‹ Au service de la tradition françaiseChapitre 8 sur 9 · POUR LA BELGIQUE · texte numérisé non relu

POUR LA BELGIQUE

souhaitons voir, précédant les soldats russes, lourds de leurs victoires, précédant les chers fantassins français, alertes et gais, précédant les soldats anglais, impassibles et tenaces; s'avancer au chant de la Brabançonne, où perce un appel de clairon, les glorieux soldats de la Belgique, restés debout dans la lumière d'une Europe nouvelle; de la Belgique, pays du droit vengé, des libertés conquises, de la parole gardée fût-ce dans le suprême silence de la mort !

Un franco- américain

Aram-J. Pothjer^

Monsieur,

Le peuple canadien-français est réuni autour de vous dans une même pensée de sympathie, de gratitude et d'admiration. Nous vous accueillons avec un sentiment d'orgueil que votre rem.arquable carrière justifie pleinement. Vous êtes des nôtres, et vous mettez à le reconnaître une coquetterie bien française. Vous êtes aussi de ceux qui grandissent une race. Vos œuvres vous ont précédé parmi nous. Nous connaissions l'opiniâtreté de votre énergie, votre talent, votre initiative; et aussi la délicatesse de votre cœur et son inépuisable bonté. Vous êtes, pour nous, un argument. Votre qualité de Français, dont vous faites état, ne vous a pas empêché de réussir. Le rang que vous occupez, les honneurs qui vous sont échus et que vous avez su porter avec modestie sont des titres dont l'éclat rejaillit sur la nation qui vous acclame. Sans doute, vous avez déjà reçu votre récompense et

^ Discours prono.ncé au Monument national, le 17 décembre 1914, lors de la réception faite au gouverneur Aram-J. Pothier par la Société Saint-Jean-Baptiste.

VOUS la puisez dans la satisfaction d'une tâche vaillamment accomplie: mais il était bon et juste que cette manifestation eût lieu et que la reconnaissance d'un peuple vous fût offerte en suprême et fraternel hommage.

(( Au Canada, disait M. Marcel Dubois, on garde le souvenir de ses origines françaises avec la jalousie que l'on sait mettre à garder ses lettres de noblesse». On peut en dire autant de vous, monsieur, et de nos compatriotes qui vivent au.x États-Unis. Nous acceptons ces origines avec fierté, sans croire qu'elles puissent nous diminuer en quoi que ce soit. Elles sont pour nous un gage d'avenir. De quoi vivons-nous, en effet, et quelle est la raison fondamentale qui conditionne nos attitudes ? Notre histoire française : voilà la source de notre émotion, la détermination de nos volontés, notre orgueil agissant. Nous sommes des témoins. Dans le grand tout canadien, nous apportons un élément de diversité, une force, une élégance latine. Et qui donc nous en ferait un reproche ^ Le droit de se souvenir n'est inscrit nulle part si ce n'est dans le cœur, et il est éternel comme lui. Les Anglais, les Écossais, les Irlandais ont, comme nous, la religion d'une patrie lointaine. Le patriotisme ne se déracine pas, ne se divise pas ; il s'impose et demeure au fond des êtres comme un principe de vie.

Des hommes venus de France ont traversé des mers inconnues, en route vers des terres inexplorées, incertaines. Ils allaient conquérir un monde à la France. Pour la plupart, ils étaient de petites gens. Ils ont patiemment bâti cette chose commune : l'histoire. Prêtres, ils ont évangélisé les peuples et jeté parmi nous le grain de sénevé. Paysans, ils se sont penchés sur le sol et se sont lentement identifiés avec lui. Ils y versaient leur peine; ils y enfouissaient leur travail. Là où ils n'avaient trouvé qu'orgueilleuses et libres forêts, ils semaient la vie; et les arbres géants tombaient sous leurs cognées. Soldats, ils ont défendu la terre durement conquise. Leur héroïsme est ignoré, obscur, passé; en est-il moins beau ? Soldats de Fontenoy, soldats en dentelles, soldats de Carillon, paysans-soldats, tous sont de la même glorieuse lignée des soldats de France, également grands, altiers, vaillants. Ils sont tous de la même armée; ils nous appartiennent comme nous leur appartenons; leur héroïsme nous guide. Cette pensée nous soutient que nous continuons leurs œuvres. L'éclair de leur épée illumine encore notre route. Notre âme est remplie de leurs espoirs. Morts sublimes, ils engendrent la vie; leur défaite se prolonge en victoire. En répandant leur sang, ils ne l'ont pas épuisé.

Tous ces hommes nous apportaient leurs croyances, leurs moeurs, leurs idées, leur caractère; et tous

portaient en eux les mots de chaque jour : le beau parler de France.

Ces mots ont passé l'Océan, ils sont en nous et ils gardent encore en eux toute la France. Ils sont notre langue, notre première et toujours vivante patrie. Ils sont nos conquêtes journalières; ils augmentent notre patrimoine intellectuel, jalousement conservé, d'une nuance, d'une clarté nouvelle. Ils sont un des liens puissants qui nous apparentent. Si nous avons pour devise le souvenir, ce souvenir se transmet par des mots, lourds de tradition et de gloire françaises. Nous les retrouvons aussi avec fierté et confiance dans la devise de l'Angleterre : et ils semblent gravés sur ce blason pour défendre notre cause et justifier notre double attitude d'amour et de loyauté. Ils ont commandé nos armées, conduit nos luttes, défendu nos droits, chanté nos espérances, pleuré nos deuils, gardé nos foyers, affirmé notre honneur et notre foi jurée. Nous nous reconnaissons en eux et nous survivrons par eux dans le cœur et le geste de ceux qui viendront après nous. — Combien nous devons les aimer, ces mots, qui contiennent sans la morceler toute notre âme ; globules du sang généreux qui nous réchauffe et nous garde !

Héritiers d'un idéal, nous en avons imposé le respect par la ténacité de nos conquêtes passées; il nous incombe d'en assurer définitivement la sur-

ARAM-J. POÏHIER 209

vivance et le rayonnement dans un monde renouvelé par les progrès modernes.

C'est le devoir de l'heure.

