‹ Au soleilChapitre 1 sur 44 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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JEANNE BOUYER

SOCIÉTÉ DE DÉPOUILLEMENT, d'empoisonnement, DE DESTRUCTION, DE MYSTIFICA- TION ET D'ABÊTISSEMENT MUTUELS

Je commencerai par remplir la moitié de mon programme ; je réserve « la destruction et l'abêtissement » ; nous nous contenterons d'abord du « dépouillement et de l'empoisonnement ».

Entrant, l'autre matin, chez un voisin, — peintre distingué, — je le trouvai en proie aux symptômes les plus inquiétants et les plus laids de l'intoxication. Un médecin était auprès de lui, et, après examen, cet état fut justement attribué à un sirop de groseilles qui, au lieu de la coloration rouge brun avec un peu de jaune que présente naturellement ce sirop, était d'une de ces couleurs fausses et viôlâtres,

un moment à la mode, auxquelles on a donné les

noms, beaucoup trop brillants pour leur mérite, de Magenta et de Solferino. Quand je vis les douleurs apaisées et les symptômes à peu près disparus, je dis au patient : — C'est bien fait ! Comment un peintre, surtout un peintre qui, comme vous, étudie et décompose les couleurs avec une rare sagacité, avalet-il des choses d'un aussi vilain ton ?

Et en m'en allant, je pensai à une guerre que j'ai commencée il y a une quarantaine d'années contre les fraudes du commerce. J'ai été, alors et depuis, suivi dans cette croisade par des gens non plus indignés, mais beaucoup plus habiles et plus compétents que moi, des savants, des chimistes ; un député, en 1843, en a même parlé assez énergiquement à la Chambre des députés. Les savants, chimistes, etc. , qui se sont occupés de ces fraudes, ont bien voulu m'envoyer leurs ouvrages avec quelques mots bienveillants écrits de leur main sur la première page du volume; mais aucun, un excepté, n'a cru devoir mentionner dans le livre la part que j'avais prise à la guerre ; la note à la main ne reconnaissait mon rôle d'initiateur que pour moi qui ne l'ignorais pas ; une phrase imprimée l'eût appris à trop de monde ; c'est ce qui m'est arrivé sur la question de la propriété littéraire : en tête de cinq ou six ouvrages à ce sujet, on pourrait lire de la main de l'auteur : A celui qui a trouvé la formule: « La propriété intellectuelle est une propriété »; mais dans le livre, il n'est plus question de moi, si ce n'est un peu avant Yet cœtera.

Le comte Walewski, lorsque cette question fut sérieusement débattue, me fit envoyer « le premier exemplaire tiré » des travaux de la commission. A

cette même époque, je lus un matin dans un journal : « La question est résolue par cette courte phrase » d'un « auguste écrivain » : La 'propriété iny> tellectuelle est une propriété. » Je fus flatté, mais un peu étourdi de l'épithète d'auguste, je trouvai l'encens un peu capiteux, un peu grossier même. Ah ! si l'auteur de l'article avait dit : Un écrivain connu, un écrivain., distingué même, si même il s'était emporté à dire un écrivain... célèbre, j'aurais humé la chose, en baissant les yeux. Mais... auguste! Auguste est trop fort. Ma modestie fut bientôt à son aise, lorsque, continuant la lecture de l'article, je m'aperçus que l'on prêtait tranquillement ma petite phrase à l'empereur Napoléon III.

Quelle que soit l'importance du rôle que chacun ait joué dans la croisade contre les fraudes du commerce, il y eut pour tous une parfaite et triste égalité dans le résultat, c'est-à-dire que la croisade n'eut aucun résultat, et que les fraudes plus ou moins spoliatrices, plus ou moins dangereuses, ont toujours été en augmentant ; on a enrôlé la science dans la troupe, et tous les jours on découvre de nouvelles fraudes, de nouveaux procédés pour dépouiller et empoisonner les consommateurs.

Ne parlons pas des balances aux plateaux inégaux, des faux poids, des mètres de 85 centimètres, etc. , ni de la manière de s'en servir. On a trouvé une pierre qui, réduite en poudre, ressemble parfaitement à la plus belle farine, les Parisiens en ont mangé pendant quelque temps. J'ai raconté il y a longtemps l'histoire d'un épicier, qui, ayant remarqué que le sol dans lequel était creusé un caveau placé sous la

boutique, était du sable ayant exactement la couleur de la cassonnade, mêla naturellement ce sable à la cassonnade, en proportion toujours croissante, ce qui avait l'avantage accessoire d'agrandir son caveau; mais à force d'agrandissements, il s'aperçut un jour qu'il ferait crouler la maison. Il chercha ailleurs un sable semblable, mais il ne put trouver la nuance exacte, et ses clients, qui avaient sucré si longtemps leur faux café avec de la terre de caveau , s'insurgèrent contre la fausse terre de caveau.

On a, sur des calculs rigoureux, évalué en 1814 la quantité de vin vendangé dans les crus du fond et du courant de la Seine, c'est-à-dire la quantité d'eau vendue comme vin, à Paris, à 500,000 hectolitres. Paris depuis a considérablement augmenté le nombre de ses habitants, accru le nombre de ses marchands de vin, et la politique et les révolutions ont singulièrement exaspéré la soif publique.

Jusque-là il n'y a qu'un vol, un vol effronté ; mais pour rendre au vin ainsi mélangé la force et la couleur, on a eu recours à la potasse, à la soude, à la litharge, aux oxydes de cuivre.

Aux bois de Campêche, du Brésil, etc., aux baies de sureau, etc., on a fait succéder la fuschine, qui est un poison, et vous retrouvez la fuschine dans les confitures, dans les sirops, dans les bonbons.

En 1876, on saisi d'un coup, à Paris, 3o0 pièces devin empoisonnées par la fuschine.

De temps en temps, la Gazette des Tribunaux publie une liste de soixante, quatre-vingts bouchers, charcutiers, etc. , condamnés pour avoir mis en vente des viandes corrompues.

Dans une seule visite, le préfet de police Gisquet fit saisir chez les charcutiers dix mille livres pesant de viandes avariées au point d'être un poison violent. On a souvent constaté des cas de mort nombreux par suite de l'indigestion de ces viandes. En gardant les vaches à rétable — usage très répandu aujourd'hui— on les rend lymphatiques et on augmente, en y ajoutant certaines nourritures malsaines, la quantité de leur lait. Mais ce lait, fourni par des vaches dont le poumon est rempli de tubercules, est un poison surtout pour les enfants en bas âge. Ce n'est pas assez ; on mêle au lait, qu'on a d'abord écrémé puis étendu d'eau, de la farine, de la gélatine, du bicarbonate de soude, etc.

