‹ Au soleilChapitre 21 sur 44 · TRENTE-DEUXIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

TRENTE-DEUXIÈME DISCOURS

sur quelques beaux effets de la Révolution.

Et un de ces beaux effets est celui-ci (je copie textuellement) :

« Si de ces talents inattendus et de ces vertus éclatantes nés de la Révolution, nous passons aux vertus privées , nous en verrons qui , pour être moins éclatantes, n'en méritent pas1 moins notre estime. Des femmes jusqu'alors timides ont été tout à coup transformées en héroïnes. N'en avonsnous pas vu qui, pour ne pas survivre a leurs époux et les accompagner jusqu'à la mort , ont bravé et défié le tribunal ; d'autres, tant que leurs maris ou leurs fils furent captifs, allaient, dès le lever de l'aurore, s'asseoir sur une pierre pour attacher leurs regards, tendus et inquiets, aux barreaux qui leur laissaient entrevoir les objets de leurs affections. On eût dit que le sentiment qui les occupait les élevait au-dessus de l'humanité ; la nuit les surprenait dans leur déplorable jouissance, et ce n'était que pour revenir le lendemain à la même place qu'elles regagnaient leurs tristes demeures. » Je passe ici quatre lignes, sur lesquelles je reviendrai tout à l'heure. L'auteur continue :

« Si je parcourais tous les États, j'y verrais des vertus de tous les genres, produites par la Révolution : des femmes, jadis opulentes, habituées aux commodités du luxe, supporter avec dignité les privations de la nécessité ; des serviteurs faire le sacrifice de leurs gages pour nourrir ceux qui avaient été leurs maîtres ; des enfants qui se sont dévoués à de vils travaux pour subvenir aux besoins d'une mère tout à coup réduite à l'indigence; de sensibles mercenaires qui ont partagé entre un prisonnier et sa famille le fruit de leurs épargnes ; des frères qui ont trompé la justice en mourant à la place d'un frère plus utile à leur mère. — C'est sur ces traits qui honorent notre Révolution que je me plais à arrêter mes regards. »

Grâces soient donc rendues à ceux qui, en dépouillant et en guillotinant, ont donné l'occasion à ces vertus de se manifester ; sans eux, elles seraient restées enfouies au fond des cœurs où auraient, humbles violettes, parfumé le foyer de la famille calme et heureuse : ainsi l'huile douce sort de l'olive amère dûment écrasée. Également, de notre temps, quel bonheur pour le sénateur libéral Bonjean et pour les autres otages d'avoir été assassinés : quelle autre occasion eussent-ils eue dans leur vie de montrer leur courage, leur résignation, leur grandeur d'âme ! Ils ont dû bénir en mourant ceux qui leur rendaient cet insigne service.

Revenons aux quatre lignes que j'ai réservées. Savez-vous sur qui s'attendrit surtout le publicisle Delacroix? C'est d'abord sur la mère de Hérault de Séchelles — ça, je le lui pardonne, si la mère d'un

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tigre es! probablement une tigresse, elle est certainement une mère, — mais ensuite et surtout sur Hérault de Séchelles lui-même, un des membres les plus violents, de la Convention, qui présida la séance du 2 juin, lors de la proscription des Girondins ; qui fit partie du comité de salut public, et qui fut plus tard guillotiné comme « modéré. » Voici les paroles que le publiciste Delacroix adresse à la mère de Hérault de Séchelles : « Tu ne verras plus ce jeune orateur d'une si belle espérance, qui réunissait sous des dehors si aimables le talent d'émouvoir les cœurs et qui eût réuni tous les suffrages, s'il n'eût eu le malheur de s'égarer dans le chemin de la gloire. »

« S'égarer », c'est-à-dire donner lieu de l'accuser de modérantisme.

Vous voyez qu'il ne faut jamais désespérer, qu'il y a du bon même dans ce qu'on redoute le plus, et que les révolutions donnent naissance à de beaux effets » inattendus, qu'on ne saurait acheter trop cher. Nous sommes appelés à manifester un de ces jours des vertus que Ton ne nous suppose pas et que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, et qui, sans les révolutions, mères des beaux effets, fleuriraient ignorées dans nos cœurs : telle, la rose des Alpes ouvre ses corolles de pourpre et se fane sur le haut des glaciers on aucun œil humain ne la contemple.

