A MONSIEUR PAUL DALLOZ
Mon ami
J'ai lu avec intérêt votre discussion avec le Temps sur ce que Victor Hugo appelle, dans les Feuilles d'automne, « les pensums voraces. »
Le Temps propose diverses inventions :
4° Avoir des professeurs choisis, des maîtres d'études distingués et possédant une autorité morale sur les élèves ;
2° Envoyer aux parents chaque semaine un bulletin de la conduite et du travail de l'enfant.
Ces inventions rappellent celles du grand publiciste Girardin du temps qu'il avait une idée par jour, inventant un jour le café à la crème et, le lendemain, découvrant l'Amérique.
Aucun proviseur de lycée, aucun maître de pen-
sion n'a jamais recherché des professeurs et des maîtres d'études ignares, sans tenue, sans dignité. Il y a cependant dans cette invention un point qui mérite d'être pris en considération, parce que ce serait une justice rendue : augmenter les appointements de ces gens plus ou moins dévoués ; mais, comme vous le dites, ce serait bon de résoudre le problème.
Quant à la seconde invention, le bulletin envoyé aux parents, l'Université le pratique de toute éternité. Il y a même, dans les collèges externes, un cahier de correspondance entre les professeurs de collège et les maîtres de pension.
Vous en revenez aux pensums, avec tristesse, mais avec résignation, parce que, avec raison, vous ne croyez pas à la panacée du Temps, et vous ne voyez pas autre chose que ces malheureux pensums.
Je connais assez la justesse et la bonne foi de votre esprit, pour vous dire que je ne suis pas de votre avis, et pour vous le dire clans votre journal. — On n'a pas trouvé, il faut chercher, et je crois que j'ai trouvé.
J'ai fait beaucoup de pensums commme élève, j'en ai un peu donné comme professeur au collège Bourbon, et j'ai toujours eu contre eux, dans ces situations différentes, et même dans celle, plus impartiale, que j'occupe depuis longtemps, de n'en avoir ni à faire ni à donner, la même haine que vous, que votre confrère du Temps et que Victor Hugo.
A l'époque où nous sommes, croyant à tort obvier à l'encombrement des carrières dites libérales, on a créé, imaginé des obstacles, des barrières que l'on élève et surélève de temps en temps. J'ai, je
A MONSIEUR PAUL ÛALLOZ 37
crois, prouvé l'inutilité et le danger de ces barrières.
Un dos dangers, c'est de surmener l'intelligence des jeunes cerveaux, de les rendre exténués, fourbus, anémiques, de faire beaucoup de bacheliers, mais très peu d'hommes ; beaucoup de bossus, de rachitiques, etc.
A l'âge où on est au collège, on a presque autant besoin d'exercice que de nourriture. J'ai vu des élèves qui, à force de rester assis à faire des pensums pendant les récréations, perdaient l'habitude et même le goût des exercices et des jeux si salutaires.
Le philosophe Ménédème, parlant des écoles de son temps (120° olympiade), disait : « Je vois beaucoup de jeunes gens arriver aux écoles ; ils arrivent sains de corps et d'esprit et naturellement assez sages . De sages , ils deviennent philosophes ; de philosophes, sophistes ; et de sophistes, idiots. »
Voici ce que j'ai, il y a un demi-siècle, pratiqué avec succès dans une école où j'étais pion, avec des appointements « non augmentés. »
Je ne donnais pas de pensums ; aucun élève n'était privé d'exercice, mais je réservais aux criminels des exercices ennuyeux :
Tirer vingt-cinq, cinquante, cent seaux d'eau à un puits ;
Pousser d'un point à un autre cinq, dix, quinze brouettées de terre ou de sable ;
Faire au pas ou en courant quinze, vingt, vingtcinq tours de la cour, sans que personne leur parlât ni leur répondit s'ils parlaient ;
Etc., etc., etc.
Tout à vous.
En 1827, Philippe Dupin fit une publication qui eut un grand succès, c'était une Carte de la France éclairée et de la France obscure.