Le beurre est mélangé de farine, de pommes de terre, de suif, de craie, etc. ; on a inventé le faux beurre, que du moins le marchand vend comme beurre artificiel, mais que les restaurants emploient comme vrai, pur et loyal beurre.

On colore le beurre avec la carotte, la fleur de souci, la graine d'asperges, ce qui n'est qu'une tromperie, mais quelquefois on se sert du suc de chélidoine, qui est un poison ; quelquefois aussi des fleurs de la renoncule jaune, bouton d'or, renoncule acre, qui sont un autre poison.

Le sel est mélangé de plâtre, du sel de salpêtre, du sel de soude avec de l'alun. En 1832, l'essai fait sur 325 échantillons de sel, prélevés sur les marchands de Paris, prouva que 309 d'entre eux étaient mélangés de substances constituant soit la fraude, soit un poison.

Le sucre, les cassonnades sont mélangés de fécule, de plâtre, de craie.

La terre, aima parens, est source de tout lucre : Brune, elle est du café, mais jaune, elle est du sucre.

On a depuis peu imaginé la glucose (application des sciences à l'industrie). La glucose est un sucre qui s'est introduit jusque dans les hôpitaux où elle inspire aux malades de la répugnance et du dégoût pour des tisanes salutaires d'ailleurs.

Le café, on en fait avec des pois chiches, avec la racine de chicorée ; puis on a imaginé la fausse chicorée : de l'orge ou des croûtes de pain ramassées dans les ordures et grillées, le noir résidu des sucreries ; du marc de café qui a servi, racheté aux garçons de café, — je ne parle pas du café avarié par l'eau de mer, mêlé en diverses proportions au café pur et — honnête.

On surveille, mais pas toujours avec succès, remploi pour colorer les bonbons, d'une gamme, d'une palette de poisons : le jaune de chrome, la gommegutte, le minium, le sulfure rouge de mercure, l'arsénite de cuivre, le cinabre, la fuschine, etc. , etc.

On a retrouvé dans les liqueurs, sirops, etc. , du bleu de Prusse, du jaune de chrome (chromate de plomb), le vert de Schweinfurt, violent poison, cuivre et arsenic, etc. , l'acétate de cuivre, etc.

Le miel, la bière, le thé, le cidre, — le quinquina, le tapioca, l'arrow root, la moutarde, le chocolat, la vanille, le poivre, les conserves de légumes, les truffes, les oignons brûlés, aucun aliment n'échappe

à la fraude, aucun n'est pur. Heureux quand vous n'êtes que volé, mais le plus souvent on s'empoisonne un peu à chaque repas, à chaque bouchée qu'on mange, à chaque gorgée qu'on boit ; boire et manger, ce qui est censé remonter la machine humaine, la corrode, la disloque. L'homme, selon les hasards et son tempérament, résiste plus ou moins longtemps à une intoxication perpétuelle qui commence à ses premiers jours par le lait de son biberon, quelquefois par le lait d'une nourrice malsaine.

De là, tant de maladies, parfois nouvelles et précédemment inconnues, qui se manifestent et se développent sans causes apparentes...

Ces fraudes sont dues en grande partie à une fausse idée de la liberté qui, sous tant de formes, est aujourd'hui notre perte. On ne veut pas admettre cet axiome indiscutable :

« La liberté de chacun a pour limites la liberté des autres. »

La liberté de vendre à faux poids, pour les marchands, doit être bornée par la liberté, pour le consommateur, « d'en avoir pour son argent. » La liberté de mélanger les substances doit s'arrêter à la liberté que peuvent réclamer les acheteurs de ne pas être empoisonnés. La vie était déjà un poison lent dont on finit par mourir, les sciences appliquées à l'industrie semblent s'efforcer d'abréger les souffrances des patients.

Quand on va acheter les provisions de la journée, on va acheter divers poisons sous diverses formes. La fraude du commerce nous condamne comme les Athéniens condamnaient à la ciguë.

La concurrence illimitée, enragée, la concurrence à mort, est pour beaucoup dans cet état de choses désastreux, mais il est une autre cause pour laquelle je plaide inutilement, je le répète, depuis bientôt un demi-siècle.

En politique, en morale, en législation, en hygiène, etc., il faut appeler les choses par leur nom et déclarer une guerre inexorable aux euphémismes hypocrites.

L'épicier qui vous donne de faux café pour votre argent ou vous en donne moins que le poids annoncé, fait juste la même chose que l'acquéreur qui payerait son café avec une fausse pièce ou un faux billet fabriqué par lui.

Celui-ci est un voleur, un faux monnayeur, et va aux travaux forcés.

L'épicier est un « vendeur à faux poids », plus un « trompeur sur la qualité et la quantité de la marchandise vendue ; » il en est quitte pour une faible amende, et il faut qu'il soit bien obstiné, s'il finit par obtenir quelques jours de prison. L'épicier qui, par des mélanges toxiques, empoisonne plus ou moins lentement son client, fait précisément la même chose que le client qui jetterait de l'arsenic dans le pot-au-feu de l'épicier.

Celui-ci est un empoisonneur. La loi le condamne à mort. Les jurés, avec leur longanimité poussée jusqu'à la farce, se contentent de l'envoyer au bagne.

Mais l'épicier n'est qu'un « sophistiqueur ; » il en est quitte encore pour une amende dérisoire, et, s'il est mal défendu, quelques jours et peut-être un mois de prison.

Plus de vente à faux poids, plus de falsifications et de sophistications. Celui qui vole est un voleur, celui qui empoisonne est un empoisonneur. Un seul nom pour le morne délit et pour le même crime.

Que le marchand qui vole ou empoisonne le client soit puni comme le consommateur qui volerait ou empoisonnerait le marchand.

Ça a l'air simple, indiscutable; ça semble devoir se chanter sur l'air de M. delà Palisse: Un quart d'heure avant sa mort il était encore en vie, etc.

Eh bien ! depuis un demi-siècle que je crie ce principe sur les toits, je n'ai pu le faire admettre, ni par les législateurs, ni par les magistrats, ni même par les gens qui payent tous les jours pour être quotidiennement et plus ou moins lentement et doucettement empoisonnés, et qui se montrent semblables à la femme de Sganarelle, à laquelle il plaît d'être battue.

De cette vérité primaire, grammaticale, logique et mathématique, j'ai demandé opiniâtrement la reconnaissance à la Restauration, au Gouvernement de Juillet, aux deux ou trois bolides de république qui ont fait explosion sur la France.

Je l'ai demandée à l'empire; — je ne l'avais pas encore demandée au gouvernement actuel, c'est ce que je fais aujourd'hui.

