NOTRE LITTERATURE NATIONALE
J’ai lu avec plaisir l’étude publiée dans la Presse par mon ami DeCelles sur l’œuvre littéraire de Joseph Marmette qui a tant de mérite et n’est pas connue autant qu’elle devrait l’être, car c’est une œuvre éminemment nationale, animée par le sentiment patriotique transmis à l’auteur par son grand-père, notre illustre historien, F.-X. Garneau.
On dit que le succès du roman si populaire en France et au Canada de Maria Chapdelaine est dû en grande partie à l’attrait des descriptions si exactes des mœurs et coutumes de notre population, à la peinture si fidèle de la vie de nos colons, de nos courageux défricheurs. Après avoir lu l’écrit de M. DeCelles, je me suis demandé pourquoi les ouvrages des Marmette, des Casgrain, des deGaspé, des LaRue, des Fréchette, des LeMay, des Taché, des Gagnon, des Lajoie, des Bourassa, des Choquette, des Rivard, des Roy et de plusieurs autres ne jouissaient pas un peu de ce succès. Pourtant on y trouve le même attrait, une peinture aussi vraie de nos mœurs, de nos traditions, une description aussi exacte des beautés pittoresques de notre pays. Une étude comparative de ces ouvrages et de Maria Chapdelaine démontrerait qu’il y a dans les ro-
mans de Marmette et de Choquette, dans les essais soumis à nos concours littéraires, dans La Corvée, les Croquis Laur entions et La Croix du Chemin , des pages dignes de soutenir cette comparaison.
Par exemple, quoi de plus naturel, de plus exquis que la description suivante de la quête de l’Enfant-Jésus par Thon. Adjutor Rivard dans son libre intitulé Chez nos Gens.
“Les enfants, aux aguets depuis le matin, ont vu poindre, au tournant de la route, l’équipage. C’est le marguiller en charge qui mène son curé : cheval fringant, carriole légère, harnais tout neuf avec des pompons à la bride et de l’argent sur la sellette. Ils vont de maison en maison, arrêtant chez chacun, comme il a été annoncé du haut de la chaire. Dans les “ concessions ” les habitations ne sont pas proche à proche : de l’une à l’autre, ils vont d’une belle allure. La neige crisse, les grelots sonnent. Au grand soleil d’hiver, qui réjouit la campagne, toute blanche, monsieur le curé, bien au chaud sous les robes malgré le froid qui pince, va visiter ses paroissiens. Le voilà qui sort de chez le voisin. Allons ! marguillier, fais claquer ton fouet, tourne sans ralentir dans la montée de chez nous, et bellement viens arrêter devant le perron de pierre. Tout est prêt : la “grand’chambre” est ouverte.
— Entrez, monsieur le curé, et bénissez-nous. Dès l’abord, tous s’agenouillent ; et sur les fronts inclinés, le curé dit les paroles qui protègent.
AU SOIR Dlî DA VIE
Puis on entre dans la “grand’chambre”. C’est là que le pasteur fait le compte de son troupeau, s’informe des besoins de chacun, reçoit les confidences, donne des conseils, compatit, encourage et console .
“Avant de partir, le marguillier ne manque pas de rappeler que* selon la coutume, un “brelot” suit la voiture du curé. . . 1/ avertissement n’é¬
tait pas nécessaire: on sait que la quête de l’Enfant-Jésus se fait en même temps que la visite de la paroisse et l’on a préparé ce qu’il faut.
“ — Monsieur le curé, prenez cette citrouille et cette tresse d’oignons et si vous avez de l’“arce” à les mettre, ces deux lièvres.
Et la “grand’chambre” se referme.”
La Criée pour les Ames, la Maison, le Ruisseau, de fait tous les chapitres de ce livre mériteraient d’être cités.
Maintenant dans Les Ribaud, Claude Paysan et La T erre du docteur Choquette que de scènes champêtres, que de peintures de la vie rurale pourraient être comparées à celles que l’on trouve dans Maria C hapdelaine ! Ces ouvrages ont été loués, admirés par les meilleurs écrivains de France.
i outefois, il faut bien admettre que dans nos livres ou recueils littéraires on ne trouve pas une desci iption aussi complète de la vie laborieuse de nos laboureurs, de nos défricheurs et des beautés naturelles et si pittoresque de notre pavs.
