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NÉCESSITÉ DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE

DE LTNSTITUTRICE

Conférence donnée au Monument national, 1 Montréal, le 28 janvier 1912, sous les auspices^ de LA SECTION DE L^ ÉDUCATION DE LA FÉDÉRATION SaINT-JeAN-BaPTISTE

Monseigneur, (1) Mesdames,

J'éprouve un véritable bonheur, ce soir, en adressant la parole aux Dames de la section de T Éducation de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste. Parler à celles que la Providence s'est plu à orner de toutes les grâces, est d'habitude chose fort agréable, mais plus agréable encore est de causer avec des personnes d'élite qui se sont associées pour faire du bien à leurs compatriotes, pour aider leurs sœurs à mieux remplir leurs devoirs quotidiens.

Oui, mesdames de la Fédération nationale, toute mon admiration vous est acquise pour avoir compris le rôle bienfaisant de l'association sur le terrain catholique et l'importance qu'il y a pour notre nationalité française de donner à la femme, chez nous, une éducation sociale sérieuse qui la prépare à mieux remplir la tâche qui lui sera assignée par la Providence.

Dignité de la femme — Grandeur de son rôle

Élevant nos cœurs plus haut encore, nous découvrons qu'en vous associant, sous les regards du dévoué pasteur de votre archidiocèse, dans le but de rehausser la femme dans sa

(1) S. G. Mgr P. Bruchési, archevêque de MontréaL

propre estime, de lui inspirer une haute idée de la dignité à laquelle Dieu l'appelle, vous rendez un touchant hommage au Créateur lui-même, qui édifia (^dificavit), dit la Genèse, celle qui devait être non-seulement la compagne de l'homme, mais reine aussi, pour partager avec lui l'empire du monde.

Vous le savez, mesdames, lorsque Dieu eut créé l'univers et l'homme, il trouva que tout ce qu'il avait fait était bon (honum) ; après avoir fait Eve, alors seulement, il dit de l'homme et de la femme, de I'humanité: {valdè bona)(l) étonnamment bon.

Loin de moi, mesdames, de vous rappeler ces paroles dans un but étroit de flatterie, ce qui serait indigne de vous; si je souligne la divine grandeur, la haute noblesse de votre origine, c'est à la seule fin de vous féliciter, de vous remercier au nom de la plus belle et de la plus sainte des causes, celle de r Éducation, d'avoir compris que ' 'noblesse oblige" et que la femme catholique ne saurait, sans forfaire à son beau titre de chrétienne, se désintéresser de tout ce qui peut contribuer à rendre nos mères, nos épouses et nos filles dignes du rang élevé qui a été assigné à la femme dans le plan divin. N'est-ce pas le Créateur lui-même qui a dit: ' 'Semblable au soleil qui se lève au plus haut des cieux pour éclairer le monde, ainsi la beauté d'une femme vertueuse fait la lumière et l'ornement de sa maison. "(2) La femme forte est un don direct de Dieu donné à l'homme digne d'une telle faveur. Écoutez encore ces paroles de l'Écriture sainte: ''La fortune et la naissance, on les reçoit de ses parents; mais une bonne épouse, c'est Dieu qui la donne."(3)

(1) Gen., 1, 31.

(2) EccL, XXVI, 21.

(3) Prov., XIX, 14.

Voilà donc, au témoignage des Livres Saints, la femme telle que Dieu la veut.

Mgr Dupanloup, dans une des nombreuses et belles pages qu*il a écrites sur Téducation des filles, s'écrie, après avoir énuméré les grandes qualités de la femme selon le cœur de Dieu: *'Si dans cette frêle et souriante créature, il y a de tel» dons d'esprit, de cœur, d'âme et de caractère, je le demande, de telles puissances, de tels trésors sont-ils là pour y rester enfouis et stériles ?

