D’IBERVILLE ET LA CONQUETE DE LA NOUVELLE-ANGLETERRE
Des nombreux et célèbres fils de Charles Le- Moynie, qui fut lui-même un héros, le plus fameux fut Pierre LeMoyne d’Iberville. On peut dire même qu’il fut le guerrier le plus illustre de la Nouvelle-France, celui dont les exploits frappent le plus vivement 'l’imagination et excitent le plus l'admiration de tous les historiens. Dans son histoire de la marine française Léon Guérin dit que Alberville fut l’un des pins grands marins et des plus habiles navigateurs que la France ait jamais eus.
Le récit de ses exploits tient du roman et du drame. Pendant vingt ans, il parcourut les mers et les terres de l’Amérique du Nord depuis les glaces de la Baie d’Hudson jusqu’aux rives fleuries du Mississipi, et partout il laissa des souvenirs impérissables de son passage. Ce qu’il accomplit avec souvent une poignée d’hommes contre des ennemis plus nombreux et plus puissants est incroyable. Mais cette poignée d’hom mes était eille-même une poignée de héros, composée en bonne partie de gens de Montréal les fameux Capots bleus — que rien ne pouvait arrêter, ni effrayer. "Us marchaient, dit Léon Gué-
rin, par les terres, les lacs et les rivières, traînant leurs canots avec leurs vivres, souvent à travers les bois et les marais, toujours par des chemins difficiles et non frayés, supportant avec une force de cœur et de tempérament dont étaient seuls capables des Canadiens, d’incroyables fatigues, des privations et des souffrances de toutes sortes, portant piques; pioches, pelles, gabions et béliers, etc.”
Quoi qu’on en dise, j’ai cru, je crois et croirai toujours qu’il est bon, utile de rappeler les grandes actions accomplies par nos pères afin d’inciter leurs descendants à imiter leur courage, leur énergie indomptable, et de faire respecter par nos concitoyens d’origine anglo-saxonne et autre une race qui a pu produire de pareils hommes. Dans toutes les écoles du Canada, on devrait faire connaître les sacrifices, lq dévouement et l’héroïsme des fondateurs de la Nouvelle- France, de tous ceux qui ont conquis ce pays à la civilisation. Combien spécialement parmi les milliers d’étrangers qui forment en bonne partie la population de Montréal, combien connaissent son origine héroïque, son histoire admirable; combien savent ce que la fondation de cette ville où ils vivent heureux et s’enrichissent, a coûté à nos pères de sang et de souffrances?
M. Gordon, un Anglais, l’un des hommes à qui la Compagnie du Pacifique Canadien doit sa popularité et sa prospérité, a droit à la reconnais-
sance publique pour les efforts qu’il fait en ce moment afin de faire connaître les livres canadiens, ceux spécialement qui ont trait à l’histoire de ce pays.
Espérons que ses généreux efforts auront tout le succès qu’ils méritent.
Mais revenons à d’Iberville. Après des campagnes immortelles dans les territoires de la Baie d’Hudson, de Terreneuve et de la Louisiane, après y avoir arboré le drapeau de la France, il mourut lorsqu’il se préparait à mettre à exécution des projets qu’il avait formés pour conquérir à 'la France les pays qui constituent, à l’heure qu’il est, les Etats du Nord et de l’Est des Etats- Unis.
On trouve dans la collection des Manuscrits de Québec, le mémoire intéressant dans lequel d’Iberviille démontrait au gouvernement français l’ opportunité de s’emparer des possessions anglaises dans la Nouvelle-Angleterre, en commençant par la prise de Boston. Après avoir repoussé divers projets émis auparavant pour le succès de cette entreprise, il suggère une expédition en hiver :
L’expérience que j’ai du Canada et de ses forces me fait assurer qu’on pourra y trouver dix-huit cents hommes, tous gens d’élite et capables de soutenir la fatigue qu’il convient de faire pour pénétrer à Baston au travers des bois et des rivières.
“Cette proposition paraîtra impossible à bien des officiers qui par leur rang et leur ancienneté auraient ilieu d’espérer la conduite de cette affaire et je ne doute point qu’ils ne s’y opposent ne se sentant pas assez de force pour se mettre à la tête d’un détachement qui doit être conduit avec la dernière vigueur . . .
“Je n’expose rien que je ne veuille exécuter et si on veut me faire l’honneur de me confier l’entreprise de Bciston je la réduirai avec ses dépendances à l’obéissance du Roy.
“Si on veut bien se donner la peine de faire attention aux succès que j’ai eus dans mes projets, on verra que j’ai réussi à la baye d’Hudson, à Corlar, à Terreneuve et dans la découverte du Mississipi où mes devanciers avaient échoué. . . .
“Je suis sûr que tout ce qu’il y a de gens en Canada, tant Français que sauvages se feraient un plaisir de me suivre”.