Nous avons traité du dépouillement, de l'empoisonnement et d'une partie de la destruction mutuels. Il nous reste à parler de la mystification et de l'abêtissement, et à revenir un peu sur la destruction réciproque et sur les encouragements qu'elle reçoit.

Je ne suis pas certain de ne vous avoir pas déjà parlé d'un dessin que m'a donné le célèbre et charmant peintre Hamon qui est mort à Saint-Raphaël il y a deux ans. Si je ne vous en ai pas parlé, il serait fâcheux de vous le laisser ignorer, et, dans le cas contraire, on peut, sans inconvénient, y penser deux fois, d'autant plus qu'il « illustre » singulièrement la thèse que je développe aujourd'hui :

Ce dessin a pour titre : « Le pouvoir de l'éloquence. » L'éloquence est représentée par une femme assise, coiffée du bonnet phrygien, tenant d'une main un sceptre qui, regardé de près, est une grande fourchette. Elle a pour auditeurs pressés devant elle une foule de colimaçons. On ne peut ni entendre ni voir ce qu'elle leur dit, mais il est évident que c'est très beau et très persuasif, car vous voyez se détacher de la foule une partie des auditeurs qui se dirigent aussi vite qu'ils le peuvent vers une casserole placée sur un fourneau et qui vont se jeter avec enthousiasme dans ladite casserole où mijote et cuit le dîner de la femme à la fourchette.

C'est notre histoire depuis bientôt un siècle.

L'instruction de toute la jeunesse du pays l'ayant dirigée exclusivement vers deux ou trois professions encombrées, une foule de fruits secs ou d'autres, arrivés à un but apparent et découvert, se sont trouvés n'avoir acquis que des besoins nouveaux, qu'il n'est pas possible de satisfaire même par le travail ; quelques-uns, plus hardis ou plus désespérés, se sont jetés dans les aventures ; parmi ces quelquesuns, un petit nombre a réussi à y faire fortune. La foule des fruits secs a compris qu'ils ne pouvaient

trouver la vie de luxe et de loisir qu'ils avaient rêvée que dans le trouble, l'agitation, le bouleversement, le tohu-bohu, — semblables aux voleurs qui mettent le feu à une maison pour la piller à la faveur de la terreur des habitants, ou qui crient au feu dans une salle de théâtre et dépouillent à leur gré les spectateurs ahuris, affolés, qui se précipitent vers les portes.

Les places, les rues, les carrefours se sont trouvés remplis de charlatans, d'orateurs, de vendeurs d'orviétans,de thériaque,de mithridate et autres panacées, disant au peuple : Voulez-vous être riches à votre tour et ne plus travailler? Voulez-vous habiter de belles chambres richement meublées, dont vous ne payerez pas le loyer? Voulez-vous que les fontaines publiques, au lieu de vous donner de Teau fade, vous distribuent du vin exquis, du Chateau-Laffite et du Chateau-Yquem ? Voulez-vous que les ruisseaux roulent du café à la crème tout sucré et du chocolat fumant? Voulez-vous voir vos femmes vêtues de soie, et vous-mêmes de redingotes d'Elbeuf traînant jusqu'à terre? Voulez-vous être les maîtres? Voulezvous être rois? rien n'est plus facile. — Et combien vends-tu ton secret? — Je ne le vends pas ; je le donne, je ne suis descendu sur la place publique que par amour pour toi, ô cher peuple ! Quittez les ateliers, ameutez-vous, braillez, hurlez, menacez, mettez un peu le feu, démolissez un peu, jusqu'à ce qu'on m'ait nommé ministre, député, sénateur, préfet , gouverneur d'Algérie , avec cent mille , soixante mille, quarante mille, ou moins, neuf mille francs d'appointements, enfoncez les portes du pou-

voir pour m'y faire entrer, ou introduisez-moi par les fenêtres en me portant et me hissant sur vos épaules. De là une agitation qui n'est pas que stérile, mais qui engendre le malaise, la colère, la misère, la haine; de là les appétits, les soifs surexcitées; de là les révolutions, de là les curées qui ne satisfont qu'un petit nombre, le reste criant qu'il y a eu maldonne et exigeant une revanche; de là la nation, à laquelle la Providence avait donné par préférence et presque jusqu'à la partialité tous les éléments d'un bonheur facile, sans oublier une gaieté longtemps inaltérable qu'elle a perdue avec tant d'autres choses, devenue triste, hargneuse, envieuse, parfois cruelle et surtout malheureuse.

De là le peuple, auquel on n'opposait guère de démentis quand il s'intitulait, un peu hardiment, le peuple le plus spirituel, devenu le plus niais, le plus crédule, le plus badaud, le plus fait pour entourer les escamoteurs et charlatans et acheter leurs drogues. La liste serait longue des fables, contes, billevesées, mensonges, absurdités, niaiseries, saugrenuités, sottises, que l'on a fait et fait tous les jours « gober » au peuple français.

Il n'y a pas que les rois que Jupiter rend bêtes quand il a décidé leur ruine.

Citons quelques-unes de ces bêtises, fables, etc. On a fait croire au peuple parisien, du moins à cette partie du peuple qui forme le personnel des émeutes, qui fait des feux de joie pour l'emprisonnement des princes sous le Mazarin, et des feux de joie avec le reste des fagots lors de leur mise en liberté ; qui a acclamé deux fois Napoléon et deux fois Louis XVIII

avec le même enthousiasme ; trois fois la République et les deux Bonaparte, etc.

On a fait accroire à ces comparses de la Révolution qu'ils avaient tous été des héros en prenant la Bastille le iï juillet 1789. Je ne parlerai pas des quarante mille assiégeants vainqueurs de quelques invalides égorgés avec le gouverneur et auxquels on avait promis la vie sauve. Je ne demande pas en quoi regardait le peuple la Bastille, où on n'enfermait que des gens qui n'en étaient pas. Je veux seulement donner une preuve irréfragable, que le jour glorieux où le peuple prit la Bastille, jour dont on a, le mois dernier, encore célébré l'anniversaire, il n'y avait plus de Bastille.

Et cette preuve, la voici :

Le 17 avril 1776, le roi Louis XVI écrivait à M. de Malesherbes, en signe de sympathie, d'approbation et d'amitié :

« Versailles

» On se plaignait des lettres de cachet, et ce qui » ne contrariait nullement mes principes, vous » avez refusé d'en faire usage ; la Bastille regor- » geait de prisonniers qui, après plusieurs années » de détention, ignoraient quelquefois leurs crimes, » et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à » qui on ne reprochait que d'avoir déplu, et aussi * tous les vrais coupables qui avaient été trop punis.