^'Tout ce que nous venons d'exprimer à grands traits, mais si faiblement, ce cœur, cette intelligence, cette merveilleuse puissance d'aimer, d'admirer et de se dévouer, et aussi cette sagesse prudente, cette finesse, cette pénétration, ces intuitions rapides et lumineuses, ces dons de l'esprit et du caractère, cette force dans cette faiblesse, cette énergie morale étonnante, et ces grands dons de vertu, la pudeur, la crainte de Dieu, la religion, tout ce que Dieu enfin a mis là pour que la femme pût remplir sa mission dans la vie humaine, et être de l'homme à la fois le charme et l'appui, tput cela ne réclamet-il pas une culture aussi grande que sont grands les dons?'*

De l'éducation des filles — Le personnel enseignant

Cette culture, cette éducation de la femme a été l'objet d'une attention particulière de la part de l'Église: toutes les admirables congrégations enseignantes de feromes fondées à son appel et développées par le soin paternel des évêques en sont la preuve vivante.

Dès l'origine de notre pays, nous apparaissent les grandes et nobles figures de Marie de l'Incarnation et de Marguerite Bourgeois, qui enseignèrent à nos mères, avec la doctrine chrétiennes: * 'filage, tissage, cuisine, tenue d'une maison et tout oe qui fait la femme d'intérieur."

La Providence, qui aime le Canada français, a permis que ces deux servantes de Dieu eussent de nombreuses imitatrices, qui se consacrent aujourd'hui un peu partout dans notre province à Toeuvre par excellence de l'éducation et de l'instruction de nos filles.

Mais ces admirables éducatrices, si nombreuses qu'elles sont, ne peuvent suffire à la tâche. Les statistiques officielles nous apprennent que 5,583(1) institutrices laïques se font les auxiUaires des religieuses enseignantes et partagent avec elles, devant Dieu et devant la société, le grand honneur et la grave responsabilité d'enseigner la jeunesse.

Si l'on considère que les deux tiers du personnel enseignant féminin, chez nous, sont formés d'institutrices laïques, que ces cinq mille six cents institutrices doivent instruire et former non seulement les petites filles, mais dans nombre de cas les petits garçons aussi, il faut conclure que la formation professionnelle des institutrices laïques importe beaucoup.

On sait avec quelle soin nos communautés religieuses préparent les maîtresses congréganistes à l'enseignement: chaque noviciat constitue en quelque sorte une école normale où les futures institutrices sont formées non seulement à la piété, à la discipline et au dévouement, mais encore à l'art si difficile d'enseigner.

Si l'ÉgHse exige de celles qui se consacrent corps et âme à l'œuvre de l'éducation chrétienne une formation professionnelle sérieuse et complète, pourquoi tous ceux qui ont à cœur le succès des écoles catholiques et françaises en cette province ne favoriseraient-ils pas chez les institutrices laïques une préparation pédagogique suffisante ?

(1) Rapport du Surintendant de l'Instruction publique pour 1909-10.

Saint Jean-Baptiste de la Salle, dès les débuts de l'Institut des Frères des Écoles chrétiennes, fit voir quelle importance il attachait aux aptitudes pédagogiques, en renvoyant, dit le pieux Frère Bernard, certains maîtres, ^ ^quoiqu'ils eussent assez de piété, parce qu'ils étaient dépourvus de talents et d'aptitude pour les écoles."(l)

Les Écoles normales catholiques

N'est-ce pas le même souci qui a poussé nos SS. les Évoques à favoriser la création d'une école normale de filles dans chacun de leur diocèse ? N'est-ce pas la même préoccupation qui a présidé au choix des communautés enseignantes à qui la garde et la formation des futures institutrices laïques sont confiées ?

L'œuvre de nos écoles normales diocésaines dépasse en importance toutes les mesures d'instruction publique adoptées à Québec depuis un quart de siècle. Je la voudrais mieux comprise, mieux appréciée.

A moins que l'on ne récuse la compétence des Évêques en cette matière, il me semble qu'il ne devrait y avoir qu'une voix parmi les catholiques pour proclamer l'excellence du rôle assigné à nos écoles normales, dont nos pasteurs ont le mérite de la paternité; il me semble aussi que les parents et les commissions scolaires ne sauraient trop encourager les institutrices formées dans ces maisons.

Certes, il arrive — la chose s'est rencontrée dans tous les pays et toutes les professions — qu'une personne douée d'aptitudes spéciales réussît aussi bien et parfois mieux qu'une autre qui serait passée par l'école de pédagogie. Mais, en pareille matière, il est injuste de conclure du particulier au général.

(1) Le Fondateur de l'Institut des Frères des Ecoles chrétiennes, par un Ancien Directeur d'École normale, page 29.

