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DE L'EXEMPLE DANS L'ÉDUCATION

Conférence donnée devant le Cercle pédagogique

DE l'École normale de Valleyfield, le personnel

enseignant des couvents des Sœurs des Saints Noms

DE JÉSUS ET DE MaRIE ET DE LA PROVIDENCE, DU COL- LÈGE ET DES ÉCOLES DE LA VILLE, LE 27 FÉVRIER 1917

Monseigneur, (1)

Monsieur le Principal, (2)

Mes révérendes Sœurs,

Mlles les élèves-institutrices.

L'illustre évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup, a mis en tête de l'un de ses plus célèbres ouvrages, (3) ces simples mots, mais de portée combien grande: '^L'éducation est une œuvre d'autorité et de respect". Ces deux choses fondamentales dans l'Éducation, V autorité et le respect, sont inséparables de V exemple, du bon exemple, j'entends. Pour nous, éducateurs chrétiens, "dans l'éducation. Dieu est la source et la raison de l'autorité et du respect, des droits et devoirs essentiels de tous: il est le modèle et l'image de l'œuvre qui est à faire; il en est l'ouvrier le plus puissant et le plus habile. "(4)

Ainsi posé, le problème de l'Éducation ne peut se résoudre sans le concours "du bon exemple" de la part du maître, le bon exemple constant, sans défaillance, toujours égal à lui-même. "L' atmosphère Jquelrespire l'enfant doit être pure'^ dit Tau-

(1) s. G. Mgr J.-M. Êmard.

(2) M. l'abbé L.-U. Mousseau.

(3) "De l'Éducation".

(4) Mgr Dupanloup, de VEducation.

teur de VEducateur Apôtre, C'est pourquoi Técole qui n^est que le prolongement de la famille, doit être un milieu sain, un sanctuaire où le '^bon exemple' ' règne par respect pour les enfants que nous voulons élever jusqu'à Dieu.

Nier l'influence de l'exemple, ce serait nier l'évidence même. Et cette influence de l'exemple est encore plus grande chez les enfants que chez les grandes personnes, aussi la question de l'exemple est-elle de la plus haute importance à l'école. Comme Texemple est une arme à deux tranchants, fatale ou salutaire, beaucoup de parents redoutent pour leurs enfants l'école commune. Cependant, l'école bien organisée, bien dirigée, dont on a fait un milieu moral où l'autorité et le respect régnent sans conteste, est supérieure à la famille au point de vue de l'éducation. C'est que dans une telle école, plusieurs fois par jour, l'enfant est témoin des bons exemples non seulement de la part du maître ou de la maîtresse, mais aussi de la part de see camarades ou de ses compagnes. Comme il est naturellement imitateur, il fera comme ses condisciples. Mais c'est surtout le maître qui exercera sur l'enfant une plus profonde influence.

Ce n'est donc pas une banalité que de parler de l'exemple que doit donner le maître lui-même. ^ 'Il faut qu'en tout et pour tout, il soit V exemple vivant^ \ dit un ancien auteur. En effet, n'est-ce pas lui, souvent plus encore que les parents, que l<^s enfants s'attachent à imiter. Le maître, à leurs yeux, n'est-ce pas l'idéal ?

Il y a près de deux siècles, le sage Rollin a écrit ces lignes: *'I1 est encore une autre voie plus courte et plus sûre pour conduire les jeunes gens à la vertu: c'est celle de l'exemple; car le langage des actions est tout autrement fort persuasif que celui des paroles. C'est un grand bonheur pour des jeunes gens de trouver des maîtres dont la vie soit pour eux une instruction continuelle, dont les actions ne démentent jamais les leçons,

qui fassent ce qu'ils conseillent et évitent ce qu'ils blâment, et qu'on admire encore plus lorsqu'on les voit que lorsqu'on les entend."

Comme au temps de Rollin, il importe plus de bien faire que de bien dire. Car, ne l'oublions pas un seul instant, l'enfant est un fin observateur; '^il scrute les intentions dans les actes, il remarque les moindres défaillances". (1) Non seulement l'enfant est observateur, mais il est surtout imitateur, nous l'avons dit il y a un instant. De ces deux penchants naturels de l'enfant naît l'obligation pour les parents, pour les aînés dans la famille et pour les maîtres, de donner en tout le bon exemple.