» Loris. »

Il est une question que j'ai déjà effleurée dans un

de mes articles, mais que je traiterai à fond un de ces jours : c'est de donner la preuve mathématique, complète, irrécusable, que si la Révolution s'était arrêtée à 1789, la France aurait évité les désastres, les crimes, les servitudes qu'elle a subis depuis, et serait plus libre qu'elle ne l'est même aujourd'hui, après presque un siècle d'une guerre civile coupée par quelques trêves agitées, et qui est loin d'être terminée, et je juge sans partialité, car je suis tout à fait opposé au retour de la branche aînée des Bourbons.

On a fait accroire à ce peuple, tant à la fin de la Restauration que pendant le gouvernement de Juillet, au génie, au désintéressement, à la bravoure, au dévouement, à la grandeur d'âme, d'un tas de médiocres, d'intrigants, de farceurs, de saltimbanques, de « fripouilles », de « blagueurs », qui n'attaquaient les abus que pour les conquérir, et auxquels on ne demandait que quelques démêlés sans péril avec la police, quelque infraction à la loi, quelque impertinence sans responsabilité adroitement adressée aux seules personnes placées par leur rang de telle façon qu'il n'y avait à en craindre ni coups d'épée, ni coups de bâton.

Eh! dites-moi, bon et cher peuple, après tant de misères que vous ont apportées les révolutions, après tant de sang répandu, quel changement voyezvous dans votre sort ?

A-t-on réduit les traitements des ministres contre lesquels on vous exaspérait et qu'on accusait de boire votre sueur? vos maîtres d'aujourd'hui ont-ils renoncé aux fêtes dispendieuses, aux repas somptueux,

à la piaffe seulement du pouvoir dont on se moquait tant chez les autres? — Est-ce quelqu'un de vous qui êtes ministres, préfets, etc.? — Qifavez-vous gagné à ce que cesoitM. Lepère, M. Ferry et autres qui fassent absolument ce que faisaient les ministres de Charles X et ceux de Louis-Philippe? On tire le canon quand M. Lepère entre dans une ville. Quel est celui d'entre vous à qui sont échus ces profits, ces honneurs, ces ripailles?

Les uns travaillent, comme autrefois, avec un peu plus de chômages, pour gagner une « vie » devenue beaucoup plus difficile.

Ceux qui ne travaillent plus meurent de faim ou se font mettre en prison.

Faites-moi le plaisir de comparer un moment, avec vos maîtres d'aujourd'hui, un vrai républicain, dont on vous a souvent parlé, mais dont ils se montrent peu jaloux de suivre l'exemple.

Lorsque Caton alla prendre possession de son gouvernement d'Espagne, il n'avait que trois valets, ne couchait que sur des peaux de chèvres, et n'avait d'autre ordinaire que celui des matelots ; il ne revint pas plus riche à Rome qu'il n'en était parti.

Il ne s'agissait pas là cependant du gouvernement d'un département, mais de tout un grand royaume avec une puissance bien autre qu'aucune royauté d'aujourd'hui.

Eh bien ! mon cher petit peuple, vous ne vous êtes pas aperçu, vous ne vous apercevez pas encore que ces charlatans, bavards, farceurs, blagueurs, raccoleurs, se moquent de vous effrontément.

Ils ne savent que parler, et encore assez mal.

M. le ministre de l'instruction publique a prononcé hardiment en Sorbonne, ces jours-ci, un discours qui eût attiré un rude pensum à un élève de quatrième.

Croyez-vous que c'était édifiant pour tous ces professeurs savants, érudits, laborieux, qui ont usé leur vie à conquérir de modestes positions, de voir tomber et s'asseoir au-dessus d'eux un... — servons-nous d'une expression de collège — un « cancre » qui ne pourrait être le premier qu'entre les « cancres », comme étant le plus « cancre » de tous.

Ils parlent, ils noircissent du papier; quelquesuns d'entre vous répètent leurs sottises, les autres les écoutent religieusement.

C'est en vain que Franklin et une douzaine de vrais républicains, éparpillés dans les temps et dans les pays, leur crient d'une voix pleine : « Ceux qui vous disent que vous pouvez vivre et vous enrichir autrement que par le travail et l'économie , sont des coquins et vous trompent. »

Allons donc! toujours le travail, une rengaine! un radotage ! Ceux-ci disent que nous serons riches sans travailler, ce sont nos vrais amis.

Et si quelques-uns, écoutant Franklin et la douzaine d'autres vrais républicains, ouïes enseignements d'une expérience plus ou moins douloureuse, retournent à l'atelier, travaillent pour leurs femmes et, leurs enfants et s'occupent de faire des progrès dans leur métier, il en reste qui continuent à boire le vin capiteux et frelaté que leur versent les perfides échansons, les avocats de bec et de plume, les orateurs de balcons et de tavernes, et ce ne sont ni les forts ni les habiles qui font ce petit, dangereux,

criminel et lucratif métier d'empoisonner le peuple- De là une fraction du peuple qu'on appelle improprement le peuple et qui paraît nombreuse surtout parce qu'elle grouille, remue, piétine, s'agite, fait du bruit et se montre partout, — de là les « travailleurs », c'est-à-dire les ouvriers qui ne travaillent pas et qui crient à tue-tête : « Travailler! bon pour les feignants. » On n'entend que grincements de plumes sur le papier, et popotements de langue.

Chacun y babille et tout le long de l'aune.

Ce qui faisait dire, le mois dernier, à un membre de je ne sais quelle mission chinoise :

« Il serait impossible à un Chinois d'entendre en une semaine ce qu'un Français lui dit en une heure. »

0 bon petit peuple ! tu n'as pas encore remarqué que lorsque ces grands citoyens cherchent des idées et prennent des exemples, ce n'est pas à des républicains qu'ils les demandent, c'est aux tyrans, aux Césars les plus diffamés. Un seul exemple : les voici qui s'amusent à changer le nom des rues, à renverser et briser des statues, en même temps qu'ils rappellent et reçoivent avec tendresse ceux qui ont renversé la colonne. Ce n'est ni Socrate, ni Solon, ni Aristide, ni Caton, ni Franklin, qu'ils ont songé à suivre : c'est Caligula. On croirait presque qu'ils ont lu Suétone :

« Sa cruauté envieuse s'attaquait à tout le genre » humain et à tous les siècles. Il fit briser en si pe- » tits morceaux les statues des grands hommes, » qu'il n'y aurait pas eu moyen de les restaurer. Il » défendit qu'on fit, sans son ordre, la statue ou le » portrait d'aucun personnage. Il avait le projet de

» faire enlever des bibliothèques et de détruire les » œuvres de ce « bavard » de Tite-Live, verbosum. •»

