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LE COMMERCE CANADIEN-FRANCAIS

Parmi les hommes d’affaires de la rue Saint- Paul parvenus à la fortune à force de courage, de travail et d’énergie, il fut noter M. Boyer. Ses débuts dans la carrière commerciale, comme ceux des Masson et des Renaud, furent bien modestes. Il dut en grande partie ses succès à l’habileté avec laquelle il sut faire usage d’une avance de provisions qui lui fut faite par un marchand qui eut raison de croire à sa probité. C’était, lui aussi, un travailleur infatigable, l’un des premiers à se mettre au travail le matin et l’un des derniers à le quitter. A cette époque, les patrons, les chefs des maisons industrielles et commerciales et leurs employés commençaient la journée de bonne heure et la finissaient tard. Toujours sur le qui-vive, toujours à l’affut de toutes les occasions de faire de l’argent, M. Boyer accrut rapidement la fortune de sa maison de commerce et devint l’un des marchands les plus fortunés de Montréal. Grâce à son flair commercial et à sa confiance dans l’avenir de Montréal, il acheta au nord de la rue Sherbrooke et ailleurs des lopins de terre considérables où il n’y avait pas une seule maison et qui sont maintenant couverts d’habitations. Ce fut une

heureuse spéculation qui augmenta considérablement sa fortune.

M. Boyer avait l’esprit caustique et la parole franche, rude parfois. Un jour, on lui dit que quelqu’un avait mal parlé de lui ; il parut réfléchir un instant et dit: “C’est curieux, je ne me souviens pas de lui avoir rendu service.” Inutile de dire qu’il avait rendu des services à des gens peu reconnaissants.

Il eut deux fils, dont l’aîné, Alphonse, mort, il y a quelques années, fut député du comté de Maskinongé à la Chambre locale. C’était un homme intelligent, un causeur amusant, un joyeux compagnon. L’autre, l’honorable Arthur Boyer, a été député de Jacques-Cartier, ministre sans portefeuille dans le cabinet Mercier, et il est maintenant sénateur. Très instruit, parlant également bien l’anglais et le français, c’est un des sénateurs les mieux informés, les plus écoutés.

Il y avait autrefois sur la rue Saint-Paul, à l’encoignure de la place Jacques-Cartier, une maison de commerce anglaise de nom mais de fait bien canadienne-française, car M. Thompson, son propriétaire, avait, comme son père, épousé une Canadienne-française, une demoiselle Trudeau, soeur du grand vicaire Trudeau, et il était catholique. M. Thompson était un homme d’esprit renommé pour ses bons mots, ses vives réparties, ses facéties et le succès avec lequel il mystifiait ses semblables. Il avait beaucoup d’amis qu’il

amusait et une clientèle considérable dont une grande partie se recrutait dans les paroisses situées au nord de Montréal.

J’étais avec mon père dans son magasin, en 1849, lorsque les cris “au feu, au feu” retentirent dans la rue. Les orangistes avaient mis le feu à l’hôtel Cyrus, l’hôtel Riendeau maintenant, où se tenait l’enquête sur la mort du jeune Mason, tué au moment où, à la tête d’une bande d’émeutiers, il franchissait la grille en face de la maison de La Fontaine. Les orangistes sachant que cet homme éminent devait donner son témoignage à cette enquête, avaient formé le complot de profiter de la confusion et de l’excitation causées par l’incendie, pour l’assaillir et le tuer à sa sortie de l’hôtel. J’arrivai avec mon père en face de l’hôtel en feu au moment où La Fontaine en sortait, au bras de M. Coursol qui, en cette circonstance comme en beaucoup d’autres, fit preuve d’un grand courage.

M. Thompson laissa deux fils de talent qui se distinguèrent dans l’imprimerie et le journalisme: Napoléon et Toussaint Thompson ; l’épouse si estimée de M. le sénateur Béique est sa petite-fille: du côté paternel et maternel la lignée a une grande valeur intellectuelle.

La maison Thibaudeau fondée à Québec par M. Isidore Thibaudeau avait, à Montréal, une succursale qui, pendant un certain temps, fit de grandes et fructueuses affaires, et fut administrée par M. Rosaire Thibaudeau et plus tard par M. Alfred Thibaudeau.

AU SOIR DU LA VIlî

Peu de familles ont occupé dans notre monde politique autant de positions importantes. Isidore, l’ainé a été député; Elie, le cadet, a été député et ministre avant la Confédération; Rosaire, leur frère, a été sénateur et Alfred, le fils d’Isidore, l’est aussi. Le parti libéral s’est toujours plu à reconnaître les services et le dévouement de cette importante et populaire famille. Lorsque Laurier, fait ministre en 1875, fut battu dans le comté de Drummond-Arthabaska, M. Isidore Thibaudeau donna sa démission comme l’un des députés de Québec-Est afin de lui permettre de se faire élire dans cette patriotique division.