Ce n'est pas à vous, monsieur, citoyen de la République américaine, homme d'État et financier, qu'il convient de rappeler l'évolution économique que le XIXème siècle a subie. Les forces dont l'homme dispose se sont tout à coup multipliées. Elles ont remué les choses et les êtres et métamorphosé la vieille société. Une puissance s'est constituée, à laquelle tout a paru possible : la richesse. Elle a réalisé les projets les plus gigantesques, dominé les mers, supprimé les distances, asservi les continents. Et ses ambitions ne sont pas encore satisfaites. Dans ce magnifique effort qui emportait l'humanité et la subjuguait, votre pays, monsieur, s'est particulièrement révélé. Il est né dans cette tourmente; et si l'intensité de sa vie nous a parfois effrayés, nous devons reconnaître qu'il en a su profiter et que son idéal ne s'est pas contenté des bornes étroites d'une prospérité uniquement matérielle.

Le Canada est trop vaste et trop génçrcux pour que sur lui ne se fonde pas un rêve de fortune. Débarrassés des premières luttes politiques, nous avons voulu participer au mouvement qui déjà sollicitait vos énergies. Cela même a posé pour nous la question économique et nous avons reconnu

210 LA TIIADITION FRANÇAISE

tout de suite qu'elle est une question nationale. Notre sort est de combattre pour survivre. Dans cette arène, plus peut-être que dans toute autre, nous ne pouvons pas être inférieurs. Nous devons accepter les armes que la lutte elle-même a forgées; connaître la science qui maîtrise les mondes; conquérir l'indépendance que la richesse assure, et montrer que rien de notre génie ne s'oppose à ce que nous tenions sur ce terrain pratique des affaires une place qui soit digne de nous. Et ce que nous admirons en vous, monsieur, c'est d'avoir triomphé de cette sorte. Votre succès démontre magnifiquement ce que nous croyons être une vérité nécessaire.

Enfin, nous portons le poids d'une civilisation que nous avons promis de perpétuer. C'est un lourd fardeau: c'est porter un grand nom. Nous sommes Français, non seulement par la langue, nais par nos façons de sentir et de nous exprimer, par nos manières, par nos hésitations, par notre réserve, et, si vous voulez, par nos aimables défauts. A tout cela nous restons fidèlement attachés. C'est l'héritage que nous avons recueilli, en entier. Mais si nous voulons garder notre innéité et faire tiiompher notre filiation française, si nous voulons qu'on nous respecte et que les droits que nous avons acquis au prix de tant de peines ne soient pas violés; si nous voulons manifester dans toute sa

valeur notre civilisation aujourd'hui comme hier créatrice de miracles et d'héroïsme; il nous faut nous rappeler que, suivant la belle expression de Gabriel Hanotaux, nous avons été « élevés sur les genoux de la France ». Nous lui devons la vie et toutes les générosités dont elle est faite ; nous lui devons ce qu'il y a de meilleur en nous : la loyauté. Nous lui devrons demain l'épanouissement de toutes nos facultés si nous nous tournons vers elle pour profiter de ses arts, de ses puissances intellectuelles, de l'exquise variété de ses sentiments, du bouillonnement de ses idées, de l'éclat de sa culture.

Votre exemple, monsieur, confirmerait au besoin nos espoirs.

Vous nous apportez une fière leçon d'énergie et nous en reconnaissons tout le prix. Le travail persévérant et ordonné de votre vie et les sentiments si nobles qui l'accompagnent sont la marque de votre origine française. A vous regarder nous nous sentons plus confiants; l'avenir s'offre largement à nos ambitions. Sans rien trahir de notre passé qui est notre richesse et notre piété, sans rompre les traditions qui nous lient et qui sont notre profonde raison d'être; avec l'aide des belles qualités de notre race, faites de bon sens, d'harmonie et de modération, nous pourrons nous livrer à la poursuite du progrès et réaliser pleinement les destinées que nous portons en nous-mêmes.

Nous acceptons le mot de votre poète américain, du poète de l'action, le grand Emerson : Hitch your wagon to a Star, accrochez votre char à l'étoile; et nous lui savons gré de l'avoir écrit dans un siècle où le matérialisme pratique risquait de tarir les généreux ferments de toute civilisation.

Il est, monsieur, dans notre province sans limites, une région plus tourmentée, plus âpre, qui ne se livre pas volontiers et dont la résistance active davantage notre volonté de vaincre. C'est la terre du nord. Là s'accomplit encore de nos jours le long travail de colonisation, et la vie s'ouvre des horizons nouveaqx. Ces paysages obstinés, que le labeur humain modifie lentement, mesurent notre tâche et révèlent en un symbole saisissant toute la beauté, toute la grandeur de notre conquête. Nous y suivons l'effort robuste du pionnier, que décuple un climat vif et sain. Nous le voyons s'avancer pas à pas et se créer un foyer au sein de la nature sauvage et rebelle : première minute d'une civilisation.

Bien souvent, du seuil de l'humble maison où l'homme de la forêt pose son outil, j'ai regardé descendre la nuit sur ce décor sans chaleur, aux lignes énergiques, où rien de la mort ne se reflète et qui possède toute la majesté de la force. Devant ce spectacle, si plein de promesses, le cœur se reprend à espérer, et la parole de l'idéaliste Emerson ne

paraît plus aussi vaine. Le jour, de partout disparu, ne donnait plus qu'un rayon qui venait doucement s'éteindre sur le vitrail, un instant ranimé, d'une église lointaine, et il me semblait que cette dernière clarté allait allumer là-bas la première étoile.

Pour le Fonds patriotique^

Excellence, ^

Puis-je vraiment, en le modifiant un peu, rappeler ce vers, tiré de Cyrano de Bergerac qui fut, c'est son excuse, un pêcheur de lune malheureux et une âme généreuse :

Puisque la compagnie est, je crois, au complet, Veuillez donc la présenter au duc, s il-vous-plait . . .

Pour la seconde fois, vos éminentes fonctions vous ont conduit parmi nous. Hier, vous visitiez l'Université Laval et nos maisons d'éducation; aujourd'hui, c'est au cœur de la race que vous touchez. Notre Société nationale vous a accueilli avec des paroles où vous avez reconnu une pensée de cordiale bienvenue.

Ce peuple qui vous entoure et dont on vient d'exprimer le sentiment, qui vous accompagne d'esprit, qui vous sait au milieu de lui, on vous a sans doute dit qu'il est fier de ses origines et qu'il y voit un de ses titres de noblesse. Qui donc le lui reprocherait ? Les individus comme les nations ne gagnent rien à renier leur naissance.