On ne s'étonnera pas qu'on ait enlevé à une rue le nom de Charron, Fauteur du beau, hardi et célèbre livre de la Sagesse, et qu'on brise sa statue. Charron est un ennemi ; cet ardent adversaire de tout joug, de toute tyrannie, n'admet pas plus que celle des rois la tyrannie de la foule et de l'émeute, de même qu'il disait des rois :

« Ce sont hommes jettes et faicts au moule des » autres, et assez souvent plus mal nés et mal par- » tagés de nature que plusieurs du commun »

« Outre les passions, défauts et conditions natu- » relies qu'ils ont communs avec le moindre de » ceux qui les adorent, ils ont encore des vices et » des incommodités que la grandeur et souveraineté » leur apporte et dont ils sont péculiers ; — les » mœurs ordinaires des grands sont un orgueil in- » domptable, une violence trop licencieuse, leur » mot favori est quod libet licet, ce qui me plaît est » permis. »

Mais comme Charron a dit la vérité aux rois, il ne la ménage pas à la populace, cette partie du peuple qu'on appelle exclusivement et bêtement le peuple :

« La tourbe et le populaire est une beste estrange » à plusieurs testes, inconstant et variable ; il s'es- » meut, il s'accoyte, il approuve et réprouve en un » instant mesme chose. Il n'y a rien plus aisé que » le pousser en telle passion que l'on veust ; il n'ayme » la guerre ni pour son but et sa fin, ni la paix pour y> le repos, sinon que, de l'un à l'autre, il y a tou- » jours du changement ; la confusion lui fait désirer

» Tordre, et quand il y est, l'ordre lui desplaît ; il » court toujours d'un contraire à l'autre...

» Tenant tous rapports pour véritables et asseu- » rés. Léger à croire, avec un sifflet ou sonnette de » nouveautés on l'assemble comme les abeilles au » son d'un bassin de cuivre.

» Sans jugement, raison, discrétion, — son juge- > ment et sa sagesse, trois dos à l'adventure. — Il juge » brusquement et à l'étourdie de toutes choses, par » le plus grand nombre allant à la file comme les » moutons qui courent après ceux qui vont devant...

» Changeant selon la différence des bruits que » chaque heure du jour peust apporter. Mutin, ne » demandant que nouveauté et remuement.

» Soutient et favorise les brouillons et remueurs de » ménage... préfère ceux qui ont la teste chaude et » les mains frétillantes, les vanteurs et les babillards.

» ... La récompense de tous ceux qui ont bien » mérité du public a toujours esté du bannissement ; » une calomnie, la mort, et il n'en échappe pas un » de ceux qui procurent le bien et le salut du peu- » pie. On a dit Vox populi, vox Dei, la voix du peu- » pie est la voix de Dieu. La vérité serait de dire : » Vox populi, vox stultorum, la voix du peuple est » la voix de la sottise. Le commencement de la sa- » gesse est de se garder net et de ne se laisser em- » porter aux opinions populaires, etc. »

Il est clair que Charron se montrerait au moins froid pour ce qu'on appelle indûment le suffrage universel.

Donc à bas Charron.

Le parti républicain est vainqueur ; les vainqueurs

intelligents et quelque peu grands ont compris, comme le disait Auguste, dans son testament, de l'empire romain : Il est sage de renfermer l'empire dans ses limites : De coërcendo intra fines imperio.

J'ai raconté l'histoire d'un chenapan de mon village qui, séparé depuis longtemps de sa femme qu'il battait, avait quitté le pays où personne ne le regrettait. Mais, quand il entendit parler de la proclamation de la République à une voix de majorité, il accourut et dit à la malheureuse : « Nous sommes en République, nous sommes libres, je viens t'étrangler ; » et on la lui tira des mains avec peine. « Alors, dit-il, ça n'est pas la vraie, ça n'est pas la sainte, ça n'est pas la Marianne ; on n'est pas libre ! »

Eh bien ! c'est comme cela que le parti vainqueur entend la République et la liberté. Nous sommes libres : vous ne mettrez vos enfants qu'aux écoles qui nous conviendront ; il n'y aura de places rétribuées que pour nous ; ceux qui ne sont pas du parti sont des proscrits «à l'intérieur, des ilotes, des soudras, des parias. Nous sommes libres, nous allons vous dépouiller et vous étrangler.

Lorsque Napoléon s'en allait à l'île d'Elbe, il devait s'embarquer et s'embarqua à Saint-Raphaël et non à Fréjus, comme le disent les livres, attendu qu'il n'y a pas de port et pas de mer à Fréjus. C'est également à Saint-Raphaël, et non à Fréjus, comme le disent encore les livres, qu'il avait débarqué à son retour d'Egypte, ainsi que le constatent des journaux et des pièces authentiques du temps.

Parenthèse. — Je ne serais que très peu étonné que le fameux port de Fréjus à propos duquel les

savants on fait de nombreuses hypothèses, dont quelques-unes exigent que la mer se soit retirée d'une demi-lieue, n'eût jamais existé, et que tout ce qui, dans les histoires, se dit du port deFréjus, se doive simplement appliquer au port de Saint-Raphaël. C'est ainsi que Bouillet, l'auteur du Dictionnaire, copiant ses prédécesseurs, place le débarquement et le retour d'Egypte, et rembarquement pour l'ile d'Elbe au port deFréjus, qui n'existait plus depuis bien longtemps, s'il a jamais existé ; de même , et mieux encore, le supplément au Dictionnaire de l'Académie dit : « Le port de Fréjus est aujourd'hui comblé; Napoléon y débarqua à son retour d'Egypte. » Ce port aurait donc été comblé depuis 1799.

Alors, il y a encore des gens qui vivaient alors et l'auraient vu, — au moins des gens dont les pères l'auraient vu et leur en auraient parlé (Fermons la parenthèse).

