SOUFFRANCES DES EXILES DE L’AUSTRALIE
Ce que les infortunés exilés de l’Australie eurent à souffrir pendant la traversée et leur séjour en Australie a été raconté par l’un d’eux, M. F.-X. Prieur, dans un livre intitulé, Notes d’un condamné politique, et verbalement par plusieurs exilés après leur retour au pays. Je viens de mettre la main sur les notes écrites jour pour jour par M. F.-M. Le Pailleur depuis son départ pour l’exil jusqu’à son retour.
J’ai bien connu ces deux patriotes qui vécurent longtemps après leur retour au pays. Le premier était, en 1837, marchand à Saint-Timothée; ruiné par son dévouement à la cause des patriotes, il obtint du gouvernement, à son retour de l’ Australie, un emploi qui lui permit de vivre et de soutenir sa famille. Plusieurs enfants et petits-enfants vénèrent sa mémoire.
J’ai vu souvent, au palais de justice, M. Le Pailleur qui occupait la position d’huissier de la Cour du Banc de la Reine. C’était un brave et charmant homme, poli, courtois, estimé de tous ceux qui le connaissaient. III épousa, à son retour de l’exil, la veuve de son ami Cardinal, et mourut à un âge avancé.
Ces deux patriotes ont raconté les souffrances des exilés, depuis leur départ de Québec jusqu’à la fin de leur exil.
Les prisonniers à bord du Buffalo, en y comprenant les déportes du Haut-Canada et quatre forçats, étaient au nombre de cent quarante-quatre. Ils furent entassés dans un entrepont de quatre pieds de hauteur sur une longueur de soixante-quinze pieds entre les deux cloisons, où l’air et la lumière manquaient. C'est là, dans ce taudis infect et empesté, qu’ils devaient coucher quatre par quatre dans des compartiments ayant deux pieds de hauteur, sur des matelas affreux; c’est là qu’ils devaient pendant cinq mois vivre, dormir et manger. Et quelle nourriture! Elle était la plupart du temps dégoûtante et si au moins elle avait été suffisante! Mais non on leur en donnait juste assez pour les empêcher de mourir de faim. Ajoutons à cela les menaces, les mauvais traitements, les insultes les plus grossières, les souffrances causées par une vermine impitoyable et une chaleur suffocante, et on aura une idée de ce que durent suffrir ces hommes honorables accoutumés au confort, au bien-être de nos bonnes familles canadiennes. Une des choses qu’ils supportaient avec le plus de peine était le plaisir que prenaient certains officiers anglais à les traiter comme de vils criminels, à sembler même leur préférer les forçats auxquels ces braves gens étaient associés.
Si, au moins, pendant cette traversée épouvantable, ils avaient pu espérer qu’ils seraient mieux traités et pHus heureux sur la terre de leur
exil! Mais ils ne se faisaient pas illusion sur le sort qui leur était réservé.
Arrivés à Sydney, dans les derniers jours du mois de février, ils restèrent enfermés, quatorze jours, dans les flancs infects du Buffalo, pendant que les autorités délibéraient sur l’endroit où ils seraient installés. Il avait d’abord été question de les envoyer à l’île Norfolk, située à cent milles de Sydney, connue dans le pays sous le nom mérité de “l'Enfer.” On y envoyait les criminels les plus redoutables, les plus dangereux. Or, des lettres venues du Canada avaient convaincu les autorités officielles de l’Australie que nos compatriotes étaient des criminels de cette espèce, des brigands capables et coupables des crimes les plus odieux. Ils trouvèrent heureusement dans la personne de Mgr Polding, l’évêque de Sydney, un protecteur puissant et dévoué qui avait appris en peu de temps à les connaître, à les estimer. Aidé du père Brady, il réussit à les préserver du danger qui les menaçait; il alla jusqu’à se porter caution de leur conduite future.
Enfin, après des pourparlers et des délibérations presque interminables, il fut décidé de les envoyer à Long Bottom, à quelques milles de Sydney. Ce n’était pas l’enfer, non, c’était le purgatoire. Ils y furent entassés dans des bâtisses où ils souffrirent beaucoup du froid et de l’humidité, la nuit surtout, vu qu’ils furent condamnés à coucher sans couvertures sur des planchers
mal joints et humides. L’eau de pluie et la nourriture qu’011 leur donnait ne pouvaient être plus malsaines, plus infectées.
Avant de les mettre à l’ouvrage, on les soumit à un procédé qui les humilia profondément en achevant de les confondre avec les forçats. “On nous fit mettre en rang, dit Prieur, et au moyen de peinture et d’un fer à marquer, on inscrivait sur nos habits, à plusieurs endroits, les lettres de la servitude pénale: les lettres L B étaient les initiales du nom de l’établissement que nous habitions, Long Bottom”.