Puisque nos premiers pasteurs ont jugé Tœuvre des écoles normales nécessaire, puisque le Conseil de l'Instruction publique (Comité catholique) a fait sienne la demande des Évêques ; puisque l'État, comprenant son rôle et son devoir, soutient de ses deniers les écoles de pédagogie, faisons donc en sorte que ces institutions aient toute la confiance du public.

Cette confiance, elles la méritent nos écoles normales d'institutrices (je pourrais en dire autant de nos écoles normales d'instituteurs) ; je suis en mesure de leur rendre le témoignage qu'elles donnent une excellente formation professionnelle aux élèves qui ont l'avantage d'y passer au moins deux ans, sous la direction de prêtres expérimentés et de religieuses habiles dans l'art de l'enseignement. Sous cette direction, nos normaliennes catholiques s'initient graduellement aux difficultés de l'enseignement et de la discipline, et se mettent en mesure, règle générale, d'appliquer judicieusement le programme d'études dans les écoles qu'elles auront à diriger plus tard.

Diriger une école, quelle tâche, quelle responsabilité !

L'institutrice catholique a non seulement charge d'une école, mais elle a aussi charge d'âmes.

Mandataire des parents, et aussi dans une certaine mesure de l'ËgUse, l'institutrice catholique doit donner l'instruction en même temps que l'éducation. Il faut qu'elle ait le désir ardent d'être utile à l'âme, à l'intelHgence, au cœur, au corps même de celles et ceux que Dieu et la patrie lui confient. C'est le triple devoir de l'éducation morale, intellectuelle et physique.

Pour vous faire comprendre, mesdames, toute l'importance du rôle de l'institutrice, et partant la nécessité d'exiger d'elle une bonne formation professionnelle, je ne saurais mieux faire que de citer ici cette page limpide de l'auteur des Paillettes d'Or. S'adressant à l'institutrice chrétienne, il lui dit :

"Ton ordre du jour est tracé, Dieu, tes enfants. Reste-lui fidèle.

"N'entre jamais dans la classe sans t'y être préparée.

"Que chaque matin, tes élèves trouvent écrits sur le tableau noir les devoirs qu'elles auront à faire pendant la journée.

"Ne passe pas d'une leçon à une autre, sans t'être assurée qu'elle a été parfaitement comprise par toutes tes élèves.

"Ne t'écarte jamais du programme qui a été tracé par toi et approuvé par tes supérieurs.

"Beaucoup d'ordre et de propreté dans les cahiers de tes enfants.

"Que les devoirs soient toujours parfaitement corrigés — tous, bien courts, simples et faciles.

"N'oubhe pas ces sages conseils qui te furent donnés à l'époque de ta première formation :

"Variété de matières. — Division des heures pour ne pas prolonger au-delà d'une demi-heure une leçon sur le même sujet.

"Variété d'exercices. — ExpHquant, examinant, corrigeant les devoirs ou les faisant corriger par les élèves elles-mêmes.

"Variété de méthode. — Parlant tantôt aux sens et à l'imagination, tantôt à l'intelligence et à la raison, au sentiment et à la volonté — sachant à l'occasion conter u e histoire et dire une parole qui récrée

"N'emploie jamais de ces phrases vides de sens qui ne laissent aucun bon sentiment dans le cœur de l'enfant

"Aie soin par une bonne parole, par un bon conseil de tourner son intelligence vers Dieu.

"Enrichis son âme de vertus. — Redresse-la, si elle prenait un mauvais pli. — Éloigne d'elle tout ce qui pourrait la souiller."

N'est-ce pas qu'une tâche aussi noble, mais aussi difficile, requiert, avant de l'entreprendre, une formation spéciale. De là l'importance de la pédagogie.

Importance des Études pédagogiques

La pédagogie, on s'en moquait autrefois. Aujourd'hui, les esprits les mieux cultivés reconnaissent en elle une science de première importance, celle qui apprend à développer harmoniquement toutes les facultés que Dieu a données à l'homme : facultés morales, intellectuelles et physiques, qui fait connaître et les principes indispensables à ce développement ou formation et les moyens qui doivent être employés.

