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Impôts sur les riches, — garnisaires

Le comité est lâche, il a peur. Il n'ose pas fusiller Schœlcher. Fusillez donc, guillotinez; cinq cents têtes coupées peuvent sauver cinq cent mille âmes. Vous vous amusez à mettre des galons à vos manches.

Prairial. — « Nous avons voulu, nous voulons la guerre civile, la plus grande guerre civile, qui ait jamais été. Nous la voulons acharnée, à outrance. »

Faites le sacrifice de votre existence pour la cité.

Et vingt lignes plus bas on vous promet qu'alors « vous y vivrez heureux, » etc., etc. Est-ce ça que

vous voulez, o bons habitants d'Orange ! Mais l'autre Alphonse ne vous promet et ne vous donnera pas grand'chosc de mieux. Ce que le premier ferait peutêtre, il est certain que le second le laissera faire. Vous avez à choisir entre le rhume ou la colique, il eût été non-seulement spirituel, mais prudent d'en prendre un troisième ; mais il paraît qu'on n'a pas à Orange un homme honnête, intelligent et brave pour vous représenter. M. Humbert, c'est 93 ; M. Gent, c'est 92, se cramponnant inutilement pour durer quelques jours de plus, et être au moins bissextile.

Permettez-moi, ô mes bons habitants d'Orange !de vous rappeler le rôle que les soi-disant républicains ont joué chez vous autrefois.

Je vais citer sans réflexions, sans observations, quelques passages de lettres trouvées chez Robespierre, et dont le député Courtois fit un rapport imprimé par l'ordre de la Convention nationale.

11 floréal, l'an II de la République française.

Le comité de salut public arrête qu'il sera établi à Orange une commission populaire composée de cinq membres, pour juger les ennemis de la Révolution.

Dix mille prévenus à mettre en jugement ;

Que le tribunal juge révolutionnairement sans assistance de jurés.

Orange, 1er fructidor.

Fernex à Robespierre.

Brave sans-culotte..., tu veux connaître ceux qui cherchent leur tête.

Messieurs les prêtres, les nobles et les messieurs delà première volée... pour les punir, nous leur faisons pressentir dès l'ouverture des débats, quel en sera pour eux le résultat... Orange sans les soins de ce brave Maignet, Vaucluse ne vaut pas mieux.

Le 9 thermidor, l'an II.

Viot à son ami Pagan.

Déjà plus de trois cents contre-révolutionnaires ont payé de leur tête les crimes qu'ils ont commis ; bientôt ils seront suivis d'un bien plus grand nombre.

Orange, le 9 thermidor, l'an II de la République.

Bennet, greffier de la commission, au citoyen Pagan.

... Neuf conspirateurs orangeais ont déjà subi la peine due à leurs crimes. Tu connais la position d'Orange ; la guillotine est placée devant la montagne ; les têtes en tombant la saluent et lui rendent hommage. Allégorie précieuse pour de vrais amis de la liberté ; cela va, et ça ira. — Demain, sept ou huit.

Juge au citoyen Pagan.

Ami, la sainte guillotine va tous les jours; le frère de Maury , l'ex-constituant ; puis , madame Vialat des Iles, le marquis d'Autane, sept de Grillon et le général Grelles.

Maignet va venir à Orange, tu verras comme il travaille,

Juge au citoyen Pagan.

7 messidor an II.

Maignet travaille jour et nuit. Suivant les apparences, il tombera plus de trois mille tètes en Vaucluse. Les prisons regorgent de fédéralistes et de suspects ; il était temps de purifier un des plus beaux pays de la République.

Fauvety, président de la commission d'Orange, au citoyen Pagan.

Orange, le 19 messidor an IL

La commission a été difficile à organiser, on manque de sujets qui réunissent au patriotisme les talents nécessaires.

... La commission a rendu cent quatre-vingt-dixsept jugements dans dix-huit jours... Je te promets que nous mettons dans le diabolique Comtat la vertu à l'ordre du jour. Ragot, Fernex et moi, sommes au pas. Roman-Fonrosa est un excellent sujet, mais formaliste enragé, et un peu loin du point révolutionnaire où il le faudrait. Meilleret ne vaut absolument rien. Il lui faut des preuves, comme aux tribunaux de l'ancien régime. Il inculque ses idées à Roman-Fonrosa. Nous avons quelquefois des scènes très fortes.

Pagan, à Roman-Fonrosa, membre du tribunal d'Orange.