C’est là dans le voisinage de Long Bottom, à une petite distance de la rivière Paramata, qu’ils furent employés, pendant plusieurs mois, à extraire, casser et transporter la pierre destinée au macadam des grandes routes voisines, sous la conduite et la surveillance d’employés grossiers et violents.
Leur seule consolation était de pouvoir de temps à autre entendre la messe dans un hangar qu’ils avaient réussi à convertir en chapelle et d’y recevoir la communion des mains du bon évêque Polding ou du dévoué père Brady. M. Prieur et M. Le Pailleur se plaisent à dire que la religion les aida puissamment à supporter les misères et les souffrances de leur exil.
Après un certain temps, leurs maîtres et leurs gardiens les trouvant si paisibles, si patients et si laborieux, finirent par les estimer et les traiter avec plus d’égards, avec moins de sévérité.
“Il y avait, dit M. Prieur, vingt mois que nous étions à Long Bottonr, lorsque l’ordre vint de nous louer à des habitants >du pays, selon l’usage des colonies pénales de l’Australie. Les conditions de notre louage étaient qu’on devait nous allouer sept schelling et six deniers par semaine et de plus dix livres de bœuf, dix livres de farine de blé, une livre de sucre et quatre onces de thé noir, comme ration alimentaire. Les loués sont tenus de préparer et de faire cuire eux-mêmes leurs aliments et ils sont logés dans de petites cases séparées de la demeure des propriétaires; à peu près comme les esclaves noirs dans les plantations du sud de l’Amérique.”
Inutile de dire que les loués restent soumis aux autorités militaires du pays, à une vigilance et à des règlements sévères.
Nos infortunés compatriotes réussirent presque tous à se louer et furent plus ou moins heureux et bien traités selon le caractère et la mentalité de leurs maîtres. Mais il vint un temps où la plupart furent congédiés et obligés d’avoir recours à toutes sortes d’expédients pour vivre.
Pendant ce temps-là, au Canada comme en Angleterre, des âmes charitables travaillaient à ob-
tenir leur pardon et à les rapatrier. Un comité d’hommes importants de Montréal organisait à cette fin une souscription, et ce comité avait pour trésorier M. Raymond Fabre, un patriote éprou-
vé, l’un des hommes les plus estimés de Montréal. Le gouvernement anglais finit par céder aux instances, aux supplications de tous ceux qui, en Angleterre comme au Canada, s’intéressaient au sort des exilés, mais il procéda lentement, et comme l’argent souscrit pour subvenir aux dépenses du retour était déposé en Angleterre, ils étaient obligés de s’y rendre, à leurs frais, avant de pouvoir le toucher. La joie qu’ils éprouvèrent, lorsqu’ils apprirent l’heureuse nouvelle de leur délivrance, fut indicible, mais elle fit place chez un bon nombre à la tristesse lorsqu’ils songèrent qu’ils n’avaient pas le moyen de payer les frais de retour. Us eurent recours à tous les expédients, se soumirent aux travaux les plus durs, aux besognes les plus grossières afin de se procurer les fonds requis. On peut imaginer le chagrin de ceux qui restaient, lorsqu’ils voyaient partir plusieurs de leurs compagnons d’exil qui avaient réussi à se procurer l’argent qu’on leur demandait pour les transporter en Angleterre. Le gouverneur sir George Gipps leur avait pourtant annoncé que la souscription au Canada était assez forte pour permettre au gouvernement anglais de payer les frais de voyage de tous les exilés. Mais l’argent promis n’arrivait pas et nos malheureux compatriotes s’énervaient dans une attente cruelle.
Enfin, en 1846, tous les exilés avaient réussi à réintégrer la patrie, à l’exception toutefois de
MM. Ignace Chèvrefils et Louis Dumouchel qui étaient morts, et d’un nommé Marceau qui s’étant marié avait décidé de demeurer en Australie.
Comme les exilés, leurs familles et leurs amis avaient vécu, depuis plusieurs mois, dans l’espoir que bientôt l’amnistie serait proclamée, mais les jours, les semaines, les mois s’étaient écoulés et rien n’était venu confirmer l’heureuse rumeur. Leur anxiété était grande. Aussi, lorsqu’ils apprirent que les exilés étaient en route vers la patrie, ils furent heureux et se préparèrent à les recevoir les bras ouverts. Mais les joies du retour furent parfois mêlées de chagrins amers. La mort avait fait des victimes, elle avait enlevé des êtres chéris, et, dans plusieurs cas, les exilés avaient été dépouillés de leurs biens; leur ruine était complète. Mais ils retrouvèrent des amitiés et des sympathies qui les consolèrent et les aidèrent à refaire leur vie. Les Canadiens-français ne pouvaient ignorer que si ces braves gens avaient tant souffert, c’était pour eux, pour leur procurer les libertés politiques et nationales dont ils jouissaient.