Rosaire Thibaudeau a été pendant longtemps, l’un des chefs les plus intelligents, et les plus actifs du parti libéral. Il avait de nombreux amis, et sa maison dont une femme distinguée faisait les honneurs avec tant de charme, était le rendezvous de l’élite de notre société.

On a prétendu que son zèle pour la politique n’avait pas été favorable aux intérêts de la maison Thibaudeau qu’il représentait à Montréal.

Il y avait encore sur la rue Saint-Paul la maison Mongenais & Boivin aujourd’hui entre les mains habiles du sénateur Marcellin Wilson dont la fortune s’est accrue si rapidement depuis quelques années; la maison florissante Villeneuve et Lacaille, maintenant administrée par M. Gendreau qui en fut le principal commis pendant plusieurs années, et enfin la maison Lamontagne,

située maintenant sur la rue Notre-Dame et dont M. Joubert est le chef et l’administrateur. M. Joubert était bien jeune et pauvre, lorsque vers l’an 1870 il vint du Sault-au-Récollet à Montréal, s’engager comme commis dans la maison Prévost & Hébert, et plus tard il entrait dans la maison Lamontagne à la tête de laquelle il est parvenu et qu’il dirige avec tant de succès. La carrière de M. Joubert est encore un exemple éclatant de ce que le travail, la probité, l’activité et le sens du devoir peuvent accomplir. Le petit commis de 1870 est aujourd’hui l’un des marchands les plus prospères de Montréal et l’un de nos citoyens les plus estimés pour leur charité, leur dévouement à toutes les bonnes œuvres, et ses fils marchent sur ses traces. On ne pourra pas lui reprocher comme à plusieurs de nos capitalistes anciens ou nouveaux et à leurs fils, de se désintéresser de toutes les œuvres qui ont pour objet le bien-être de leurs semblables, le progrès et l’honneur de leur nationalité.

Il vint un temps où, vu les progrès et l’extension du commerce, plusieurs de ces maisons commerciales de la rue Saint-Paul, se virent obligées de la déserter et de se diriger vers la rue Notre- Dame. L’origine de la rue Notre-Dame remonte comme celle de la rue Saint-Paul, aux premiers temps de la colonie et son histoire est intéressante. Elle a été pendant longtemps le siège principal du commerce en détail, la promenade favo*

rite de l’élite de la société. Kn 1860 on y voyait encore, dans l’après-midi, nos belles dames y étaler leurs brillantes toilettes et y venir dans leurs beaux carrosses faire leurs achats; on y voyait aussi nos jeunes avocats, notaires et étudiants s’y promener en compagnie de jeunes filles pimpantes, car, à 4 heures de l’après-midi, ils pouvaient quitter les bureaux sans que la clientèle en souffrît beaucoup.

Les principales maisons de commerce en détail étaient canadiennes-françaises, c’étaient les Beaudry, les Merrill, les Bruneau, les Sénécal & Duverger. Il y avait six frères Beaudry: Jean- Louis, Jean-Baptiste, Joseph, Victor, Prudent, tous marchands ou hommes d’affaires arrivés pauvres de la campagne à Montréal et devenus riches.

Le plus connu fut Jean-Louis qui fit sa fortune dans un petit magasin de pauvre apparence situé sur la rue Notre-Dame en face du palais de justice, et qu’on appelait généralement “Le magasin aux contrevents barrées” Lorsque M. Beaudry fut devenu riche, on lui conseillait parfois d’occuper un magasin plus grand et plus beau, il répondait invariablement, “J’aime mieux faire de bonnes affaires dans un petit magasin que de me ruiner dans un grand magasin.” Joignant à un esprit solide une énergie indomptable, Jean-Louis Beaudry réussit non seulement à faire fortune dans le commerce, mais encore à se distinguer dans le domaine politique et municipal.

Malgré son peu d’instruction, il parlait l’anglais et le français d’une façon convenable, avec une force de raisonnement peu ordinaire. Je l’entendis parler à Sainte-Thérèse en 1858, il commença son discours par ces paroles: “Un bon nombre de vous, messieurs, doivent me connaître ou ont dû entendre parler de moi, je suis le marchand aux contrevents barrés de la rue Notre- Dame à Montréal, et je parle comme je vends mes marchandises, franchement et honnêtement”.