AU SOIR DE UA Vie
On constate à chaque page que Louis Hémon Ta vécue lui-même cette vie, en observateur, avec l’iintention de la faire connaître dans ses détails les plus intimes. Il raconte ce qu’il a vu et entendu, il parle de gens avec lesquels il a vécu, il décrit ce travail si intéressant des champs auquel il a lui-même pris part, et tout cela avec une précision admirable, dans un langage clair, élégant, irréprochable.
Loin de moi la pensée de vouloir amoindrir le mérite de Maria Chapdelaine, mais je ne puis m’empêcher de regretter qu’au Canada comme en France on n’apprécie pas davantage dans nos œuvres littéraires ce qu’on admire tant dans ce livre.
Je n’entreprendrai pas aujourd’hui de citer tout ce qu’il y a de bon et de beau et de comparable, sous certains rapports, aux meilleures pages de Maria Chapdelaine, dans plusieurs de nos livres canadiens, dans La Croix du Chemin, dans la Corvée et les Récits Laurentiens, dans les essais que nous devons aux concours si utiles organisés par quelques-unes de nos associations nationales. Pour le moment, mon seul but est de démontrer qu’au Canada comme en France, ceux qui s’intéressent aux mœurs et coutumes de notre population, à l’histoire si glorieuse de son passé, à tout ce qui constitue la vie canadienne trouveraient dans un bon nombre de nos productions littéraires ce qu’ils admirent dans
Maria Chapdelaine, avec en plus le souvenir des grandes choses accomplies par nos ancêtres, lorsque le Canada était la Nouvelle-France.
Que faudrait-il faire pour procurer à nos œuvres littéraires l’honneur et l’avantage d’être lues par le peuple français? On sait que le succès de Maria Chapdelaine est dû à la campagne entreprise par un grand journal français afin de populariser en France ce livre attrayant. Un auteur canadien trouverait-il un patronage aussi efficace? On se pose en ce moment cette question dans notre mode littéraire. Il est permis d’avoir des doutes, mais on pourrait difficilement reprocher à la population française son indifférence à l’égard de nos productions littéraires, lorsque cette indifférence existe même chez nous. Interrogeons nos libraires, ceux surtout qui se donnent tant de peine pour la vente des livres canadiens, et ils vous diront qu’en dehors du clergé et des professions libérales, ils en vendent peu. Le clergé fournit la meilleure clientèle aux livres qui ont un caractère religieux.
Il ne faut pas oublier que la clientèle qui achète des livres dans les autres pays n’existe pas depuis longtemps chez nous, qu’il y a 75 ans, faute d’écoles, un petit nombre de nos gens seulement pouvaient lire et écrire, et que les livres et les journaux canadiens étaient rares. Mais reconnaissons qu’il y a progrès, un progrès sensible et encourageant depuis quelques années et que les projets pa-
triotiques du gouvernement provincial vont nécessairement intensifier.
Toutefois il existe au Canada, comme en France probablement, un certain sentiment de prévention contre nos productions littéraires, artistiques et musicales. Longtemps on a cru et on croit encore trop que rien de vraiment remarquable ne peut être produit chez nous, que toute œuvre de vrai mérite doit nous venir de France. Certes on ne peut pas exiger que notre littérature, encore à son enfance, soit aussi avancée que celle de France, elle n’a pas comme elle des siècles de culture, elle n’a pas des millions de lecteurs pour l’alimenter. Mais il est temps et il est juste que la défaveur dont elle souffre disparaisse le plus tôt possible, car elle serait moins excusable qu’autrefois.
Que faire pour activer la lecture des livres canadiens au Canada et même en France?
J’ai déjà suggéré que les municipalités scolaires et municipales devraient s’entendre avec le gouvernement afin d’établir des bibliothèques nationales dans tous les principaux centres et villages de notre province, et j’espère que cette idée sera bien accueillie par qui de droit.
Maintenant n’y aurait-il pas moyen d’établir dans les provinces anglaises, en France et en Belgique des dépôts de nos livres ou d’en placer un certain nombre dans les bibliothèques de ces pays, où des compartiments spéciaux leur seraient réservés de façon à attirer l’attention publique.
Je soumets ce projet à la considération du gouvernement et de nos libraires canadiens.
On trouve dans plusieurs de nos livres canadiens des récits historiques, des descriptions des beautés naturelles de notre pays et des peintures de nos mœurs, de la vie canadienne, qui en France comme au Canada devraient être connus et admirés. A l’appui de cette assertion j’ai déjà publié, un extrait du récit de la quête de l’Enfant- Jésus par M. Adjutor Rivard dans son livre intitulé Chez nos Gens. Je crois devoir ajouter aujourd’hui un extrait de la Criée pour les Ames du même auteur.