Vous avez remarqué la place importante qui est faite aux petits enfants dans l'Évangile. ^'Oh! quelle grande chose c'est qu'une âme de petit enfant! dit le P. Delaporte. Si vous l'ignorez, ou si vous en doutez, ouvrez l'Évangile." En effet, ne ht-on pas dans S. Mathieu: ''Et Jésus appelant un enfant le plaça au miheu d'eux.

''Et dit: En vérité je vous le dis: Si vous ne vous convertissez pas, et si vous ne vous faites semblables aux petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux.

"Quiconque, en effet, se sera fait humble comme ce petit, celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux;

"Et qui aura reçu un petit enfant comme celui-ci, celui-là me reçoit;

"Mais qui aura scandalisé un de ces petits qui croient en moi, mieux vaut pour lui qu'on lui suspende au cou une meule de moulin et qu'il soit plongé au fond de la mer

(1) L'Educateur Apôtre, par l'abbé J. Guibert.

^Trenez garde de scandaliser un de ces petits; car, je vous le dis, leurs anges aux cieux voient toujours la face de mon Père qui est aux cieux." (1)

Et dans une autre circonstance:

''Alors, on lui offrit de petits enfants, pour qu'il leur imposât les mains et priât; cependant les disciples se fâchaient contre ces gens-là.

''Mais Jésus leur dit: Laissez ces petits et ne les empêchez pas de venir à moi; car à ceux qui leur ressemblent appartient le royaume des cieux.

"Et après qu'il leur eut imposé les mains, il s'en alla. "(2)

"Qu'il est consolant, s'écrie le P. Delaporte, ce feuillet d'Évangile, où l'on voit le Sauveur entouré de ces petits, les invitant à venir, leur touchant le front de sa main, apprenant aux apôtres le respect de ces âmes pures, à la garde desquelles veille un prince de la cour de Dieu, et que les Apôtres, l'Église, les Prêtres ont mission de protéger contre leurs ennemis." (3)

Inutile d'insister sur le respect dû à l'enfant. Ce respect peut se témoigner de mille façons, mais nulle n'est plus eflScace que celle de l'exemple qui concorde avec les leçons et les conseils du maître. Sans cette concordance, leçons et conseils restent forcément stériles. Car les modèles qui nous touchent de près nous excitent bien plus efficacement que les modèles mêmes les plus beaux empruntés à l'histoire.

Ce que l'enfant cherche à son insu, dès son arrivée à l'école ou au pensionnat, c'est une "personne vraie", c'est-à-dire une maîtresse (ou un maître) sincère, calme, aimable, juste, bonne mais ferme, dont la droiture est évidente et la gravité sans raideur.

(1) s. Mathieu, XVIII, 2, 11.

(2) S. Mathieu, XIX, 13, 14, 15.

(3) P. V. Delaporte, S.J., Les petits Enfants, Bruxelles 1006.

C'est au contact de parents ou de maîtres modèles que se forme le caractère. A ce sujet, écoutez le témoignage d^une éducatrice moderne remarquable, supérieure d'une importante congrégation enseignante, en Angleterre, Janet-Erskine Stuart: ^'La sainteté engendre les grandes vertus; la loyauté et la confiance appellent la droiture et l'abandon; l'esprit d'initiative éveille la spontanéité; la constance enseigne l'énergique persévérance; une prudente bonté rend meilleur tout ce qu'elle approche; le courage excite l'intrépidité, etc., etc. — Chaque qualité tend à se reproduire dans la mesure même où elle existe. Les enfants, extrêmement sensibles à toute influence, répondent, à leur insu, à ce qui est demandé; ils retracent instinctivement les modèles placés sous leurs yeux. Avec quelle facilité, par exemple, avec quelle étonnante souplesse, ne saisissent-ils pas le ton, le geste, même les petites manies des personnes qu'ils fréquentent. "(1)