,V, Le§ commissions chargées de punir les conspi-

rateurs n'ont absolument aucuns rapports avec les tribunaux de l'ancien régime. Il ne doit y exister aucunes formes, la conscience du juge les remplace.

Le juge doit se rappeler que tous les hommes qui n'ont pas été pour la révolution ont été contre elle. La sensibilité individuelle doit cesser, elle doit prendre un caractère plus grand, plus auguste. Tout homme qui échappe à la justice nationale est un scélérat qui fera un jour périr des républicains... Au nom de la patrie, tremblez de sauver un coupable... N'aie d'humanité que pour la patrie. Fauvety sait l'impulsion qu'il faut donner au tribunal. Oublie que la nature te fit homme et sensible... La modération qui prend le voile de la justice est un crime...

Maignet à Couthon.

Tu verras, mon bon ami, le citoyen Lavigne ; il t'exposera la situation du département de Vaucluse. 11 est urgent d'y porter remède. Je porte à douze ou quinze mille hommes ceux qui ont été arrêtés.

Je te rendrai bon compte de ce département.

Ton sucre, ton café et ton huile d'olives sont en route. Lecitoyen Roman te fera parvenir le tout.

J'ai la certitude de faire ici quelque bien.

Rappelle-moi au souvenir de ta chère moitié ; une embrassade au petit Hippolyte. Etc., etc., etc.

Rapprochez ces citations textuelles, mes bons électeurs d'Orange, de celles, non moins textuelles,

AUX ÉLECTEURS DE LA VILLE d'ûRAWOE ^37

que j'ai faites auparavant des passages du Père JJuchêne, et grand bien vous soit; repoussé par vous, il sera accueilli et acclamé par des électeurs plus... avancés.

Resterait à dire le second moyen, facile, simple, triomphant, presque immédiat, qu'aurait la France de se tirer d'affaire, si les électeurs se croyant républicains ne s'aperçoiventpas encore quels sinistres farceurs se moquent d'eux ; mais ce chapitre est déjà long, et même ce moyen ne sera ni accepté, ni employé.

qu'il faut imiter samson et combattre le? philistins avec une machoire d'ane

Un des plaisirs les plus vifs, les plus complets qu'il soit donné à l'homme de goûter, c'est de trouver, après l'avoir longtemps cherchée , démêlée , épluchée, etc., la formule concise, nette, mathématique et en même temps brillante, piquante, et au besoin un peu gaie, d'une vérité, cette vérité devenant par cette heureuse forme , d'aperçu , aphorisme, et, d'aphorisme, axiome, éclatante comme une coquille d'abord tirée de la mer, puis « décapée » et dépouillée de la vase durcie et du « drap marin. »

Le mot plaisir est insuffisant pour désigner cette jouissance noble et élevée. Il ne m'a été donné de

qu'il faut imiter samson 230

l'éprouver que trois ou quatre fois dans une vie longue et studieuse, consacrée à la recherche de la vérité, et je ne puis la comparer dignement qu'aux plus enivrantes voluptés, avec cette nuance que le siège en est alors au cerveau.

Mais, par contre, il est une sensation agaçante, irritante, horripilante, c'est de ne pas réussir à faire comprendre et accepter une vérité incontestable, visible, tangible, « crevant les yeux », de la frotter en vain à grande fatigue et à grande sueur , à grand « ahan » d'esprit et d'imagination, sans arriver à la rendre nette, reluisante et brillante pour la faire voir et comprendre.

Ne prenez pas ce chemin, j'en viens et j'en sors avec peine ; il est plein non-seulement de ronces et d'épines, mais d'ornières, de fange et de fondrières.

Ne marchez pas sur cette glace, elle n'a pas assez d'épaisseur pour vous porter ; elle vient de se rompre sous trois personnes englouties dans l'abîme ; tendez un peu plus le col et avancez la tête, on voit encore leurs cadavres.

Les uns n'écoutent pas, les autres haussent lee épaules ; les uns et les autres entrent dans le chemin et attachent leurs patins.

J'ai étudié les grands écrivains, les sages, les philosophes, les orateurs célèbres, — je leur ai demandé les secrets de l'éloquence, de la persuasion, — ils m'ont répondu que les principaux, les plus sûrs, les plus efficaces de ces secrets consistaient, pour l'écrivain comme pour l'orateur, à se liguer avec les vices, les passions, les prétentions, la folie, les appétits de ses auditeurs, à leur conseiller ce

qu'ils veulent faire, à leur présenter des coupes pleines des vins qu'ils préfèrent en y ajoutant un peu d'alcool et de poivre, sans négliger le bois de Campêche et la fuschine qui les colorent et les empoisonnent un peu.