“PAR ICI tout le monde! C’est la criée pour les âmes !”
La messe vient de finir; les fidèles sortent de l’église. Par la grand’porte ouverte on entend résonner encore les derniers sons du vieil orgue, on aperçoit au maître autel le bedeau qui éteint les cierges ....
“C’est aujourd’hui le Jour des Morts. La paroisse a prié Dieu pour ses défunts ; et plus d’un, en quittant le Saint Lieu jette un regard vers les pierres blanches du cimetière, Vannée qui vient , ce sera leur tour peut-être de coucher sous l’herbe.
“Au sortir de la messe du dimanche, jamais, on ne s’éloigne tout de suite. On reste sur la place de l’église quelques instants encore : des groupes se forment ; on allume, on écoute les annonces du crieur.
“Le plus souvent, celui-ci n’a guère à dire : il recommande, par exemple, une corvée pour lever une grange chez Pierre Milot, qui a passé au feu; ou bien il publie qu’un mouchoir rouge, avec nouées dans le coin, deux pièces d’argent dur, a été trouvé, dans la route des Sept-Crans par Michel Taillon, chez qui le propriétaire peut aller le réclamer; ou encore, il fait assavoir, de la part des Commissaires, que les réparations de la maison d’école de l’arrondissement No. 2 sont finies, que la maîtresse est engagée, et que les classes vont ouvrir...
“Cela n’est pas long; pour si peu c’est du perron de l’église que se fait d’ordinaire la crée. Mais, le jour des Morts, la besogne du crieur n’est pas si courte, et il monte à la tribune publique, au bout de la place :
“Par ici, tout le monde ! c’est la criée pour les âmes.
Et le crieur fait l’article :
La criée pour les âmes va commencer.
“Chacun de nous a ses défunts, et, sans offense, on peut bien dire que plusieurs des nôtres doivent être dans le purgatoire ; car il y en a qui, de leur vivant, n’étaient pas commodes. Eh ! bien, c’est le temps de leur donner un petit coup d’épaule pour les pousser en Paradis. Ouvrez vos bourses, les amis ! C’est pour les âmes. Et puis, j’ai à vendre des effets qui ne sont pas piqués des vers !...
“Regardez-moi cette citrouille-là, par exemple. J’en ai tout mon raide à la soulever. Combien pour la citrouille?... C’est pas une citrouille ordinaire... Trente sous! Trente sous sont offerts pour la citrouille!... C’est la plus belle de la paroisse. Trente sous !.... Oubliez pas que c’est pour les âmes. Cette citrouille-là devrait en faire sortir au moins trois du purgatoire... Quarante sous!... Cinquante sous!... Cinquante!... Mettez, mettez! C’est pour les âmes. Vous avez peut-être un parent défunt qui compte sur cette citrouille-là pour entrer au ciel... Soixante sous!... Soixante-quinze!... Quatre-vingts sous !...
“On aura une grand’messe bien chantée par nos chantres, les chantres de la paroisse.. Ils y mettront de la bonne volonté, ils chanteront fort tant qu’on voudra ; vous les connaissez ; c’est pas des enfants d’école... Quatre-vingt-dix ! Encore un petit coup de coeur, les amis, pour atteindre la piastre... Quatre-vingt-dix! Quatre-vingt-dix ! Une piastre ! C’est bien. Mais ça serait encore mieux, si Ton dépassait la piastre. Il y a bien de la mortalité dans la paroisse. Faut penser à nos morts... Une piastre et cinq ! Une piastre et dix !... Ca va... Une piastre et demie ! ! Ca, c’est parler ! Une piastre et demie ! Une piastre et demie, une fois ! Une piastre et demie, deux fois !... Dépêchez-vous ! la citrouille va partir... Une piastre et demie, trois fois!... Elle est partie, Donne ton argent, Baptiste, et prends la citrouille...
Astheure, je mets en vente un rouleau de catalogne. Il y en a cinq verges. Combien pour la catalogne? C’est pour les âmes...”
N’est-ce pas là une description exacte de ce qui se passe à la porte de nos églises, le jour des morts? On y reconnaît bien l’esprit joyeux, un peu gaillard de nos gens même lorsqu’il s’agit de choses qu’ils respectent. Nos crieurs publics manquent rarement l’occasion d’accompagner leurs criées de plaisanteries qui amusent leurs auditeurs.