' Discours prononcé au Monument national, le g février

2 Duc de Dcvonshire, gouverneur général du Canada.

Nos pères sont venus d'Europe. La nature leur ouvrait ses solitudes. Dans le silence que scrutait le regard émerveillé des découvreurs, s'éleva, au bruit cadencé de la pagaie, la chanson de France dont l'écho s'enrichit. Là commence la prise de possession, notre long effort laborieux et tenace. Champlain et ses compagnons, penchés sur les premières semailles, écoutent, le cœur battant, remuer cette chose qu'ils ont créée : la vie. Bientô-:, le hameau s'organise autour de cette pacifique conquête. Bientôt, les blés sont assez lourds pour permettre l'espoir; la maison est assez nombreuse pour qu'y balbutie l'avenir : près du clocher qui se dresse, qui pose ses assises sur le sol, les morts vont dormir par qui le peuple prend naissance dans l'immortalité.

L'œuvre gigantesque prenait forme, lorsque sur elle passèrent des jours mauvais que nous avons pourtant exaltés, y puisant le désir et la raison de vivre. La terre resta la bonne conseillère : qui donc pourrait déplacer le poids de cette tradition ? Les rides du sillon sont le signe d'une longue existence. Le paysan, lent fondateur de peuples, s'appuya sur sa bêche. A la force des armées, à l'assurance des conquêtes, aux conséquences de la défaite, il opposa la paisible durée de son geste. Une heure vint où la force de cette résistance triompha par sa vérité même. L'âme populaire eut

raison des sarcasmes, des haines et des violences. Elle s'exprima à la tribune où la loi nouvelle, accordée par l'Angleterre, la convia. Qu'entendit-on alors ? Tout ce passé, si modeste pourtant et fait de si peu de chose, ce passé de bure et d'étoffe sombre, se réveilla. Il passa dans la voix des orateurs. Il devint une clameur vers la justice, au nom du droit que le vainqueur lui-même venait d'imposer. Sir Louis Hippolyte Lafontaine, synthèse de ce mouvement, formula une interprétation si juste de la constitution anglaise qu'elle devint un principe de la politique coloniale britannique.

Dès lors, le peuple revint au travail. Au sein de la Confédération, il donna le spectacle de la tolérance et de l'honnêteté d'opinion. Il conserva ses traditions et sa langue, qui est restée assez pure pour que ceux qui viennent aujourd'hui de France la comprennent et s'y reconnaissent délicieusement. Réclamant des droits acquis, il comprit qu'il devait d'abord, comme il a toujours fait, les appliquer chez lui. Il pensait généreusement. Si l'on veut comprendre l'idée très haute qu'il se faisait de sa patrie, demandons à un artiste de nous expliquer la vision apaisante et pleine de promesses qu'il a arrêtée dans le bronze. Sur une de nos places s'élève un monument qui est un symbole. Quatre femmes représentent les quatre grandes races — anglaise, écos-

saise, irlandaise, française, — qui dirigent ce pays. La race française est assise : la première elle s'est emparée du sol; elle est chez elle. La race anglaise tient un emblème où furent harmonieusement rapprochés la rose, le chardon, la harpe et le lys. L'industrie et le commerce, agents de notre prospérité, unissent leurs efforts, confiants dans l'avenir qui est inscrit dans le livre ouvert sur lequel, près d'eux, se penche un enfant. Un homme, jeune et fort, proclame la liberté civile dans l'union et libère la conscience en brisant la chaîne rivée au préjugé. Face à la rue, une femme, — la Paix — , tenant une branche d'olivier qu'elle élève audessus de la foule, laisse sur ses genoux une épée sans attache, prête au combat. Plus haut, le roi pacifique Edouard VII, revêtu des attributs royaux, étend sur la couronne une main protectrice que les nations avaient appris à respecter. Cette pensée, si juste et si vraie, ce témoignage si complet, est d'un sculpteur que Sir Arthur Conan Doyle eut voulu voir siéger en bonne place à l'Académie royale de Londres ; qui, coïncidence touchante, porte, lui le pionnier de l'art, le même nom que portait le pionnier du sol, d'un sculpteur canadienfrançais, Philippe Hébert.

La guerre surprit ce peuple dans son rêve de paix. Depuis plus de deux ans, il ne peut pas détourner son angoisse des terres lointaines où des

armées se précipitent et se heurtent. On a dit qu'il n'a pas fait son devoir. N'est-ce pas parler trop tôt, et risquer, en répandant de pareilles idées, de blesser et de tarir, aux dépens de la vérité, des initiatives d'autant plus admirables que, souvent, elles sont plus dépourvues ? Le paysan, qui représente le nombre, est resté à sa charrue où il poursuit l'œuvre nécessaire, et combien précieuse au double point de vue économique et militaire, de nourrir les forces et de maintenir la vie. Les ouvriers, soir et matin, se dirigent vers l'usine y forger des armes, eux, les mobilisés de l'industrie. Des femmes au dévouemiCnt infatigable travaillent, chaque minute, les larmes aux yeux, pour les hôpitaux anglais et français. Un vaste mouvement fut organisé, trop peu connu, l'Aide à la France, qui porta au Secours national français et aux pioupious le souvenir ravivé et filial de la nation. Nos gouvernants ont versé des millions aux fonds anglais, canadien, français et belge. Nos soldats sont partis, plus nombreux que l'on ne croit et qui — malgré une statistique mesquine qui n'a rien d'officiel et qui n'enregistre pas la poussée de ceux qu'on a refusé? — meurent un peu chaque jour et trouvent encore le moyen de gagner des batailles. Sans cesse, des œuvres multiples sollicitent avec succès l'appui de l'opinion : ce soir même les organisateurs de la souscription nationale au Fonds patriotique nous

font, pour la troisième fois depuis le début de la guerre, un chaleureux appel.

Comme par le passé, nous y répondrons. L'heure presse. La misère n'attend pas, et il ne faut pas qu'il y ait de la misère qui s'ajoute à la séparation. Jusqu'à ce que l'État, par un impôt, répartisse équitablement les charges, nous devons assumer la noble tâche d'adoucir la souffrance et de rassurer l'héroïsme. De chez nous sont partis des Français, appelés par la loi de leur pays. Ils sont allés grossir les rangs de leurs armées qui donnent au monde entier un unanime exemple de résolution, d'endurance et de courage. A leurs femmes et à leurs enfants nous devons assurer un. repos que tant de vaillance a plus que mérité. D'autres sont partis pour la Belgique dépouillée, qui n'a plus de patrie que dans le cœur de ses fils où elle renait en une invincible espérance. D'autres sont allés vers l'Italie alliée. D'autres servent l'Angleterre sur le sol de F"rance : ce sont les nôtres, Tommies et Canadiens français. A eux toute notre agissante sympathie. Ils comptent sur nous. Ici. l'honneur et la fraternité commandent et, devant ces mots-là, nous n'avons jamais reculé.