Toujours est-il que Napoléon — pendant dix ans l'idole des Français — dut se déguiser pour ne pas être massacré par la populace. « Déjà, dit un écrit de 4814, la voiture de l'empereur avait été percée d'un coup de baïonnette. A Orgon, la rage était à son comble; on se cramponnait à la voiture, on essayait de la briser. M. Schuvaloff eut beaucoup de peine à éluder cette furie. Un mannequin couvert de sang, pendu à une potence en face de l'auberge, et portant cette inscription : « Tel serale sort du tyran, » n'indiquait que trop les projets de cette canaille. Dès qu'on fut sorti d'Orgon, Bertrand renouvela ses instances près de Napoléon; lui, résista encore ; mais , Bertrand lui ayant dit qu'on ne répondait

pas de sa vie, il répondit : — « Eh bien ! voyons ; il se trouvera bien quelque vieux soldat pour défendre celui qui, pendant quinze ans, les a conduits à la victoire. » Bertrand lui dit : — « Épargnez un crime à la grande nation. » Alors Napoléon endossa une vieille redingote bleue, se couvrit la tête d'un chapeau à larges bords, monta un cheval de poste et courut devant sa voiture comme un courrier. A peine la voiture eut-elle fait cent pas, qu'elle fut arrêtée par une foule furieuse; ils essayèrent de Touvrir, la frappèrent avec des pierres, et demandèrent avec rage qu'on leur livrât Bonaparte. Enfin l'un d'eux se cramponna au siège, regarda dans la voiture, et n'y voyant que le général Bertrand, il cria : « Il n'y est pas. » Alors la foule alla fouiller les autres voitures ; cependant Napoléon était descendu à une auberge, la Calade, non loin de Saint- Cannat, il demanda une chambre, se fit passer pour le colonel Campbell, et attendit sa suite. Pendant que Thôtesse préparait la chambre demandée, elle lui dit : « — Eh bien ! avez-vous rencontré Buonaparte ? — Non. — Je suis curieuse de savoir s'il pourra se sauver au milieu de tant de gens décidés à le massacrer. Après ça, il l'a bien mérité, le coquin ! On va l'embarquer pour une île ; c'est une frime, on va le noyer. — Je l'espère bien, » répondit Napoléon peu rassuré.

Louis XVIII cependant, qui était un homme d'esprit, ne tarda pas à dire à ses amis : « Nos ultras nous perdront. »

Ce sont, en effet, les ultras de tous les partis qui les perdent, comme nous en avons en ce moment un

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nouvel exemple par ceux qui veulent rester parti étant au pouvoir, établir et maintenir en France deux peuples — l'un de vainqueurs, l'autre de vaincus — et qui se figurent que la moitié moins un, si Ton s'en rapporte au scrutin, et une grande majorité si l'on tient compte des abstentions, subiront longtemps soit le despotisme de la moitié plus un, soit d'une minorité turbulente.

Les ultra-royalistes, n'écoutant pas les objurgations énergiques et prophétiques de Louis XVIII , n'obtinrent cependant ce résultat de renverser la royauté que sous son successeur, qui les laissa faire. Il y avait des raisons sérieuses de s'opposer aux empiétements de la légitimité, mais ce ne sont pas les plus sérieuses qui furent adoptées par le peuple ; une des causes de haine contre les Bourbons les plus envenimées fut le bruit répandu, accepté et cru que Louis XVIII avait assassiné les huit chevaux « café au lait » de l'empereur, que le peuple s'était remis à aimer.

C'est alors qu'eut lieu la révolution de Juillet au cri plus que bizarre de : Vive Napoléon et la liberté.

Le règne de Louis-Philippe représente une époque de prospérité dont il serait difficile de trouver l'équivalent peut-être dans toute l'histoire de la France. A cette prospérité il faut joindre la splendeur et l'éclat. — En 1829, les revenus ordinaires de l'État, constate M. Bled, dans un ouvrage très intéressant, Histoire de la monarchie de Juillet, étaient de 929 millions de francs; en 1847, ils atteignaient le chiffre de 1,342 millions, et cependant on réduisit alors 33 millions d'impôts divers, 30 millions sur l'impôt des boissons, 12 millions sur les douanes, 18 mil-

lions pour l'abolition des jeux et de la loterie, 1 million sur les droits de poste, etc., etc.

Il fut fait alors, il est vrai, quelques emprunts ; je suis pour ma part ennemi de cet expédient moderne. On fait croire au pays qu'on hésite encore entre des impôts nouveaux et un emprunt , et que dans l'intérêt du peuple on se décide pour l'emprunt ; mais, l'emprunt effectué, on ne tarde pas à décider un impôt pour payer les intérêts de l'emprunt ; de plus, cet emprunt, qui jette le pays dans la fièvre pernicieuse de l'agiotage et du jeu, est fait à des conditions souvent usuraires, et détourne les capitaux de l'agriculture, qui ne présente pas l'alléchement des chances aléatoires. Les emprunts lèguent aux générations futures un héritage obéré. Le gouvernement de Juillet avait compris l'injustice du procédé ; aussi, en face de 46 millions de rente inscrits pour les emprunts, nous voyons le rachat de 20 millions de rente, et tout porte à croire que cette ligne eût été suivie.

L'agriculture, le commerce, l'industrie ont réalisé de grands progrès sous le gouvernement de Juillet. C'est de là que datent les comices agricoles, la multiplication du bétail, si importante à tous les points de vue, les routes, les chemins de fer; la fabrication du sucre indigène s'est élevée de 6 millions de kilogrammes à 53 millions. En 1836, le chiffre de l'exportation était de 599 millions, celui de l'importation de 638 millions. En 1847, l'exportation s'élève à 1 milliard 147,000,000 et l'importation à 1 milliard 193,000,000.

Grâce à la paix, à la prospérité, à la liberté réelle et

calme, los esprits s'appliquent aux découvertes: la photographie, la télégraphie électrique, la galvanoplastie, etc., etc. Dans les sciences, clans les arts, dans la littérature on voit se lever des pléiades de génies et de talents en tous genres.

Alors, on fit croire au peuple que la France était dans l'humiliation ; on regrettaii tout haut la gloire militaire de l'empire, qui avait fini par un million de Français tués, deux invasions et une diminution de territoire. M. Guizot et M. ïhiers se disputaient le pouvoir. Quand un des deux se trouvait à son tour « sur le pavé », selon l'expression de M. Thiers, il se jetait dans l'opposition et inventait des mots. La France est amoindrie disait M. Guizot, quand M. Thiers était ministre. La France est aplatie, disait M. Thiers quand Louis-Philippe renvoyait « retremper sa popularité dans l'opposition » .

Puis chaque ministre, avec sa horde, entrant ou rentrant au pouvoir par une brèche qu'il rebouchait bien ou mal et à la hâte quand il était entré, la forteresse finit par n'avoir plus que des murailles trouées, des murailles de terre, de torchis, de papier. Puis, grâce à ces compétitions de pouvoir, les fonctionnaires, sans cesse menacés d'un changement de cabinet, se tournaient d'avan ce vers les assaillants, n'osaient les combattre et faisaient comme les joueurs peu confiants qui mettent leur pièce à cheval sur deux numéros.