Quelques-uns, cependant, m'ont laissé voir d'autres procédés, par exemple : Socrate, saint François de Sales et Mgr Sola, qui a été très longtemps évêque de Nice; Socrate parlait aux hommes, saint François de Sales parlait aux femmes, et l'évêque Sola aux enfants.

Tous trois procédaient par similitudes en faisant voir à leurs auditeurs que ce qu'ils refusaient de croire, ce qu'ils hésitaient à accepter, était tout à fait semblable, était même chose qu'une autre chose qu'ils tenaient pour vraie depuis longtemps, que ce qu'on leur disait et qui leur semblait nouveau était contenu dans ce qu'ils savaient et croyaient déjà.

Tout le secret de la mnémotechnie, c'est-à-dire de l'art de la mémoire, c'est d'attacher par des anneaux ce qu'on veut apprendre à ce qu'on sait déjà et d'en faire une chaîne continue ; — c'est aussi, sinon le secret, du moins un des secrets de la persuasion.

Il ne suffit pas d'avoir des yeux pour voir ; les yeux ont besoin et d'exercice et d'études. Songez combien de gens voient, admirent et achètent à haut prix la reproduction , toujours imparfaite et incomplète sur la toile , d'un paysage , d'un arbre , d'une fleur, d'un fruit, qu'ils ont vus froidement, ou plutôt qu'ils n'ont pas vus dans les champs où ils leur étaient offerts pour rien. Il faut que l'art

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choisisse, rapproche, rapetisse, isole, encadre. Si les uns ne voient pas du tout, sans ce soin, ce qui est devant leurs yeux, les autres, les peintres euxmêmes, le prennent pour bien voir, clignent l'œil, et regardent à travers leur main demi-fermée et arrondie en forme de lorgnette.

Ne nous décourageons donc pas, essayons d'imiter ces modèles et de procéder comme eux, par similitude.

Par exemple :

Figurez-vous qu'à la fin du jour, vers la brune, vous vous engagez à cheval dans un chemin qui vous semble, sans que vous en soyez bien sûr, se diriger vers le point où pour de sérieuses raisons vous êtes pressé d'arriver. Vous ne tardez pas à rejoindre une lourde charrette qui roule lentement devant vous, traînée par des bœufs, et qui occupe toute la largeur du chemin ; il n'y a pas moyen de passer, ni à droite ni à gauche, à cause de la double haie armée et hérissée ; il faut mettre au pas votre cheval dont le trot vous promettait soit d'arriver promptement au but de votre voyage, soit de vous convaincre bien vite que ce chemin ne conduit pas où vous devez aller, et d'en prendre un autre ; vous suivez mélancoliquement la charrette aux bœufs, espérant quelle prendra peut-être une traverse à droite ou à gauche ; vous ne tardez pas à vous apercevoir que cette charrette est chargée de fumier,

Sentant plus fort, mais pas si bon que rose. Vous arrêtez votre cheval pour laisser la charrette

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augmenter la distance entre elle et vous. Mais vous entendez derrière vous une autre charrette, chargée d'un grand nombre de barres et de tringles de fer qui, secouées sur le pavé et dans les ornières, font entendre le bruit le plus strident, le plus insupportable.

Eh bien ! votre situation n'est-elle pas celle du peuple français, poussé, entraîné, engagé dans un chemin qu'on lui dit conduire tout droit, non-seulement à la République, mais à la paix, au bonheur de tous, à la richesse facile, sans qu'il lui soit tout à fait démontré que des guides qu'il s'est laissé imposer, les uns connaissent eux-mêmes la direction du chemin et les autres n'ont pas intérêt à le conduire ailleurs ?

Vous n'avez jamais été président d'une République ayant à former un nouveau ministère, c'est-à-dire à remplacer les ministres qu'on vous a imposés hier par d'autres qu'on exige aujourd'hui et dont on demandera le renvoi demain — n'étant pas libre de choisir les meilleurs, les plus illustres, les plus savants, les plus capables, les plus dévoués, les plus honnêtes — mais obligé de les prendre , de les cueillir, comme un bouquet , dans trois ou quatre coteries qui forment au besoin une majorité momentanée contre quelqu'un ou quelque chose, mais jamais pour , se rediviseront et se subdiviseront aussitôt que vous aurez fait un choix.