Nous donnerons enfin, et largement, parce que, au-dessus de cette mêlée atroce, plane un principe dans toute sa pureté et sa force irréductible, celui-ci : partout où bat un cœur s'anime le droit

d'aimer, partout où vibre une parole s'affirme le droit de penser, partout où un peuple, si petit soit-il, travaille et peine, espère et lutte, persiste le droit à la vie, le droit au respect, le droit à l'immortelle justice.

Pour la Civilisation française

Monsieur le Conseiller d'ambassade, ^

Monsieur le président,

Vous connaissez la belle parole de Lacordaire : « L'amour n'a qu'un mot et, en le redisant sans cesse, il ne se répète jamais ». Il en est ainsi de tous les sentiments qui naissent de l'amour, qui sont la richesse du cœur et qui expriment l'infini de l'espérance humaine. Bien souvent, dans cette salle — et tout à l'heure encore — le nom de la France a été acclamé par un auditoire ému et fidèle ; et notre patriotisme, fait de souvenir et de loyauté, a redit comme un refrain, toujours joyeux et nouveau, ce vers d'une vieille chanson française qui traduit naïvement notre devise nationale :

// y a longtemps que Je t'aime, Jamais je ne t'oublierai. . .

Porter un toast à l'Alliance française, c'est lever le vin de France en l'honneur desa patrie d'origine, des clairs coteaux dont il nous apporte le reflet;

^ Discours prononcé au Ritz-Carlton, le 12 mars 1917, à l'occasion du quinzième anniversaire de l'Alliance française de Montréal.

2 M. Charles-Eudes Bonin, consul général de France.

c'est boire à la civilisation française, au rayonnement de l'esprit français.

En 1883, le 21 juillet, neuf Français, parmi lesquels le Père Charmetant. répondant à l'appel de M. Paul Cambon, organisaient l'Alliance française pour répandre en Tunisie la connaissance et le goût de la langue et des lettres françaises.

Le ler juin 1909, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, l'Alliance, ayant groupé autour d'elle, dans toutes les parties du monde, — Afrique, Orient, Amérique, Europe, — plus de cinquante mille membres, célébrait, sous la présidence de M. Emile Loubet, le vingt-cinquième anniversaire de sa fondation. M. Paul Deschanel prononçait, à cette occasion, un discours que j'eusse voulu vous apporter et vous lire bien plutôt que ces pages péniblement arrachées au travail de chaque jour, où il retraçait l'œuvre accomplie sous la direction de M. Pierre Foncin, œuvre de paix et de culture, éloignée des querelles et des discussions vaines, planant au-dessus des intérêts, « placée trop haut pour distinguer les détails. ))

Cette œuvre, l'univers entier l'accueille et l'apprécie. Elle symbolise le rôle séculaire de la France, dont elle est comme l'essence. La médaille de Dupuy la représente sous les traits d'une jeune femme, belle et douce, entourée d'enfants qui viennent, à l'ombre du grand arbre où elle est assise.

apprendre les mots du livre qu'elle leur tend et l'espoir de l'horizon où son geste se lève.

Civilisation faite surtout de clarté, d'ordre et de raison. Elle germa d'un sol généreux, où s'affermit l'image delà patrie, dans la rude poésie des chansons de gestes, sur les lèvres saintes de Jeanne d'Arc, au sein de la Renaissance où l'Antiquité fut renouvelée, dans l'esprit de Descartes et la pensée de Pascal, dans l'éloquence de Bossuet prolongée jusqu'au XIXe siècle où elle reparaît dans les vers romantiques des Méditations et des Odes, dans l'ironie des philosophes ou la voix grave des orateurs politiques, dans l'éclosion des temps modernes où le bouillonnement des idées devait s'apaiser pour une harmonieuse résistance.

La France eut toujours le culte des idées, des idées exprimées en fonction de l'humanité. C'est en 1908 que j'entendis ces mots, tombés de la bouche de Paul Deroulède : « Et c'est parce qu'il y aura toujours des Français pour aller se faire tuer sous les drapeaux que je crois à l'immortalité de la patrie, comme je crois en Dieu, quand même ! » Que Raymond Poincaré ou Ferdinand Brunetière définissent l'idée de patrie, que te grand philosophe Boutroux dégage les éléments de sociabilité, de finesse et de sensibilité où se forma la pensée française, que Paul Deschanel en pleine guerre et sous la Coupole formule les commandements de la patrie,

qu'Etienne Lamy dise les titres de noblesse de la langue française ou que Gabriel Hanotaux raconte la France toujours vivante et présente, c'est l'idéal que tous ils prêchent aux peuples, la force de l'idée, la victoire suprême de la foi, l'enthousiasme créateur du dévouement. Seul un Français a pu écrire cette phrase : « Quand le laboureur a labouré, quand le chasseur a chassé, quand le tisserand a tissé, il s'asseoit devant sa maison et il rêve : c'est l'heure féconde où il vit sa vie ».

Que nous sommes loin du matérialisme asséchant où s'épuisent \ainement des forces aveugles; et loin encore de cette discipline que récompense une croix de fer et qui coucha la volonté sous le pas de parade. Civilisation très haute que cette civilisation française, reconnue par Goethe et par Nietszche, qui bien souvent à travers l'histoire hanta l'âme obscure des Germains. Ils s'y dérobèrent au profit d'une philosophie implacable, orgueilleuse et hautaine. « L'Allemand haït le Français, disait l'un d'eux; mais il aime le vin de France ». Ils ont gardé la haine, et le vin de France ne les a pas exaltés.

C'est à la civilisation française que, plusieurs fois, le roi Georges V rendit un officiel hommage; que le Times adressa l'admiration repentante de tout un peuple; que le poète Rudyard Kipling consacra des lignes vibrantes où la France apparaît, debout,

l'épée à la main. Si nous sommes de cette civilisation; si nous touchons à la France par nos origines; si c'est dans un souffle de bataille et de victoire que la France nous donna son dernier baiser; ne pouvons-nous pas demander qu'on la reconnaisse en nous qui essayons de la perpétuer ici même ? Notre histoire remonte plus haut encore que Cartier et Champlain qui se rattachaient à tout le passé de la France. Depuis 1763, les liens qui nous unissent, pour n'être plus politiques, n'en sont pas moins touchants et sacrés. Ces liens se précisent même en des souvenirs historiques : Chateaubriand chanta nos solitudes, Lacordaire rêva de nos horizons immenses, Montalembert connut notre constitution, Veuillot écrivit sur nous une page robuste. Ce que Victor Hugo demandait à la France, un tombeau, nos morts le possèdent : à Rouen, Cavelier de la Salle; au Havre, Octave Crémazie endormi devant la mer qui lui redit le vers de Fernand Gregh :

Chaque brin d'herbe est frère, ici, d'un de tes mots. . .