Des teintes plus ou moins claires, plus ou moins sombres, indiquaient l'état de l'instruction publique dans chaque département.
Depuis ce temps l'instruction s'est beaucoup propagée, et j'ignore si les départements alors clairs et les départements sombres seraient aujourd'hui dans la même relation.
Alors, et pendant longtemps depuis, on constata, avec l'aide de cette carte, que le nombre des crimes et des délits dans les divers départements était pro-
portionné au nombre d'habitants illettrés. J)e plus, les statistiques de la justice criminelle donnaient un résultat analogue. Le nombre des accusés et des condamnés illettrés était de beaucoup supérieur au nombre des accusés et condamnés ayant reçu plus ou moins d'instruction.
Je me rappelle que je refusai alors d'accepter ce résultat comme une preuve tout à fait concluante, parce que le nombre des illettrés étant très supérieur au nombre des autres, il devait nécessairement y avoir parmi eux plus de criminels, mais aussi plus d'innocents. La statistique alors procéda autrement, et on compta tant pour cent d'illettrés accusés et condamnés, tant par cent sachant au moins lire et écrire.
Mais voici que le rapport officiel de la justice de 1877 vient changer tout à fait cette proportion relative. Sur les quatre mille quatre cent treize accusés ou criminels de 1877, trente et un pour cent étaient complètement illettrés , soixante-neuf pour cent savaient au moins lire et écrire et quelques-uns avaient reçu une instruction supérieure.
C'est précisément ce qui devait arriver, et nous allons en donner la preuve.
Richelieu, que je citais l'autre jour à propos des lois Ferry, s'exprime ainsi relativement aux « lettres » et à l'instruction :
« La connaissance des lettres est tout à fait néces- » saire en une république. 11 est certain, cependant, » qu'elles ne doivent pas être indifféremment ensci- » gnées à tout le monde.
» Le commerce des lettres bannirait absolument
» celui de la marchandise qui comble les États de » richesses, ruinerait l'agriculture, vraie mère- * nourrice des peuples, et remplirait la France de » chicaneurs plus propres à ruiner les familles par- » ticulièreset à troubler le repos public, qu'à procu- » rer aucun bien aux États.
» Si les lettres étaient profanées à toutes sortes » d'esprits, on verrait plus de gens capables de for- » mer des doutes que de les résoudre, et beaucoup » seraient plus propres à s'opposer aux vérités qu'à » les défendre.
» Ainsi qu'un corps qui aurait des yeux en toutes » ses parties serait monstrueux, de même un État le » serait si tous ses sujets étaient savants ; on y ver- » rait aussi peu d'obéissance que l'orgueil et la » présomption y seraient ordinaires. »
Notez que Richelieu n'entend réserver que l'instruction dite supérieure, et il la réserve non à telle ou telle caste, mais à ceux qui y montrent le plus d'aptitude et promettent les meilleurs résultats. En effet, il veut que tous les enfants aillent à l'école, et, ajoute-t-il :
« Deux ou trois ans feront connaître la portée de ■» leur esprit ; en suite de quoi les bons, qui seront » envoyés aux grandes villes, réussiront d'autant » mieux qu'ils auront le génie plus propre aux lety> très, et qu'ils seront instruits de meilleure main. »
Ces considérations allaient au-devant de ce que nous voyons aujourd'hui ; toute la jeunesse française se ruant sur trois ou quatre professions dites libérales, et n'y trouvant que de nouveaux besoins et une haine profonde pour la société, où ils n'attein-
dront la satisfaction de leurs appétits qu'au prix des bouleversements qu'ils auront suscités.
il est une instruction qui doit être obligatoire, que les parents sont tenus de donner à leurs enfants, comme ils sont tenus de leur donner la nourriture du corps, — comme tout ce qui est obligatoire, elle doit être possible, et pour qu'elle soit possible, il faut qu'elle soit gratuite.