Mais il vous est arrivé d'avoir un urgent besoin d'un couteau, et de saisir avec empressement et reconnaissance celui qu'on vous offre ; — mais ce couteau est rouillé , et le cran par lequel on peut

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saisir et relever la lame est usé; — de plus, vous ave/ les ongles très courts.

Par les facilités H l'agrément que vous trouvez à eette situation, vous pouvez comprendre celle où s'est trouvé M. Grévy, et où il retombera au moins une fois tous les trois mois jusqu'à la fin de son mandat.

Cependant, voici quelques rats qui abandonnent la maison qui leur semble, à tort ou à raison, menacer ruine. M. de Girardin, auquel on a plaisamment infligé le sobriquet ironique de « éminentpubliscite», déclare qu'il est loin de trouver dans la République, la réalisation de ses rêves ; il ressemble selon lui à un homme qui, voyant sur des espèces de ronces, un rubis appétissant, une framboise, sYmpresse de la cueillir et de la « gober », et ne s'aperçoit que trop tard à un goût particulier et à une odeur très différente de celle qu'il s'attendait à trouver, qu'il vient de cruellement mettre à mort une punaise innocente qui s'y était réfugiée ; il rompt non-seulement avec les républicains , mais aussi avec la république, et ses adieux donnent le spectacle d'une de ses plus grandes audaces en paroles. Il parle de son amour pour la tentative de république de 1848. J'ai entendu des gens assurer que, lorsqu'il émet de pareilles énormités, il est de bonne foi, et se persuade à lui-même qu'il a été, qu'il a pensé, qu'il a dit, ce qu'il prétend avoir été, avoir pensé et avoir dit ; c'est quelque chose comme les somnambules qui ne se rappellent rien de ce qui s'est passé pendant leur sommeil.

La vérité est que, en 1848, la république avait

des chances sérieuses de s'établir ; il y avait alors en France une douzaine, peut-être une douzaine et demie de républicains, et l'honnête, brave et sensé Cavaignac pouvait les grouper autour de lui. Mois alors un des ennemis les plus acharnés de la République était M. de Girardin ; il prodigua les attaques et les calomnies contre la République et les républicains, se donna corps et... âme (c'est une locution) au prince président, et contribua de son mieux à faire échouer cette tentative de République.

Aujourd'hui, il s'en va, parce qu'il vient de réaliser, pour la septième ou huitième fois, une' prédiction que je lui fis alors : Tous les vieux corsaires, lui dis-je, rentrés dans la bourgade qui les a vus naître, veulent être marguilliers de la paroisse. Eh bien ! ajoutais-je , vous ne serez pas marguillier ; les conspirateurs vous feront des promesses, mais aucun de ceux qui arriveront au pouvoir n'aura le moyen de les tenir. — Vous êtes proverbial en France, il n'y a rien de sérieux à faire des héros de Daumier.

Je n'oublie pas que je dois dans ce chapitre indiquer un moyen de salut pour les conservateurs et pour la France. C'est si simple, si facile, que ça m'intimide. Un coup d'œil sur la situation :

Continuons le système des similitudes :

Un amphitryon a réuni une douzaine de convives autour de sa table. On sert un plat de champignons « à la bordelaise » , des champignons à la bordelaise avec une pointe d'ail ; tout le monde sait que c'est un mets exquis. On apporte le plat fumant et exhalant une odeur provocante. La joie est sur toutes les

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figures ; <>n remercie l'amphitryon de ce régal dont. il c'avait p:»s parlé dans ses invitations. On fait l'éloge des champignons... et surtout des champignons à la bordelaise. Le maître de la maison est triomphant et sert abondamment ses convives. Mais après quelques bouchées, personne ne continue l'éloge: il semble qu'on écoute en silence les impressions de son nez et les opinions de son palais.

— Je suis allé les cueillir moi-même, dit le maître, pour être sûr de les avoir frais.

— Mais, objecte un convive, vous y connaissezvous bien ?

— Si je m'y connais ! mais je n'ai fait que cueillir des champignons pendant toute mon enfance.

— Mais c'est qu'il y a des champignons comestibles et des champignons vénéneux qui se ressemblent commes des frères jumeaux.

— Oh ! je le sais...

