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LES BEAUTES DE NOTRE PAYS PAROLES DE LAURIER

Les commentaires suscités par l’ouvrage si populaire de Louis Hémon m’ont rappelé ce que Laurier pensait et disait du défricheur, du colon canadien. Il disait que le Canadien-français était plus défricheur que cultivateur, qu’il aimait mieux défricher que labourer; et il donnait comme exemple les nombreux colons qui après avoir défriché en partie un lot s’en vont en défricher un deuxième, un troisième, etc. Il avait vu le défricheur à l’oeuvre dans les Cantons de l’Est et il faisait l’éloge de ses vertus, de son énergie, de l’importance nationale de son travail.

Il admirait le roman de Louis Hémon, mais il croyait que l’auteur avait eu tort de représenter le colon comme un être triste, mécontent de son sort, supportant péniblement les fatigues de son rude labeur et les ennuis de la vie au sein de la forêt. “Au contraire, disait Laurier, sauf quelques exceptions, le défricheur aime son travail et s’y livre gaiement, gardant toujours sa bonne humeur”.

Laurier avait raison.

Issu des hommes héroïques, qui aux prix des plus grands sacrifices, au milieu des dangers les plus déprimants savaient rester joyeux, le colon

canadien a conservé le fond de gaieté qui caractérisait ses ancêtres. Plusieurs de nos auteurs canadiens se sont plu à le représenter sous ces couleurs agréables.

Gérin-Lajoie, dans son intéressant livre intitulé Jean Rivard fait comme suit le portrait de Pierre Gagnon, l’ami et le compagnon de Jean Rivard.

“Pierre Gagnon était un do ces hommes d’une gaieté intarissable, qui conservent leur bonne humeur dans les circonstances les plus difficiles, et semblent insensibles aux fatigues corporelles. Ses propos comiques, son gros rire jovial, souvent à propos de rien, servaient à égayer Jean Rivard.

Il s’endormait le soir en, badinant et se levait le matin en chantant. Il savait par cœur toutes les chansons du pays, depuis la “Claire Fontaine” et “Par derrière chez ma tante” jusqu’aux chansons modernes, et les chantait à qui voulait l’entendre, souvent même sans qu’on l’y invitât. Son répertoire était inépuisable : chansons d’amour, chansons bachiques, guerrières, patriotiques, il en avait pour tous les goûts. Il pouvait de plus raconter toutes les histoires de loups-garous, de revenants qui se transmettent d’une génération à l’autre parmi les populations des campagnes. Il récitait de mémoire, sans en omettre une syllabe,, l’éloge funèbre de Michel Morin, bedeau de l’église de Beauséjour, le contrat de mariage entre Jean Couché Debout et Jacqueline Doucette, etc., et nombre d’autres pièces et contes apportés de France par nos pères, et conservés jusqu’à ce jour dans la mémoire des enfants du peuple”.

Comme j’ai entrepris de démontrer qu’on trouve dans nos livres canadiens des descriptions des

mœurs et de la vie des champs semblables à celles qu’on admire tant et avec raison dans “Maria Chapdelaine” je crois devoir publier des extraits de l’ouvrage si intéressant de Gérin-Lajoie. L’auteur nous montre Jean Rivard et son compagnon Pierre Gagnon faisant les premiers défrichements sur le terrain où ils se sont établis.

Ils commencèrent par éclaircir et nettoyer les alentours de leur cabane; en quelques jours, les arbrisseaux avaient été coupés ou arrachés de terre, les “corps morts” (dans le langage des défricheurs, les “corps morts” sont des arbres abattus par les ouragans ou par suite de vétusté), avaient été coupés en longueurs de huit à dix pieds réunis en tas et bridés ; les grands arbres seuls restaient.

Les grands arbres de la forêt offrent aux regards quelque chose de sublime. Rien ne présente une plus belle image de la fierté, de la dignité royale.

“Cette vue rappelle involontairement à l’esprit la belle comparaison du prophète à l’égard des superbes :

Pareils aux cèdres du Liban Ils cachent dans les deux,

Leurs fronts audacieux.

On y voyait l’orme blanc si remarquable par l’ombrage protecteur qu’il offre ait travailleur. A une vingtaine de pieds du tronc, quatre ou cinq rameaux s’élancent en divergeant jusqu’à une hauteur de soixante à soixantedix pieds et là s’arrêtent pour se pencher vers la| terre, formant avec leur riche feuillage un immense parasol. Quelques-uns de ces arbres s’élèvent à une hauteur de cent pieds. Isolés, ils apparaissent dans toute leur grandeur, et ce sont sans contredit les arbres les plus magnifiques de la forêt.