Cependant la France maintenait son rang et sa prépondérance dans les conseils de l'Europe et du monde, elle n'avait pas besoin de se jeter dans les aventures pour qu'on comprit que sa force intérieure

était un sûr garant de sa force qui se manifesterait au dehors si on l'y forçait. En 1830, la marine à vapeur représentait moins de quinze cents chevaux, en 1847, elle en comptait 26,000; une ordonnance royale fixait l'effectif des forces navales, sur le pied de paix, à 328 bâtiments de guerre, on savait que la France, en cas de guerre, trouverait de l'argent autant qu'elle en voudrait, et on lui savait gré de son respect de la paix. Pendant ce temps, le gouvernement, semblable au père de famille économe, amassait dignement et sans bruit un trésor que tant d'autres sont venus dépenser et gaspiller avec éclat, en donnant au pays l'apparence d'une prospérité qui devait finir par une chute dans un précipice.

Le gouvernement de Juillet aurait encore cependant duré quelque temps et je ne ferai pas ici rénumération de tout ce qu'eût évité la France, si on n'avait fait accroire au peuple français que le roi Louis- Philippe mettait trop de que dans ses discours : les journaux citaient des phrases où cette syllabe était plus ou moins souvent répétée, les que étaient imprimés parfois en lettres italiques, parfois en lettres capitales. Les Guêpes seules firent alors remarquer que ce pronom relatif revient fréquemment ou forcément dans les discours de tout le monde, et que, d'ailleurs, le roi eût-il pour lui une préférence excessive, c'était moins grave et moins ruineux pour la France que celle qu'avait montrée Marie de Médicis pour Concini, Henri III pour ses mignons, Louis XIV et Louis XV pour leurs maîtresses et Napoléon pour la guerre.

Le peuple français décida qu'il ne pouvait pas

supporter plus longtemps un roi qui mettait autant de que dans ses discours, que cela mettait la France dans un état d'infériorité et la rendait la risée du monde ; il ne manquait plus qu'un mot de trois syllabes pour servir de mot de ralliement et engager le combat, car il faut que ça puisse se chanter sur Tair des Lampions, dût-on retrancher au besoin une syllabe par Télision, sinon pas de révolution.

On trouva :

« Laréform' »

« La réform1 »

Et le peuple se montra prêt à mourir pour la « réforme », au cri de « Viv' la charte », que beaucoup prononçaient la « chatte ». On avait vu courageusement se faire tuer en 1830 des gens qui ne savaient pas plus ce que c'était que la « charte » qu'ils ne savaient ce que c'était que la « réforme ». Louis- Philippe recula devant la guerre civile, et s'en alla avec sa brillante et populaire famille, laissant la France riche, heureuse, respectée, mais ennuyée de la monotonie de son bonheur.

Alors on proclama la République. A la tête de cette République se placèrent ou furent placés des hommes considérables, intelligents, honnêtes, célèbres, dont quelques-uns même étaient républicains. Après Lamartine, vint Eugène Cavaignac, qui, républicain de conviction, de religion, donna cependant à la civilisation et à Tordre de terribles garanties dans la bataille engagée au mois de juin contre les brigands et les sauvages. La République était possible, et, un moment, comme bien d'autres . je la

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crus installée. La République, en effet, est — ou du moins serait la forme de gouvernement la plusjuste, la plus noble de toutes — mais il faudrait. . . des républicains. Il y en avait encore quelques-uns dans ce temps-là. Sans parler de Lamartine, dont les convictions n'étaient pas bien anciennes, mais qui acheva de se ruiner aux affaires, et qui, un jour, maître de la France, ne put donner à sa femme 150 fr, qu'elle lui demandait . Si bien que les amis présents durent vider leurs poches pour parfaire la somme, et que j'y fus pour dix francs.

Cavaignac, qui descendit si noblement du pouvoir devant l'expression plus ou moins nette de la volonté du peuple. Bastide, qui sortit du ministère des affaires étrangères sans un sou. Charras, du ministère de la guerre, lieutenant-colonel comme devant. Vaulabelle, qui n'emménagea jamais au ministère de l'instruction publique qu'un faux-col et un mouchoir à la fois, pour être plus prompt à s'en aller quand il serait relevé. Touret, qui eût été un vrai ministre de l'agriculture, etc. Mais alors on vit des gens qui depuis se sont dits et se disent aujourd'hui républicains, se liguer contre la République possible, honnête, modérée et forte. M. Thiers fut le chef de la ligue de la rue de Poitiers. Il obligea le Constitutionnel, où il avait des intérêts, et les autres journaux, où il avait des amis, à appuyer chaudement la candidature de Louis-Napoléon. Rien mieux, le prince étant président, une conférence eut lieu chez M. Thiers dans cette maison que les insurgés ont démolie, que les conservateurs ont rebâtie, ce qui ne l'a pas empêché plus tard de se mettre avec les

premiers contre les seconds. Cette conférence, à laquelle assistaient M. Thiers, le général Changarnier et le comte de Morny, avait pour but d'arrêter d'accord les moyens d'exécution d'un coup d'État.

On décida à l'unanimité l'arrestation de Charras. Changarnier proposa l'arrestation de Cavaignac. M. Thiers recommanda vivement l'arrestation deLamoricière. — Mais au coup d'État du 2 décembre, on arrêta, il est vrai, Cavaignac, Lamoricière et Charras, mais aussi ChangarnierctM. Thiers. — Lorsque le docteur Véron publia cette amusante anecdote, Changarnier et M. Thiers essayèrent de le nier, mais le docteur Véron fit appel aux souvenirs du comte de Morny, qui lui répondit : « Les faits rapportés par vous dans vos Mémoires sont de la plus scrupuleuse exactitude. »

Changarnier et M. Thiers gardèrent alors le silence.

A ces personnages importants se joignit alors un moindre, mais un des grands bruyants et agressifs républicains d'aujourd'hui, qui publia les plus odieuses calomnies contre la République et contre Cavaignac, et, tous d'accord, soutinrent dans leurs journaux comme candidats de Tordre, un nom qui n'était connu que par deux tentatives ridicules de désordre. Hugo lui-même se montra ardent bonapartiste, oubliant quatre vers qu'il avait publiés autrefois. Ça s'adressait à Napoléon sur la colonne. Je ne me rappelle pas les vers en ce moment, mais je les ai quelque part : numéros memini. . . si verbateneam... En voici le sens :

Si, sur cette place, autour de ce monument, le sang que tu as versé,

. . .se pouvait amasser, .tu boirais sans te baisser.

On fit alors accroire au peuple français que le prince Napoléon payerait seul, et sur sa fortune particulière, tous les impôts de la France, à laquelle il ne serait plus demandé un sou. La vérité était qu'il eût fallu alors au prince candidat un peu plus de deux millions pour qu'il fût à la fois un homme sans dettes et sans le sou.