Et le maître regarde sévèrement le convive ; celuici s'embarrasse et en demande encore. Deux autres se communiquent tout bas leurs remarques sur un goût singulier qu'ils trouvent à ces cryptogames. Cependant ils continuent à en manger du bout des dents, et n'osent pas les refuser lorsque leur amphitryon fait signe au domestique de leur présente!' h' plat de nouveau, et chacun fait des vœux tout bas pour que les champignons ne soient pas vénéneux.

Il en est de même d'une partie de la France et de la prétendue République : on commence à mesurer le chemin qu'on a fait depuis la présidence de M. Thiers, celle du maréchal et de M. (ïrévy — et on s'inquiète où en est la République qu'on annonçait

comme conservatrice et athénienne, et surtout où vat-elle ? M. Grévy a beaucoup glissé ; a-t-il la volonté, aura-t-il l'énergie, aura-t-il la force de résister, d'enrayer et de ne pas nous laisser descendre et dégringoler ?

MM. Blanqui, Gent, Humbert, se partagent et se disputent l'amour, l'admiration, la sympathie de cette portion, de cette minorité turbulente qui s'intitule le suffrage universel — la France.

On murmure tout bas, on le dit de voisin à voisin de table, c'est peut-être empoisonné ; mais on continue à manger et on n'ose pas repousser le plat qu'on vous représente, quoique quelques tiraillements d'estomac, quelques coliques, quelques crampes ne laissent guère de doutes sur les qualités toxiques du mets qui vous est offert impérieusement. Le plus grand nombre voudraient quitter la table et s'en aller, mais les portes paraissent toutes fermées, il faut que le plus résolu ou le plus malade se lève, cherche, trouve et montre aux autres une issue.

En réalité, et sans figures ni similitudes :

La partie de la France qui se croit en minorité, laisse la partie qui se prétend la majorité, qui se proclame insolemment « la France », décider, étourdiment, aveuglément et peu honnêtement de nos destinées. Ouvrez donc les yeux.

Cette théorie absurde . mensongère , dangereuse du suffrage universel, n'est déjà plus en faveur parmi les soi-disant républicains.

Voyez les dernières élections, il ne vient que rarement aux urnes la moitié des électeurs, le plus souvent vous n'en voyez que le tiers et même le quart.

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Il est incontestable que les abstentions doivent s'attribuer aux conservateurs honteux, et que la minorité qui se proclame majorité, et que vous acceptez comme telle, est composée d'un certain nombre de comparses semblables aux armées du cirque olympique : soixante figurants qui sortent par une coulisse et rentrent par une autre.

Comment se défendent les conservateurs ? Ils ne se défendent pas, ils font individuellement des vœux : tel voudrait avoir la foudre de Jupiter, tel la massue d'Hercule, tel les flèches de l'Apollon Pythien. Celuici invoque l'ange qui dans une nuit détruisit l'armée de Sennachérib, celui-là espère voir s'ouvrir le gouffre qui engloutit Coré , Dathan et Abiron ; on implore le secours de la mer Kouge qui noya les Égyptiens. Ils me rappellent feu Ancelot de l'Académie française, qui ayant eu une de ses comédies fort maltraitée dans le feuilleton de Janin, disait: Ce gazetier mériterait que quelqu'un lui donnât du pied au derrière.

Eh bien, il n'y a besoin ni de foudre, ni de massue, ni de flèches, ni de rien autre que des armes que vos vainqueurs vous ont mises malgré vous entre les mains : le suffrage universel ; servez-vous-en comme Samson se servit de la mâchoire de Fane. Le moment est bon pour engager la bataille : les soi-disant républicains vous ont battus en restant unis et disciplinés pendant la bataille, et vous méritiez d'être battus comme vous l'avez été par vos niaises divisions ; mais aujourd'hui qu'on en est au partage du butin, à la curée, leur union est rompue, ils se divisent déjà en trois ou quatre républiques qui ne tarderont pas

à se subdiviser, elles se montrent déjà plus acharnées les unes contre les autres qu'elles ne l'étaient contre vous, chacun veut reprendre son petit haillon au grand et menteur drapeau ; outre la division, les rangs s'éclaircissent , quelques-uns trouvent à la framboise un goût sucré de punaise à l'agonie, d'autres s'avouent que le plat de champignons est plus vénéneux que nourrissant.

Les coryphées du parti partagent leurs journées en deux occupations : ils se lèvent de bonne heure pour faire des ennemis à leur République, à force d'abus et d'attentats contre leur devise hypocrite : Liberté, égalité, fraternité.