Cette instruction, sans laquelle un homme est dans un état misérable d'infériorité, d'infirmité même, se compose de la lecture, de récriture, de l'arithmétique, d'un peu de dessin linéaire.
Là s'arrête l'instruction obligatoire et indispensable, parce que l'enfant ne doit pas étudier pour sortir de sa classe, mais pour s'élever dans sa classe et élever sa classe et sa profession. Le fils du laboureur doit étudier pour être un plus savant et plus habile laboureur que son père, mais non pour être un préfet, un ministre, un député. Si par hasard la nature lui a fait des dons particuliers, lui a donné des aptitudes supérieures, il est armé pour continuer à s'instruire en prenant sur les heures consacrées au cabaret et à la chambrée. Soyez tranquilles, l'homme supérieur n'a plus aujourd'hui de barrières devant lui, et l'homme vraiment supérieur a su presque toujours les franchir quand il y en avait.
Je citerai seulement deux exemples : un ancien, un d'aujourd'hui.
Amyot se fit domestique chargé de conduire des enfants riches au collège ; il ramassait les miettes de l'instruction qifon donnait à ses jeunes maîtres, et étudiait en les attendant à la porte du collège. Il
devint un des plus savants hommes de son temps et fut comblé d'honneurs et de dignités.
Un enfant do Saint-Raphaël, fils d'un douanier, s'embarqua, il y a vingt ans, à douze ans, comme aide-chauffeur sur un bateau à vapeur. Là, il remarquait ceux de ses compagnons qui savaient quelque chose, et moyennant l'abandon de sa part de vin, les amenait à le lui enseigner. Ortolan est aujourd'hui mécanicien en chef de la flotte, décoré, etc.
L'étude, sauf d'assez rares exceptions d'aptitudes contraires ou d'inaptitudes relatives, doit servir, je le répète, non à sortir de la profession de son père, mais à élever, à élargir, à perfectionner, à orner cette profession. Qui empêche le paysan aisé d'avoir une bibliothèque et sa femme d'avoir un piano ? Qui empêche le paysan d'être aisé s'il a étudié les principes, les pratiques, les secrets, les progrès de cet état dont tous les autres ont besoin et qui n'a besoin d'aucun des autres ?
Sauf les cas dont je parlais tout à l'heure, d'aptitudes, de dispositions supérieures, transcendantes, ou d'inaptitudes relatives, il y a tout avantage à suivre la profession de son père. L'éducation commence sans travail dès les premiers pas que l'enfant essaye, dès les premiers mots qu'il balbutie. 11 sait déjà beaucoup de choses avant d'en avoir appris aucune, et ces choses qu'il sait, ce sont celles dont parlait un roi de Sparte à propos de l'éducation : « Que doit-on enseigner aux enfants ? Ce qu'ils auront à faire étant hommes. » 11 commencera le métier là où celui-ci l'aura mené et fini ; il bénéficiera de l'expérience, des progrès, etc. ; il héritera
de la réputation, des amitiés*, de la clientèle, des relations de son père ; de plus, il a été élevé dans les conditions, dans les habitudes du travail, de nourriture, de vêtements, de récréations, qu'il doit conserver toute sa vie ; les durillons de ses mains sont formés déjà et à la place où doivent les produire les outils du métier qu'il est appelé à exercer.
A propos de durillons et de l'agriculture Je me souviens d'avoir lu dans un historien latin, je ne sais plus lequel, mais peu importe, que Scipion, sollicitant les fonctions d'édile et ayant pour concurrent un paysan dont les mains étaient devenues calleuses outre mesure par le maniement de la bêche, de la houe et du manche de la charrue, lui demanda facétieusement à haute voix s'il avait l'habitude de marcher aussi sur les mains ; le peuple rit un peu, mais rejeta Scipion et nomma le paysan.