Sur l'Arc de Triomphe, au-dessus du Départ, on peut lire, gravé, un nom canadien-français. Enfin, sur les champs de bataille la soudure s'est faite, une soudure autogène, dans le même sang répandu pénétrant la terre de France. Ces souvenirs, et bien d'autres, nous les conservons jalousement. Ils passent de père en fils dans la langue que nous

228 LA THADITION FKA.\(,- AISE

parlons, que nous avons apprise de Corneille et de Racine, de Molière et de La Fontaine, ou que nous avons gardée du passé, pure et vieillotte comme un bijou de famille. Ce sont là des titres à la justice; ce sont là des droits. Et si nous servons l'esprit français, si nous demandons à la France de nous verser sa culture, c'est pour que s'affirme mieux encore. et plus complètement en nous notre filiation et sa survivance, et que Ton nous respecte à l'égal d'elle-même.

De cette civilisation, enfin, plusieurs avaient médit qui la connaissaient mal. Hier, au sein de la paix, qu'eussions-nous rêvé pour la France; que demandions-nous pour elle, lorsque sur l'Europe sourdement agitée planait la menace d'une pluie de sang ? La voir, fidèle à elle-même, continuer son histoire, prouver sa vitalité, être la France. Cet espoir, elle l'a réalisé : noblesse oblige, commande et obéit. Ceux qui s'étonnent de la voir aussi grande en éprouvent une satisfaction qui confirme leur secrète espérance; ceux qui ont douté d'elle la remercient de leur avoir rendu la foi; ceux que rien n'avait ébranlés l'acclament de toute la sûreté de leur cœur; — mais il n'en est pas un qui ne la retrouve. La France, actuellement, c'est le triomphe d'un grand fait; l'affirmation éclatante de la vérité, un enchaînement logique d'idées, l'épanouis-

sèment d'une force totale, impérieuse, innée, désormais indéniable, comme une sève.

C'est toute la France qui combat, redoutable et décidée, la France immortelle, grandie du passé, et tournée vers l'avenir où déjà elle enfante dans sa douleur résolue. Lorsque des mains pieuses placent sur l'uniforme du général Pétain récemment promu les étoiles du général de Sonis, ces étoiles font pénétrer jusqu'au cœur qu'elles reconnaissent un même rayon d'histoire. La nation est unanime : les vivants dans leur volonté de sacrifice; les morts, dans le repos glorieux d'une même pensée. Au geste héroïque des soldats de France répondit la piété de la consolation féminine. La guerre prenait les hommes et ramenait des blessés, et ce fut en pleurant silencieusement les disparus que les femmes sourirent aux blessés. Harmonie de la souffrance : la France, vivant de toutes ses fibres, luttait ainsi, dans un sublime renoncement, par la force et par l'amour, l'amour récréant la force, la force défendant l'amour.

Ce n'est pas la seule beauté du spectacle français. La vie, la petite vie, si pacifique en ses continuels recommencements de persévérant labeur, s'élargit soudain, devint la grande vie nationale mue par ce seul principe : l'âme du peuple. Si pauvre que soit l'existence quotidienne, elle rattache à la vie. Aucun cœur n'est si dépourvu qu'il ne trouve quelque

230 LA TUADITIOX FRANÇAISE

attrait au sourire des choses, qu'il ne s'attarde tout au moins à un souvenir, sa secrète raison : lueur, qui le guide, le soutient, le garde à l'espérance, le fait battre. Quitter cela, c'est quitter tout, quand on n'a rien de plus que son rêve. Et pourtant, quelle unanimité d'abnégation germa de ces vertus ! Ouvriers goguenards, aux larges épaules, à la voix traînarde et gouailleuse, aux muscles solides; paysans patients, remparts de la terre, remueurs de sols et semeurs de vie; bourgeois, gardiens de la tradition, bâtisseurs de fortunes, les plus sûrs témoins de l'histoire; artistes au geste détaché, amoureux des mots et de la beauté, formés librement au soleil de l'art, enfants de génie; philosophes attardés aux douceurs des bibliothèques et attendris par l'espoir de quelque lointaine découverte; boutiquiers à l'âme close sur leur petite patrie : la rue; gavroches du faubourg, poussés la pointe aux lèvres et, dans les yeux, le rire français plus fort que la misère et plus victorieux que la mort; tous, en se serrant, cessaient d'être la foule pour devenir la nation, prendre corps, s'armer, faire le coup de feu pour les vieux, pour la femme et les gosses, pour le village, pour le quartier, pour la patrie, pour la France. Voilà comment s'est personnifiée la France, une et indivisible, la France seule, forte, majestueuse, marchant sur la route de l'histoire et ralliée au panache blond de sa jeu-

nesse. Le grand peuple devint une seule pensée : servir; il devint une même force : croire; il devint un même désir; vaincre. Servir, croire et vaincre, ainsi se traduit la devise française : servir par égalité, croire par fraternité, vaincre pour l'humanité.

Pour la Croix- Rouge

Monseigneur 2,

Monsieur le président,

Mesdames, Messieurs,

Je m'excuse de parler si tard; mais on m'a prié de représenter les dames de la Croix-Rouge et vous seriez étonnés, j'imagine, si je me taisais.

Chaque peuple a son miracle : la France, le miracle de la Marne sinon même celui de la guerre, et nous-mêmes, suivant l'expression que le révérend Père M. -A. Lamarche a trouvée bien avant Maurice Barrés, le miracle canadien. En est-il ainsi des hommes ? Est-ce pour rester fidèle à la tradition que vous avez voulu. Sir Wilfrid, qu'il y eut, si j'ose dire, un miracle de l'homme d'État? A reconnaître combien peu les années ont pesé sur vous, combien en ne vous prenant rien elles vous ont enrichi; à vous retrouver, toujours au nom des Dames de la Croix- Rouge, si étonnamment jeune, je suis tenté de prendre à mon acquit l'erreur que faisait M. R.-L. Borden lors de la première session

^ Discours prononcé au Monument National, le 26 novembre 1918.

