerait comment il la réalisa pleinement. Il ne reculait pas devant l'épreuve et, si nous savions comprendre sa pensée hardie, nous trouverions en elle l'inspiration de nos activités les plus sûres. Montcalm était de la même lignée. Il fut d'une époque plus avancée : il défendait une civilisation. Il fit la guerre en dentelles, courageux dans tous les malheurs et lié à son sort comme à sa parole donnée. Plus tard, d'autres soldats de France, les La Fayette, les Ségur, vinrent mêler aux origines de
la nation américaine tout le chevaleresque de la bravoure française.
En même temps les idées françaises, élaborées au XVI Ile siècle, pénétraient la nouvelle constitution. A côté de la fraternité militaire, elles contribuaient à nouer le lien d'une « parenté intellectuelle )) entre les deux peuples. Cette influence fut décisive si elle a déterminé chez les fondateurs de la jeune république une attitude nettement opposée aux institutions politiques anglo-saxonnes. La France a jeté dans le berceau des Etats-Unis la liberté et l'égalité.
Sans doute, ces éléments n'ont pas été les seuls qui ont conditionné la formation rapide et trop hâtive du type américain. L'homme a dû faire face à la vie et soutenir une lutte âpre et incessante pour triompher des rudesses d'un monde inexploré. Mais il reste cette chose étonnante que le monde américain, qui est d'hier, a pu déjà donner à la vieille Europe des leçons de vigueur, d'ambition, de réflexion, de maîtrise de soi. Il enseigne encore aux nations plus âgées et plus sceptiques la valeur de la tradition religieuse, de ce principe de cohésion et de repos moral que Maurice Barrés prêcha si éloquemment du haut de la Colline lorraine. M. Gabriel Hanotaux insiste sur ce point : « Pour la société, écrit-il, l'avantage d'une règle établie et vieille comme le monde la consolide et la maintient.»
L'Américain, dans sa course à la richesse, évitera finalement de tomber dans un matérialisme stérile, égoïste et sans beauté, parce qu'il aura reconnu cette raison plus haute de vivre, cette discipline sociale.
Qu'est-ce que la France peut, en retour, apprendre à l'Amérique ? Si longtemps elle fut attaquée et calomniée ! Des préjugés nombreux l'ont assaillie. Des \oix clamaient sa décadence et prédisaient sa fin. Au surplus, elle se décriait elle-même, elle dirigeait contre ses propres institutions les traits de sa critique, et le théâtre français a protesté contre ce suicide. Cependant, les événements avaient raison de ces craintes et de ces doutes et la France, au moment même qu'elle était ainsi accablée, manifestait par un nouveau coup d'aile son abondante vitalité.
Ce qui caractérise la civilisation française, et ce qui fait rayonner la France sur le monde, c'est « l'expression de l'idée », de l'idée force déterminante des choses, qui se cristallise dans la réalité, qui anime, rénove ou bouleverse, sans se reposer jamais de son travail d'enfantement. La France l'a recueillie, défendue, conservée, répandue; et c'est une idée qu'elle apportait à l'Amérique lorsqu'elle y fit germer le catholicisme. M. Gabriel Hanotaux souligne les conséquences vitales de cette é\angélisation : il se rencontre ici avec Fer-
dinand Brunetière que ce même problème avait passionné.
La France vivante en Amérique du Nord, c'est le Canada français.
On nous a reproché d'ignorer les nuances et de négliger les idées. Si le reproche est m.érité, il n'est pas absolument justifié. Nous avons eu autre chose à faire, et de plus pressé, s'il nous a fallu vivre, résister, vaincre quotidiennement, faire triompher en notre chair d'abord la perpétuité de la race française. Pendant de longues années, nous n'avons connu que les nuances ternes que reflète, au soleil de mai, la terre déchirée. — Mais nous avons duré, n'est-ce pas déjà une élégance française ?
Des hommes sont venus, apportant sur ce sol vierge et dur toute la beauté de leur énergie. Ils étaient Français. Ils venaient de la province. Normands, Bretons, Bourguignons, Angevins, Picards, Rochelais, Saintongeois, Basques, ils passaient les mers, riches de toutes leurs traditions et de leurs sentiments nationaux. Ils portaient en eux leur patrie. Ils résistèrent longuement au climat, aux barbares, aux armiées ennemies, et à la désespérance qui nous paraît si facile quand nous regardons leurs épreuves. Ils se sont courbés sur le sillon, dans cette attitude de résistance et de solidité que nous prêtons au paysan. La tempête
épargna ce qu'il y avait en eux de permanent, d'indestructible : le sang, la sève, la vie. Ils ont survécu. Ils ont été, ils sont encore la France vivante. Dans un chapitre intitulé La leçon du Canada, M. Gabriel Hanotaux retrace les étapes de cette lutte. Les découvreurs ont jeté sur la carte de l'Amérique du Nord des noms sonores qui marquent encore des postes définitifs. Les chefs ont respecté leur mission et rien d'inhumain n'a diminué leur conquête. Le colon a été un admirable défricheur; hardi à la tâche, vigoureux, alerte et joyeux, « il n'a pas craint sa peine ». Les efforts réunis de ces hommes, leur foi inébranlable, leur ténacité, eussent triomphé de tous les obstacles et assuré les destinées de la colonie, si le nombre, plus fort que tous les héroïsmes, n'avait pas eu brutalement raison de leur volonté opiniâtre.
La défaite fut le signe de la revanche lente, silencieuse, obstinée. Nous étions à l'affût du danger. Les événements nous apportaient des ressources nouvelles et composaient nos gestes; ainsi lorsque nos pères, au nom de la constitution anglaise, réclamaient éloquemment le respect des libertés nécessaires. La situation s'est aujourd'hui modifiée. Le Canada a pris rang parmi les nations lIu monde. Il s'est peuplé, développé, le voilà riche. La lutte que nous soutenons devient de ce chef plus intense et plus dangereuse; elle nous
impose d'autres moyens de défense et qui sont la possession des industries et la culture intellectuelle. L'aisance matérielle nous débarrassera de nos derniers soucis et nous permettra d'accomplir notre suprême conquête : celle de l'idée.
Mais l'évolution des peuples est semblable à celle des individus. Un élément, qui est la condition nécessaire de l'adaptation finale, demeure sous -les caractères variables. Si nous nous abandonnons à la recherche du bien-être et si nous essayons d'exprimer une pensée qui nous soit propre, nous devons ne pas nous écarter un instant de nos origines. Rien ne doit atteindre en nous cette force vive et logique : la race. « Le Canada, écrit M. Hanotaux, a charge d'âmes en Amérique, charge d'âmes et charge d'avenir. Il est par destination le défenseur des origines françaises et latines. Restez attachés au tronc ; là d'où vient votre sève, là où sont vos racines, là où est votre force ... Si le Canada cherchait une alliance ailleurs qu'en France, il se délatiniserait inévitablement. »
Ainsi nous retrouvons la France inspiratrice, qui conduit en ce moment les Alliés vers la victoire. De quelle vigueur, de quelle constance elle fait preuve. De l'étranger monte vers elle une même pensée d'admiration confiante, exprimée déjà après la Marne, grandie encore depuis Verdun. L'harmonie des forces françaises est telle que la pensée
et l'action vont d'accord, l'une engendrant l'autre. Les armes et les idées sont mobilisées. La vaillance et l'esprit des tranchées suscitent toutes les volontés de la nation qui forment, réunies, comme une hampe vivante au drapeau.