Toujours est-il que l'instruction s'est, depuis cinquante ans, remarquablement propagée en France, mais inégalement ; il y a un plus grand nombre de gens qui savent lire et écrire, mais pourquoi pas tous? — Pourquoi ? C'est que ceux qui, ministres en place « ou sur le pavé », députés ou aspirants députés qui ont demandé et demandent la propagation de l'instruction, l'ont toujours demandée et la demandent encore — beaucoup plus pour la demander et pour être vus la demandant, que pour l'obtenir — comme depuis bientôt un siècle ce ne sont plus ceux qui sèment qui récoltent ; grâce à la mobilité de nos gouvernements on sème chichement ou point, on jette la semence sur la terre non labourée, on ne herse pas, quelques grains de loin en
loin tombent en une terre meuble et plus fertile et végètent tant bien que mal ; le reste dessèche au soleil ou est entraîné par les pluies.
Mais ce n'est pas tout, et ce n'est pas le pire ; le paysan, l'ouvrier qui sait lire et se compare à son père qui ne sait pas lire, se prend lui-même pour un homme supérieur, pour un aigle, et aspire à déployer les ailes qu'il croit avoir et à s'élever audessus de son nid ; de plus, les gens qui l'entourent, qui l'entendent répéter des articles de journaux ou les mauvais romans qu'il a lus, le plus souvent sans les comprendre, le prennent en admiration et le suivent là où le mènent les intrigants, les charlatans de bec et de plume.
Lorsque nous étions au collège, nous adoptions avec enthousiasme toutes les occupations qui étaient sinon contraires à ce qu'on nous enseignait, du moins différentes; nous élevions des lézards, des tortues, des couleuvres, des cochons d'Inde, etc. Nous nous livrions surtout à l'élève des vers-à-soie et à la production de la soie, dont quelques-uns espéraient, à la suite de certains calculs, obtenir un certain produit. Il y avait un herboriste, en face du collège Bourbon, qui nous vendait de la « graine », c'est-à-dire des œufs, puis, plus tard, des feuilles de mûrier que l'on conservait fraîches dans un dictionnaire grec ou latin, préalablement trempé dans l'eau. Or, c'était une espèce de triomphe de voir éclore ces vers le premier, et quelques-uns, pour hâter cette éclosion, les portaient sur la poitrine le jour et la nuit dans leur lit. Mais il arrivait que ce succès s'obtenait avant qu'il y eût des feuilles aux
mûriers, et nos pauvres jeunes vers mouraient de faim, ou périssaient à peu près tous de maladie, quand on substituait aux feuilles de mûrier des feuilles de laitue.
C'est l'histoire de l'instruction en France. Quand Henri IV et Sully voulurent acclimater en France la « culture » et l'industrie de la soie, ils commencèrent par planter des mûriers.
Quand les Egyptiens font éclore par centaines de mille des poulets dans des fours à chaleur graduée, je suppose qu'ils n'attendent pas réclusion des poulets pour aller chercher le grain qui doit les nourrir.
Quand une femme est grosse, ses mamelles sont gonflées avant la naissance du petit être attendu, et si elle compte livrer odieusement son enfant à un lait mercenaire, c'est d'avance qu'elle fait retenir une nourrice, c'est d'avance qu'on s'informe de la qualité, de « l'âge du lait », etc., car la Providence, qui est mère avant les mères, donne graduellement au lait de la femme une force, une puissance alibile proportionnée aux besoins de la petite créature qui vient d'être jetée dans la vie.
Donc, venant de faire éclore un grand nombre d'intelligences à la lecture, il était nécessaire de préparer pour ces jeunes esprits un aliment salubre, graduellement fortifiant, un lait intellectuel propre à leur nourriture.
Un roi, un empereur, un ministre supérieur, puissant, aurait dû convoquer toute la littérature contemporaine, et lui dire : Nous invitons en ce moment des enfants à un grand festin de l'intelligence ;
préparons ensemble le menu du festin qui peut convenir à de tels convives ; il ne faut pas charger de mets lourds et indigestes des estomacs encore délicats, ni troubler par des vins violents et alcoolisés des cerveaux encore mous et tendres. Vous qui êtes les restaurateurs, les cuisiniers des esprits, mettezvous à la besogne, dites à votre pensée de se faire pain pour le peuple.
