MAÎTRES
Mais cette éducation morale elle-même ne saurait se passer de l'éducation intellectuelle, c'est-à-dire de 1'^ ^instruction". Ici nous touchons à la mise en opération du programme d'études, qui exige du maître des connaissances pédagogiques variées claires et complètes. Le difficile à l'école primaire c'est d'éveiller d'abord les facultés de l'enfant avant de songer à meubler l'esprit de connaissances et de mettre à sa portée les notions qu'il doit acquérir. C'est une erreur de croire qu'^^enseignement primaire" veut dire simplement: apprendre aux en-
fants à lire, écrire et calculer, et leur mettre dans la tête quelques notions acquises à la hâte par des procédés mécaniques, c'est-à-dire en faisant apprendre des pages par cœur; ou encore en exerçant à l'orthographe, en donnant dictée sur dictée non expliquée et en enseignant Tarithmétique à Taide de séries de problèmes du même genre, non raisonnées. Non, les éducateurs de notre temps ont compris cette vérité d'un ancien : ^'L'enfant n'est point un vase qu'il faille emplir, mais un foyer qu'il faut chauffer".
Le temps est passé où le maniement du martinet était la plus importante et la plus active fonction du maître. "Vous avez, disait-on autrefois, gâché une page d'écriture ? Tendez la main: voici un coup sur la paume. Vous êtes obstinément bavard et turbulent? Tendez la main, en joignant les doigts (c'était un degré dans la punition) : voici un coup sur la pointe des doigts. Vous troublez toute la classe ? Voici le dictionnaire: prenez-le, allez vous mettre à genoux et portez le livre à bras levé."
C'était chose facile d'assurer ainsi la discipline, mais avec quel résultat ! Les enfants craignaient le maître sans l'aimer; ils lui obéissaient extérieurement sans pour cela plier leur volonté. C'est par son âme qu'on mène les âmes et non avec le fouet. Il faut que l'écolier trouve dans le maître non seulement l'homme qui enseigne, mais l'homme qui s'intéresse à son cœur.
Et de son côté, le bon maître voit dans ses élèves non un troupeau qu'il peut conduire par la force et la crainte, mais une société dont les individus doivent être amenés à faire le bien et à éviter le mal librement, consciemment. A cette fin, le maître doit observer ses élèves afin d'adapter au tempérament de chacun ses directions et son enseignement. Par ne procédé, on habitue l'élève à juger et à raisonner. Le juge-
ment importe dans la vie, messieurs. On peut dire que juger est la grande occupation de la vie; à chaque instant, nous avons besoin de nous former une opinion pour diriger notre conduite. La réussite de nos affaires et le bonheur ici-bas dépend, en somme, après Dieu, de l'exactitude de nos jugements. Car il ne suffit pas toujours de vouloir être un homme de bien et de progrès, il faut aussi savoir quelle est la voie la plus directe et la plus sûre pour le devenir. Vous l'avez sans doute constaté, messieurs, l'instruction, la culture de l'esprit ne sont pas toujours des indices d'un jugement sain et sûr. La culture du jugement est donc pour l'individu plus importante même que celle de l'esprit, car, c'est Larochefoucauld qui le dit : '^on peut être un sot avec de l'esprit, on ne l'est jamais avec du jugement".
De l'éducation physique. — Hygiène
L'éducation intellectuelle, morale et religieuse ne constitue pas toute la tâche de l'école. Restent la culture physique et le soin de la santé. L'éducation physique peut et doit se donner à l'école par l'enseignement pédagogique de la gymnastique, sans préoccupation de sport violent ou de militarisme. Quant à la conservation de la santé, on y pourvoit en faisant connaître et en observant en classe les règles les plus sages de l'hygiène. A ce propos, c'est le temps de dire que l'enseignement anti-alcoolique fait partie intégrale du programme d'hygiène.