Les grands mois, sesc/uipedalia verba, l'emphase, l'enflure, la bouffissure sont un des signes de la faconde révolutionnaire, <*t Sénèque a bien raison quand il dit que les altérations et le mauvais goût du langage sont un indice de mauvaises mœurs et de folie publique. Au^si pourrait-on s'inquiéter

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d'entendre reparaître dans les conférences, congrès, clubs, etc., cette phraséologie boursouflée, si en même temps cela ne nous promettait des occasions de manifester nos vertus et de voir éclater à nouveau de « beaux effets » delà Révolution.

Il est cependant des choses qu'on ne saurait trop répéter, parce que nous parlons à des gens qui ont la tête et les oreilles dures, et qu'il faut cependant que ce soit entendu.

En 1774, le duc de Berry succédait à son grandpère Louis XV, sous le nom de Louis XVI. Le jeune roi avait vingt ans. Le pays devait être dans l'anxiété. Serait-il meilleur ou pire que les deux Louis précédents? Se contenterait -il de suivre leurs exemples et leurs traditions et de les imiter en descendant, comme Louis XV avait imité Lous XIV ? L'éducation des fils de rois avait jusque-là été et est encore presque toujours si mauvaise, que quand ils ne sont tout à fait ni ivres d'orgueil , ni ignorants , ni méchants, il faut supposer qu'ils avaient été bien heureusement doués par la Providence.

Louis XIV, qui se plaisait tant aux jeux de la guerre, comme disait madame de Sévigné et comme il l'avouait en mourant, avait été un des plus grands despotes qu'ait « empaillés » l'histoire. Son luxe, ses maitresses avaient laissé la France diminuée, dépeuplée et ruinée; la révocation de Ledit de Nantes et les dragonnades avaient été un acte de tyrannie comme on en trouve peu dans la mémoire des hommes. La ruine était telle que Voltaire, dont l'histoire de Louis XIV est un panégyrique, avoue qu'en 17151e roi fit négocier trente-deux millions de billets pour obtenir

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huit millions on argent. Enfin il laissait, à sa mort, près de cinq milliards de dettes.

Louis XV, dit Voltaire dans son autre panégyrique, perdit alors la plus florissante jeunesse, plus de la moitié de l'argent qui circulait dans le royaume : sa marine, son commerce, son crédit, les dettes dont l'État demeurait chargé, étaient plus lourdes encore que celles de Louis XIV; le même luxe avec moins d'éclat, la galanterie tombant dans la crapule, etc.

Certes, c'était beaucoup d'attendre quelques améliorations à cette situation déplorable de la part d'un roi de vingt ans qui était né et avait été élevé à la cour sous les règnes de madame de Pompadour et de madame Dubarry.

Eh bien ! voici l'homme que la Providence faisait succéder à Louis XIV et à Louis XV.

Le duc de Berry était doux, humain, modeste, instruit; il savait le latin et l'anglais, la géographie, l'histoire, etc. ; il aimait la lecture, l'étude ; il était chaste, économe, laborieux jusqu'à travailler de ses mains, il écrivait : « Malesherbes, restez auprès de » moi ; j'ai besoin d'amis qui m'avertissent de mes » erreurs avant qu'elles puissent influer sur la » destinée de vingt-quatre millions d'hommes. »

En montant sur le trône, il repousse le « don de joyeux avènement », en même temps que la reine refuse le présent d'argent traditionnel appelé « la ceinture de la reine. » Il apporte de notables économies à ses dépenses personnelles et au luxe de la cour; il envoie son argenterie à la Monnaie. Il supprime la question, les lettres de cachet. A l'exemple du roi qui abandonne ses droits ou une partie de

son revenu, la noblesse et le clergé renoncent à leurs titres età leurs privilèges; la Constitution, basée sur les droits de l'homme, est acceptée par le roi qui s'en déclare l'appui et le défenseur. Il est solennellement proclamé restaurateur de la liberté de la France, etc. Certes c'était là plus de progrès, plus d'améliorations , plus de libertés que n'en auraient osé demander à dix règnes et à plusieurs siècles les hommes qui avaient vécu sous Louis XIV et sous Louis XV.