C'est dès ses plus tendres années que l'enfant prend des habitudes de vie honnête, vertueuse, réglée, laborieuse '^qui font de lui plus tard l'adolescent idéal, le jeune homme de qualité, l'homme mûr de haute valeur; c'est à l'aurore de la vie que son intelligence et son cœur reçoivent ce premier enseignement dont l'empreinte sera ineffaçable. Et cela est si vrai que la nature pousse l'enfant, dès qu'il a l'usage de la parole, à solliciter luimême, par ses incessantes questions, cette culture intensive, cette éducation soignée qui feront son bonheur et sont déjà des germes de bien. "(2)

Cette éducation des premières années, c'est dans la famille qu'elle se puise, ou, du moins, qu'elle devrait se puiser. L'école

(1) Janet-Erskine Stuart — L'éducation des jeunes filles catholiques. Traduit de l'anglais, par le P. A. Rosette, S.J., Paris 1914.

(2) France demain, par Jean Lagardère, Paris 1917.

a pour mission de continuer l'œuvre commencée dans la famille ; parfois, malheureusement, elle doit corriger ou tout au moins combler des lacunes sérieuses. C'est ici que l'instituteur ou Finstitutrice entre dans son rôle à^ éducateur,

M. René Bazin, parlant récemment à des institutrices catholiques françaises chargées de classes populaires disait: ^'Vous avez entre vos mains maternelles ces commencements d'intelligence, de passion, de besoin de la vérité et de penchant à l'erreur, de faiblesse et de générosité que sont les enfants. De vous, ces petites tiendront probablement le meilleur de leur avenir. Elles vous devront beaucoup du bonheur qu'elles auront, et de celui qu'elles donneront, et de l'exemple qui sera transmis par elles. Cette attention constante que réclame l'éducation, l'éducation d'une petite fille, combien elles sont rares les mères du peuple qui peuvent la donner."

Ce que M. Bazin dit de la femme du peuple peut aussi se dire de beaucoup d'autres femmes. L'affaiblissement du '^bon exemple" dans la famille rend encore plus difficile la tâche du maître. C'est pourquoi il doit, en toutes choses, se considérer comme un modèle qu'on copie ou dont on s'autorise: c'est là un honneur plein de responsabilité et qui impose de graves devoirs.

Ces devoirs embrassent toute la vie quotidienne de l'instituteur.

Conduite personnelle — piété — zèle — ponctualité — tenue — réserve — gravité — simplicité — douceur — fermeté — amabilité — bonne humeur — urbanité ou politesse des manières — droiture.

A toutes ces vertus, il faut joindre une qualité essentielle: la compétence 'professionnelle, mise en valeur par la probité professionnelle.

De toutes ces qualités essentielles, deux méritent d'être spécialement mises en relief: la bonne humeur et la politesse. Ces deux qualités attirent nécessairement aux éducateurs qui les possèdent Taffection et le respect.

Fontenelle, dans ses écrits, voulant faire le portrait le plus favorable du personnage qu'il loue, termine par ce trait qu'il paraît mettre au-dessus de tout le reste: ''Enfin, il était d'une humeur agréable, même dans son intérieur."

Ce serait donc faire l'éloge d'une institutrice que de dire d'elle: ''Elle est d'une humeur agréable même dans son école."

Fénelon écrivait au duc de Bourgogne: "Surtout soyez en garde contre votre humeur, c'est un ennemi que vous porterez partout avec vous jusqu'à la mort: il entrera dans vos conseils, et vous trahira, si vous l'écoutez. L'humeur fait perdre les occasions les plus importantes; elle donne des inclinations et des aversions d'enfant, au préjudice des plus grands intérêts; elle fait décider les plus grandes affaires par les plus petites raisons; elle obscurcit tous les talents, rabaisse le courage, rend un homme inégal, faible, vif et insupportable. Défiez-vous de cet ennemi."

On a beau dire que ce n'est qu'à propos de petites choses que le maître ou la maîtresse témoigne de la mauvaise humeur en classe, il n'y a pas de petites choses dans la vie quotidienne d'une classe, par la raison qu'elle n'est presque faite que de petites choses.

"Si l'on est insupportable dans tous les détails de la vie, dit le psychologue H. Marion, sous prétexte que cela est sans importance, à quel moment se réserve-t-on d'être bon et affectueux ? Quand on s'observe si peu dans les petites choses, où il est facile d'être ce qu'on doit, est-on bien sûr d'être irréprochable quand viendront les occasions sérieuses? Chacun

devrait donc faire tout son possible pour corriger un tel état de choses, pénible pour tous, et qui dissimule souvent, au point d'en faire douter, des qualités profondes et de solides vertus.''