La France s'illumine. Elle laisse voir son cœur sous le rayon de feu qui lézarde le champ de bataille. Penchons-nous sur ce chapitre de son histoire qu'elle écrit. Nous y trouverons le regard calme des chefs et l'héroïque sourire du soldat, et tous les dévouements, tous les sacrifices, toutes les acceptations; nous y sentirons vivre une grande âme, dont toutes les parties sont semblables, dont le tout émerveille. Et nous nous reconnaîtrons dans nos pensées profondes, dans le lien que le temps ne peut pas briser.
La France aura lutté pour le monde. Encore une fois, elle aura accepté la mission du droit et de l'humanité. Elle aura mené les hommes vers la paix, où l'honneur et la justice fraternisent et durent. Mais, sans qu'elle y puisse songer, elle aura aussi vaincu pour nous, pour tous les peuples qui se réclament d'elle et qui lui sont unis par la chair; pour tous ceux qui ont reçu en lourd partage de répandre et de perpétrer sa foi, sa pensée, sa civilisation. Nous auroj^ appris par elle à connaître toute la valeur' de notre sang. Elle nous aura confirmés daj^ l'orgueil de nos origines, en
faisant triompher aux yeux de tous ce dont nous avons fait un de nos titres, ce dont nous vivons, ce dont nous demandons le respect, ce que nous défendons en nous et par nous : la race.
Mai 191 3 — février 19 17.
Le culte de T incompétence
Emile Faguet pullule. Il est extraordinaire de vitalité. Il converse avec sa plume et pense en manuscrit. Ses volumes se suivent et il est remarquable qu'ils ne se ressemblent pas. « Il fait un livre par mois, disait plaisamment M. Gustave Lanson; j'en sais quelque chose, je suis sans cesse occupé à le remercier de son dernier envoi ».
Il y a dans ses ouvrages une pointe de scandale par où ils sont savoureux. Il est un très vieux libéral, que ses idées amusent tout le premier, et qui prend plaisir à les lancer dans une société dont elles sont l'origine et qui les a reniées. Il se fait volontiers paradoxal pour mieux prouver qu'il a raison. C'est sa coquetterie. Critique-sociologue, il sait bien, en douceur et d'une main légère, piquer le ridicule humain.
Le Culte de l' Incompétence "est un petit livre de morale sociale qui se donne les allures et le ton d'un pamphlet. Il faut le lire de très près, pour se le « convertir en sang et nourriture )), et le vivre. . . à rebours. Il dit délicieusement des choses fort
96 LA TÎIADITIOX FRAX*ÇAISE
désagréables. Il ne décourage pas trop. L'auteur y morigène ses semblables avec sympathie. On sent qu'il les plaint plus qu'il ne les blâme. C'est la leçon d'un vieux professeur, très spirituel et légèrement sceptique, à des petits enfants qui sont des hommes et qui ne pensent pas.
Il y est naturellement question de la Démocratie. C'est un grand mot, un de ces mots qui sont à eux seuls un argument et sur lesquels la période aime finir avec sonorité. C'est une grande chose, et dont il fut beaucoup parlé depuis Jean-Jacques. Ce fut le mot politique du XIXe siècle. Il s'en est paré. Il en a tiré tout un vocabulaire : avènement du quatrième Etat, déplacement de l'axe du pouvoir, bulletin de vote, conquête des urnes. Airs connus, et qui font bien dans les comices. La suprême élégance fut de n'en avoir plus. Chacun voulut être superbement peuple. La masse eut toutes les exigences et toutes les satisfactions. Elle fut la maîtresse des nations, et les plus autocrates ont dû lui sacrifier quelque chose de leur fidélité au passé.
C'est fort bien. L'urne est sans doute un progrès; et je le crois d'autant plus qu'il nous coûte très cher. Le progrès est toujours onéreux. Il se paie. Si nous vivons mieux qu'hier, nous souffrons davantage. La civilisation nous affole en même temps qu'elle nous satisfait. La neurasthénie est
LE CULTE DE L'iXCOMrÉXEXCE 97
une rançon. — Quel est donc le prix de ce nivellement, et qu'avons-nous donné en échange de la suprématie du nombre ? Nous avons consenti un culte nouveau, exigeant, suprêm^e : celui de l'incompétence.
Il est périlleux d'en parler. Il fallait être Faguet pour se payer ce luxe. Il manquait à l'académicien d'être pamphlétaire. Il s'est permis ce geste; il y réussit à souhait, sans pose. Son ironie est fine et douce. Il sourit avec gravité; et j'admire comime il s'appuie nonchalamment sur Aristote pour gourmander nos démocraties modernes.
Si je n'avais pas le désir de pousser timjdement mes compatriotes vers la lecture attentive de ce livre, je m'arrêterais là, crainte de mal traduire, dans une analyse brève, le charme de cette dialectique aimable et pondérée. Aussi bien me bornerai-je à parcourir les premières pages de l'ouvrage, qui en précisent l'esprit et le principe.
L'hom.me est un animal sociable. Cet adjectif inélégant atténue la brutalité du m.ot qu'il aecompagne. C'est sans doute parce qu'il est sociable que l'homme vit en société, et parce qu'il est un animal qu'il a besoin d'une gouverne. Quoiqu'il
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en soit, les nations ont tour à tour confié à d'autres, puis à elles-mêmes, le soin de la chose publique. Il faut faire cette constatation, amère ou plaisante suivant notre philosophie, que partout il y a des gouvernements.
Jadis, chez les Pingouins, et même plus tard, il existait des aristocraties. Le pouvoir était dans les mains du petit nombre ou d'un seul. La volonté du roi, qui savait garder ses bottes et faire claquer son fouet, demeurait la règle de tous. Le peuple pratiquait l'obéissance et souvent la pauvreté. Il en prit de l'humeur et décida de modifier son état. Il brisa les trônes, objets de luxe. Il se donna l'autorité; mais, ne pouvant s'en revêtir en toute occasion, il en délégua l'exercice à des hommes de son choix que l'on appelle, depuis ce moment, députés. On disait autrefois avçc grâce : être l'élu de quelqu'un. Ce mot a perdu de sa discrétion. Les députés sont les élus du peuple, en ce sens plus terre à terre qu'ils en sont les bergers. Il y a une nuance.
Avant d'arrêter le mode définitif de sa représentation souveraine, le peuple s'y prit par deux fois. Il eut recours à deux systèmes et procéda par étapes. Il abandonna d'abord à des délégués de nommer les mandataires suprêmes. Une première sélection s'opérant par le suffrage populaire, des hommes que l'on considérait plus aptes que la masse
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furent désignés, qui élisaient à leur tour les bergers. C'est ce que M. Faguet appelle joliment « la compétence par collation ». Il ajoute « qu'elle n'a pas le sens comm.un )), encore que, par certains côtés, elle puisse se défendre. C'est un système de double confiance. La foule, encore modeste, redoute l'action directe. Elle fait appel à une élite et croit que cette élite fera de même lorsqu'elle choisira les chefs. Rien ne garantit que cet espoir se réalise. Mais pareille méthode donne l'illusion d'une sécurité plus grande et paraît avoir plus d'efficace. Qui ne voit pourtant que la question demeure entière : la foule élira-t-elle des compétents ? La chose e.st fort douteuse; elle pourrait se produire une fois sur dix, plus mcme une fois sur cent, mais elle est fort douteuse. Il y a des chances pour que le peuple se montre plus circonspect, ayant à choisir ceux à qui il délègue d'agir suivant la sagesse qu'il se croit. Problème de psychologie des foules. Mais la compétence ne saurait s'établir par le fait seul de la collation. Décidément, cela paraît bien évident. Le degré ne fait rien à l'affaire.
Voyons un peu le second système : la masse élisant du premier coup ses maîtres. Pendant un temps, la nation est sans édiles. C'est la période
électorale. Le peuple est roi. Il n'a pas de plus vif contentement. Son amour-propre en est surexcité. La nation s'agite. La fièvre du pouvoir gagne chacun. L'électeur se prise, il se gonfle. Il est une parcelle de gouvernement; il va créer: il est immense.
