Hébert, que ces pensées émeuvent, prie
8. — Comme il retournait au logis, les étoiles s'allumaient au ciel.
9. — Dieu, s'il l'eût voulu, lui aurait prédit, comme il le fit à Abraham, une nombreuse postérité et parmi ses honorés descendants le glorieux cardinal Taschereau.
10. — Hébert, ému de prophétiques pressentiments, entre au logis."
Deux compositions d'élèves lues en entier me convainquent qu'elles ont bien compris le sujet, et maints passages de ces modestes travaux me démontrent qu'elles ont une notion suffisante du beau littéraire.
Après la correction du devoir, le professeur qui n'est autre que le Principal, avait lu un modèle dû à une plume alerte, guidée par le meilleur goût.
"C'était un soir de la fin de juin 1626 et cela se passait sur le promontoire de Québec. Louis Hébert, assis sous un érable, contemplait son domaine."
Ainsi débute l'auteur. Après un rapide portrait du pharmacien parisien devenu le premier habitant de la Nouvelle- France, il continue:
"Aux limites de ce coin de terre, vers le sud, la grande futaie de frênes, d'érables et d'ormes se drape d'une frondaison renaissante; à l'est, au flanc du Cap Diamant, à la hampe du Fort St-Louis flotte le drapeau fleurdelisé; à l'ouest, sur la pente qui s'incline vers la rivière St-Charles le monastère des Récollets dresse son clocher que le coq gaulois surmonte; près de la falaise au nord, il est une maison de pierre, c'est le cher foyer; et le domaine que tant de choses, douces et belles, entourent, ne manque pas de poésie : le blé en herbe forme une pelouse abondante, trouée ça et là par des souches, restes calcinés de l'antique forêt; les nuages, immobiles au-dessus des Laurentides, arrêtent les rayons éclatants que le soleil d'en bas de l'horizon projette au zénith et les reflets des nuages empourprés colorent les payasges que Louis Hébert admire, de teintes roses et vertes harmonieusement mêlées. O vision ineffable! Ce champ où le blé lève, ce drapeau national, ce clocher de la Maison de Dieu, ce foyer de paix et, là-dessus, cette adoucie splendeur que le ciel répand. O Louis Hébert, cela est toute ta vie, la pensée et l'affection unique de ton âme! Hébert s'agenouille; son regard s'élève et avec lui va jusqu'à Dieu sa prière reconnaissante."
Cependant Hébert ignorait toutes les bénédictions réservées à son domaine; cette terre de bon blé allait devenir, grâce aux différents sanctuaires dont elle se couvrirait plus tard, ^^le sol du froment sacré, de la parole de Dieu et du Tabernacle eucharistique' \
Hébert, qui a prolongé son oraison, se relève et d'un pas peu pressé, retourne à son foyer. '^A ce moment la nuit tombait à l'horizon de Québec et Tune après l'autre les étoiles s'allumaient."
Si Dieu eût révélé, ce soir-là, "au premier semeur de blé'^ les secrets de Favenir, il aurait dit à Hébert que sa race comme celle d'Abraham, se multiplierait, qu'il viendrait un jour où son foyer ferait place au palais épiscopal et que là "un fils de ses filles, le plus illustre, le cardinal Taschereau, porterait la pourpre des princes de l'Église romaine".
Hébert en ce moment, n'eut point de visions prophétiques, mais Dieu exaltait son âme de merveilleux pressentiments "car notre premier semeur de blé était de ces hommes, nos remarquables aïeux soldats et laboureurs, que chantent ces beaux vers du poète Demers :
"Tous ces hommes voyaient dans leur espérance Sous leur sueur de sang germer une autre France; Et d'un geste que rien ne pouvait retenir, Au sillon du présent, ils jetaient l'avenir."
Et la composition se termine par ce charmant tableau :
"Cependant que les constellations continuaient de s'allumer, respirant la brise du soir chargée des arômes du blé en herbe et jetant parfois un long regard aux étoiles, gloire ardente des nuits, l'âme occupée de bonheurs rêvés et de reconnaissantes prières, il rentrait dans son foyer, ce Louis Hébert, l'Abraham et le premier semeur de blé de la Nouvelle-France." (1)
(1) Ce joh devoir a été composé d'après l'excellente méthode développée dans La Normalienne en Belles-Lettres, par M l'abbé S. Corbeil, principal de l'École normale de Hull.
N'est-ce pas qu'il est admirable Feffort que poursuit l'école primaire, depuis quelques années, pour nationaliser de plus en plus notre enseignement. Car l'éducateur n'accomplirait pas toute sa tâche s'il ne se faisait un devoir d'évoquer souvent l'image de notre douce patrie, d'exploiter en un mot '^le patrimoine moral et intellectuel de notre race."(l)
Il est temps de conclure.
Vous l'avez constaté, mesdames et messieurs, les différents exercices de français constituent autant de moyens excellents auxquels il est facile d'avoir recours pour former le goût littéraire à l'école. On l'a vu, il n'est pas nécessaire de sortir du programme ordinaire de la classe pour ébaucher l'éducation esthétique des élèves. Il suffit que le maître ait du goût lui-même, qu'il prépare soigneusement ses classes, que la préoccupation du beau se retrouve dans tout son enseignement, dans la décoration même de sa classe.
A l'école, l'imagination devrait avoir toujours pour compagnon le hon goût "ce sentiment exquis de ce qui convient, de ce qui est beau, de ce qui plaît à toute intelligence, tant soit peu élevée. "(2)
Tâchons de former dans l'enfant Vhomme de goûty c'està-dire ^^celui qui possède un jugement droit, uni à une grande sensibilité d'âme, à une vive susceptibihté d'émotions douces et à une exquise finesse et délicatesse d'esprit."
L'enfant cherche le beau plutôt que le vrai — profitons de cette tendance d'esprit: amenons-le au vrai par le beau.
Tâche grande et belle qui mérite l'attention des amis de la bonne éducation. Aussi, je souhaite que la Société du Parler
(1) 0. Héroux.
(2) L'auteur des Paillettes d'Or.
français entre bientôt dans cette ère de prospérité que tous les vrais amis de notre race lui souhaitent, afin qu'elle puisse étendre sa sollicitude à tous les degrés de renseignement.
Notre jeune Académie encouragerait alors la formation du goût littéraire à l'école en créant des concours de rédaction et de composition à tous les degrés de l'enseignement.