On l'a dit avec raison et on ne saurait trop le répéter, la bonne humeur est une vertu réelle et souverainement importante dans la vie ordinaire, particulièrement à l'école. N'estelle pas l'expression, la forme extérieure de cette bonne volonté qui donne la paix? C'est aussi ^4e charme de la société, le calme de la vie, une vertu que Dieu sait bénir et récompenser."

L'institutrice de bonne humeur fait le ^'beau temps", en classe, de même que l'institutrice de mauvaise humeur, acariâtre, fait le ^ ^mauvais temps", c'est-à-dire, de son école fait un milieu insupportable.

Dans ce bon et beau vieux livre qui s'appelle toujours le *^ Nouveau Traité des Devoirs du Chrétien envers Dieu", on lit: ^^Le Sage dit qu'à l'air du visage on connaît l'homme de bon sens. Le visage, dit un ancien, est le miroir de l'âme, l'interprète de la grandeur ou le témoin de la corruption du cœur; il faut donc le composer de manière à nous rendre aimables et à édifier le prochain."

Mais l'air du visage n'est que le reflet des sentiments intérieurs, puisque le visage lui-même n'est que le miroir de l'âme. Et la bonne humeur, qui est l'expression la plus fidèle des mouvements de l'âme et des sentiments du cœur, suppose une certaine force de caractère ^'qui sait dominer les circonstances, apprécier les choses à leur j uste valeur, ne pas leur donner une importance démesurée."

Si tout ne réussit pas à notre gré, en classe, si tous nos désirs ne se réalisent pas, efforçons-nous de demeurer calme. L'institutrice qui sait ''garder la paix" au milieu des contrariétés exerce une salutaire influence sur les élèves et les personnes avec qui elle est en relation par devoir professionnel.

Donc, soyons de bonne humeur en classe et hors déclasse.

La qualité sœur de la bonne humeur, c'est la politesse.

Autrefois dans nos vieux livres de classe venus de France, la patrie de la politesse, se trouvait plusieurs chapitres consacrés aux ^^ Règles de la Bienséance et de la Civilité chrétienne''. On insistait fréquemment sur ^^l'honnêteté et les convenances". Aussi nos pères conservèrent-ils avec soin et orgueil ce bel héritage que l'on nomme avec fierté : la politesse française. Voici ce que je lis dans un de ces vieux manuels, que je ne consulte jamais sans émotion:

^'On aurait beau dire que la politesse n'est qu'une enveloppe, une écorce dont l'absence n'implique pas essentiellement un vice du cœur, cette enveloppe, cette écorce est nécessaire dans la société pour éviter les froissements qui peuvent se produire soit entre les personnes ordinairement étrangères les unes aux autres, soit entre des membres de même famille. Les hommes en société sont ainsi faits ; nos théories ne les changent pas. Les plus belles, les plus pures qualités pourraient être méconnues et même importunes si ceux qui les possèdent, se confiant dans l'excellence du fond, négligeaient la forme. Il n'est pas permis de parler sèchement en disant des choses justes, ni de faire du bien avec des manières blessantes. La vraie politesse ne consiste pas simplement dans un attachement rigoureux aux formules cérémonieuses; elle consiste dans l'étude délicate des sentiments d'autrui et dans les égards soigneusement accordés à ces sentiments." (l)

J'estime que donner l'exemple de la vraie politesse, c'est, pour l'institutrice (ou l'instituteur) le plus noble en même temps que le plus agréable devoir à remplir. L'exemple de la politesse

(1) Voir à l'Appendice: La politesse en France (souvenirs de voyage, 1909)

et des bienséances dans tous les détails de la vie est, avec celui d^une piété sincère et aimable, le plus fructueux des exemples que peuvent donner les éducateurs.

Le devoir de l'exemple, pour le maître, n'intéresse pas seulement les hautes qualités personnelles dont je viens de parler, mais il embrasse tous les actes, tous les devoirs professionnels.