Voilà la foule devant l'urne. Que va-t-elle faire ? Quel motif déterminera son geste collectif ^ A quel principe obéira-t-elle, croyant ne suivre en tout que sa volonté propre ? A qui dispenserat-elle ses faveurs ^ — D'instinct, répond M. Faguet, elle recherchera l'incompétence; et, de toutes les raisons qu'il en donne, détachons les deux que voici :
Le peuple éprouve une irrésistible horreur de l'inégalité. Il souffre déjà mal les inégalités naturelles; il abhorre les inégalités artificielles. Ceci vaudrait d'être approfondi. Toutes les révolutions partent de là. La démocratie a d'abord ce principe. C'est sa raison profonde : pas de privilèges. D'accord ; — mais il se trouve des hommes plus intelligents, plus habiles, plus recommandables, plus compétents par leur naturel. Le peuple les rejettera de même. Il se défie : ces privilégiés de la nature lui sont suspects. (( II est amené, forcement pour ainsi dire, écrit M. Faguet, à écarter les compétents précisément comme compétents, ou, si vous voulez et comme il dirait, non
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comme compétents, mais comme inégaux, ou, comme il dirait encore, s'il voulait s'excuser, non comme inégaux, mais comme suspects, parce qu'ils sont inégaux, d'être antiégalitaires; et tout cela revient bien précisément au même ».
De plus, le peuple nourrit l'ambition bien arrêtée de gouverner lui-même, de tenir le sceptre et d'être ensemble la volonté qui crée et celle qui dirige. Il est, sur ce point, plutôt ombrageux. Il lui déplairait que ses élus eussent quelque velléité d'indépendance. Ne sont-ils pas sa chose, après tout : qui donc commande, quand c'est lui qui vote ? — Il y aurait bien un moyen de tout arranger, et qui serait le mandat impératif. Mais la discussion parlementaire aurait vite fait de l'anéantir. Il est si facile, dans un moment de chaleur, d'oublier une promesse lointaine que l'on fit pour conquérir le suffage dont elle était le prix. Non, le peuple a mieux que cela, et il en use. Il lui suffit de nommer des hommes qui soient siens par l'esprit et le cœur, qui partagent ses passions, éprouvent ses colères, vivent ses intérêts. Ils ne flancheront pas : leur caractère même en est la garantie. Leur attitude est fatale : ils sont la foule. Elle possède en eux le pouvoir ; la voilà à la Chambre; elle gouverne. « L'ennemi de la démocratie, écrit M. Faguet — et c'est le point fort de sa théorie — ou tout au moins l'homme dont elle se défie
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parce Que c'est lui qui va gouverner et non elle sous son nom, c'est l'homme qui, soit par influence de fortune, soit par le prestige de son talent et de sa notoriété, réussit à se faire nommer quelque part. Celui-ci ne dépend pas d'elle. Supposez qu'un corps législatif soit tout entier composé ou soit composé en majorité d'hommes riches, d'hommes supérieurs intellectuellement et d'hommes ayant plus d'intérêt à exercer leur métier, où ils réussissent, qu'à faire de la politique; tous ces gens-là votent selon leurs idées, légifèrent selon leurs idées, et alors, quoi '' alors la démocratie est simplement supprimée. Ce n'est pas elle qui légifère et qui gouverne; c'est, très exactement, une aristocratie, une aristocratie un peu flottante peut-être, mais une aristocratie, éliminant l'influence du peuple sur les affaires publiques. »
Et voilà. Le trait, certes, est grossi, mais il est amusant. Le pamphlet, c'est une caricature : castigat ridendo. Le gou\ernemcnt du peuple par le peuple est-il condamné sans merci à un sort aussi pénible, aussi lourd de conséquences ? Ne peut-on espérer une régénération, une palingénésie, pour parler le langage des pieux utopistes du commencement du siècle dernier '^ Oui, sans doute. Emile
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Faguet, s'il n'est pas sans .crainte, n'est pas sans espoir. Il indique, à côté du mal, les remèdes, et s'attarde, dans un chapitre dernier, à décider ce qui serait le rêve.
L'incompétence, principe de la démocratie, principe de la société par contre-coup, il fallait trouver ça ! Montesquieu a dit quelque chose qui s'en rapproche ; « Le principe de la démocratie se corrompt non seulement lorsqu'on perd l'esprit d'égalité, mais encore quand on prend l'esprit d'égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux quil choisit pour lui commander . . . Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république ». — En vérité, c'est une triste chose, et, encore une fois, nous payons bien cher les droits que nous acquîmes. C'est la banqueroute, et je songe en frémissant à ce culte universel. Le directeur de l'Action, qui me demanda cet article, et moi-même qui l'écrivis, n'est-ce pas à lui que nous sacrifiâmes ?
Novembre 191 1
Hector Fabre
Il y a quelques mois à peine, j'allais à Versailles où M. Hector Fabre s'était retiré. Telle était mon amitié pour lui que j'accomplissais comme un devoir pieux cette dernière visite. Nous redoutions la fin. Il était atteint d'une de ces maladies dont on dit brutalement qu'elles ne pardonnent pas. J'allais le remercier encore, comme ses bontés sans nombre à mon égard m'en avaient fait contracter une sorte d'habitude. Je ne le vis pas : déjà il ne reconnaissait plus ceux qui l'approchaient et je ne voulais pas emporter de lui, que j'avais connu si vivant, ce dernier souvenir de l'avoir vu vaincu par la souffrance. Je revins de Versailles le cœur remué et, le lendemain, je laissais Paris. Le regret de n'avoir pas pu serrer une dernière fois la main de mon grand ami me restait présent : j'associais son image à toutes celles que j'abandonnais. Malgré moi j'avais cette impression étrange de mal quitter la France. Les départs sont faits de séparations nombreuses : parmi tant d'autres- il me manquait un adieu.
Tous ceux qui iont connu voudront rendre témoignage de l'extrême vivacité de son esprit, de la sympathie de son accueil et surtout de l'ex-
lOG LA TRADITION ITiANX'AÎSE
quise générosité de son cœur. Il était là-bas l'ami des Canadiens. Pas une fête à laquelle il ne prêtât son appui. Il présidait, avec quel charme et quel éclat, les banquets organisés par nous et s'amusait fort de les voir tous tourner à son honneur. « Encore un qu'on dirait fait pour moi », avait-il coutume de dire, quand le dernier toast avait été porté. Lui seul, à la vérité, pouvait s'en plaindre. Tous les cœurs allaient spontanément vers lui. Nous ressentions quelque orgueil de le savoir des nôtres. Il était pour nous tout le Canada; et l'hommage qu'il recevait se doublait chez nous de l'intensité de tous nos souvenirs lointains.
Il savait à chacun dire le mot qu'il faut. Sans effort, il se prêtait à nos confidences, consentait à écouter nos rêves et. souvent, à défendre contre nous-mêmes nos illusions. C'est qu'il était venu à la diplomatie par le Quartier latin. Durant son premier séjour en France il avait habité rive gauche et, avide de beau langage plutôt que de jurisprudence, il axait été un assidu des séances du Palais. Il s'y soûlait de français. Vers la fin de sa vie, lorsqu'il évoquait ces heures délicieuses, je ne sais pas s'il se calomniait tout à fait quand il se proclamait le plus ancien parmi les étudiants. N'était-ce pas de sa part une façon charmante de se rapprocher de nous ?