On fit accroire à beaucoup de gens dans les ports de mer que, si les harengs avaient abandonné nos côtes et évitaient d'y passer, c'était à cause de la déchéance de Napoléon Ier et que, son neveu élu, ils se feraient un plaisir et un devoir de revenir se faire pêcher, saler et fumer sur les plages françaises. Ce qui ne m'empêcha pas de faire unanimement voter contre le prince candidat et pour Cavaignac mes amis marins d'Étretat et de Sainte-Adresse. Alors on fournit au peuple les trois syllabes nécessaires, et on chanta sur l'air des Lampions :

Poléon Nous l'aurons.

Puis, le prince nommé président, le coup exécuté, on « consulta le pays » pour savoir si on voulait le nommer empereur. Je ne sais pas bien ce qui se passa ailleurs, mais le sous-préfet du Havre défen-

dit aux imprimeurs d'imprimer le mot non, ce dont j'ai les preuves, si on s'avisait de le nier, ce qui ne m'empêcha pas encore de faire voter non unanimement par Sainte-Adresse et par Étretat.

En 1870, les ministres firent croire à l'empereur, et l'empereur crut avec le peuple français, qu'on avait une armée, des munitions, des armes, des habits et « le grand logicien », le journaliste qui s'est le plus fréquemment trompé, criait, dans son journal et à l'Opéra où il trouvait une facilité d'élocution qui lui a toujours manqué à la Chambre : A Berlin ! à Berlin !

On sait le résultat.

Alors les républicains firent croire au peuple français qu'ils allaient réparer nos désastres. Ils envoyèrent à la mort autant d'hommes qu'on avait déjà perdus, sans armes, sans munitions, sans habits et chaussés de souliers de carton vendus par des fournisseurs choisis entre leurs amis — et qui sont restés leurs amis.

Puis cent sept membres de la Chambre des députes votèrent la continuation de la guerre, lorsqu'ils se furent bien comptés, et lorsque se voyant en faible minorité, ils étaient bien certains qu'on allait voter et faire la paix.

De ces cent sept, je demandai alors qu'on m'en nommât sept ayant pris jusque-là une part personnelle aux batailles et aux dangers, et on ne put pas les trouver? mais cette démarche fit accroire au peuple français que ces cent sept étaient des gaillards solides, déterminés, inflexibles, que les ruines

frappaient sans les émouvoir. Impavidos feriunt ruinœ. Et il les regarda comme des héros.

M. Thiers alors rendit des services incontestables; il groupa autour de lui et les conservateurs ahuris, et les républicains plus ou moins modérés qui voulaient se servir de lui, comme l'avoua Pelletan, en guise de « cheval de renfort » . Il joua du moins, au bénéfice de la République, le rôle de ces pauvres oiseaux captifs que les oiseleurs appellent des « appelants » et qu'ils attachent par une patte au milieu des filets où ils veulent attirer les oiseaux de la même espèce, ce qui eut lieu. Mais enfin M. Thiers rendit le service de former avec ces éléments hétérogènes une sorte de gouvernement qui put lutter contre la Commune. Alors il fit croire au peuple français qu'il était, lui, M. Thiers, républicain. Beaucoup le crurent. J'en excepterai les membres principaux du parti républicain.

En effet, M. Thiers acceptait une république dont on le faisait président.

M. Thiers avait en 1832, en 1834, en 1871 , fait tuer en plusieurs fois une armée entière de républicains, dont quelques-uns, je parle des deux premières époques, étaient vraiment républicains.

Il aurait pu avoir de cruels remords, lorsqu'il se fit républicain lui-même. Il ne les a pas manifestés. Mais le parti républicain s'étant servi de lui pour gravir la côte, détela, réforma le cheval de renfort, et le renvoya Yoreille fendue à ses « chères études ». Maintenant qu'il est mort, et qu'il ne peut plus leur faire de mal, le parti républicain fait semblant de l'avoir aimé, de le regretter, et le revendique comme

un dos siens. On vient de lui élever une statue à Nancy, et on a célébré une fête en l'honneur du « libérateur du territoire ».

J'ai horreur des gros mots, des noms plus grands que les choses, des couronnes qu'il faut rétrécir pour certains fronts, et qui sont ensuite trop étroites pour des fronts larges s'il s'en présente.

Libérateur du territoire ! Comment appellerez-vous Duguesclin qui, en 1365, délivra la France des « grandes compagnies » en les menant guerroyer contre Pierre le Cruel, et, en d370, chassa tout à fait les Anglais de la Normandie, du Poitou et de la Guyenne ?

Comment appellerez-vous Jeanne d'Arc, qui délivra Orléans et conduisit son roi à Reims.

Comment appelercz-vous Sobieski qui, en 1683, délivra Vienne assiégée par les Turcs et. prête à ouvrir ses portes, en battant Kara-Mustapha et en renvoyant les Turcs chez eux?

Comment appellerons-nous le Romain, le dictateur Camille? Lorsque les Romains, pour racheter leur ville prise par Brennus, étaient en train de lui compter, en pesant l'or, un tribut imposé, Brennus jeta sa lourde épée du côté des poids en disant : « Tant pis pour les vaincus. » Camille alors (l'an de Rome 389) arriva inopinément avec une troupe choisie, rompit le traité, battit les Gaulois et les fit sortir de l'Italie. Duguesclin, Jeanne d'Arc, Sobieski, Camille ont été des « libérateurs de territoire ». Si Camille, pour n'en citer qu'un, n'eût fait qu'aller de maison en maison récolter l'or qui devait racheter Rome du pillage et de la misère, il eût certes rendu

un service, comme M. Thiers en a rendu un, en trouvant des ressources financières qui ont permis en peu de temps à la riche France de payer sa rançon. Je ne le chicanerai même pas sur les impôts jetés au hasard, frappant les matières premières et les objets d'absolue nécessité, etc. Oui, M. Thiers a alors rendu un service en hâtant ce qui était le plus pressé ; mais à moins qu'il n'ait jeté dans notre rançon tout ou partie de sa fortune, ça peut, ça doit s'appeler un service, un grand service ; mais on ne peut ni en justice, ni en logique, ni en grammaire, appeler celui qui a rendu ce service « libérateur du territoire y>.

En ce moment on fait croire au peuple français qu'il est enfin délivré de la tyrannie, qu'il est libre, lorsqu'on fait peser sur lui le despotisme le plus insolent.

On lui fait croire que rien ne manque à son bonheur puisqu'on tire le canon quand M. Lepère entre dans une ville, puisque M. Ferry est ministre, puisque les amis de MM. Lepère et Ferry sont préfets, députés, etc. ; et on espère que ledit peuple français comprendra qu'il n'y a plus rien à demander, et qu'il faut qu'il se tienne tranquille et travaille pour payer un budget de trois milliards ! Voilà une très petite partie de ce que depuis un peu moins d'un siècle on a fait croire au peuple français.

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