Au lieu de cela, qu'a-t-on fait?
Les cuisiniers et les gargotiers littéraires se sont efforcés à qui mieux mieux de préparer pour ces nouveaux convives de bon appétit des mets ultrasalés, poivrés, pimentés, inventés pour réveiller des palais blasés et des estomacs usés ; ils leur ont versé des vins non-seulement capiteux, mais encore sophistiqués et empoisonnés ; jamais peut-être à aucune époque on n'a fait aussi complètement le contraire de ce qu'il fallait faire, jamais la littérature ne s'est livrée à une pareille orgie de productions fausses, absurdes, malsaines, criminelles.
C'est alors qu'est arrivée la mode des réhabilitations. — Un esprit admirablement doué — sauf les correctifs qu'une mauvaise fée lui avait infligés, a réhabilité, de son aveu (Contemplations) :
Le bouffon, l'histrion ;
Le laquais, le forçat et la prostituée.
Il a plaidé pour le voleur, l'assassin, l'empoisonneur, l'incendiaire, le parricide. Grâce à lui et à tous les insensés et les niais qui l'ont suivi, nous sommes arrivés à ce point d'absurdité, dont la justice même s'est trouvée envahie , que les crimes dignes de mort sont d'être une belle fille, qui ne veut pas
épouser un gredin ; d'avoir dans une armoire quelques pièces d'or fruit du travail de toute la vie ; de Ai ire attendre trop longtemps son héritage à un fils joueur, paresseux , bordellier , ivrogne ; de gêner quelque peu une femme dans ses amours adultères ; de laisser voir le soir une chaîne de montre à son gilet, etc. Pour ceux-là point de grâce, point de « circonstances atténuantes », ils doivent mourir ; mais le voleur qui a tué l'homme à la chaîne de montre, le fils héritier impatient, la femme empoisonneuse, toute pitié, toute indulgence leur sont dues ; ils avaient le droit de poignarder, d'empoisonner, d'incendier ; mais la loi n'a pas le droit de venger, ni même de délivrer et de préserver la société.
Et cette énorme bêtise a fait de tels progrès dans des esprits gloutons et incapables de reconnaître les mets à l'odorat, qu'il n'est pas aujourd'hui de crimes si odieux qui soient certains de la suprême expiation. Ces jours-ci une femme a empoisonné son mari et deux parents, un frère a tué son frère, un fils a tué son père, un homme a brûlé vifs trois enfants, le jury les a trouvés excusables et a découvert dans leurs forfaits des « circonstances atténuantes » et comme en se prononçant contre « la peine de mort » on croit avoir l'air à la fois humain et fort, ce n'est plus que par hasard qu'un assassin, un parricide est condamné à mort, et parfois même ce ne sont pas les criminels les plus endurcis, les plus cruels, les plus odieux, qui voient, à leur grande surprise, les « circonstances atténuantes » leur être refusées : c'est une question de chance.
La littérature actuelle n'a été en très-grande partie que du pain empoisonné.
En 1848, je publiais une feuille à un sou « le Journal » pour essayer de lutter contre l'influence délétère de la presse à bon marché ; j'avais pour collaborateurs : Gérard de Nerval, Charles Reybaud, le député Babaud-Laribière, etc. Je dus adresser quelques réponses à Proudhon qui ouvrait tous les matins le comptoir où, en guise de vin blanc, les ouvriers venaient absorber la provision d'idées fausses, dangereuses, le venin de la journée.
Il sïmpatienta un jour, et dit, dans son journal : — M. Karr s'amuse à me répondre, et ne me comprend pas. J'aimais bien mieux le temps où il faisait de beaux romans.
— Et moi aussi, répliquai-je . Mais quand vous mettez le feu à la maison , tout le inonde doit se mettre à la chaîne et aux pompes.