HECTOR FABKE 107
«Il vient de naître», disait-il plaisamment pour marquer T ingénuité d'un de nos plus grands hommes politiques. Certes, il était trop averti des hommes et des choses pour qu'on en pût dire autant de lui-même; mais il n'avait pas vieilli. Suivant une expression un peu passée pour ce qu'elle exprime si joliment : il avait su conserver, sous les années, toute l'éclatante jeunesse du cœur. Il avait gardé la plupart de ses anciennes amitiés. S'il racontait le passé, c'était sans mélancolie apparente. Un mot le mettait joyeusement sur la route d'un souvenir. Il jetait dans la conversation nombre d'anecdotes savoureuses où il laissait percer, sous une ombre de sentiment, une pointe d'ironie fine. Non, la vie ne l'avait pas atteint. Il regardait avec indulgence le monde évoluer, et se modifier les idées. Il était d'une aimable philosophie, jugeait les hommes comme ils croient être et les choses comme elles sont.
Il causait surtout du pays, de son passé, de ses progrès, de son avenir. Rien de ce qui concernait le Canada ne pouvait le trouver indifférent : il s'arrêtait aux moindres détails, attachait quelque prix au plus petit événement et mettait une légitime complaisance à discourir des choses de chez nous. Mais toujours, et malgré le tour de la conversation qui se faisait parfois léger et paradoxal, on reconnaissait chez lui l'attachement profond, inébran-
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lable, qu'il vouait à sa patrie éloignée, au pays qu'il s'était donne pour mission de faire mieux connaître et plus justement apprécier.
Dès son arrivée à Paris, en 1884, il se mit à l'œuvre. Les débuts ne furent pas faciles. Il rencontra certaines résistances du côté de l'Ambassade anglaise; et les ministères français ne s'ouvrirent pas d'eux-mêmes devant ce délégué d'un Etat colonial. Mais il possédait, à défaut de l'emploi, les qualités du diplomate, et sa bonne grâce fi-iit par triompher de ces réserves toutes protocolaires.
En même temps, il se faisait apôtre. Avant que de fonder le Paris-Canada, il entreprenait une tournée de conférences de par la France et la Belgique. En redisant avec fierté nos luttes, nos conquêtes, notre vie restée française, il cherchait à nous défendre contre l'oubli et réclamait pour nous mieux que de l'indifférence.
« La patrie française renferm.e bien des provinces glorieuses, disait -il. Ce sont !à les sommets qui frappent tous les regards. Elle renferme aussi des coins de terre plus obscurs, des populations presque ignorées de leurs aînés, qui, par la seule force de leur origine, par la seule vertu de leurs qualités natives, se sont maintenues françaises. Leur isolement même ne fait que mieux ressortir l'intensité du sentiment national qui domine en elles.
« Que la France soit restée la France, qui peut s'en étonner ^ Qu'est-ce donc qui aurait pu vous faire consentir à Teffacement, à l'abdication ? Mais une population comme la nôtre, laissée isolée et comme perdue, qu'est-ce qui l'empêchait de faillir à la tâche, qui eut pu la blâmer de se fondre dans la masse victorieuse ? On voit bien, au peu de compte qu'un grand nombre de nos nationaux lui tiennent de sa constance, quelle indulgence ils auraient eu pour ses faiblesses. C'est à peine si sa lente disparition eut laissé trace dans le monde où sa présence attire si peu l'attention. »
Cette attention, il fallait l'éveiller pour rapprocher de la France une province qu'elle avait pu croire perdue à jamais et qui lui était restée ainsi fidèle obscurément. M. Fabre était journaliste, il s'en souvint fort à propos et se mit à raconter son pays. Il lança cette chose nouvelle : la politique canadienne. Les événements récents lui sont l'occasion de fréquents retours en arrière. S'il a résolu d'instruire, il le fait sans paraître y toucher.
Dès son premier article au Journal des Débats, il explique nos discussions politiques et se plaît à montrer combien, jusque dans nos querelles de parti, nous sommes restés Français. Au Paris- Canada, il se multiplie. En même temps qu'il retrace, d'une plume vive, les mille complications
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de la vie parisienne, il aborde la politique européenne, les questions coloniales, et donne naturellement la première place aux intérêts canadiens: et si d'aventure il arrive à quelque écrivain — fut-ce à Edmond de Concourt — de s'attaquer au Canada, il riposte avec feu, fait en passant le procès du naturalisme qui bat son plein, et reproche à l'auteur de Chérie, l'homme à l'écriture artiste, de s'en prendre aux Canadiens de n'être pas lu à Paris.
Et il en fut ainsi pendant vingt-cinq années. Si l'on rencontre encore des personnes qui nous demandent, avec un aimable sérieux, si nous logeons au sud ou au nord des Etats-Unis, si pour venir chez nous il faut prendre par l'isthme de Suez, ou encore si les douze mois de l'année canadienne se déroulent dans le même ordre et portent les mêmes noms que les douze mois de l'année européenne, du moins cette ignorance un peu désinvolte est-elle moins fréquente. Ces perles se font rares. Le Canada est connu plus sérieusement. Notre monde a triomphé de bien des erreurs et peut-être de quelques préjugés. Notre pays ne tient plus dans un conte de Cooper ni dans un roman de Raoul de Navery. L'Amérique de René a repris sa place dans la légende. C'est beaucoup de poésie de moins, c'est heureusement beaucoup de réalité de plus. Le Peau-Rouge n'est plus un critérium, et le nombre est plus restreint de ceux qui s'accordent
encore l'élégance de traiter systématiquement de barbare toute civilisation nouvelle.
C'est un progrès, plus grand que l'on ne croit, et je m'étonne qu'on ait pu oublier parfois que nous le devons pour beaucoup à l'énergie, à la persévérance, au dévouement de M. Fabre. Sa personnalité imposait le respect, l'admiration, la sympathie. En même temps qu'il servait son pays il lui faisait le plus grand honneur. Et sa renommée reçut une consécration suprême, telle que Paris sait en donner une, quand autour de son cercueil se groupèrent tant de ses amitiés illustres.
Un aspect de l'évolution du Canada contemporain — son développement industriel et commercial — paraît avoir attiré plus vivement son attention. Déjà, dans deux conférences prononcées en 1884, il avait abordé le problème de notre avenir économique. Il lui paraissait rempli de promesses. Plus tard, il marquera avec sûreté le caractère que cet essor nouveau communique à notre pays :
« Empruntant à l'esprit anglais de sa solidité, écrira-t-il, à l'esprit écossais de sa prudence, à l'esprit français de son éclat, le Canada a conquis par degré l'attention et, ce qui est plus précieux et plus rare, la confiance du monde. A ce concert
112 LA Tl'ADITIùX FRANÇAISE
d'éloges et d'espérances qui s'élève autour de lui, et qui griserait un peuple formé d'éléments moins harmonieux et puissants, aucune voix discordante ne s'élève. On croit en nous autant que nous croyons en nous-mêmes. Cherchez dans l'histoire et voyez si vous y trouverez l'équivalent ! C'est peut-être la première nation qui se forme sans tiraillement, sans violence, par le seul procédé moderne du progrès. Ne tirez pas de salve en le regardant monter triomphalement à l'horizon : le bî-uit du canon ne lui est pas familier, les fanfares industrielles suffisent à sa gloire. Ce trait caractéristique nouveau est comme la garantie de sa durable prospérité, de sa grandeur constante : il ouvre la marche de l'avenir. »
Il avait voulu voir dans l'Exposition de 1900 la révélation de ces forces productrices du Canada. La réalité l'éblouit, encore qu'elle le chagrine un peu. Il déplore secrètement ce que l'imagination va perdre au sein de cet insolent triomphe. Le souvenir lui semble trop absent de cette manifestation quasi-brutale d'énergie créatrice et d'unique richesse. Parmi les fécondités du présent il rêve d'un passé moins heureux qui lui paraît plus grand. Mais c'est le fait d'un instant. Il se ressaisit et convient. 11 suppute notre fortune et la proclame avec satisfaction. Il écrit ce mot typique : « Le Canada est un coin du globe à retenir » ; et vaillam-
ment il essaiera jusqu'à la fin de le mettre dans la mémoire de tous les Français.