Le lendemain de l'école
Vous le voyez, messieurs, la tâche de l'école est considérable et la situation d'instituteur pleine de responsabihté. Mais ce n'est pas tout. Le véritable éducateur doit regarder
au-delà des murs de sa classe pour jeter un regard sur le monde, la vie, la nature, la patrie dont l'enfant sera l'un des acteurs. C'est pourquoi l'école primaire doit enseigner toute chose en vue du lendemain de l'école. Les élèves doivent en sortir armés pour la vie et préparés sinon à gagner immédiatement leur vie honorablement, au moins en mesure de s'orienter soit vers les écoles spéciales, techniques, commerciales, agricoles, normales, ou vers le collège classique.
Mais quelle que soit la vocation de l'élève, il devra sortir de l'école primaire avec une piété solide et éclairée; une conscience droite, un jugement sain, un goût cultivé, ayant en son cœur l'amour de tout ce qui est beau, bon, vrai et emportant bien gravé au meilleur de l'âme des sentiments élevés de justice et de charité.
Catholique convaincu et patriote ardent, il sera fier de sa foi et de sa race, et bien déterminé à vivre dans le monde, digne de l'une et de l'autre.
Du CHOIX DES Maîtres
Mais pour que l'école primaire soit ce que nous venons de la définir, il faut la confier à des maîtres et à des maîtresses compétentes.
Messieurs, je dois ici vous féliciter pour avoir fait des efforts sérieux pour vous assurer les services de bons maîtres. Vous avez confié les 653 classes qui sont sous votre contrôle dans les 25 commissions scolaires que renferment votre association, à 581 Frères ou Sœurs (266 Frères et 315 Sœurs, et à 64 instituteurs ou institutrices), exactement 45 institutrices et 19 instituteurs.
Quelques points faibles à signaler: parmi les institutrices laïques, 11 n'ont qu'un diplôme élémentaire et 4 n'ont pas de
diplôme; et parmi les instituteurs laïques, 3 n'ont qu'un diplôme élémentaire, et 3 autres n'ont aucun diplôme. Le nombre moyen d'élèves par classe, 42, est trop élevé: cette moyenne indique que plusieurs classes renferment 50, 60 élèves et même plus. Proportionnellement au nombre total, le nombre des élèves qui atteignent les cours intermédiaire et supérieur n'est pas assez élevé.
Une excellente initiative de votre part, MM. les commissaires, c'est d'avoir nommé un visiteur pour vos écoles. Et le choix que vous avez fait de M. l'abbé Dupuis est des plus heureux. Le rôle du visiteur est important, et les commissions scolaires, mieux renseignées, peuvent encourager, corriger, réformer, en connaissance de cause.
La tache des Commissaires
Voilà bien la tâche de l'école primaire, mais la vôtre, MM. les conamissaires, quelle est-elle ?
M. le Surintendant, il y a un instant, avec beaucoup de clarté, vous a rappelé vos devoirs vis-à-vis de l'école primaire. Je ne reviendrai pas sur ce sujet si bien traité par la plus haute autorité scolaire dans la province. Néanmoins, permettezmoi d'attirer votre attention sur certains points.
Tout d'abord, augmentez le nombre des classes chaque fois que dans une école il y a plus de 40 élèves, en moyenne, par maître. L'encombrement des classes est la principale cause du peu d'avancement des élèves.
Confiez les tout petits, dans des classes distinctes, à des maîtresses compétentes; la classe des débutants est la plus difiicile à faire.
Faites-vous un devoir de recruter le meilleur personnel enseignant possible et de payer généreusement les maîtres et
les maîtresses (religieux ou laïques). Certaines commissions scolaires de la ville de Montréal et des environs payent encore quelques institutrices $150. à $200. et quelques instituteurs $350. et $450.; c^est trop peu pour attirer dans la carrière de renseignement des personnes réellement qualifiées et dignes en tout point de la confiance des parents. Dans cette même région, on ne paye parfois que $200. ou $250. aux Frères ou aux Sœurs comme traitement. Ce n'est pas généreux, si Ton considère que chacune de nos communautés religieuses pourvoit, à ses frais, à la formation du personnel enseignant congréga-
niste.
Exigez des instituteurs et des institutrices laïques au moins un diplôme modèle et offrez-leur un traitement généreux qui les retiendra longtemps dans la carrière de renseignement. Soyez vraiment sympathiques au personnel enseignant.
