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RÉFORMES PRESSANTES

Outre les devoirs généraux que je viens d'énumérer, il en est de pressants qu'il est de mon devoir de vous signaler :

1. Confier les écoles primaires intermédiaires (modèles) et les écoles primaires supérieures (académiques) de garçons à des maîtres de préférence à des institutrices: le gouvernement offre aux municipalités une prime spéciale à cette fin;

2. Choisir des instituteurs et des institutrices qualifiés au point de vue professionnel, tels que les instituteurs congréganistes ou les élèves brevetés des écoles normales; n'avoir recours aux personnes non qualifiées (non diplômées) qu'en cas d'urgence et avec l'autorisation du surintendant;

3. Élever sérieusement le minimum du traitement, si nous ne voulons pas que les autres provinces drainent l'élite de notre personnel enseignant;

4. Ouvrir deux salles de classes dans chaque arrondissement où le nombre des élèves atteint le chiffre 60; dans ce cas.

confier les élèves de 5 à 7 ans à une sous-maîtresse diplômée^ car le soin et la direction des tout jeunes élèves requièrent une formation spéciale;

5. Ne pas multiplier les écoles outre mesure, lorsque les distances ne l'exigent pas, mais construire des écoles spacieuses, à plusieurs classes, dont la gouverne serait confiée à un directeur ou à une directrice.

6. Garder aussi longtemps que possible à la direction d'un école, et cela en élevant le trai cément chaque année, les titulaires qui font preuve d'aptitudes pédagogiques réelles, d'un zèle intelligent et sincère;

7. Pourvoir les écoles d'un mobilier convenable, de car^ tes, tableaux, globes, bibliothèques, boulier-compteur et de tous autres engins scolaires favorisant l'enseignement;

8. Visiter régulièrement les écoles, encourager les maîtres et les élèves et voir à ce que rien d'utile ne manque aux classes;

9. Encourager les élèves, par tous les moyens pédagogiques possibles, à parcourir complètement et avec succès chacun des trois cycles des huit années du programme primaire ;

10. Et enfin, nous ne saurions trop le répéter, assurer aux instituteurs et aux institutrices de carrière les moyens de vivre honorablement dans la société.

Le traitement des instituteurs et des institutrices

Certaines municipalités font preuve d'une mesquinerie vraiment honteuse à l'égard des institutrices. On oubUe que ces jeunes personnes ont fait des sacrifices pour se préparer à remplir leur tâche avec succès; qu'elles s'éloignent du village et de la famille pour aller prendre soin d'enfants étrangers qui les paieront assez souvent de leur zèle et de leur dévouement par l'ingratitude et l'insubordination; qu'elles doivent, à même-

le maigre salaire qu'on leur donne, se nourrir, s'habiller, payer leur frais de voyage à l'église ou dans la famille, et même se pourvoir de certains livres et dictionnaires que très souvent les commissaires leur refusent.

Vous connaissez cet axiome, messieurs: ''tel maître, telle école". Il importe donc au premier chef de s'assurer les services d'institutrices et d'instituteurs compétents. Pour faciliter la tâche des commissaires, le gouvernement a fait voter à la dernière session de la législature deux nouveaux octrois spéciaux. Le premier de ces octrois, $60,000.00, est destiné aux municipalités scolaires rurales dont toutes les institutrices, y compris les sous-maîtresses, reçoivent un traitement minimum de $125.00, et le deuxième $40,000.00, sera distribué aux municipalités payant à chacune de leurs institutrices (y compris les sous-maîtresses) un traitement minimum de $150.00. Ainsi les municipalités qui paient au moins $150.00 de traitement à chacune de leurs institutions, ont droit aux trois octrois spéciaux de $125.000, $60.000 et $40.000.(1)

Je sais que dans le district de M. l'inspecteur Longtin, et je l'en félicite, le traitement minimum moyen s'élève à $160.00. Mais dans cette fertile région, aux portes même de la métropole du Canada, peut-on dire que ce chiffre de cent-soixante piastres constitue un minimum convenable ?

Avec franchise, je dois dire que non. Ce traitement ne représente que seize piastres pour chaque mois de l'année sco-

(1) Depuis 1915, quatre primes sont accordées aux commissions scolaires qui paient au moins $200.00 à chacune de leurs institutrices. Première prime pour un traitement minimum de $125.00; deuxième prime pour un salaire minimum de $150.00; troisième prime pour un salaire minimum de $175.00; quatrième prime pour un salaire minimum de $200.00.

laire, alors qu^à Montréal les jeunes filles instruites gagent, dans les bureaux, de huit à dix piastres par semaine, soit 32 à 40 piastres par mois.