La maîtresse qui est toujours à son poste à l'heure marquée, qui a le souci de préparer soigneusement ses leçons, qui sait rendre ses classes intéressantes par ces mille et un procédés qui font aimer son enseignement et facilitent la tâche des élèves, qui fait preuve, en temps opportun, d'une érudition de bon aloi, qui sait communiquer son amour de l'étude à ses élèves et faire passer dans leur âme son enthousiasme pour tout ce qui instruit, rend meilleur et plus fort, une telle institutrice entraînera nécessairement ses disciples sur les sommets où se groupent les caractères d'élite qui se dirigent ^Vers la supériorité".

^Ters la supériorité!" (l'expression est de mon ami M. Orner Héroux), voilà un mot d'ordre qui convient à l'école primaire, car c'est elle qui est le creuset où s'élaborent les forces de l'avenir. Les instituteurs et les institutrices devraient le prendre comme devise, et pour mettre cette énergique devise en pratique, s'imposer le devoir honorable de donner en tout et partout l'exemple d'une conduite sans reproche, d'un travail intelligent et constant, d'un zèle inlassable pour leur noble et patriotique tâche.

Le souvenir de ceux et celles qui se sont penchés sur notre berceau, qui nous ont tendu la main pour guider nos premiers pas, qui nous ont appris à balbutier les premiers mots et les premières prières, qui, plus tard, nous ont appris à lire avec tant de patience, et qui, plus tard encore, ont révélé à nos jeunes

intelligences les mystères des sciences religieuses et profanes, combien ce souvenir reste vivace au plus profond de nos cœurs! Ni les années, ni les séparations, ni les épreuves ne sauraient Tefïacer.

François Coppée, le sympathique poète de la souffrance, aimait, sur le déclin de sa vie, à rappeler le souvenir de son père et de sa mère, qui furent ses premiers maîtres d'école. Je ne puis résister au plaisir de vous lire cette page admirable et touchante où le célèbre auteur démontre avec un charme incomparable l'influence de l'exemple:

"Je n'ai appris à lire qu'à l'âge de sept ans. Oui! moi qui depuis lors ai tant lu, moi qui ai trop lu, j'ai été fort longtemps rebelle à l'abécédaire et au ba be bi bo bu.

"Ma pauvre mère se désespérait. Bien qu'on ne fût pas riche du tout à la maison — ô ma tendre et noble mère, qui as eu huit enfants et en as élevé quatre • ô ma sainte maman en bonnet de servante, qui n'avais qu'un méchant chapeau de tulle noir, et un vieux châle reteint pour tes rares sorties ! oui, bien que tu connusses toute la valeur d'une pièce d'argent, tu m'achetais des alphabets à images superbes qui devaient coûter au moins aix sous, des alphabets où l'on voyait des animaux coloriés, avec la première lettre de leur nom imprimée en très gros caractères dans un coin de l'estampe: A, un âne, B un bœuf, et cœtera, jusqu'au Z qu'accompagnait toujours un magnifique zèbre à raies jaunes et noires. — Vains sacrifices! Je ne tardais pas à chiper la paire de ciseaux d'une de mes sœurs et je découpais toute la ménagerie pédagogique; mais je n'avais fait aucun progrès et je continuais à confondre l'N avec l'H, avec l'M.

"On tâcha de me séduire par la gourmandise. On me fit présent d'alphabets en chocolat, composés de vingt-cinq tablettes portant chacune une lettre en sucre. Le résultat ne fut pas meilleur. Je me faisais des moustaches brunes j'engloutissais voyelles et consonnes, si bien qu'à l'heure du dîner je n'avais plus d'appétit et refusais formellement de manger ma soupe.

"Par exemple, je me rappelle très bien la minute précise où le voile se déchira et où cessant d'épeler laborieusement, je découvris enfin un sens dans les petits signes noirs que ma mère m'indiquait du bout de son aiguille.

"Oui, je revois encore le livre, une Vie de saint Louis, relié en basane.

"C'est dans ce bouquin que j'ai commencé à lire couramment. Je l'ai retouvé, il y a quelques années, un jour que j'essayais de mettre un peu d'o^rdïe dans ma bibliothèque; et ma main a tremblé, je vous assure, en tournant ces pages sanctifiées par les doigts de ma mère et devant lesquelles s'était éveillée autrefois mon intelligence enfantine.