Quant au reproche de ne pas vous comprendre, comment osez-vous vendre un sou chaque jour aux maçons, aux terrassiers, aux domestiques, aux cochers de fiacre, des théories, des assertions qui sont, selon vous, si fort au-dessus de la portée d'un homme quelque peu lettré et qui a appartenu à TUniversité comme professeur, après lui avoir appartenu comme disciple lauréat des concours généraux. Êtes-vous sûr de faire là un trafic honnête ?
Il y a quelque chose de pire que l'ignorance, c'est la bibliothèque d'idées fausses et de mensonges vénéneux dont on a meublé et dont on meuble la tête du peuple.
Tenez, voici un nom qui a été prôné, acclamé,
UNE GROSSE ET SÉRIEUSE VÉRITÉ i9
admiré, divinisé sous le gouvernement de Juillet : c'est un certain vicomte de Cormenin, qui, ayant à force de sollicitations opiniâtres, obtenu ce titre de vicomte, mais ne trouvant pas dans la noblesse plus ancienne l'accueil que désirait sa vanité, pensa à sacrifier ce titre peu sérieux sur l'autel de la popularité, semblable à cet ancien qui, voyant dans son troupeau un bœuf misérablement maigre, dit : « Ça sera bon pour les Dieux. »
Sous le nom de Timon, il fit une série de publications aussi mauvaises, aussi méprisables pour la forme que pour le fond, louées, encensées par les journaux, répandues à un nombre infini et à trèsbas prix pour le peuple.
Voici un échantillon et du style et des idées de ce « grand écrivain » cent fois alors comparé à La Rochefoucauld, à La Bruyère, etc. :
« Le budget est un livre qui pétrit les larmes et les sueurs du peuple, pour en tirer de for. * (Textuel).
« Le budget est un livre qui chamarre d'or et de soie les habits des ministères. » (Textuel.)
« Le budget est un livre qui pailleté les habits des ambassadeurs. » (Toujours textuel.)
N'est-ce pas aussi béte que peu français. Je prie mes lecteurs de croire que je n'ai pas négligé alors, au temps de son triomphe, de dire ce que je dis aujourd'hui et avec plus de sévérité et de colère.
J'ai publié ailleurs et esquissé un moyen que pourrait, que devrait employer un gouvernement intelligent, clairvoyant, paternel, réparateur, pour diriger la presse, pour canaliser ce torrent dévasta-
teur, et cela sans blesser aucune liberté, sans froisser aucun intérêt que la liberté des empoisonneurs et les intérêts des coquins.
Ce que je viens de dire explique comment, contrairement à ce qui avait lieu autrefois, la justice a trouvé plus de criminels parmi les gens sachant lire et écrire que parmi les gens complètement illettrés.
DAXS LA CAGE
Le gouvernement de la République, rappelant les eondamnés de la Commune, donne à la France et au monde un spectacle analogue à celui d'un dompteur entrant dans la cage des tigres et des hyènes ; rien n'y manque, car je suis sûr qu'il y a « l'Anglais » qui ne perd pas le dompteur de vue pour ne pas manquer d'être là le jour où il sera mange.
Nous voyons ce qu'on fait ; disons un peu ce qu'il eût été raisonnable et jnst(^ de faire.
Certes, je ne suis pas opposé aux mesures de clémence, et je n'ignore pas combien il est doux de pardonner. Il y avait d'ailleurs, parmi les déportés, un certain nombre de pauvres dupes dont le sort était
d'autant plus digne de pitié que beaucoup de chefs qui les avaient, — ne disons pas entraînés, mais poussés, car entraînés suppose l'entraîneur devant, et ils s'en donnent de garde, — les avaient ensuite «lâchés» et abandonnés assez à temps, les uns pour s'enfuir à l'étranger, les autres pour passer du côté des adversaires vainqueurs et s'étalent aujourd'hui sur des fauteuils et sur des chaises, et aux sièges des fonctionnaires bien rétribués.