Si Ton compare, néanmoins, les labeurs des institutrices avec ceux des employés de bureaux, de combien ceux des premières ne Femportent-ils pas en importance et en dignité!

Le bon maître

Les commissaires qui trouvent exagéré un traitement de $250. à $300. pour une institutrice compétente et de $600 au moins pour un maître réellement qualifié, réfléchissent-ils sérieusement à la tâche difficile, délicate et lourde de responsabilité de l'instituteur?

Le bon maître ne se contente pas de transmettre ses connaissances, mais il forme aussi le caractère: il est plus qu'artisan, il est artiste. Son enseignement est vraiment éducatif, parce qu'une large place est faite à l'enseignement religieux, moral et patriotique. Ses leçons sont substantielles et vivantes; il sait les adapter aux besoins du milieu. Par l'exemple et la parole il prêche la vertu de tempérance, vertu nationale par excellence; il apprend de bonne heure aux enfants que '^\es petits ruisseaux font les grandes rivières", c'est-à-dire que l'homme économe peut, sou par sou, sinon édifier une grosse fortune, du moins acquérir une modeste aisance, et la caisse d'économie scolaire permet aux élèves de mettre cette sage théorie en pratique. Il a de l'autorité en classe, le bon maître, car il est dévoué et aimé de ses élèves, à la façon du Divin Maître; le bon maître se rappelle ce sage conseil donné par son ancien professeur de pédagogie à l'école normale: '^Toute autorité dont le dévouement n'est pas le principe n'est pas digne de ce nom"

Le bon sens règne dans sa classe, et avec a propos il habitue les élèves à discerner le vrai du faux, le bien du mal, l'utile du nuisible; il s'applique à cultiver chez eux un jugement droit, juste et sûr. Son enseignement est intéressant et pratique. Par une série de leçons de choses habilement préparées, il fait suivre à ses élèves de la campagne le développement si intéressant et les transformations successives de la plante, de la fleur et de l'arbre, il explique les phénomènes qui s'accomplissent sous leurs yeux: ^'dans cet immense laboratoire qui est la terre", en un mot, il crée à l'école cette atmosphère terrienne qui fait de la nature un spectacle enchanteur dont les enfants, devenus grands, ne pourront plus détacher les yeux.

Dans ses leçons de géographie, il apprendra à ses élèves que les rivières ne coulent pas à leur fantaisie; que les produits du sol qui se rattachent à l'agriculture ou à l'industrie ne sont pas distribués au hasard, mais que leur répartition dépend des conditions précises et déterminées; que le régime économique, en un mot, doit être fondé sur les conditions naturelles du sol et du climat: car, pour le bon maître, la géographie n'est pas seulement la science des formes extérieures de la terre, mais la science des raisons de ces formes et des phénomènes qui s'y manifestent.

Enseigne-t-il l'histoire nationale, le bon maître canadien sait dégager de l'ensemble des événements cette salutaire et grande leçon, tracée récemment à Québec par l'illustre académicien français M. Etienne Lamy : ''Nous y voyons (au Canada français) quelles vertus conservent une race. Vous êtes ce que nous avons été, nous apprendrons de vous à redevenir ce que vous êtes. La France, en voulant se faire nouvelle, s'est vieillie. En ne vous détachant pas de vos traditions, vous avez perpétué votre jeunesse. Tandis que chez nous les vivants ont

parfois semé la mort, vos morts vous ont gardé le secret de la vie. Et notre commun langage est plus beau dans votre bouche, parce que tout y est sain: les mots et les pensées.''

Le bon maître s'applique à former le goût de ses élèves en leur faisant admirer et aimer ce qui est beau : le beau est pour l'esprit ce que le bien est pour le cœur. Le beau élève l'âme et la grandit; aussi le véritable éducateur écarte-t-il des yeux de ses élèves tout ce qui est défectueux, tout ce qui est laid, tout ce qui est grotesque. Par la lecture, la récitation, la dictée, la composition il fait rayonner le beau en classe. Le bon ordre, la clarté de la méthode, la simplicité du langage, l'ornementation sobre mais choisie de la salle, tout contribue à la culture du bon goût à l'école.