Différents facteurs, je le sais, concourent à assurer à l'institutrice une réelle influence éducative. Il est indispensable, par exemple, qu'elle ait reçu elle-même une bonne éducation de famille, complétée et même redressée par celle qu'elle aura reçue plus tard au couvent ou à l'école primaire, mais il n'en importe pas moins qu'elle se soit préparée spécialement à son rôle d'éducatrice, afin qu'elle puisse faire de son école une société bien réglée, que de tout son enseignement se dégage un parfum de moralité, tout en ne séparant jamais le côté pratique du côté spéculatif, car elle devra s'efforcer de préparer dès l'école la future ménagère, sinon la mère de famille, peutêtre la future institutrice, et souhaitons-le, parfois aussi la future religieuse. Si des petits garçons lui sont confiés, c'est à elle qu'incombe le grave devoir de jeter en leur âme les principes qui feront d'eux d'intelligents et honnêtes artisans, de courageux cultivateurs, de bons citoyens.

L'institutrice ne doit pas seulement enseigner ou ^ ^montrer", comme l'on dit parfois, mais elle doit moraliser, former, ÉLEVER enfin. Suivant une formule ancienne, ^^elle doit porter en elle la loi et la règle, être une conseillère, un guide et un exemple."

Les catholiques de France, que tant de malheurs ont rendus perspicaces, s'occupent activement à créer des écoles normales catholiques, afin de préparer le personnel enseignant des écoles libres. L'abbé Laude, dans le Bulletin de la Société d^ Education et d^ Enseignement de Paris, de novembre 1911, réclame pour les futurs maîtres des écoles libres une formation spéciale, et recommande la multiplication des écoles normales catholiques.

^ 'Comme pour les séminaristes, comme pour les novices et juvénistes des instituts religieux, dit-il, les exercices de piété, les conseils professionnels, l'esprit à inspirer réclament pour

— sonos futurs éducateurs une direction très spéciale, qui ne con- Viendrait point à d'autres jeunes gens ou jeunes filles. La discipline sera plus familiale, l'attitude des maîtres ne sera pas celle qu'ils observent à l'égard des élèves ordinaires. Cette direction se donne à propos de tout, non seulement en classe par l'esprit particulier des leçons, mais à la chapelle, au réfectoire, à l'étude, en promenade, aux récréations, etc. On en enlèvera le caractère essentiel, si on le distribue à tout le monde; on en atténuera tout au moins les particularités et le prestige, si l'on doit agir et parler sous des yeux profanes.

''L'enseignement public ne réclame de ses jeunes maîtres que des aptitudes pédagogiques. A ce seul point de vue, il ne regarde pas comme suffisante, une préparation faite hors d'une école normale; et il n'admet pas que ses normaliens soient mélangés à d'autres jeunes gens. A peine tolère- t-on, aux cours, et par dispense difficile à obtenir, quelques auditeurs ou auditrices externes. Il y a quelques années, on a parlé de remplacer l'éducation de l'école normale par l'éducation du lycée. On y voyait l'avantage de procurer aux futurs pédagogues un esprit moins primaire. Quelque apprécié que serait, certes, ce progrès, on a dû reconnaîvtre qu'il ne contrebalancerait pas l'avantage d'une formation à part.

"Il en a toujours été de même pour toutes les carrières exigeant un esprit et des aptitudes professionnelles très spéciales. Dans l'armée, les différentes armes réclament même chacune une école particulière, de génie, de cavalerie, etc. Et pour les professions moins fermées, comme le commerce, les arts et métiers, le professionnel qui fait son apprentissage dans une école spéciale a toujours des vues plus larges, des données plus précises, pour conduire ses affaires ; or, dans ces écoles pro-

fessionnelles, a-t-on jamais eu l'idée d'admettre des étudiants non seulement professionnels qui désireraient simplement poursuivre leur instruction générale ?

^^La profession d'instituteur, la conduite des âmes, des jeunes âmes surtout, qui est l'art des arts, serait-elle donc la seule à laquelle suffiraient les connaissances et les conseils que distribuent les pensionnats ordinaires, alors surtout que ce n'est pas seulement une aptitude, mais une mentalité supérieure et tout à fait à part qu'elle réclame ?"

La conclusion de ce qui précède est facile à tirer: il faut aux instituteurs et aux institutrices une formation religieuse et pédagogique spéciale qui caractérise leur profession en la plaçant immédiatement après le sacerdoce.