Quant à la déportation, il y aurait deux points à examiner. La République de 1848 — celle dont n'ont voulu ni M. Thiers ni les comparses, comme M. de Girardin, avait aboli la peine de mort en matière politique, partant de ce principe qu'en politique on est exposé à être jugé par des ennemis vainqueurs, armés, irrités et venant d'avoir peur. Mais cependant cette loi généreuse ne pouvait admettre qu'on pût voler, assassiner, incendier avec une impunité relative, pourvu qu'on eût soin de crier en même temps ; Vive celui-ci ! ou : A bas cela ! — Rien de si simple, dans les discordes civiles, que de voir, une fois l'ordre rétabli, le gouvernement dire à ses adversaires : « Voici les lois du pays, si vous ne voulez pas vous y soumettre, vous êtes libre de vous en aller ; si vous ne voulez faire ni l'un ni l'autre, vous serez conduits à la frontière ; on vous donnera de quoi vivre pendant un mois, et vous chercherez une patrie nouvelle dont les lois auront le bonheur de vous agréer et où vous demanderez des ressources au travail. »
La déportation est très coûteuse, les déportés de Nouméa coûtaient à la France de très-grosses sommes que j'aurais vues avec plaisir employées de préfé-
DANS LA CAO F. 59
rence à soulager ou à prévenir des misères honnêtes ; et si cependant on veut maintenir la déportalion, pourquoi Nouméa?
11 semble que notre conquête d'Afrique soit un bijou de luxe qui perdrait de sa valeur et de son éclat si elle commençait à être bonne à quelque chose : pourquoi ne pas fixer en Afrique le lieu de la déportation? Le prétexte de l'éloignement, quia fait choisir Nouméa, n'existe plus depuis que d'assez nombreuses évasions sont venues lui donner un démenti.
Il n'y aurait plus besoin, en Afrique, d'avoir une administration spéciale, une armée de gardiens, des vaisseaux, etc. , pour surveiller et retenir les déportés, on les maintiendrait au moins aussi bien sur la lisière de nos possessions que dans l'île des Pins : là, à ceux qui se rachèteraient par une bonne conduite et le travail, on pourrait réunir leur famille, ou leur permettre de s'en créer une; là ils pourraient, par l'agriculture ou les métiers et les arts groupés autour d'elle, se faire une situation plus heureuse que la situation perdue.
Mais acceptons la situation faite, c'est-à-dire les condamnés de la Commune déportés à Nouméa, un certain nombre de leurs chefs, les plus lâches, réfugiés à l'étranger; un autre certain nombre, aussi lâches, mais plus malins et plus roués, ayant à temps penché du côté du manche au moment du coup de balai. Il eût été juste de faire apparaître la clémence, c'est-à-dire de faire grâce à ceux qui, ayant ouvert les yeux sur l'égoïsme et la trahison de leurs chefs, sur l'inanité dangereuse des « boniments, » des charlatans, sur l'insalubrité du vin frelaté, sophistique,
empoisonné dont on les avait enivrés, témoigneraient un repentir réel des crimes où cette ivresse les avait entraînés, et manifesteraient le projet et le désir de revenir à la vie honnête et laborieuse ; ceux-là, il fallait non-seulement les amnistier, mais encore les soutenir et les aider dans leurs bonnes résolutions, et peut-être l'Afrique encore eût pu leur fournir et le travail et une vie heureuse.
Mais amnistier des criminels condamnés sans leur demander le moindre témoignage de repentir pour le passé, la moindre assurance de bonne conduite pour l'avenir, sans demander à ceux que nous amnistions s'ils nous amnistient en échange, c'est un acte de faiblesse et d'insanité, c'est donner occasion aux cadres de rémeute de se compléter, c'est les condamner eux-mêmes à retourner dans un temps donné à Satory ou à Nouméa.
Ce n'est pas une grâce, c'est une restauration, c'est provoquer des rêves insensés et criminels de revanche.