En écrivant ces articles ou ces conférences, il faisait preuve d'une culture étendue et variée, d'un sens avivé de la beauté, d'une rare sûreté dans l'expression. Son style est pur, souple et dégagé. Il savait la place et le sens des mots et la valeur d'une pensée. Il tâchait de ne rien sacrifier à la forme tant il avait le souci de l'art.
Il fut, d'abord et par-dessus tout, journaliste. Il avait toutes les qualités que le métier exige. Il lui plaisait de se tenir sur la brèche, de lutter, de se battre pour une idée, de triomrpher par un mot.
Il maniait l'esprit comme une lame fine dont il savait où loger la pointe. Son verbe, sans rien perdre de la réserve qu'il faut, savait se faire railleur. Si plus tard, les années venues, il mit un peu de cendre sur cette flamme, du moins ne voulut-il jamais abdiquer son droit d'être lui-même. Il eut toujours cet avantage de penser tout ce qu'il écrivait; et, si la sagesse diplomatique l'exigeait trop, il faisait taire son ardeur, posait sa plume, donnait son opinion et, avec un sourire, se contentait de penser ce qu'il n'écrivait plus.
Au surplus, avait-il toujours aimé les lettres et fréquenté les auteurs. Il était resté un romantique,
fidèle en cela à ses premières admirations. X'ous avez vu comme il taquinait le naturalisme, resté pour lui l'expression voulue de la laideur. Il avait été des vingt-sept qui suivirent le cercueil de Musset et des deux mille qui, quelques années plus tard, accompagnèrent Murger; et quelque chose de la tristesse de l'un et de la gaieté résignée de l'autre demeurait en lui. 11 avait connu Lamartine et racontait volontiers sa visite, rue de la Ville-rÉvêque, à l'auteur appauvri du Cours familier de Littérature. Surtout, il avait aimé et cultivé Sainte-Beuve. Celait son auteur préféré. 11 en conseillait la lecture et le considérait comme son maître; et peut-être lui devait-il le sens critique et la vision très nette de la réalité qui caractérisent sa manière.
Est-il besoin de montrer comment M. Fabre, par ce culte quil avait des lettres, continuait de servir son pays et de donner à sa race un exemple que sans doute un jour le bronze perpétuera parmi nous ?
Nous vivons du passé. Notre survivance n'est qu'une longue et fière obéissance à la grande loi de nos origines, et celles-ci ne tiennent pas seulement dans le fait de la venue jusque sur notre sol d'héroïques pionniers, elles remontent à l'idéal qui animaient ces hommes, à l'esprit et au génie latin. Dans le sentiment profon^l qui illumine la trame
de notre histoire, dans cette longue résistance aux menaces du nombre et de la force, dans cette terreur de l'oubli et cet illassable besoin de victoire, comme il renaît magnifiquement le geste franc.
Aujourd'hui, la lutte n'est plus aussi brillante. Elle s'accomplit sur un autre terrain, avec des armes nouvelles moins familières peut-être à l'énergie française. Mais la condition première de notre existence subsiste toujours, et, si le geste est moins beau, la surveillance est la même.
Pour cette lutte qui dure, l'instinct et le sentiment ne sauraient nous suffire : il nous faut connaître, pour nous en pénétrer, la raison de notre vie nationale, et en apprécier toute la valeur d'action. Il nous incombe de réaliser la logique de notre destinée en complétant notre inneité par une culture qui soit française et en continuant nos pères dans leur pensée autant que dans leurs actes.
A M. Fabre, plus peut-être qu'à aucun des nôtres, il fut donné d'accomplir pleinement une aussi noble tâche; et si nous nous inclinons avec respect devant le politique, l'écrivain, et le diplomate, nous ne laisserons pas d'admirer comment il sut, tout en restant Canadien d'esprit, de cœur et de mœurs, manifester brillamment par l'épanouissement continu de sa personnalité sa filiation française.
Mai iQi I.
Poètes français du Canada
(( Le Canadien français, au cours de sa brève existence, écrit N4. Gabriel Hanotaux, sut trouver en lui-même un principe de vitalité, je veux dire une âme, une âme locale et française tout à la fois ». Par cette âme, qu'il réchauffait ainsi en lui-même, le Canadien français a vécu. Il a résisté. Il est resté ce qu'il était. Cela seul lui mériterait le respect et l'admiration, si ceux qui affectent de le mépriser pouvaient se hausser jusqu'à le comprendre. Une même pensée nourrit sa volonté patiente : survivre, rester fidèle à ses origines, transmettre à ses descendants l'héritage qui fait sa fierté. Son esprit routinier et têtu le servit à merveille, dès les premiers jours de la défaite. En déposant les armes, il garda son courage. Son attitude fut noble et simple, et son cœur fut juste, même sous les coups de l'injustice, m.eme au sein du malheur, même après qu'il eût triomphé. Combien pourraient en dire autant "! Si quelqu'un donna une leçon de tolérance et de grandeur, ce fut lui. Encore aujourd'hui il inclinerait à l'indulgence, si les assauts répétées d'un orgueil traditionnel n'a-
^ Préface des Influences françaises au Canada, par M. Jean Charbonneau. — Montréal, 19 16.
vaient pas fini par agacer sa placidité paysanne, s'il ne sentait pas qu'une dernière concession serait une irrémissible faiblesse, si, subissant les mêmes affronts, il n'avait pas compris, au même tressaillement de son être, la nécessité de recommencer l'histoire. Laboureur, il y est habitué; le même sillon se creuse où la terre s'est fermée.
Il a vécu. Comment voudrait-on qu'il eût fait mieux et de plus essentiel ^ Pouvait-on lui reprocher, comme l'a fait Durham, de n'avoir ni littérature ni histoire ^ Et si l'importance que donnait cet Anglais à la littérature peut constituer pour nous une singulière leçon, qui ne voit pourtant combien cette remarque était injustifiée et maladroite à l'époque où elle était formulée ^ Pas d'histoire ni littérature ! "Vraiment ce grand seigneur avait beau jeu. Que n'en demandait-il davantage encore '^ Et pourquoi, par exemple, ne nous gourmandait-il pas de n'être, après tout, que de pauvres et honnêtes gens, de mœurs sévères, d'habitudes modestes, d'esprit pondéré "! Avions-nous eu le temps d'écrire et de chanter, de fonder des arts et d'établir des fortunes, quand notre premier et unique souci devait être de durer et de protéger jalousement, contre les empiétements de prétendus civilisés, des droits qui dépassent les plus beaux poèmes, fussent-ils de Shakespeare; quand notre langue, pieusement parlée, on ourdissait déjà dans l'ombre
de nous l'enlever, et quand il fallait, avant que de l'enrichir, mettre tout notre soin, toute notre force, toute notre constance à la garder seulement ? D'ailleurs, si Ton y tient absolument, quelle littérature vaudra jamais en sincérité et en éclat notre histoire, rattachée à l'histoire de France et riche de son double passé; quelle poésie surpassera en beauté la réalité de notre action, de nos luttes quotidiennes, la miraculeuse survivance de notre souvenir français qui fut le « principe de vitalité », l'âme victorieuse de tout un peuple ? Au moment même où s'exprimait Durham, les Canadiens français faisaient assaut d'éloquence; et quelques années ne s'étaient pas écoulées que François-Xavier Garneau revivait notre histoire et que Louis-Hippolyte Lafpntaine, qui paraît avoir synthétisé en lui toutes nos aspirations, portait jusqu'au pied du trône la plus sûre interprétation des libertés britanniques, orgueil de l'Empire.