Intéressez-vous au succès des élèves en les encourageant, . les stimulant par des concours, des prix, des distinctions méritées. Mettez au concours, sous la direction de votre visiteur, des "bourses" qui faciliteront l'accès aux écoles spéciales ou, professionnelles.
Administration financière
Au point de vue de l'administration financière des commissions scolaires, vous devez agir, MM. les commissaires, comme agissent les directeurs consciencieux et prudents d'une grande maison de commerce.
Vous devez surveiller l'administration du budget et vous mettre au courant de la situation financière de la municipalité; voir à ce que les taxes soient perçues en temps convenable, afin d'éviter des emprunts qui serviront à payer les dépenses ordinaires ou les intérêts d'emprunts précédents : ce serait une
injustice pour ceux qui payent leurs taxes scolaires à la date réglementaire; préparer, au début de chaque année, le budget de Tannée scolaire à suivre; jamais emprunter au-delà de tant pour cent de la valeur imposable; s'assurer de la possibilité d'emprunter avant de faire faire des plans pour constructions nouvelles; créer un fonds d'amortissement pour éteindre la dette, quand possible; payer à date les intérêts et honorer à leur échéance les coupons des obligations vendues; en négligeant ce grave devoir, une commission scolaire amoindrit son crédit et se met dans la nécessité de payer à la banque un intérêt supplémentaire.
Messieurs, voulez-vous conserver à vos municipalités scolaires leur autonomie ? surveillez-en scrupuleusement l'administration financière. Une seule commission scolaire mal administrée peut compromettre le crédit de ses voisines.
Je dois rendre, d'ailleurs, hommage à maintes commissions scolaires de Montréal pour leur prudence, leur vigilance et leur habileté dans la gestion des affaires scolaires de la municipalité.
Un chiffre éloquent. — Préparons l'avenir
Messieurs, un chiffre éloquent m'a frappé en parcourant le rapport annuel de votre dévoué visiteur général, M. l'abbé Dupuis. 27,772 élèves fréquentent les écoles des 25 commissions scolaires qui composent votre association.
28,000! messieurs, c'est une armée de conscrits qui se préparent sous votre direction à affronter demain les combats de la vie.
28,000! c'est la population d'une ville qui sera, au point de vue moral et social, ce que l'école l'aura faite.
28,000! demain citoyens ou mères de famille — quel appoint au point de vue national, si ce bataillon a été discipliné par la religion et animé d'un fier patriotisme.
28,000! quel facteur fécond pour la race canadienne-française, si cette belle et vigoureuse jeunesse apprend à l'école la valeur et le prix de la Foi catholique et s'y pénètre du génie français, reliquaire merveilleux du bon goût, enveloppe élégante du beau et source des plus nobles sentiments.
Ainsi formée, la génération de demain commencera à descendre le cours du temps, consciemment et fièrement décidée à rester pure de tout alliage à travers les flots d'étrangers que l'immigration jettera sur nos bords, comme les eaux pures et azurées que les sources du Saint-Laurent versent dans son lit savent se rendre à la mer sans se mêler aux différents courants que de nombreux tributaires apportent au grand fleuve.
28,000! quelle valeur économique, si, dès l'école primaire, les petits garçons ont contracté l'habitude de l'économie par la caisse d'épargne scolaire et formé le vœu bien arrêté de se créer une carrière par l'étude, l'application, la sobriété et le travail, soit dans les métiers lucratifs, l'industrie, l'agriculture ou le commerce; quelle valeur économique enfin, si les petites filles, dès l'école primaire ou le couvent, ont appris l'art des arts pour la femme, celui de bien tenir une maison; d'être non seulement l'ornement et la joie de la famille — ce qui importe — mais aussi la providence prévoyante du foyer, la sage et douce conseillère de chacun.
Messieurs, l'importance de l'école primaire vous dit l'importance de vos fonctions. Votre bienveillante attention et votre accueil sympathique me prouvent que vous comprenez l'une et l'autre.