Il était l’un des chefs du parti conservateur, à Montréal, partisan ardent de Cartier à qui il ressemblait par la force de la volonté et l’énergie parfois rude de la parole. Il a été pendant plusieurs années maire de Montréal et il déploya dans l’administration des affaires municipales l’activité, l’esprit pratique et le jugement dont il faisait preuve dans l’administration de ses propres affaires. Le greffier de la ville était alors, M. Chs Glackmeyer qui depuis longtemps faisait le beau et le mauvais temps à l’hôtel de ville et dont personne n’osait contester la compétence, l’expérience et les connaissances municipales.

Plus affable et plus doux d’apparence que M. Beaudry, il n’était pas moins volontaire, énergique, entêté même. Aussi, le contact de ces deux forces ne pouvait manquer de produire des conflits, des chocs électriques, qui amusèrent beaucoup le monde municipal. Pin jour, la guerre éclata, lorsque le maire voulut prendre possession

du magnifique bureau que M. Glackmeyer occupait; la dispute fut violente et la victoire longtemps indécise, mais le greffier finit par l’emporter sur le maire. La lutte au sujet de ce bureau rappelait le “Lutrin” de Boileau.”

M. Beaudry donna une idée frappante de son énergie lorsqu’en 1873 il empêcha la procession orangiste qui aurait provoqué un conflit sanglant. Depuis plusieurs jours, l’anxiété régnait dans la population de Montréal, et les autorités voyaient avec angoisse arriver le 12 juillet. On savait que les Irlandais catholiques avaient résolu d’empêcher, à tout prix, cette procession et que des deux côtés on s’armait de révolvers. M. Beaudry avait mis sur pied toute la police et la force armée de Montréal, et il était décidé à empêcher les orangistes de se former en procession. Afin d’assurer le succès de ses efforts, il s’installa à l’entrée de l’édifice d’où les officiers et le principal corps de l’Association devaient partir pour se former en procession, et il leur fit annoncer qu’ils lui passeraient sur le corps avant de pouvoir s’assembler dans la rue, que d’ailleurs les avocats de la ville ayant déclaré que leur procession serait illégale, il les ferait arrêter s’ils persistaient dans leur résolution. Les orangistes intimidés renoncèrent à leur projet. Il n’y eut qu’une voix pour proclamer que l’énergie de M. Beaudry avait empêché le sang de couler à flots dans les rues de Montréal.

L’une des maisons de commerce les plus populaires de Montréal était celle des MM. Merrill, deux hommes très estimés dans notre monde commercial, social et politique, qu’on voyait figurer avec honneur sur les listes de souscription en faveur des œuvres de charité. Partisans dévoués de sir Aimé Dorion, dans un temps où le parti libéral comptait peu de capitalistes dans ses rangs, ils étaient souvent mis à contribution. Ils sont morts tous deux à un âge avancé et leur nom est dignement porté par des hommes qui jouissent comme eux de l’estime de leurs concitoyens.

Mais avant d’aller plus loin dans l’examen des maisons de commerce situées en dehors de la rue Saint-Paul, je crois devoir dire un mot d’un homme qui plus que tout autre a joué un rôle important non seulement dans le commerce, mais encore dans notre monde politique. Il s’agit de l’honorable Augustin Cuvillier qui fut élu député du comté de Huntingdon en 1815 et fut l’un des membres les plus actifs, les plus influents et les plus capables de l’ancienne Chambre d’Assemblée de la province de Québec. Sa compétence et ses connaissances financières rendaient des services précieux et lui donnaient une grande autorité dans le monde politique comme dans le domaine commercial, d’autant plus qu’il pouvait exprimer ses vues en français comme en anglais, de. façon à produire une excellente impression. On voit son nom figurer souvent dans l’histoire des débats

de l’ancienne Chambre d’ Assemblée. En 1828, il faisait partie de la délégation chargée d’aller présenter au gouvernement impérial des pétitions protestant contre les mesures arbitraires qui privaient les Canadiens de leurs droits politiques. Mais son refus de voter pour les 92 Résolutions lui fit perdre sa popularité et l’empêcha d’être élu dans les élections agitées de 1834. Il réussit à se faire élire aux premières élections qui eurent lieu sous l’Acte d’Union, et fut même élu président de l’Assemblée législative. Malheureusement il crut devoir encore différer d’opinion avec La Fontaine et ses amis, lorsqu’ils refusèrent de se soumettre aux prétentions anticonstitutionnelles de lord Metcalf, et il renonça à la vie publique pour ne s’occuper plus que de ses affaires. Comme on le voit, il était d’un caractère indépendant et ne transigeait pas avec ses convictions. Mais sa carrière politique démontre que le monde des affaires a souvent autrefois fourni au pays des hommes d’Etat de grande valeur. Lorsqu’il mourut tous les journaux anglais et français rendirent un hommage éclatant aux talents, aux facultés brillantes et solides, à la vigueur morale et intellectuelle qui le caractérisaient.

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