La poésie, ainsi jaillie de notre passé, fut le souffle qui inspira nos premiers écrivains. C'est parce qu'ils l'ont recueillie qu'ils ont été vraiment des poètes, et non pas parce qu'ils ont inventé une forme personnelle de traduire des sentiments anciens ou des idées nouvelles. Ils ont été une des voix de la résistance commune. Cela grandit leur œuvre et la sauve plus sûrement de l'oubli. Nous les lisons encore, et ils nous intéressent par ce qu'il
120 LA TRADITION FRANC AIîSE
y a en eux de conforme à nous-mêmes, par le cœur unanime de la nation qu'ils ont révélé, par ce qui demeure d'humain et d'éternel dans le frémissement de leur pensée. I Is ont chanté notre terre canadienne, dont ils ont fait le grand témoin, le cadre majestueux de la légende d'un peuple ;
// est sous le soleil un sol uniqiie au monde,
notre patriotisme vivace, notre mcre-patrie la France; les mots, les attitudes, les rebuffades, les hardiesses, la croyance robuste ce nos aïeux, la passion de nos martyrs de la foi chrétienne et de la civilisation française; la naïveté de nos contes populaires dont un seul contient parfois toute la France, l'enchantement de nos vieilles chansons où notre âme trouvait un apaisement et notre esprit une saine gaieté; les deuils et les souffrances qui nous ont formés, pétris, qui nous ont unis et confondus; et, surtout, notre langtie. mot d'ordre du peuple, qui fut le lien sacré du berceau à la tombe. Au moment où ils écrivaient, la tradition romantique, ébranlée seulement subsistait encore. Ils avaient lu Lamartine et Victor Hugo sur des manuscrits qui passaient Je main en main, comme une chose rare. Cette tradition poétique leur suffit; elle était plus conforme à la tâche qu'ils avaient choisie. Ils en ont subi l'influence parfois jusqu'au sacrifice de leur personnalité, ainsi que l'observe M. Jean Char-
bonneau. Aucune préoccupation d'ordre scientifique ne perce, ne s'infiltre même dans leur vers, qu'ils veulent avant tout sonore et cadencé. S'ils n'ont pas repris tous les thèmes chers aux romantiques, du moins ont-ils, à la manière de 1830, puisé leur inspiration aux sources de l'histoire et nourri leur lyrisme de l'exaltation des conquêtes successives qui formicnt le drame de notre existence nationale.
Tout autre est la nouvelle génération, celle de 1895, à qui M. Jean Charbonneau consacre ce livre où, sans intention critique, il s'essaie à préciser les traits qui caractérisent l'œuvre de nos jeunes poètes, en dégageant les influences françaises qu'ils ont, non plus seulement subies, mais recherchées, et que leur offraient la poétique parnassienne, le rêve symbolise, les ambitions de l'école romane et du néo-classicisme. Rien d'étonnant à ce qu'ils aient ainsi, comme d'instinct, cherché leur bien là où ils savaient le trouver. Le culte de la France, que leurs aînés avaient pratiqué, les avait sans doute naturellement dirigés vers la culture française, et ils comprirent vite à quel point elle leur serait précieuse. Français eux-mêmes, où voudrait-on d'ailleurs qu'ils eussent puisé "! La philosophie hindoue et la poésie anglaise, encore qu'elles leur eussent apporté des éléments appréciables, n'eussent pas laissé de les détourner de leur génie propre.
122 LA TKADITIOX FRANÇAISE
Ces mêmes éléments, n'en retrouvaient-ils pas, aussi bien, quelque chose dans la poésie française, puisque la science moderne, le nivellement économique et, surtout, le rayonnement des transports, ont rapproché les points extrêmes de la terre, suscité et bientôt répandu partout des façons identiques de penser et d'écrire, de sentir et de s'exprimer ? Innombrables sont les points de contact par où les littératures modernes se touchent, se pénètrent, s'apparentent en quelque sorte. La littérature française, pour ne citer que celle-là, a fait très large l'hospitalité qu'elle a accordée aux conteurs russes, aux réalistes anglais, aux poètes italiens, aux mélancolies Scandinaves, voire aux métaphysiques nébuleuses de la Germanie prolifique; matière souvent lourde et indigeste, qu'elle s'assimilait pour en tirer de l'humanité, qu'elle exprimait ensuite avec sa lumineuse clarté. Il ne serait pas si difficile de suivre, à travers l'histoire d'une littérature, faite d'actions et de réactions, des filiations parfois les plus bizarres, les plus inattendues. N'est-ce pas Musset, à qui on reprochait d'imiter Byron, qui répliquait :
Vous ne savez donc fyas qu'il imilait Pulci ? . . . Il faut être ignorant comme un maître d'école. Pour se flatter de dire une seule parole Que personne, ici-bas. n'ait su dire avant nous. C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
Il n'est qu'une chose : savoir les planter. De Vigny qui s'inspira, comme tou;s les romantiques, de la sensibilité voulue du XVIIIème siècle, qui lut Bernardin de Saint-Pierre et cultiva Chateaubriand, n'a-t-il pas, par-delà Leconte de Lisle, engendré Baudelaire, et peut-être même Verlaine qu'il eût aimé avec tristesse, en qui il eût su mettre toutes les complaisances de sa souveraine pitié ? A quoi bon insister ? Est-ce qu'une simple lecture nous laisse indifférents; et, toutes les fois que nous avons recours à ce moyen d'apprendre, non pas à écrire, mais à comprendre et à sentir, ne nous en reste-t-il pas, à notre insu parfois, quelque obscure influence, indéniable pourtant, qui se traduit au moment où nous croyons en avoir oublié l'attrait passager ?
On retracerait la plupart de ces « influences françaises » dans l'œuvre de M. Jean Charbonneau, poète des Blessures.
Lié, ainsi qu'il l'explique, au groupe de jeunes écrivains qui constituèrent l'École littéraire, en 1895, il a partagé et vécu les mêmes aspirations. Comme eux, avec eux, il lisait dévotement, il analysait avec soin les poètes français dont les noms éclipsaient déjà, dans certains cénacles et même à l'étranger, la gloire officielle de Victor Hugo, endormie au Panthéon. Ils rêvaient d'étoiles nou-
velles, comme les Conquistadores, penchés sur l'horizon inconnu et obscur :
Monte vers l'inconnu, déchires-en les voiles: Et, plein d'une immuable et sereine clarté. Contemplateur divin, plane dans les étoiles.
(Les Blessurfs.)
Ils étaient déjà poètes, en cela qu'ils voulaient s'engager dans des sentiers nouveaux, pour y surprendre la gloire et se l'attacher :
Soyons forts. Oublions les souffrances passées; Les chemins ne sont pas semés que de chansons; La gloire et ses splendeurs si longtemps caressées Nous ouvriront un Jour de larges horizons.
(Les Blessurfs )
Ils étaient hantés de conquêtes et d'indépendance. Dans le monde matérialiste et enfiévré, livré aux seules affaires, ils voyaient poindre une bourgeoisie nouvelle, plus détestable que l'autre, sur laquelle ils n'eussent même pas voulu régner. De tout leur orgueil, ils dépassent la cohue où s'agirent de misérables intérêts d'un Jour :
Méprise dans ton cœur la trompeuse fortune. Monte, dans ton orgueil, au seuil de l'art l'asseoir . . . ILt là. médite, loin de la plèbe qui passe !