- Monseigneur Paul Bruches!, archevêque de Montréal

234 LA iiiADlTIOX FRANC.'AISE

de 191 1, et de vous appeler : Monsieur le Premier Ministre. Vous avez dit souvent que, dans la défaite comme dans la victoire, vous étiez prêt à servir du même cœur votre pays. 11 n'est pas question de défaite. La victoire a mis sa coquetterie à vous précéder : elle vous attend.

Il Y a un Canadien partout. N'est-ce pas le mot de ce compatriote, qui fit un jour l'ascension d'une montagne de Sicile et entendit la voix du guide jeter dans l'air léger cette chanson inattendue : Vive le Canadienne "! Et, pour un autre qui cachait sa naissance sous le burnous d'un chef arabe, combien n'en eûmes-nous pas qui suivirent les armes de la P^rance ? Le nom de l'un d'entre eux est gravé dans l'Arc de Triomphe: le général Baron de Léry. Et d'autres encore en Crimée, au Mexique, à Pathay, au Tonkin: et, en 1870, un porte-drapeau, Chartrand, ancien capitaine au b5cme régiment de IVlonlréal. Hier encore, dans cette guerre, le lieutenant Paul Caron tué sous le drapeau français; et, dans la Légion, un étudiant de Laval, gai luron et Croix de guerre, le camarade Jean Chauvin ;• Et si. dans les prisons de Berlin, il y eut des prisonniers élevés au rang d'otage, honores et gran(.lis par la dure souffrance de chaquejour et l'exil de chaque heure, comment n'y chercherions-nous pas un des nôtres ? Il y a un (Canadien partout. Le son, ^locteur Béland. \ous

a désigné. Souffrez que nous inscrivions votre hom au tableau de nos combattants.

Vous nous avez raconté ce que vous avez vu; avec chaleur, dans la sobre clarté de vos souvenirs. Nous vous devons une vive émotion; et si nous étions du XVIIème siècle, de l'ombre de Rambouillet, nous risquerions d'affirmer que vous nous avez captivés de votre captivité. Mais voilà : patoisants des neiges du Nord capables de lire Bossuet, sommes-nous du XVIIème siècle ?

Interrogeons cette salle où s'agitent encore des échos de la guerre. Ce fut, un soir d'automne, la Belgique acclamée, saluée d'une sympathie ardente, assurée d'un indéfectible espoir. Plusieurs fois, ce fut le nom de la France longuement répété, recevant l'hommage filial d'une confiance que l'événement n'a jamais démentie. Puis l'Amérique, alliée de demain, d'où l'un des nôtres encore, sacré par la renommée, venait jusqu'à nous chercher notre main. Plus tard, debout devant le représentant de la Couronne anglaise, ce fut le peuple prenant l'engagement d'écarter la misère des foyers laissés sans soutien par l'appel des armes. Ce soir, la guerre terminée, c'est le signe de la Croix-Rouge qui rallie les âmes, qui confond les volontés dans une élan d'humanité vers les douleurs qui achèvent de payer la victoire.

A tous ces accueils, ce fut le même Canada, apitoyé et résolu, ouvert aux plus hautes idées, soucieux des plus nobles devoirs ; universel et français ; archaïque juste ce qu'il en faut pour qu'on s'en aperçoive; assez du dix-septième siècle pour être encore de son temps. C'est un mérite. Ceux qui savent son histoire, qu'il lui a fallu faire et non pas seulement vivre; ceux qui négligent les légendes et qui le regardent, non plus dans cette seule tourmente dont le terme a lui, mais dans le tissu de ses résistances, né de la France et lié par toutes ses fibres à ses origines, reconnaissent qu'il fut grand d'apporter à la cause commune des forces pourtant blessées.

Dans la mêlée, il a jeté des soldats. Volontairement d'abord, en pleine et indiscutable liberté; et suffisamment pour qu'un auteur français ait pu écrire son étonnement de les voir si nombreux. Sous le régime de l'obligation ensuite, et tellement que la statistique enfin dévoilée a arraché à ses détracteurs un aveu qui vaut une excuse. Mais pourquoi ces querelles ? Et quand on aura tout compté, qu'aura-t-on enlevé à ces unités : le i4ème le 24ème et d'autres, et à celle-là que nous mentionnons toujours parce que, à un moment de la lutte, elle fut notre armée, toutes nos armées, mur de vies humaines sans cesse reconstruit sous la mitraille, toujours à l'attaque, ignorée du repos, qui

rougit de son sang la crête de Vimy, pénétra dans Cambrai, toucha Denain, envahit la Belgique, et constella le nord de la France de son chiffre glorieux, Findestructible et toujours renaissant zième; formé et dirigé par des braves qui sont trop pçur qu'on les nomme et que notre orgueil distinguera à jamais; depuis le major A. V.- Roy, un de ses premiers chefs, qui plaça au début de son histoire la décoration de sa mort, jusqu'au dernier venu, entré aussi lui dans la carrière, apparenté aux immortels soldats par le mot qu'il prononça avant de fermer les yeux, où il associe son enfance heureuse au sacrifice suprême: Dites à maman que je me suis battu comme un homme « tell molher that I hâve played a mans part; et qui demain, sur son tombeau, portera la devise des siens, spes mea supra stellas, mon espérance franchit les étoiles jusqu'à Dieu, — le lieutenant Roddy Lemieux, Il a pris part à la lutte économique, qui fut formidable. Lui, la masse et le nombre, il a porté l'impôt; sinon celui qui frappe le revenu, du moins celui qui atteint plus sûrement le moins riche en alourdissant le prix de vivre. Il a donné son travail et, ce qui est plus encore, le fruit de son travail; et si, par habitude, on a de nouveau recours à des chiffres, qu'on y cherche ce qui en fait la moelle: le labeur de la collectivité. La distinction établie entre Montréal et le reste de la province par la

Statistique officielle du dernier emprunt national nous a rendu un témoignage de plus. « Chez nous la terre est dure à l'homme, écrivait Faucher de Saint-Maurice après la guerre franco-prussienne. Pour souscrire ainsi il faut faire faire dans les champs bien des tours à sa charrue; il faut donner bien des coups de hache dans la forêt ». Oui, certes. Avec nos villes manufacturières si peu nombreuses, dont la plus considérable n'atteint pas toujours la moindre de l'Ontario, c'est un effort au moins égal aux autres que marquent ces trentedeux millions inscrits au livre du Trésor.