Profitez de ce qu'ils suivent les errements qui vous ont perdus, et vous, imitez les Romains qui adoptaient les armes des peuples qu'ils avaient combattus, quand ils les trouvaient meilleures que les leurs.

Unissez-vous sans restriction ; obéissez à vos vainqueurs , et inflexiblement, sans merci ; conspirez ouvertement pour aller tous aux urnes, soit lorsque l'Assemblée actuelle mourra de sa belle mort, soit lorsqu'elle sera étranglée par une dissolution probable. Là est le salut, et il n'est que là, et il peut arriver sans combats, sans bruit, sans trouble. Nos oppresseurs disparaîtront comme les champignons vénéneux se fondent et disparaissent au soleil.

Puis, quand vous aurez triomphé par cette arme qui vous a été imposée, faites comme ce chevalier de la Table-Ronde qui ayant tué le roi maure Sacripant avec sa propre épée, « qui était fée, » dédaigna de s'en servir désormais et la jeta dans la mer.

Mais parlons d'autre chose :

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Le prince de Ligne, si célèbre par son esprit et qui a vécu longtemps et familièrement à la cour de Catherine II, disait à l'impératrice de Russie :

« Ne dégelez pas les peuples froids, et surtout ne les dégelez pas brusquement, ou gare aux débâcles. Ils ont leur bon côté, et ce que vous leur donnerez gâtera ce qu'ils ont : la patience, la fidélité, l'obéissance valent bien l'enthousiasme qui n'est jamais sûr ni durable. Pour une fois qu'il sera bien placé, il le sera vingt fois mal. 11 vaut mieux qu'une nation n'ait pas d'avis : celle qui en a est sujette aux orages, et si un physicien ne place pas bien le conducteur, la fondre tombe sur sa tête. »

A la même époque, ce qui se passait en France où il avait plusieurs fois séjourné, n'était sans doute pas sans influence sur ce conseil ; il aurait pu ajouter que s'il ne faut pas dégeler subitement les peuples froids, il ne faut pas exciter, animer les peuples chauds. On peut dire des Français ce qu'une femme disait d'elle-même en refusant de boire du vin de Champagne : Non. j'ai naturellement un verre de vin de Champagne dans la tête, et le second me grise.

L'empereur actuel de Russie, par l'émancipation des serfs, s'était assuré une belle page dans l'histoire, — peut-être le dégel avait été brusque, — mais pourquoi ne s'en est-il pas tenu à ce grand acte? pourquoi cette guerre contre les Turcs ; pourquoi celte constitution étourdiment et prématurément donnée à la Bulgarie, quand il ne juge pas le peuple russe mur pour en recevoir une? On dit aujourd'hui, tantôt qu'il va abdiquer, tantôt qu'il va donner cette constitution ; il est difficile, pour ne pas dire impos-

sible, de céder aux menaces ou de reculer devant elles. S'il croit bon, utile, possible, de donner une constitution, il est nécessaire qu'il restaure d'abord son autorité pour pouvoir accorder, et non se laisser arracher cette constitution. Si le prince de Ligne était là, il lui parlerait de l'Assemblée constituante en France, suivie de la Convention un an après, et de la Terreur une autre année après.

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Voici donc un nouveau ministère installé — les membres choisis non parmi les hommes qui, dans chaque spécialité, ont acquis pardes travaux sérieux et assidus une notoriété incontestable, et ont eu, avant de monter au sommet, des occasions de manifester des aptitudes, des talents, des idées, de la pratique spéciale, etc., mais dans telle ou telle coterie disposant, pour le moment, d'un certain nombre de voix à la Chambre des députés. — Tous les ministres nouveaux « ont reçu» leurs employés de tout grade, leur ont adressé une allocution, toujours la même, exactement calquée sur celle des ministres qu'ils viennent de remplacer, « l'allocution » enfin.

Il me semble que, en République, il serait opportun et même décent de supprimer tout d'abord « la piaffe » du pouvoir, et que les ministres qui se succèdent et vont se succéder à bref intervalle pourraient se priver du spectacle de rassembler autour d'eux, à leur arrivée au ministère, tous ces fronts inclinés et ces échines courbées qui ne représentent en réalité qu'une journée de travail perdue au détriment des affaires du pays.