Et le beau mène naturellement à l'auteur de toute beauté, à Dieu même. C'est alors que le bon maître enseigne avec amour pour l'âme des enfants, pour la formation chrétienne de leur esprit, de leur cœur et de leur caractère. Aussi il emploiera le meilleur de son talent pour faire aimer l'enseignement religieux. Avec l'amour de Dieu et de son Eglise, il acclimatera l'amour des pauvres dans le cœur de ses élèves. Oh! l'amour des pauvres, comme il ennoblit l'homme, comme il le rapproche de Notre-Seigneur Jésus-Christ!

Avec l'amour de Dieu et celui des pauvres, le bon maître nous conduit sur les sommets, avec lui nous entrons dans l'idéal, "l'azur dans lequel les âmes déploient leurs ailes, planent, s'exaltent et dominent de toute la hauteur de leur essor la matière qu'ils doivent gouverner". (1)

Et cette matière, le bon maître ne la dédaigne pas: son enseignement tend chaque jour à préparer dans ses élèves des hommes de progrès; il s'efforce d'abord de garder à la terre les

(1) Colonel Keller.

bras dont elle a besoin, car il comprend que Técole rurale doit faire aimer le sol natal à Tenfant et non lui faciliter les moyens de le déserter, puis, en éducateur avisé, il sait découvrir les aptitudes des enfants au commerce ou à l'industrie. Conscient de la responsabilité qui lui incombe, il oriente qui de droit vers les écoles spéciales, comme je le disais au début de cette conférence.

S'agit-il des écoles de filles ? (car sous le titre du Bon Maîtres je comprends aussi bien l'institutrice que l'instituteur), l'économie domestique a sa place au programme, et les travaux ménagers sont remis en honneur. La bonne institutrice comprend que la femme est l'âme de la maison, l'indispensable ^^ou- ''vrière du bonheur et de la prospérité des familles"; c'est pourquoi sur la porte de son école on pourrait écrire cette devise: ''L'école pour la vie".

Et le bon maître est enfin un patriote éclairé. Il sait faire aimer la patrie aux enfants, et plus particulièrement la province de Québec, le berceau de notre race, la province-mère de la Confédération. Ah! il l'aime la terre de nos pères, le véritable instituteur canadien! C'est cette terre, riche de trois siècles de traditions françaises et catholiques, riche d'un noble patrimoine de conquêtes et de gloires, colonie aujourd'hui du plus grand empire du monde, il apprend aux élèves à en mesurer l'étendue, à en étudier les richesses naturelles et les conditions économiques. Il s'efforce par-dessus tout à former dans ses élèves des citoyens éclairés, connaissant bien la constitution gouvernementale de leur pays, des Canadiens conscients de leurs droits et de leurs devoirs, de fidèles et loyaux sujets du Roi. En résumé, suivant l'expression populaire, le bon maître ' 'tient bien son école" : il y obtient des résultats qui témoigent de la valeur de son enseignement. Il jouit auprès de ses élèves et des familles d'une légitime autorité.

Voilà, messieurs, ce qu'est le bon maître. Est-il juste, raisonnable de penser que ce rôle d'éducateur peut être joué par n'importe qui, voire même par des jeunes filles non diplômées? Est-il raisonnable de croire que c'est en offrant des salaires de famine que les commissions scolaires s'assureront les services de bons maîtres ?

Le grand problème social

Non, messieurs, le temps est arrivé, dans notre province, où il faut considérer le problème de l'école primaire comme le plus important de nos problèmes sociaux. Le Canada s'avance à grands pas dans la voie du progrès matériel; chaque année plusieurs centaines de mille étrangers viennent partager avec nous l'immense territoire canadien. C'est dire que dans vingt-cinq ans d'ici, la province de Québec aura à lutter avec le nombre, de plus en plus écrasant. Nous voulons garder nos positions, cependant; nous voulons rester français et catholiques, en même temps que les meilleurs des Canadiens, eh bien! prenons les moyens de rester fidèles à nousmêmes. Et de tous les moyens qui s'offrent à nous, je n'en sais pas de plus sûr, de plus efficace, que l'école primaire bien organisée.

Messieurs les commisssaires du comté de Laprairie, en vous réunissant aujourd'hui en convention, vous avez donné un salutaire exemple qui sera suivi, je l'espère, par tous les autres comtés de la province. Je souhaite que vous retourniez chacun dans vos municipalités avec la ferme résolution de vous intéresser de plus en plus à la petite école, de vous montrer généreux envers elle, puisqu'elle est le prolongement de la Famille, et l'image de la Société future. (1)

(1) Voir à l'Appendice, sous le titre "Congrès de Commissaires d'écoles", une note explicative au sujet de l'inauguration de cette campagne.

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