Enfin, dans les limites de ses ressources, sollicité par les appels des siens, il a organisé et répandu le secours aux combattants. On ne dira jamais assez quelle ingéniosité il a déployée, quelle tendresse silencieuse et rare il a révélée dans des œuvres nouvelles, nées des terribles anxiétés de l'heure, comme l'Aide au Soldat, l'Aide au Drapeau, l'Aide au Conscrit, le Fonds patriotique. Les rapports ne publient que des faits où l'on sent vivre pourtant l'infatigable dévouement. L'Aide à la France, de tous les foyers de la province, retira six cent mille dons qui furent envoyés en France portant, épingle, un mot d'encouragement exprimé dans cette langue française que nous parlons, qui commanda les armées alliées et qui nous fait ainsi communier plus intimement à l'âme de la Victoire. Fst-cc

une chose si nouvelle que cette consolation ? En 1870, alors que la France était seule, le même mouvement du cœur portait vers elle notre population. Pendant toute cette guerre, et encore aujourd'hui qu'elle a passé, la Croix-Rouge réquisitionna les volontés; la Croix-Rouge qui fait ce soir sa dernière demande; qui vous remercie, monsieur, de lui avoir apporté votre reconnaissant appui, qui se réjouit de trouver dans cet auditoire, comme aux jours de plus grande détresse, une sympathie unanime.

Dans le conflit qui s'achève, deux civilisations enfantées par une longue tradition se sont heurtées; l'une basée sur l'idée de puissance, d'abord créatrice d'union, puis, contre le reste du monde, inspiratrice de domination et de conquête; l'autre préoccupée depuis toujours d'humanité. Le Canada français, comme il était naturel, a choisi ce dernier parti qui fut le sien depuis son origine. Il a combattu pour la liberté des petits peuples. S'il a accompli quelque chose par ses soldats, ses ressources et ses œuvres; s'il n'a espéré de cette guerre que la gloire; s'il a rêvé aussi lui de poursuivre ses destinées qui sont canadiennes et françaises et de conserver à son pays le génie de sa race; qu'on lui accorde au moins ce que Albert le Grand, généralissime et Roi des Belges, vient de donner à ses sujets, l'égalité du droit et, fut-elle seule, la satisfaction de la justice.

Au général Pau^

Général,

Il nous incombe d'accomplir une mission plus périlleuse que la vôtre ; vous n'avez qu'à paraître, il nous faut parler.

Venu de France par l'Empire britannique, vous avez voulu donner quelques jours à notre province canadienne, point d'arrêt sur la route du souvenir français. L'élan que vous avez trouvé ailleurs se fait ici plus vif. 'Vous êtes chez vous dans les mots qui vous accueillent.

Votre visite nous est chère à tous vos titres. Votre modestie ne saurait espérer que nous n'évoquions pas, à vous regarder, le tableau dont vous êtes, pour nous, soudain détaché. Vous avez commandé. Il vous appartenait de jeter dans l'angoisse des premiers communiqués ces trois mots que l'avenir a tenus : « Les Français en Alsace ».

Ceux qui connaissent la France parce qu'ils l'aiment n'ont pas eu de peine à la retrouver dans l'union sacrée qui s'est faite en vous, par vous. Insoucieuse aux yeux de certains, elle s'est restée fidèle. Sa Jeunesse était ardente et prête. Pour

^ Discours prononcé le 3 mars 19 19, au dîner offert au Général Pau et à la mission française.

elle, le petit-fils de Renan avait écrit la Veillée des Armes où la pensée individualiste, germée de Hegel et un instant propagée depuis les traductions de Nietzsche, se renonçait dans la rude acceptation de la discipline militaire. La jeune France entrait dans la carrière où les aînés vivaient encore.

Au moment où la guerre éclata, que l'on croyait impossible, chacun de nous s'interrogea sur votre pays. Nous cherchions, — vous verrez peut-être là une sympathie naïve — à distinguer ceux d'entre vos guerriers qui avaient connu la mêlée. Nos pensées s'arrêtaient plus longuement sur les officiers de vos conquêtes coloniales et sur les anciens lieutenants de 1870. Leurs noms étaient notre confiance. Le vôtre en est toujours. Vous aviez, peu avant, refusé le commandement suprême; et fait passer en Joffre l'âme de votre choix. Délégué de l'armée, vous aviez appuyé, auprès des représentants de la Nation, la loi de trois ans. Au seuil de la retraite, ne vous réclamant que de votre conscience et de l'affection de vos soldats, vous aviez refusé Tépée d'honneur que l'on vous offrait : vous aviez la vôtre. Vous gardiez la foi qui est la vie. (( Le triomphe est certain, disiez-vous, mais il faut que l'on sache que la lutte sera rude et difficile. Refusons-nous donc à des joies trop promptes et sachons que la sérénité, l'endurance, le sang-froid dans l'épreuve sont nos plus hautes vertus. Le

reste va de soi, c'est-à-dire la fureur au combat, le mépris de la mort ». Vos paroles ont une parenté de source avec celles qui ont immortalisé l'ordre du jour de la Marne. Comment la France ne se serait-elle pas abandonnée à ces directions ? Aussi bien, le Credo, que récitait Henri Lavedan dès le 25 août 19 14, porte-t-il le souffle de ce premier article : «Je crois au courage de nos soldats, à la science et au dévouement de nos chefs ».

Le reste alla de soi, comme vous aviez pensé. Pour combattre, la France généreuse et hardie s'enveloppa d'un morceau d'horizon. Ce n'est pas à vous qu'il sied de rappeler la valeur du soldat français, que vous avez formé, que vous avez tenu libre sous vos ordres, que, depuis les débuts, dans les moindres actes, vous admiriez avant nous. Vous comprendrez tout notre sentiment, sachant que notre joie profonde fut de croire, au dire de ceux qui ont conduit les nôtres au feu, que quelque chose en eux les rapprochait des Poilus de France, vos enfants.

Mais ce qui nous retient dans vos paroles c'est que, négligeant le jugement hâtif du monde sur la savoureuse légèreté du Français, vous ayez renoué la tradition guerrière au moment décisif d'agir et posé votre regard de chef sur les qualités fondamentales de votre race : la sérénité, l'endurance et le sang-froid. Quelle vérité ! Ceux qui ont suivi

la courbe de vos résistances se sont comme accolés à elle. Chaque minute, elle a vaincu le doute. Elle triomphe aujourd'hui, comme toutes les vérités doivent éclater : dans la réalité d'un fait. La France, au lendemain de la guerre franco-prussienne, avait songé à préparer, dès l'école, les forces nécessaires de l'avenir. Puis, les idées mêmes qu'elle répandait de très haut sur le monde avaient comme effrayé sa résolution. Par humanité, elle faisait le sacrifice de la revanche. Mais lorsque ceux de 1870, dont vous êtes, et leurs fils, eurent reconnu, à la lueur d'une agression qu'ils n'auraient pas voulu provoquer, que, cette fois encore, la France était d'accord avec l'humanité, ils les ont vengées toutes deux.