C'est le rôle de l'école normale catholique.

Pour bien enseigner, deux conditions sont nécessaires: d'une part bien posséder ce que l'on veut enseigner; d'autre part, présenter son enseignement avec une clarté telle, que les élèves à qui on s'adresse comprennent sans effort. Ce dernier point n'est pas le plus facile. La simplicité qui rend l'enseignement fructueux, l'art d'intéresser les enfants, l'autorité en classe, toutes choses indispensables dans l'enseignement, sont des qualités difficiles à acquérir, si l'on n'a reçu une formation spéciale.

Compter uniquement sur l'expérience qui ne s'acquiert qu'avec les années, sans étudier au préalable, avec des maîtres experts dans la science pédagogique, c'est exposer les enfants à souffrir de l'inexpérience de la maîtresse. Le nombre des élèves qui ont subi d'irréparables dommages dans les écoles mal dirigées, est plus considérable qu'on ne le croit, car il en est de l'esprit comme du corps: la nourriture n'est profitable que si elle est bien préparée pour celui qui la reçoit.

Vocation de l'Éducateur. — Choix des Maîtres

La formation pédagogique est chose si grave, si indispensable, que Mgr Louis- Adolphe Paquet, dans son admirable ouvrage ^^ Droit public de V Eglise: U Eglise et VEducation^^ dit, page 175: ^^La culture intellectuelle et les talents pédagogiques sont, à coup sûr, bien loin d'être l'apanage de tous. N'est pas éducateur qui veut. Pour remplir avec fruit une mission si noble, je dirai plus, pour avoir le droit d'en solliciter l'honneur ou d'en assumer les charges, deux qualités essentielles sont requises, la science et la probité qui lui apprend les graves devoirs de la vie. Sans ces titres de capacité, les maîtres sont des intrus, leur enseignement est une imposture".

Impossible de mieux dire. Mais pour empêcher les '^intrus" et les '^imposteurs" d'arriver à la direction des écoles; pour aider les parents dans le choix des maîtres — choix qui leur revient de droit naturel — que faut-il faire, sans néanmoins méconnaître la liberté de l'enseignement? Il faut le proclamer avec l'Église, le choix des maîtres appartient aux parents. Mais il arrive souvent que ces derniers sont incapables de faire un choix judicieux ou n'ont pas les loisirs de remplir ce devoir, si toutefois ils en ont le souci. Dans la province de Québec, l'Église et l'État se sont entendus à ce sujet. Ce dernier a établi des Écoles normales et un Bureau d'examinateurs qui seuls peuvent délivrer des diplômes et des brevets permettant d'enseigner dans les écoles de la province — les instituteurs congréganistes peuvent néanmoins, et ce n'est que justice, enseigner sans diplôme. Les programmes et les règlements relatifs au Cours normal et aux examens du Bureau relèvent du Conseil de l'Instruction publique, où chaque comité statue pour la dénomination qu'il représente.

C'est ainsi que pour les catholiques, nul ne peut-être admis comme élève dans une école normale où à subir des examens devant le Bureau central, sans produire un certificat de moralité signé par le Curé de sa paroisse (articles 130 et 197 des Règlements du Comité catholique), (l)

Même dans le cas d'institutrices non diplômées, le Surintendant ne peut autoriser l'engagement de ces personnes, à moins que la commission scolaire ne produise au nom de chacune d'elles: 1° un certificat du curé de la paroisse où réside telle personne qui désire enseigner sans diplôme; 2^ le permis du curé de la paroisse où cette personne désire enseigner.

Si nous ajoutons que la commission scolaire, chez nous, composée de commissaires élus par les pères de famille, a le libre choix des instituteurs (article 215 du Code scolaire) (2) ; que le curé est de droit visiteur de toutes les écoles situées dans les limites de sa paroisse (article 74 du Coc^e) (3); que le prêtre a le droit de choisir les livres traitant de religion ou de morale (article 215 du Code); que les instituteurs et les institutrices catholiques ne peuvent mettre entre les mains des enfants d'autres livres que ceux qui sont approuvés par le Comité catholique (article 215 du Code), nous pouvons conclure que la liberté des parents dans le choix des maîtresses, est suffisamment sauvegardée et que ces maîtres offrent une garantie morale sérieuse.