On sait l’affection que nos gens portent aux êtres et aux choses qui leur sont utiles et font en quelque sorte partie de leur vie laborieuse. Qui n’a pas remarqué la sympathie avec laquelle ils traitent le cheval qui partage leurs travaux
et leur rend de si grands services. Le récit qui suit extrait du beau roman du docteur Choquette intitulé La Terre en fournit une preuve touchante. Le père de Beaumont a réussi à racheter le bon Rougeaud que son gendre avait vendu, et il le ramène chez son ancien maitre.
“Viens notre vieux Rougeaud . ce pauvre
Rougeaud !” murmura spontanément le père de Beaumont en l’apercevant. La voix lui avait tremblé de le savoir de nouveau à lui, redevenu de la famille pour ainsi dire. Il s’en approcha un instant pour le flatter de la main.
“Une fois rendu sur la grande route, il se sentit subitement allégi, comme libéré d’une corvée dont il aurait douloureusement craint l’issue. Son grand chapeau de paille à la main - — car le soleil était déjà disparu derrière les forêts lointaines du Grand Coteau, — il marchait allègrement guidant devant lui Rougeaud dont il activait de temps à autre le pas, tantôt d’un claquement de la langue, tantôt d’un “Marche donc !” affectueux de commandement. Il eut bientôt atteint le chemin de traverse qui conduisait à son ancienne ferme et il s’y engagea. D’instinct, Rougeaud s’y était lui-même avec assurance engagé le premier, car il se souvenait bien des touffes odorantes de trèfle disséminées le long des fossées. Il alla tout de suite y plonger son museau gourmand.
Le père de Beaumont s’arrête un instant absorbé par les souvenirs que la vue du paysage évoque dans son esprit et après avoir exprimé les sentiments du vieux, l’auteur du récit continue :
“Marche donc mon paresseux ! “Le père Beaumont le gourmandait doucement, l’esprit ailleurs... “Avance donc . ”
“Maintenant qu’il voyait les petites lumières pâles des lampes jaillir ici et là, le long du rang, il s’était remis en marche — “Viens-tu, Rougeaud?...”
“Malgré l’ombre qui les enveloppait de plus en plus, tant ils savaient par coeur chacune des sinuosités et des inclinations de cette fin de montée dont l’extrémité débouchait sur la ferme. Rougeaud ne broutait plus, ne s’arrêtait plus. Il sentait avec joie les siens tout proches, de l’autre côté des clôtures ; il lui tardait de revoir les vieux compagnons de travail ou de litière dont on l’avait séparé sans lui rien dire.
Le père de Beaumont le suivait à grands pas, silencieux. Lui aussi sentait les siens tout proches, et ceux d’autrefois autant que ceux d’aujourd’hui. Mais de percevoir qu’il se cacherait d’eux et passerait comme un étranger, sans pousser le loquet connu de la porte, tout son être en avait frémi douloureusement.
Il reconnaissait maintenant les poteaux de clôture qu’il avait autrefois plantés, la poutre qui servait de passerelle pour la traverse du ruisseau, les cerisiers... Des fils mystérieux le rattachaient à toutes ces choses. Tout à coup il s’écarta du grand chemin pour se rapprocher de la haie qui le bornait. Rougeaud l’avait déjà précédé, cherchant au hasard, par dessus, à attraper des tiges d’avoine que les chariots avaient accrochées aux branches des arbres.
“Viens Rougeaud....” Et le père de Beaumont, la main instinctivement portée à l’endroit des barreaux que la longue usure des doigts avait polis, fit doucement glisser la barrière: — “Et va donc... Entre Rougeaud.
Veut-on maintenant une description du phénomène astronomique qui sous le nom d’aurore boréale illumine, avec tant d’éclat, à certaines
époques, le ciel canadien. On la trouve dans le roman de Marmette intitulé François de Bienville.
“D’abord d’une teinte égale et uniforme, une grande lueur blanche, qui s’élevait du côté du nord et montait dans l’espace, se fendit en millions de striures lumineuses et frangées comme les innombrables stalactites suspendues à la voûte de, grottes merveilleuses et sur lesquelles la lumière des torches se réfléchit avec des scintillations infinies.
“Ces grands courants, d'un blanc éclairé, commencèrent à se mouvoir, à courir avec rapidité sur le fond du ciel sombre. Tantôt avec la vitesse de la fusée qui part, ils se déroulaient dans le firmament comme d’immenses rubans de satin blanc et moiré qui ondoyaient sur l’obscurité de la nuit avec des reflets argentés. Puis, comme secoués par un souffle mystérieux, ils se balançaient un moment au-dessus de la terre assombrie et se repliaient soudain sur eux-mêmes avec la promptitude d’un éclair qui s’éteint. Reprenant après leur nuance égale et primitive, ils allaient se développer au-dessus de l’horizon comme un large turban, enroulé sur la tête du globe, et qui faisait miroiter dans l’infini son céleste tissu piqué, ça et là, de fils d’or figurés par les étoiles scintillant au travers de ces vaporeuses clartés.