Endurance et sérénité, cela s'appelle en France : le sourire. C'est le sourire que le dessin de Forain fit courir sur la France et qu'une légende accentuait : « Pourvu qu'ils tiennent. — Qui ça ? — Les civils ! » Les civils ont tenu. Ce fut une des leçons de la guerre que cette harmonie de toutes les forces, rivées au combat. Au-delà du mur flexible des armées, la Nation s'organisa à leur exemple. Chacun comprit son dc\oir et s'y adapta. La victoire pouvait dépendre du plus humble, car la tâche était commune. Il fallait des armes, des munitions et des vivres; des hôpitaux, des usines et des transports. Il fallait la pensée, la science et

l'action ; et jusqu'aux sollicitations de l'art. Ce fut un faisceau. Ce travail plus obscur n'en fut pas moins admirable. Soldats, savants, penseurs, industriels, financiers, travailleurs et paysans, tous se firent le peuple; et celle-là qu'il n'est pas permis de toucher d'un qualificatif de peur, comme on a déjà dit chez vous, « de peur de l'abîmer », qui assuma la tâche, dont la dualité paraît surhumaine, de souffrir et de consoler : la femme française. La France fut splendide. Elle a tenu pendant que les petits peuples avaient conscience de l'aider dans sa force en lui donnant leurs suprêmes résistances. Elle a tenu sitôt que la Belgique eut allumé sur les hauteurs de Liège les feux de son héroïque vigilance. Elle a tenu quand l'Angleterre, gagnée par les ressacs de cette formidable mêlée, forgeait par à-coups ses armées et gardait, presque seule, la liberté des mers. Elle a tenu jusqu'à ce que les Dominions habitués aux distances les franchissent et jusqu'à ce que l'un d'eux lui ramène ceux de son sang. Elle a tenu pour que l'Italie joignît à la justice de rester neutre le geste de ne pas demeurer impassible. Elle a tenu jusqu'au retour de Lafayette, jusqu'au jour où les Etats-Unis, cessant d'être un pays jeune, lui ouvrirent les ressources de leur impatiente énergie. Elle a barré la Marne, dressé Verdun, pavé les plaines du Nord. Elle a tenu : elle tiendrait encore. Et,

Général, si l'on cherche une formule qui ramasse toutes les fibres de cette lutte, que votre expérience militaire me permette celle-ci : les alliés ont gagné vaillamment une victoire que la France a permise.

C'est fini. Vous avez posé les armes, ayant conquis la paix. Vous écriviez à votre mère, en 1870 : (( Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis inquiet . . .et puis notre pauvre Lorraine et notre pauvre France ». Nous sentons toute la consolation que la victoire apporte à votre vie : soyez sûr que le peuple qui vous acclame aujourd'hui la partage et l'honore.

L'œuvre de la France se poursuit. Vous ne pouviez pas vous en désintéresser. Aussi bien vous retrou ve-t-on, représentant militaire, en Russie, en Roumanie, en Serbie, en Italie. Vous étiez hier photographié en Suisse. Vous arrivez d'Australie et vous êtes au cœur du Canada français. Général, votre fortune est singulièrement celle de la France. Blessé et victorieux comme elle, voilà que vous faites, après elle, la conquête du monde. Ce journal de Rome, dont on nous a conservé le texte, •l'avait déjà pressenti : « Les foules, disait-il. avec la rapidité de l'éclair et la violence d'un instiricL,, vraiment sain, ont devine la France à travers le geste, le sourire et l'émotion du général Pau. » Nous pensons tous ainsi, quoique gens du Nord; et peut-

être d'un peu plus près encore, car nous fûmes de Bretagne et de Normandie, sinon même de l'Anjou et de la Saintonge.

On faisait allusion récemment, en France, à ces postes de télégraphie sans fil qui enregistrent la pensée lorsqu'ils sont accordés. Vous joignez Général, un poste dès longtemps accordé à la civilisation française. Votre œil habitué eût pu s'en convaincre, si même vous n'aviez eu pour compagnon de route celui qui a le mieux compris le Canada, M. André Siegfried. Pays français, et plus profondément encore qu'il ne paraît; et par des manifestations dont nous-mêmes nous restons parfois étonnés ; par ses attitudes, son esprit, sa langue, ses lois, ses mœurs, et, plus intimement, ses coutumes et son cœur; et même par ses défauts qui sont, sans doute comme chez vous, ceux de ses qualités, en sorte qu'il est bien humain qu'il les chérisse également. Bien des fois, cette âme s'est exprimée. Pourquoi faut-il que vous n'ayez pas pu entendre celui qui symbolise notre race, que la mort a vainement touché, qui demeure dans tout le rayonnement de sa vie parce qu'il fut, aussi lui, de la lignée des chefs. Sir Wilfrid Laurier.

On prétend que la science songe à rapprocher du sol les longues antennes de ces postes et que bientôt nos appareils nous sembleront aussi bizarres que celui de l'ancêtre Claude Chappe. C'est le pro-

grès. Pour une fois, sachons nous y refuser. Gardons très hautes les antennes, tournées vers Tinfini, dans l'attente et la quiétude de la vérité. Au-dessus des personnalités, des circonstances immédiates, des nécessités passagères, des querelles faciles, nous nous rencontrerons plus sûrement, nous serons mieux accordés dans le pur domaine de l'idée, réalité affinée; de l'idée issue des choses et principe des choses, en qui se perpétue le monde que votre épée a défendu.

Ainsi nous vous retrouverons. Permettez-nous Général, de lever nos verres à votre carrière.

Mesdames et messieurs, au lieutenant Gérald Pau qui, blessé à Woerth, le 6 août 1870, et glorieux mutilé, retourna par deux fois au drapeau; soldat depuis lors et général en 1S97; membre du Conseil supérieur de la guerre; sentinelle de frontière au 20e corps; artisan silencieux de la Revanche; premier vainqueur d'Alsace; à l'un des Tigres de l'armée française.

Table des matières

Page 1