Lors de l'élévation de M. Thiers à la présidence d'une république qu'il avait combattue sans merci toute sa vie, on nous dit comme les photographes : Ne bougeons plus ! Ne nous attaquez pas, laisseznous faire, — et non-seulement la République, mais aussi le bonheur de la France sont assurés. — On n'a que peu ou point bougé.

Cependant, au bout de peu de temps, on nous a dit : Nous nous sommes trompés, ce n'est pas M. Thiers, ce ne sont pas les ministres choisis par lui qui peuvent installer la République et assurer le bonheur de la France ; renversons M. Thiers, et nommons M. de Mac-Mahon. Celte fois, il n'y a pas d'erreur possible, la République va se trouver établie à perpétuité, et la France va jouir d'une prospérité sans exemple, — on a nommé M. de Mac-Mahon.

Il ne s'était guère écoulé de mois qu'on nous a dit : Ah ! mais, ce n'est pas ça du tout, nous nous sommes trompés, encore une fois ; où avions-nous les yeux et même la tête ? M. de Mac-Mahon n'est pas du tout notre fait. Voulez-vous assurer l'existence de la République et le bonheur de la France? Nommons M. Grévy.

On a nommé M. Grévy ; mais si vous écoutez une partie de l'Assemblée et un certain nombre de journaux, il paraît qu'on s'est encore trompé, M. Grévy n'a pas du tout su choisir le ministère qu'il fallait. Commençons par lui imposer d'autres ministres, puis nous verrons s'il convient de le conserver luimême.

On ne peut nier qu'il est tant soit peu inquiétant de voir ses destinées confiées à des gens qui avouent eux-mêmes qu'ils se sont si souvent trompés.

La compétition du pouvoir ne peut être mieux comparée qu'à la queue qui se forme à la porte d'un théâtre qui donne pour le moment une pièce en vogue.

La foule se presse et se pousse entre des barrières de bois ; un garde de Paris a pour consigne de faire régner l'ordre et de ne laisser passer que sept ou huit spectateurs à la fois. Il se tient debout entre les barrières, et, de son bras tendu, fait une troisième barrière derrière les sept ou huit qui viennent de passer au bureau de distribution des billets ; et devant le reste de la foule, les huit premiers passés, toute la foule pousse les huit suivants, non pas qu'elle tienne à faire entrer ces huit, mais parce (pie chacun de ceux qui la composent pense hâter ainsi le moment où il entrera lui-même.

Supposez que la salle soit médiocrement grande e! ne puisse contenir qu'un nombre restreint de spectateurs, il ne pourra bientôt plus s'en introduire huit nouveaux par une porte qu'autant qu'on en fera sortir huit par une autre porte ou par la fenêtre. —

si vous ajoulez que ces huit qui viennent d'être expulsés vont se remettre à la queue et recommencer à pousser. Mais supposez que ce ne soit pas aux portes de la salle, mais à la porte des acteurs donnant accès sur le théâtre que la scène se passe, vous avez un tableau exact du travail politique qui se fait en France depuis quatre-vingts ans, et vous vous expliquez que l'on ne commence pas la pièce, et que l'orchestre joue quelques airs à la mode pour faire patienter ceux qui sont entrés.

Et toujours comme cela, sans intervalle, sans répit. M. de Freycinet et ses compagnons n'étaient pas installés ; le bras du garde de Paris venait à peine de s'étendre derrière eux, — que la foule recommençait à pousser et vociférait contre les derniers entrés exactement ce qu'elle avait crié contre ceux qui les avaient précédés : « Ça n'est pas du tout ça! — Ces gens-là ne sont pas nos hommes ! — Ce ne sont pas eux qui installeront la vraie République! Le pays souffre, la France est malade ! »

Et on pousse.

Dans la salle, les spectateurs demandent la toile. — Mais le régisseur n'ose pas frapper les trois coups d'usage, et l'orchestre continue à jouer désespérément. — Au lieu de huit acteurs qui doivent jouer dans la pièce, il en est entré seize. — Ils se disputent, s'arrachent les costumes : — l'un a obtenu le pantalon de l'amoureux ; mais c'est un autre qui s'est emparé de l'habit, tandis qu'un troisième est en possession des gants et du chapeau. — C'est une confusion que je dirais sans exemple au théâtre, s'il ne m'en revenait à la mémoire un exemple presque unique.