AU SOIR Dp L,A VIE

On y voyait aussi le frêne blanc, si remarquable par sa blanche écorce, la beauté de son feuillage, et l’excellente qualité de son bois qui sert à une multitude d’usages ; le hêtre à l’écorce grisâtre, que la foudre ne frappe jamais et dont les branches offrent aussi par leur gracieux feuillage et leur attitude horizontale, un abri recherché, le tilleul ou bois banc qui croit à une hauteur de plus de quatre-vingts pieds, et sert à la fabrication d’un grand nombre d’objets utiles; le merisier à l’écorce aromatique, et dont le bois égale en beauté l’acajou ; le sapin au feuillage toujours vert, qui s’élève vers le ciel en forme pyramidale, et enfin le pin, qui s’élance jusqu’à cinquante pieds, et que sa forme gigantesque a fait surnommer le Roi de la Forêt. Ces deux derniers cependant ne se trouvaient qu’en très petit nombre sur la propriété de Jean Rivard.

L’admiration de Gérin-Lajoie pour les arbres me rappelle celle que leur portait Laurier. Il y avait à un mille de sa résidence, à Arthabaska, une pépinière où il se plaisait souvent à me conduire pour y faire de longues promenades. A chaque instant, il s’arrêtait et me disait : “Vois donc cet arbre s’il est beau!” et il en détaillait les beautés. C’était un amant ardent de la nature. Lorsque le printemps s’annonçait, il disait ; “Eh bien ! nous allons voir encore une fois au moins, renaître la nature avec tous ses charmes, ses plantes, ses fleurs et ses arbres”. Sa pensée revenait toujours aux arbres; il disait que nous tenions de nos ancêtres notre amour de la forêt, mais il ne comprenait pas pourquoi un si grand nombre de nos gens abattent les arbres qui ombragent leur maison et décorent leurs propriétés.

Ce doux Laurier, s’il est clans un monde où il peut aimer et admirer ce qui est bon et beau, il doit être bien heureux. Dieu a dû procurer ce bonheur à cet admirateur de ses œuvres.

Voici maintenant comment Gérin-Lajoie raconte l’opération du brûlage des abattis:

“Les pièces de bois les plus légères, les arbustes, les branchages, en un mot tout ce qui pouvait facilement se manier et se transporter à bras était réuni en tas par les trois hommes ; s’il était nécessaire de, remuer les grosses pièces, ce qu’on évitait autant que possible, les deux boeufs, attelés au moyen d’un joug et d’un grossier carcan de bois, venaient en aide aux travailleurs, en traînant, à l’aide de forts traits de fer, ces énormes troncs d’arbres les uns auprès des autres ; puis, nos trois hommes, au moyen de rances et de leviers, complétaient le tassage, ,en empilant ce, s pièces et les rapprochant le plus possible.

C’est là qu’on reconnaît la grande utilité d’un paire de boeufs. Ces animaux peuvent être regardés comme les meilleurs amis du défricheur: aussi Jean Rivard disait-il souvent en plaisantant que si jamais il se faisait peindre, il voulait être présenté guidant deu-x boeufs de sa main gauche et tenant un hache dans sa main droite.

Le défricheur qui n’a pas les moyens de se procurer cette aide, est bien forcé de s’en passer, mais il est privé d’un immense avantage. Ces animaux sont de beaucoup préférables aux chevaux pour les opérations de défrichement. Le cheval, ce fier animal “qui creuse du pied la terre et s’élance avec orgueil ” ne souffre pas d’obstacle ; il se cabre, se précipite, s’agite jusqu’à ce qu’il rompe sa chaîne; 1e, bœuf, toujours patient, avance avec lenteur, recule au besoin, se jette d’un côté ou de

l’autre à la voix de son maître ; qu’il fasse un faux pas, qu’il roule au milieu des troncs d’arbres, il se relèvera calme, impassible, comme si rien n’était arrivé, et reprendra l’effort interrompu un instant par sa chute.

Les deux boeufs de nos défricheurs étaient plus particulièrement les favoris de Pierre Gagnon ; c’est lui qui les soignait, les attelait, les guidait, il leur parlait comme s’ils eussent été ses compagnons d’enfance. Il regrettait une chose cependant, c’est qu’ils n’entendaient que l’anglais ; ils avaient été élevés dans les Cantons de l’Est, probablement par quelque fermier écossais ou américain, et cela pouvait expliquer cette lacune dans leur éducation.

L’un d’eux s’appelait Dick et l’autre Tom. Pour les faire aller à droite il fallait crier Djee, et pour aller à gauche Wahalsh. A ces cris, ces intelligents animaux obéissaient comme des militaires à la voix de leur officier.

“Une fois que les arbres, petits et gros, débités en longueurs de dix à onze pieds, avaient été entassés les uns sur les autres de manière à former des piles de sept ou huit pieds de hauteur et de dix à douze de largeur entremêlés d’arbustes, de broussailles et de bouts de bois de toutes sortes, il ne s’agissait plus que d’y mettre le feu.”

C’est bien cela, c’est vrai et intéressant.

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