Mais acceptons encore les faits accomplis. Les déportés, sans avoir manifesté aucun repentir, sans avoir pris aucun engagement pour l'avenir, sont ramenés de Nouméa et rentrent en France. Ils ne sont pas amnistiés, graciés, non, ce sont des « victimes » auxquelles on doit, au pays, une réparation, c'est-àdire qu'ils enlèvent à ceux qu'ils ont ruinés, tués, incendiés jusqu'à leur titre de victimes, et que, par une aberration étrange, les mots perdent le sens sous lequel ils ont été employés jusqu'ici. Ce sont les assassins qui s'appellent victimes, et quant aux dépouillés, aux tués, aux brûlés; on leur donnera néces-
DANS LA CAO F. 55
sairemcnt les noms que ceux qui les ont dépouillés, tués ot brûlés laissent comme une défroque. On les appellera voleurs, assassins, incendiaires. « La corruption du langage, dit Sénèque, est un signe certain de la corruption des mœurs. » Cela rappelle ce chenapan qui, ayant roué et rompu de coups sa malheureuse femme, disait : Plaignez-moi, en pensant combien il faut qu'une femme soit méchante pour que je l'assomme comme vous voyez.
Les journaux avaient annoncé qu'au moment du retour des graciés de la Commune, M. Lepère, ministre de l'intérieur, avait donné Tordre aux préfets: 1° de s'efforcer de leur procurer du travail ; 2° de les détourner de venir à Paris, à Lyon, à Bordeaux, à Marseille et dans les autres grandes villes.
M. Lepère a fait démentir cette nouvelle.
Certes je ne demanderais pas mieux que d'admirer M. Lepère, et de constater en lui un homme très intelligent, très fort, très résolu ; mais je suis forcé à tout le moins d'ajourner mes sentiments d'admiration et d'avouer que la dénégation de 31. Lepère est....— il ne me vient que de gros mots, — disons qu'il néglige, qu'il rejette une occasion de montrer du bon sens, un bon esprit et un bon cœur.
Les condamnés graciés devraient passer par une sorte de « purgatoire », ou du moins être traités d'abord en convalescents: — ne pas s'occuper de procurer de l'occupation, à des hommes qui ont perdu et leurs relations et l'habitude du travail, ot qui resteront quelque temps sous le coup d'une certaine suspicion ; les faire rentrer dans les grandes villes où ils peuvent se perdre dans la foule, et retrouver
les instigateurs, les complices du désordre et de l'émeute, c'est les condamnera une rechute certaine.
Et en effet que va-t-il arriver ? Qu'arrive-t-il en ce moment? la racaille va faire, fait un triomphe bruyant aux amnistiés. On sait déjà que de l'argent les attend aux lieux de débarquement, envoyé soit par des parents, des amis, des compatissants, rien de mieux, mais aussi par des amis du tapage, — parti énorme en France, — par les auteurs habituels des désordres, par ceux qui espèrent encore duper les malheureux qui reviennent, et les faire travailler au bénéfice de leur ambition et de leurs appétits ; puis par ceux qui ont peur d'eux, leurs anciens chefs et complices qui les ont « lâchés », qui sont devenus riches et puissants, qui les voient revenir avec chagrin et appréhension; qui les auraient laissés là-bas, si la chose avait dépendu d'eux ; qui veulent se faire pardonner, amnistier par eux.
Les graciés vont être à la mode pendant quelque temps, on va les fêter, les régaler. Ils auront sans travailler, du pain, du « fricot » et du vin — surtout du vin. — On chantera la Marseillaise, on fera des discours, etc. Puis la mode se passera ; ils resteront sans travail, sans habitude et sans désir du travail ; ils retomberont dans « la politique », c'est-à-dire dans la misère, triste, mauvaise conseillère, hargneuse, irritée, enragée; ils reprendront leurs rangs dans l'armée de l'émeute, et alors, ou la Commune prendra « sa revanche », et ça sera joli ! ou il faudra encore les tuer et les déporter. Oui, M. Lepère a laissé échapper une occasion de montrer du bon sens, un bon esprit et un bon cœur.