"Mais de mes souvenirs littéraires, celui-là n'est pas le premier tout à fait. Il en est un, je le répète, antérieur même à l'époque où j'ai tant dévoré d'alphabets en chocolat, et c'est le souvenir d'un chef-d'œuvre de LaFontaine: Le Loup et l'Agneau.

"Ah! que j'étais petit alors! Tous mes rapports avec la librairie consistaient en une bible in-4°, une bible de Royaumont, à images, qu'on mettait sur ma chaise à l'heure des repas pour me hausser jusqu'à mon assiette. Mais j'avais déjà de l'imagination, et je prenais l'intérêt le plus vif aux belles histoires que mon père me contait pour m'endormir.

"C'était pour l'excellent homme le meilleur moment de la journée qu'il avait passée, pauvre bureaucrate, à noircir des paperasses administratives. Tandis que ma mère et mes trois sœurs tiraient l'aiguille, groupées autour de la lampe, mon père, assis au coin du feu, me prenait sur ses genoux, et, tout de suite, avide déjà de fictions et de chimères, je le regardais dans les yeux et je lui disais ardemment :

— Raconte, papa! raconte.

"Je les avais entendues bien des fois, les merveilleuses légendes, je les savais toutes par cœur, les sacrées et les profanes; mais, grâce à la merveilleuse faculté d'illusion que possède l'enfance, elles restaient toujours pour moi fraîches et nouvelles. Je frémissais d'horreur quand Joseph était vendu par ses frères, quoique je susse parfaitement qu'il allait devenir ministre du Pharaon d'Egypte et que, plus tard, il se vengerait noblement de sa famille scélérate en la comblant de bienfaits Et l'effrayant appel de Barbe-Bleu à sa femme: "Descendras-tu tout

à l'heure!" me donnait la chair de poule, bien que je fusse certain d'avance de l'arrivée opportune des deux frères de Mme Barbe-Bleu "dont l'un était dragon et l'autre mousquetaire". Pourtant, je dois l'avouer, les contes à dénouement heureux, tout en me passionnant, exerçaient à la longue sur moi leur vertu soporifique : je finissais quand même par m'endormir.

"Un seul récit m'impressionnait si profondément, que le "marchant de sable" lui-même était dompté. C'était la fable du Loup et de V Agneau.

Quand mon père faisant sa grosse voix, en arrivait à ce vers:

"Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?" comme je connaissais la suite, comme je savais que le pauvre agneau se défendrait inutilement et finirait par être dévoré, je n'y pouvais plus tenir, j'essayais de fermer avec mes deux petites mains la bouche d'où sortaient ces paroles si affreuses, et je m'écriais en sanglotant:

— Pas le loup Pas le loup!

"A cette supplication désespérée, mon père s'interrompait, me consolait avec des caresses, couvrait de baisers mes joues chaudes de larmes. Mais je le voyais sourire et je me suis alors demandé quelquefois quel plaisir il pouvait prendre, lui si bon, à effrayer un petit enfant. Car il s'obstinait à me redire l'effroyable fable, et je lui en voulais presque, tremblant toujours dès le premier mot, et toujours m'écriant au même endroit:

— Pas le loup, papal pas le loup!. . , , ,

"Depuis j'ai compris pourquoi mon père souriait de me voir pleurer: il était heureux, ce doux rêveur, de voir éclore dans l'âme de son fils un premier instinct généreux, et il insistait, il me répétait le cruel chef-d'œuvre pour exciter en moi ce sentiment si rare chez les enfants: la pitié

"Sois tranquille, mon bien-aimé père! ta leçon n'a pas été perdue, et ces larmes d'enfant données au malheureux agneau de LaFontaine ont sans doute décidé de la formation de mon caractère et de mon esprit. Sois tranquille! je ne l'oubherai jamais, ce souvenir de ma première enfance, et le poète qui est ton fils gardera fidèlement l'amour des faibles et des opprimés, ainsi que l'horreur de l'injustice et de la tyrannie."