D’Iberville expose ensuite son plan de campagne. L’expédition partirait de Québec en canot, dans les premiers jours de novembre, pour se rendre par la rivière de la Chaudière au village de Kénébequi d’où elle se dirigerait à travers les bois vers Boston et l’attaquerait pendant la nuit et s’en emparerait facilement. Il dit que le succès de cette expédition assurerait le pouvoir de la France en Acadie connue an Canada. C’était l’opinion exprimée, quelques années auparavant,
par ceux qui avaient proposé cette expédition. Ils disaient que les établissements de la France au Canada et en Acadie seraient toujours en danger aussi longtemps que les Anglais seraient maître de la Nouvelle- Angleterre. L’Histoire démontre que de Boston sont parties la plupart des expéditions contre l’Acadie et même le Canada.
Le gouvernement français n’avait pas jugé à propos d’approuver le projet, mais d’Iberville n’y avait pas renoncé et s’il n’était pas mort prématurément, il aurait réussi à le mettre à exécution ; on se demande si les destinées du Canada n’en eussent pas été considérablement modifiées.
Aussi la mort de d’Iberville porta un coup funeste à la domination de la France en Amérique, et elle fut vraiment regrettée par tous ceux qui voulaient assurer l’avenir des possessions françaises sur ce continent.
Deux ans après la mort de d’Iberville, le baron de Saint-Castin s’emparait du projet proposé par l’illustre défunt pour faire la conquête de la Nouvelle-Angleterre et demandait d’être chargé de le mettre à exécution. Il suggérait, lui aussi, de se rendre en canot par la rivière de la Chaudière jusqu’au village de Kennebeki ou Canibequis et de là au travers des bois jusqu’à Boston.
Il suggérait de mettre à la tête de cette entreprise M. de Vaudreuil, “car, disait-il, il est homme de guerre, n’est pas prévenu de lui-même et est capable d’exécuter les ordres qu’on lui donne. Joint à ce qu’il a beaucoup de douceur dans sa manière de commander et est aimé.”
Mais tous ces projets de conquête que proposaient et favorisaient les Canadiens n’eurent pas de suites sérieuses et pratiques, faute des secours qu’ils demandaient à la France pour les mettre à exécution. Us ne furent pas plus heureux, lorsque plus tard, dans la dernière et funeste guerre qui précéda et amena la chute de la Nouvelle- France, ils se joignirent à Montcafm pour solliciter les secours dont ils avaient tant besoin. L’esprit de la France était ailleurs, dlle croyait que ses intérêts en Europe réclamaient toute son attention, toutes ses forces.
On ne lira pas sans intérêt ce que M. de Brouillant, gouverneur de l’Acadie, disait de tous ces projets d’invasion et de conquête de la Nouvelle- Angleterre. Il disait que les dernières guerres avaient empêché la culture des terres et arrêté l’accroissement du pays, que la colonie avait besoin de paix et voici ce qu’il proposait:
“C’est pourquoi, en cas qu’il y ait guerre dans l’Europe entre l’Angleterre et la France, on pro-
pose la neutralité pour l’Amérique septentrionale. Il est certain qu’elle sera infiniment plus avantageuse au Canada et doit être préférée à la guerre”.
Ces paroles me rappellent ce que J.-X. Perrault dont j’ai souvent loué le patriotisme ardent, disait, un jour, en parlant du cas où une guerre éclaterait entre l’Angleterre et la France ou entre l’Angleterre et les Etats-Unis, il disait :
“Nous n’aurions qu’une chose à faire, ce serait de nous protéger par une déclaration de neutralité afin, dans le premier cas, de n’être pas obligés de prendre les armes contre la France, et, dans le second cas, d’empêcher le Canada d’être le théâtre des hostilités, le champ de bataille des armées anglaise et américaine. Cette déclaration de neutralité serait même dans l’intérêt de l’ Angleterre, car comment les troupes anglaises et canadiennes pourraient-elles empêcher les Américains d’envahir le Canada et de s’en emparer.” On peut différer d’opinion sur l’opportunité et les résultats de cette déclaration de neutralité, mais il est toujours curieux de constater comme il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Les vues de M. de Brouillant et de M. Perrault ouvrent des horizons intéressants à ceux que les problèmes de l’avenir préoccupent.
Il est certain que dans le cas d’une guerre entre l’ Angleterre et la France ou les Etats-Unis,
la neutralité serait bien la position la plus favorable, la plus utile au Canada, la plus propre à éviter des complications et dissensions redoutables, mais pour qu’elle fût efficace, il faudrait qu’elle fût décrétée par toutes les provinces du Canada. Croit-on que le gouvernement anglais et le Parlement du Canada autoriseraient ou permettraient cette abstention ? N’oublions pas, dans nos conjectures politiques, que la Confédération a bel et bien lié notre sort à celui des provinces anglaises.