Donc, nos écoles normales catholiques et le Bureau central, tels que organisés, ne sauraient répugner à la conscience des parents chrétiens, qui profitent de ces institutions créées dans le but de préparer des maîtres compétents, ou tout au

(1) Articles 83 et 145 de l'édition de 1915.

(2) Article 2709 du Code scolaire, édition de 1912.

(3) Article 2567 du Code scolaire, édition de 1912.

moins, c'est le cas du Bureau, de constater que les candidats qui se présentent à ses examens sont probes et suffisamment instruits.

Le Bureau central

Je vous ai dit, il y a un instant, mesdames, ce que je pensais de nos écoles normales cathoUques, qui doivent tendre de plus en plus vers le perfectionnement pédagogique et garder leur caractère franchement catholique. Permettez-moi d'exprimer ma pensée au sujet du Bureau central.

Le Bureau d'examinateurs, dont je suis l'un des membres fondateurs, a été établi en 1898, à la demande du Comité catholique. Il remplaça alors les vingt et quelques bureaux agissant indépendamment les uns des autres, et jouissant d'une autonomie particulière. Ce fut un grand progrès sur l'ancien état de choses. Avec le Bureau central, le niveau des examens monta et la correction des épreuves devint uniforme. Par l'institution de ce Bureau, le Comité catholique créa un véritable certificat d'études pour les trois degrés du programme d'études: élémentaire, intermédiaire et supérieur. Chaque année, un grand nombre de jeunes filles — en moyenne quinze cents — recherchent le brevet du Bureau afin de l'ofirir aux parents comme preuve de leur application au travail et du succès couronnant leurs efforts. Environ la moitié des brevetées du Bureau entre dans l'enseignement.

Les examens du Bureau central, il faut l'admettre, ont créé de l'émulation et stimulé le zèle. Pour préparer les candidats à subir ces examens avec succès, il a fallu non seulement élever le niveau des études, mais aussi garder les élèves plus longtemps en classe. Ce n'a pas été le moindre bien qu'il faut admettre au crédit du Bureau.

Malgré toute rexcellence de rorganisation de ce Bureau et le sérieux de ses examens, il faut reconnaître, néanmoins, qu'il ne peut actuellement s'assurer de l'aptitude à l'enseignement de ceux ou celles qui se présentent devant lui.

Ici, je réitère un vœu formulé il y a deux ans: l'on devrait permettre au Bureau et lui en fournir les moyens d'accorder des certificats d'aptitude pédagogique, après examens spéciaux. Seules les personnes qui subiraient et l'examen de capacité et l'examen d'aptitude, recevraient un diplôme d'enseignement. Celles qui ne subiraient que l'examen de capacité ne recevraient que le brevet simple, ou certificat d'études. De cette façon, les commissions scolaires pourraient engager des institutrices ayant reçu une préparation préalable, car l'obligation de l'examen d'aptitudes forcerait les maisons qui préparent aux différents brevets à s'occuper de la formation pédagogique des élèves aspirant au diplôme définitif.

La réalisation de ce vœu compléterait l'organisation du Bureau et donnerait à la science de l'enseignement l'importance qu'il convient de lui accorder. Ce ne serait pas encore l'école normale, mais la préparation à la pratique de l'enseignement initierait les aspirants à quelques-unes des difficultés inhérentes à la profession d'institutrice.

Avec nos Écoles normales et le Bureau central réformé, tel que ci-dessus indiqué, nous pourrions espérer que dans un avenir très rapproché toutes les institutrices laïques catholiques de notre province auraient reçu une formation professionnelle avant d'entrer dans l'enseignement.

Conclusion

Dans la Conduite des Ecoles, saint Jean-Baptiste de la Salle consacre deux ans à la formation religieuse et pédagogique

de ses disciples; il confie Téducation pédagogique à Tun des maîtres les plus expérimentés qu^il nomme formateur. Cet éducateur incomparable avait une haute idée de la science pédagogique mise au service de l'enseignement chrétien. L'emploi de l'instituteur n'est-il pas utile à la religion, à la société et aux familles ?