(Les Blessurfs )
ils s'enfermaient, aussi eux, dans une tour d'ivoire, d'où ils jetaient volontiers à la foule
ranathème dont ce vers de René Chopin est comme un écho :
Ignore cette mer démente qui s'effare Ruée à ses labeurs . . .
Sauf quelques-uns qui avaient approché les aînés, Gonzalve Desaulniers et Charles Gill, ils abandonnaient la tradition littéraire que Crémazie et Fréchette avaient rattachée aux arbres de nos forêts, à la chanson de nos aïeux. Ils voulaient être soi, rejeter « les vieux poncifs romantiques », les (( mélanges de lieux communs », la banalité, le pédantisme, les « vices de la versification traditionnelle » ; libérer le rythme, affirmer leurs droits à la vie intellectuelle, remuer des pensées, exprimer leur cœur déjà vieilli, leur jeune tristesse, leur amour souvent déçu avant que de s'être avoué; se mêler à l'humanité troublée, meurtrie, vaincue, parcourir le monde à la suite des dieux !
Disciple d'Alfred de Vigny, de Leconte de Lisle et de Sully Prudhomme, M. Jean Charbonneau, héritier de leur âme tour à tour inquiète et stoïque, interroge la nature où il cherche la confirmation de son rêve intérieur et la leçon -de l'éternelle désillusion des choses. Sa mélancolie se complaît en elle-même et réclame pourtant l'oubli :
Sans L'oubli la douleur resterait éternelle
Et les jours de bonheur seraient sans lendemains.
De ses vers, dont on n'a pas suffisamment apprécié la tenue, émerge une sombre tristesse qui goûte l'heure du crépuscule et les saveurs mortes de lautomne,
Ib sont tous là mes rêves morts Drapés d'un manteau de tristesse,
un pessimisme ardent, qui \oudrait être impassible et silencieux, sur lequel quelques critiques se sont leurrés. Je ne dis pas qu'il ne soit pas sincère puisque les dispositions d'esprit du poète l'eussent, à elles seules, engendré; mais il est aussi, pour reprendre l'expression de Maurice Rollinat,
Le savoureux tourment de son art volontaire.
Écoutez plutôt le poète nous avouer que :
Nos œuvres sont le fruit de tous les souvenirs Que nous faisons revivre en d'austères études. Tels sont l'amour brisé, les doutes, les désirs Dont nous reproduisons les fières attitudes . . .
Ce pessimisme, d'ailleurs, est bien dans la tradition si, né d'un ennui réel ou d'un dégoût des lèvres, il se résout en une uni\crsellc pitié, si l'influence de Sully Prudhommc. comme cela fut dans la suite de l'histoire littéraire, corrige ce qu'il avait emprunté de farouche et de dur aux blasphèmes d'Alfred de Vigny, aux dédains de Leconte de Lislc.
C'est un jeu dont on peut apprécier différemment le mérite; mais qui a certainement eu, s'il a été
repris par plusieurs de nos jeunes poètes, cet heureux résultat de plier le talent à la discipline rigoureuse de la forme, de susciter le noble désir de l'expression pure, rehaussée, attentive, surveillée. Réfléchissons que cela nous manquait. Nos premiers poètes n'avaient eu que le souci d'exprimer la majesté de nos résistances et de montrer notre âme victorieuse. Les derniers venus ont sans doute plus négligé de telles sources d'inspiration; mais ils sont partis à la recherche d'une poésie qui fut plus expressive en elle-même, plus parfaite par ses procédés, la richesse de la rime, le rythme abondant, le nombre de la phrase, par plus de précision et de nervosité, d'exactitude dans la description, de sûreté dans l'exécution. Avec cela, qu'elle soit devenue, chez certains, une préoccupation purement littéraire, une simple virtuosité, une écriture artiste, il se peut; mais nous n'en avons pas moins acquis, grâce aux efïorts de toute la génération nouvelle, un instrument nécessaire qui va nous permettre désormais, retournant au passé, de traduire, avec les mots qu'il faut, l'humble et forte poésie du terroir, la volonté créatrice que manifeste la nature, à peine domptée, où Chateaubriand promenait naguère son rêve immortel.
Ainsi donc, si nos jeunes poètes ont donné dans le mouvement poétique français contemporain, il ne sied pas de leur en faire un reproche qui équi vaille
à un blâme. Ils en avaient, entre autres, une excellente raison : apprendre le français. Eh oui ! Quelque talent que l'on ait, encore convient-il de savoir s'exprimer. Tel penseur profond, quoiqu'il conçoive à peu près clairement, peut être un piètre écrivain. Il en est. Est-il bien sûr, d'ailleurs, que nos poètes se soient tellement éloignés de leurs origines en voulant exprimer dans leurs œuvres une pensée humanisée, des idées générales, des modes universelles ^ K' est-ce pas le propre de l'esprit français que de s'être ainsi répandu, et d'avoir tenté, avant tout, d'exprimer des sentiments susceptibles d'intéresser l'homme et de l'éclairer sur son propre cœur '* Et lorsque les littérateurs français croient se régénérer au contact des littératures exotiques, ou lorsque, comme Chénier, puis Leconte de Lisle, puis de Hérédia, ils font retour à l'Antiquité grecque ou au léger scepticisme latin, n'est-ce pas par une curiosité bien humaine et pour exprimer sur l'homme des idées qui touchent au magnifique tourment de ses destinées ^ En un mot, en croyant imiter les autres, ne cherchent-ils pas un motif de demeurer Français ^
L'important pour nos poètes était qu'ils réussissent. On pardonne tout au succès; et il est entendu, maintenant qu'il est mort à la pensée, qu'Emile Nelligan est un artiste, et qu'un auteur français, même de quelque renom, eût signé la
Romance du vin. Ainsi des Silencieux de M. Jean Charbonneau, des Mouettes de M. Gonzalve Desaulniers ou du Cap Éternité de M. Charles Gill, pour ne mentionner' que ceux-là. M. Paul Morin paraît avoir élégamment tranché le débat par un quatrain, souvent cité :
J'attends d'être mûri par la bonne souffrance
Pour, un jour, marier Les mots canadiens aux rythmes de la France
Et l'érable au laurier.
Ce dernier vers fait le titre du nouveau recueil d'Albert Lozeau qui unit, en effet le souffle généreux de la France aux espoirs du Canada français.
L'influence française, nécessaire et féconde, doit être avant tout une influence éducatrice, une véritable discipline, tutrice de l'esprit, qui dirige sûrement notre légitime désir d'assurer, par des œuvres qui soient canadiennes, notre personnalité littéraire. M. Jean Charbonneau s'en explique à plusieurs reprises en des termes très nets, dont la rude franchise est loin de nous déplaire. Retenons ces lignes : « A l'avenir, l'influence française ne sera ni un procédé, ni un artifice de composition; mais un moyen pour arriver, par échelons, à une originalité conforme aux aspirations de notre race, à l'indépendance de notre tempérament et de nos idées. » Ainsi le chemin s'achève par un retour à la terre. Tous les régionalistes français, roman-
ciers et poètes, depuis Georges Sand jusqu'à Maurice Barrés, depuis Brizeux jusqu'à Charles de Pomairols, ont été d'abord, comme il était naturel, saturés d'influences françaises, pour ensuite, déjà maîtres d'eux-mêmes, tourner toutes leurs prédilections vers la petite patrie, qui leur a donné la gloire après la vie. C'est la même évolution que l'on pourrait suivre chez M. Charles Gill, tour à tour romantique, parnassien et provincialiste, et qui veut
Faire sur le granit sonner le icrs d'airain,
chez Louis Joseph Doucet, chez René Chopin, chez l'auteur du Canada chanté, Albert Ferland, qui décrit avec une sainte émotion
la paix des vastes solitudes Où les bois, nos aieux, se sont enracinés. . . Le pin vêtu de nuit, conquérant des falaises,
et qui, d'un vers, dessine l'immensité :
C'est toujours devant toi le sol de ton pays.