Il semblerait que ce roi et ce règne avaient accompli une grande tache et fait faire à la liberté, à la justice , à l'égalité devant la loi , une immense étape. On pouvait se déclarer satisfait, et ceux qui désiraient quelque chose de plus pouvaient prendre patience.

Le champ était labouré, ensemencé, hersé ; la vigne était plantée, fumée, taillée ; il était raisonnable d'attendre août pour la moisson et septemhre pour les vendanges. Mais non, une foule avide, aveugle, folle, veut récolter et surtout saccager tout de suite; piétine la terre, écrase le blé naissant, arrache les jeunes grappes en fleurs.

Quand une foule assiège les portes d'un théâtre, elle est assez calme tant que les portes sont fermées, et les gendarmes n'ont pas de peine à la contenir ; mais une fois les portes ouvertes, une fois surtout les premiers entrés, on se presse, on se pousse, on se bouscule avec fureur.

D'autre part, les sévères puérilités de l'étiquette avaient disparu. La noblesse, choquée de n'être plus dominante à la cour, faisait entendre un bourdon-

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nement incommode et malveillant. Tous ceux dont les abus formaient le patrimoine étaient mécontents. L'anglomanie avait commencé d'être à la modo sous Louis XV. Un seigneur «*t ;i î t à la portière du carrosse du roi. Un jour de pluie et de boue, — que son cheval faisait jaillir, — le roi lui dit : — Vous me crottez. — II entend : Vous trottez, et répond : Oui, sire, à l'anglaise.

Des jockeys, les jeunes gens et même les femmes avaient passé à la politique et aux considérations sur l'administration de l'État ; les femmes dans leurs « boudoirs > et les jeunes gens dans le public, et jusque dans l'antichambre du roi, tenaient les propos les plus subversifs, les plus séditieux, et proclamaient avec enthousiasme de faux principes, des théories absurdes qu'ils avaient entendu débiter.

Le peuple, enivré par les discours, les promesses, les boniments de charlatan et l'encens que lui prodiguent les publicistes et les orateurs, ne se contente plus, en fait de liberté, à moins que la liberté de tout casser, — les avocats, les médecins, les écrivains, sans causes, sans malades, sans lecteurs, s'occupent à tout démolir ; habiles seulement à grimper, une fois en haut, ils ne savent plus que faire des grimaces et montrer , ne sachant même pas s'asseoir, des « séants » bleus ou rouges selon l'espèce.

Il ne faut pas se laisser lécher par un tigre, même apprivoisé ; sa langue râpeuse fait venir à la surface de la peau un sang qui l'enivre et le fait vous dévorer.

« La personne sacrée ci inviolable du roi » comme

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îappelait Mirabeau, le « restaurateur de la liberté française», est guillotine avec sa femme et sa sœur et tant d'autres.

Les hommes qui se juchent au pouvoir repoussent ou brisent les règles et les traditions qui suppléent au génie, et comme ils n'ont pas le génie qui supplée parfois pour un temps aux règles et aux traditions, tout devient anarchie, tumulte, confusion ; les complices d'hier se divisent, se battent, s'entreguillotinent ; le plus sanglant, le plus sordide despotisme s'étend sur la France, et on accueille avec enthousiasme un maître pour n'en avoir plus qu'un.

Supposez, au contraire, le peuple français constatant, admirant l'immense route faite si rapidement sur le chemin de la liberté et du progrès, et étant heureux et reconnaissant . — considérant que Louis XVI avait accompli sa tache, et le laissant paisiblement élever son fils et son successeur dans des principes que l'on possède écrits de sa main.

Je ne citerai qu'une des recommandations qu'il adresse au précepteur de l'enfant :

« Ne lui laisse jamais oublier que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois. »

Je l'ai déjà dit, je le répète aujourd'hui, et je le redirai encore :

La France eût évité la Terreur rouge de 1793, la Terreur blanche de 1815, la Commune de 1871, les guerres désastreuses des deux empires et trois invasions, sans compter plusieurs évolutions et révolutions toujours sanglantes et ruineuses, sans compter le présent et l'avenir.

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