Et aujourd'hui que le Vicaire de Jésus-Christ désire que tous les enfants en âge de raison fassent la Sainte Communion, n'importe-t-il pas que toutes les institutrices soient d'excellentes catéchistes? Et n'est pas catéchiste qui veut. En 1907, Sa Sainteté Pie X, dans une lettre au Frère Bernard- Louis, des Ecoles chrétiennes, l'éminent auteur du Manuel du Catéchiste, disait: ''Il ne suffit pas, en effet, pour être catéchiste au vrai sens du mot, de posséder amplement et profondement la Doctrine rehgieuse, soit dogmatique, soit morale; mais comme pour les autres sciences et même avec plus de raison, il est absolument nécessaire qu'à la connaissance de la doctrine s'unissent dans le maître, la clarté et la sûreté de la méthode, afin qu'il puisse exposer cette doctrine de manière qu'elle pénètre et reste profondément gravée dans l'esprit des jeunes gens."

Aujourd'hui que de plus en plus l'on souhaite que l'école prépare la jeune fille à la vie réelle, en lui donnant des notions d'enseignement ménager bien choisies qui fassent d'elle une femme utile, une femme forte dont on pourra dire, plus tard: ''Elle est d'un plus grand prix que les choses rares, qu'on apporte des extrémités de la terre", (1) ne convient-il pas de confier les écoles primaires à des personnes compétentes ?

Aujourd'hui que la race française au Canada subit de terribles assauts, n'importe-t-il pas que celles qui recevront pour mission d'instruire les mères de demain, soient préparées

(1) Livre de la Sagesse. Prov. 31.

à enseigner le doux parler de France avec habileté et amour, et à enseigner aussi l'histoire nationale, tous les gestes de la patrie, de telle sorte que la jeunesse canadienne-française se dé termine à suivre avec enthousiasme, et hardiment, la route glorieuse tracée par les aïeux. Notre histoire, cet ^'écrin de perles ignorées' \ en révélant à nos enfants Ténergie de la noble race à laquelle ils appartiennent, et en leur montrant le triomphe persistant de Tordre providentiel sur les bords du Saint-Laurent, l'histoire du Canada, dis-je, autorisera dans leurs jeunes âmes les plus consolants espoirs pour l'avenir.

J'ai lu quelque part qu'au moyen âge, quand l'on fondait une cloche, les chrétiens de ces temps de foi se faisaient un devoir, un très grand honneur de venir jeter dans la fournaise ardente des bijoux précieux, afin d'avoir quelque chose d'euxmêmes dans cette voix de la cloche destinée à prier et à chanter parfois durant des siècles.

Combien souvent, en collaborant à la grande œuvre de l'Éducation, n'ai-je pas souhaité que tous, dans notre société canadienne, humbles et puissants, pauvres et riches, femmes et hommes, contribuassent à l'amélioration de notre système scolaire en jetant dans la fournaise de la lutte quotidienne ce quelque chose de soi-même, conseils ou encouragements, bons exemples ou protection, qui soutient et encourage ceux et celles qui se dévouent par vocation à l'œuvre de la formation de la jeunesse.

Vous, mesdames de la Fédération nationale, vous avez deviné que seul, le meilleur de votre âme, le dévouement, était digne de la cause dont j 'ai le plaisir de vous entretenir ce soir. Depuis plusieurs années, vous donnez sans compter pour le soutien de l'œuvre dont la création vous honore. Dans un temps où il n'est plus permis de rester les bras croisés vous

avez compris que pour répondre à la vocation qui l'attend, il fallait que la femme canadienne eût une instruction sérieuse, qui fut à la fois sa force et sa parure.

De nouveau, mesdames, soyez en félicitées et remerciées.

Madame la Présidente, veuillez accepter ma vive gratitude pour le grand honneur que vous m'avez fait en m'invitant à parler devant la section des Dames de l'Association Saint- Jean-Baptiste. Cet honneur je l'apprécie plus que je ne saurais le dire.

A vous. Monseigneur l'Archevêque, mon dernier mot: la présence de votre Grandeur à cette réunion me touche profondément; c'est un hommage délicat qui est tout à la fois pour moi une récompense et un encouragement.

Prenant la parole après le conférencier, S. G. Monseigneur Bruchési dit: ^'J'approuve entièrement tout ce que vient de dire M. Magnan. Il a traité son sujet avec une compétence parfaite, une connaissance précise de nos besoins et une grande sûreté de doctrine, pour lesquelles je suis heureux de le louer hautement."

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