Tantôt ils se séparaient distinctement, et, ainsi qu’une folle troupe' d’esprits titaniques, ils couraient aux quatre coins de, l’horizon, formaient une gigantesque chaîne et dansaient autour des mondes la ronde la plus fantastique et la plus échevelée.
Ils allaient, tournant si vite, qu’à les regarder, l’oeil se sentait pris de vertige, quand tout à coup, ce grand cercle mouvant se resserre, se rétrécit encore, s’amincit vers son centre, et s’arrête immobile, mais toujours lumineux, au milieu du ciel où il forme un soleil énorme dont les rayons sans nombre dardent en dehors leurs
traits pâles et tremblotants.
Sombre d’abord, le centre de cet astre éphémère prend bientôt une couleur rougeâtre qui devient pourpre en un moment, tandis qu’un brillant météore s’allume au sein de ce soleil étrange, éclate, tombe vers la terre, en laissant à sa suite une fugitive trainée tricolore, jaune, verte ou rouge, et va s’abimer au loin vers le bas du fleuve qui s’empourpre un instant d’une teinte enflammée, puis rentre dans l’obscurité.
Et, comme si c’était un signal de retraite, le cercle aux rayons agités là-haut se brise, et les courants de lumière diaphane se dispersent et s’éteignent dans l’air, poursuivis par la lueur sanglante du centre, laquelle grandit, s’épaissit, s’étend victorieuse dans l’insondable coupole du ciel qui longtemps, durant la nuit, garda cette couleur d’un rouge effrayant.
Dans Jean Rivard, dans Jacques et Marie, dans plusieurs de nos livres, il y a des pages nombreuses où la vie et la nature canadiennes sont peintes d’une façon remarquable. Impossible de les citer toutes, ce serait trop long. Mais je répète qu’en France comme au Canada d’ailleurs, on ne connaît pas assez et surtout on n’apprécie pas, comme on devrait le faire, les productions de nos auteurs. Par exemple, que de livres, dont le seul mérite est d’avoir une jolie couverture, on donne comme prix dans nos écoles et nos maisons d’éducation, de préférence aux livres canadiens qui apprendraient à nos enfants à aimer leur pays, à admirer son histoire si intéressante, si héroïque. Outre les attraits de la fiction les romans de Marmette et du docteur Choquette et les pro-
ductions de la plupart de nos auteurs contiennent des exemples et des leçons salutaires de patriotisme. Malheureusement, dit-on, les livres canadiens sont plus chers et ils iront pas aussi belle apparence que les livres français, leur couverture n’est pas aussi jolie. On s’occupe peu du contenu pourvu que le contenant ou l’enveloppe fasse un bon effet sur J’enfant. Mais si la demande était assez considérable, nos libraires trouveraient bien le moyen de faire des livres dont la couverture serait aussi jolie que celle des livres de France et qui coûteraient guère plus cher.
Je conclus en disant que le gouvernement, les commissaires d’écoles, les directeurs de nos collèges, de nos couvents, de nos maisons d’éducation en général, ainsi que tous ceux qui aiment la lecture, devraient se faire une devoir d’acheter des livres canadiens sans cependant mettre de côté les livres français dont un homme instruit ne peut se passer. Seulement que dans le choix de nos livres on fasse un part plus large à ceux de nos auteurs anciens et modernes.
Je n’ai pas parlé de nos grands livres historiques écrits par les Garneau, les Faillon, les Ferland, les Chapais, les DeCelles, les Suite, les Royal, les Gosselin, etc., ayant voulu spécialement mentionner les ouvrages où l’on trouve des descriptions des mœurs et de la vie canadienne comme celles que l’on admire tant et avec raison dans Maria Chapdelaine.
Je me demande si un recueil composé des meilleures pages de ces ouvrages ne serait pas apprécié en France. Trouverait-il, comme Maria Chapdelaine, pour le lancer, le patronage d’un grand journal français? Peut-être, grâce à l’aide de quelque grosse influence.
En tout cas, je répète que notre gouvernement et nos libraires devraient s’entendre pour placer les livres canadiens dans les bureaux de nos agents en France, en Belgique et dans les grandes bibliothèques de ces pays et du Canada.