Ce régionalisme, pourtant, auquel nous tendons tous et qui marquera enfin le point d'arrivée de nos efforts, prenons garde qu'il ne soit une pure fantaisie, un vieux meuble, des mots de terroir, une recette culinaire, pour reprendre les expressions de Maurice Barrés. C'est l'âme qu'il doit atteindre et manifester dans toute sa simplicité; c'est, pour
finir par là où nous avons commencé, le « principe de vitalité » qu'il doit mettre en lumière, pour en montrer la force prolongée. Qu'importe que la vie soit petite, rencognée, terre à terre; ce n'est qu'une apparence. Dans un décor merveilleux s'éleva naguère la chanson de France que chaque printemps ranime. Si peu qu'elle soit, cette vie, elle demeure par ce qu'elle a d'éternel et de semblable. Tous ses gestes sont une poésie, pour celui qui sait la regarder, la comprendre et l'aimer.
Alors le poète sera vraiment l'évocateur. Sa voix remuera les foules et fera germer en elles la foi, principe déterminant de l'énergie. En lui se renouera la tradition, qu'un retour vers la Franc n'aura fait que vivifier. Car, ne l'oublions pas, si nous avons duré, s'il nous reste, au sein de notre existence hâtive, liée à la fortune, une étincelle qui nous préserve; si nous avons échappé jusqu'ici à l'emprise, asséchante pour nous, des deux matérialismes auxquels M. Jean Charbonneau consacre les derniers chapitres de ce livre; si nous pouvons affirmer encore que nous poursuivons ici la mission de la France de tous les temps, mission civilisatrice, faite de clarté, d'ordre et de nuances ; nous le devons pour une bonne part à ceux que nous n'avons pas toujours reconnus, qui, oublieux d'eux-mêmes, nous ont pénétrés de la beauté de notre histoire et de l'orgueil de nos origines ; aux poètes, qui ont gardé
la lueur sous les cendres du temps; aux rêveurs, aux idéalistes, qui ont consenti à être les parias d'un monde embesogné pour sauver l'âme sans laquelle ce monde même, eût-il amassé toutes les puissances, n'aurait pas vécu.
Octobre 19 16.
Un critique littéraire
M. L'abbé Camille Roy
Historien consciencieux de notre littérature et critique averti, M. Roy s'est révélé tout récemment un conteur plein d'émotion. Nous voudrions fixer de quelques traits les aspects divers, également intéressants, de cette personnalité.
Dans la Préface des Essais sur la Littérature canadienne, M. Roy a exprimé discrètement son opinion sur le caractère et le rôle de la critique sensée. Il la veut indépendante, modérée, disciplinée, inspiratrice. Ce en quoi il a de tous points raison.
La critique remplit un ministère de justice. Elle doit d'abord être libre, demeurer impartiale et digne, et se tenir au-dessus des querelles de personnes, des intérêts et des passions. Elle sert la cause des lettres et des idées, sans plus. Elle devient vite intolérable ou même cruelle et néfaste si des préoccupations de parti, des soucis d'un ordre étroit et bas influencent, contaminent ses jugements. Elle ne s'est pas gardée, chez nous, de ces excès. Elle
a eu la raillerie facile, outrée, mordante et n'a pas toujours su réprimer une certaine violence de ton, épousant les rancunes, sacrifiant aux traits d'une satire satisfaite un effort littéraire qui méritait plus d'attention, sinon plus de respect.
Depuis quelques années un mouvement se dessine et prend corps, qui paraît devoir aboutir à la constitution d'une critique plus méthodique. Il vaudrait d'être étudié dans son ensemble. Les essais de Louvigny de Montigny, d'^gédius Fauteux, de Fernand Rinfret, de l'abbé Emile Chartier, les articles épars d'Olivar Asselin, de Jules Fournier et de Léon Lorrain, les livres de l'abbé Camille Roy marquent un effort raisonné et suivi de critique renouvelée, sérieuse, élargie, de critique scientifique, se tenant plus près des réalités, curieuse de pénétrer les œuvres, d'en rechercher les raisons profondes jusque dans leurs origines lointaines. Ainsi M. Roy, analysant l'œuvre de l'abbé Henri Raymond Casgrain, s'arrête à dégager la formation de sa pensée et les influences qui ont conditionné ce talent d'historien, de poète et de critique littéraire. Conçue de la sorte, la critique raffermit ses propos et gagne en solidité ce qu'elle perd en fantaisie; elle trouve, dans l'application minutieuse de ses méthodes, une règle sûre qui maintient ses appréciations dans les limites d'une dialectique rigoureuse et la
M. l'abbé CAMILLE KO Y 135
débarrasse définitivement des tâtonnements et des exagérations d'un empirisme facile.
Car nous exagérons volontiers. Nous n'avons pas toujours le sens de la mesure et la modération peut n'être pas notre fait. C'est parfois un aimable défaut, c'est souvent une très mauvaise qualité. Que de fois n'a-t-on pas déploré l'ardeur excessive de nos enthousiasmes ou la naïveté spontanée de nos dédains ! C'est fort bien. Il faut, sur ce clou qui s'enfonce, précipiter les coups d'un marteau généreux. ^-^ --
D^où nous viennent ces emportements dans le bien comme dans le mal que nous disons et, j'imagine, que nous pensons de nos écrivains et d'un peu tout le monde ? Cela tient à plusieurs raisons. La pauvreté de notre vocabulaire gêne l'expression étendue et libre de nos jugements et la réduisent à l'emploi des formules toutes faites et des clichés; nous manquons aussi de pénétration critique et nos observations sont, le plus souvent, de surface; enfin, par une sorte de snobisme à rphonrs i] ^rrivp. que nous condamr^ions sans forme ni procès des
Br. :
œuvres qui ont, pour nous, ce défaut congénital d'être canadiennes.
Arrêtons-nous sur ce dernier point. Nous lisons trop peu les ouvrages écrits par des Canadiens. Ce sont des livres de tout repos : ils ornent les rayons de nos meubles élégants. J'en sais dont les mar-
ges sont restées pliées, qui sommeillent dans le recueillement des bibliothèques. Il y a, à Paris, dans un endroit où fréquentent assidûment nos compatriotes, un de ces dortoirs de la pensée dont personne ne vient troubler le silencieux oubli. Si même nous consentons à ouvrir ces œuvres, il nous faut faire effort pour en parcourir hâtivement quelques pages. Nous les abandonnons à mi-chemin, de lassitude. Nous n'y prenons pas intérêt.
Nous avons tort, évidemment; mais ce qui est plus grave c'est le dénigrement \'olontaire et comme systématique de tout œuvre canadienne. A entendre certains, on croirait que le talent ne peut trouver place parmi nous. Critique malsaine et déprimante. Il m'est arrivé plusieurs fois de lire devant des indifférents les articles que publiait naguère, dans la Patrie, /Egédius Fauteux sous ce pseudonyme : M. France. La lecture terminée, les auditeurs prononçaient infailliblement : « Ce doit être d'un Français ». Les critiques dramatiques que Fernand Rinfret donna V Avenir du Nord ont provoqué, de la part d'un de nos avocats les plus portés sur les choses littéraires, une réflexion plus expressive encore. Si nos écrivains n'ont pas laissé de chefs-d'œuvre, je le regrette pour mon pays;mais doit-on leur en faire un tel grief et dédaigner la sincérité de leur effort sous le prétexte trop simpliste qu'ils n'ont pas su en tirer plus d'éclat ?