Ce que le poète français dit de ses parents, bien d'autres pourraient le dire des leurs et nombre d'autres aussi Font dit de leurs anciens maîtres, qui, soit à l'école primaire, au couvent, à l'académie ou au collège, les ont édifiés, encouragés, consolés, guidés, éclairés, fortifiés.

Jusqu'ici je n'ai parlé que de l'exemple que doit donner le maître. Pour que l'école soit un milieu favorable à la bonne éducation, il est d'élémentaire prudence d'amener les élèves à donner le bon exemple en classe comme dans les récréations. S'il n'est pas toujours facile d'écarter tous les mauvais élèves, attachons-nous du moins à neutraliser leur influence. Les exemples vécus sont toujours très efficaces. Toutes les fois que l'occasion s'en présentera, citons, dans l'occasion, un acte de dévouement, une vie méritoire, n'oubliant pas toutefois, que lorsqu'il s'agit des vivants, la réserve et la discrétion sont absolument de mise. Il peut être bon parfois de faire envisager aux enfants les conséquences du mal, mais c'est surtout le bien . qu'il importe de leur montrer. Les leçons de lecture, les récitations s'offrent ici pour mettre sous les yeux des élèves de nombreux exemples aussi intéressants qu'édifiants. Les sentences et les pensées choisies avec soin, inscrites en lettres bien lisibles au tableau noir et commentées en termes appropriés, portent les enfants à la réflexion. Et les chants et cantiques exécutés avec ensemble, touchent les cœurs et portent les jeunes âmes au beau et au bien.

A l'école primaire, c'est surtout la morale pratique, la morale par les exemples, qui convient à Tenfance. Quel est l'élève qui ayant lu ce trait charmant, ne sera tenté d'imiter l'exemple touchant, qu'il renferme: (ici je résume) Une mère, satisfaite du travail de sa petite fille (bonne ménagère en herbe), lui donna une belle grappe de raisin; la fillette offre à son petit frère toujours bon et complaisant, l'excellent chasselas, mais le garçon voyant par la fenêtre son dévoué père peinant et suant dans le jardin où ils cultivent fruits et légumes pour sa famille, va droit à lui et lui remet la belle grappe ^'pour étancher votre soif", dit-il. Au dîner, le père rapporta intacte la grappe de raisin qu'il dépose délicatement dans l'assiette de sa femme qui avait, elle aussi, travaillé ferme, depuis l'aube, au ménage et à la cuisine.

Partie des mains de la mère, la grappe, passant par celles des enfants et du père, était revenue complète à la donatrice, prouvant que dans cette famille admirable, le cœur des enfants se modelait sur celui des parents.

Heureuse influence du bon exemple!

Et qu'elle est vraie cette pensée d'un éducateur ancien: "Les jeunes gens sortent des mains de leurs maîtres, comme la statue du moule dans laquelle elle a été coulée."

Je m'arrête, le sujet est inépuisable. En terminant, je sens le besoin de dire aux jeunes institutrices qui m'écoutent que le don constant du bon exemple demande de l'abnégation et de l'énergie. L'institutrice doit se rappeler que l'éducateur véritable se donne tout entier à ceux qui viennent chercher auprès de lui la lumière qui les éclairera et la force qui les soutiendra. Ce don de soi-même est pénible, mais il réserve à ceux qui le font généreusement des consolations véritables.

Écoutez ces paroles de la grande éducatrice dont je vous ai mentionné le nom il y a un instant: '^Donner beaucoup et

demander peu en retour constitue la plus noble des libertés. La foi seule nous la fait trouver. Elle imprime à l'âme cette orientation spéciale qui l'affranchit des intérêts personnels d'ici-bas, en lui parlant des comptes à rendre Là-Haut. Pour les unes, c'est le devoir et le règne de la consience; pour les autres, le détachement et le triomphe de l'amour divin, le vol joyeux de l'âme vers les régions célestes. Le nom importe peu; le centre de gravité est le même, car ''les commandements de Dieu dans le cœur d'une femme sainte, sont comme les fondements inébranlables posés sur la pierre ferme." (1)

Mesdemoiselles, au cours de votre carrière d'institutrice, vous devrez donner beaucoup et recevoir peu. Comme la devise de votre école normale le dit si noblement: ce sera 'Votre force et votre gloire".

(1) Janet-Erskine Stuart.

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