A la fin de la Restauration ou au commencement du gouvernement de Juillet, je ne sais quel direcicur de rOdéon eut l'idée déjouer une tragédie, et d'accepter à cet effet une Iphigénie en Tauride ébauchée autrefois par Racine et continuée et finie par un poète contemporain. On avait confié lerôled'Iphigénie à mademoiselle S. L.., cette belle juive, élève de je ne sais plus qui, et douée d'une voix sonore et vibrante, alors à la mode ; — mais voici qu'aux répétitions, le directeur et l'auteur tombèrent d'accord qu'elle était tout à fait insuffisante et compromettait la pièce, — on lui reprit le rôle et on le donna à une autre. Mademoiselle S. L... fut affligée, irritée, refusa de rendre le manuscrit, mais on fit faire une autre copie et les répétitions recommencèrent. Le jour delà représentation, on leva le rideau, le théâtre représentait le temple de Diane, et Iphigénie sortait d'une coulisse de gauche, vêtue d'une longue robe blanche et la tête ceinte d'un bandeau de pourpre, et elle commença à dire :

....Chez ce peuple sauvage Où le sort m'a jetée, un odieux usage Veut que l'on sacrifie à la divinité Diane, l'étranger sur ces rives jeté.

Triomphant, à part moi, de la douleur commune, .le me félicitais de ce que la fortune M'amenait en ces lieux.

Mais en même temps qu'une Iphigénie entrait en scène par la coulisse de gauche, on vit entrer par la coulisse de droite une autre Iphigénie toute semblable, également velue d'une longue robe blanche,

>% AU SOLËÎt.

et le front ceint d'une bandelette de pourpre — et, en même temps que la première, elle récita :

Chez ce peuple sauvage Où le sort m'a jetée, un odieux usage Veut que l'on sacrifie, etc.

Cette seconde Iphigénie n'était autre que mademoiselle S. L. . . qui n'avait nullement renoncé à son rôle et qui venait le réciter et le jouer, sans se préoccuper de la rivale à laquelle on l'avait sacrifiée ; celle-ci n'avait de son côté aucune raison de céder, et elles continuèrent à dire simultanément les mêmes vers. Le public, manquant à son devoir qui est de pleurer à la tragédie et de rire à la comédie, s'était livré à une gaieté bruyante ; en vain les régisseurs rappelaient mademoiselle S. L... de la coulisse, elle n'en tenait aucun compte, il fallut baisser le rideau.

Voilà neuf ans que nous sommes, assure-t-on, en république; à l'exception de ceux qui se sont juchés aux places et aux fonctions, je défie qu'on me présente un homme qui puisse dire : je suis plus heureux, plus riche, plus libre que sous les gouvernements précédents ; la vie est moins chère et plus facile, je suis plus tranquille dans le présent, plus rassuré sur l'avenir; on gouverne à meilleur marché, les lois sont respectées, le mérite plus honoré, l'intrigue plus déjouée, les gros traitements, si honnis, diminués, etc., etc.

Pour moi, je suis un vrai républicain, le seul républicain que je connaisse, bien plus, je suis républicain socialiste, c'est-à-dire professant que le devoir des gouvernements est d'accroître sans cesse

la sécurité, la liberté des relations sociales, les facilités, le bon marché de la vie, etc.

Néanmoins, je ne me soucie à aucun degré de l'étiquette des lois. A tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis que je suis au monde, j'ai toujours offert mon concours à condition qu'ils accompliraient une demi-douzaine de grandes choses et une douzaine de petites. Je dois avouer que jusqu'ici aucun n'a rempli mes conditions, et que j'en ai été réduit à accepter et à adopter ceux qui en ont le plus approché, finissant par penser que les gouvernements ne pouvaient pas faire mieux que cela.

Je vais parler aujourd'hui d'une des plus petites des douze petites. Aussi bien j'ai manqué peut-être pour la première fois à une promesse que je me suis faite il y a quarante ans. C'est de traiter une fois par an ce sujet jusqu'à ce que j'aie obtenu satisfaction.

11 ne se passe jamais trois mois, souvent pas deux mois, sans qu'on lise dans les journaux :

Le sieur un tel, appréhendé au corps et déposé au violon, a été trouvé mort dans sa prison. Il s'était pendu ou étranglé, ou avec ses bretelles, ou avec des lanières de sa chemise déchirée, etc.

Or, il est tout à fait constaté que ce ne sont pas de grands criminels, de sérieux gredins, de terribles scélérats, qui se livrent, à des actes de désespoir. Ceux-là ne s'étonnent pas pour si peu. Ce sont de pauvres diables arrêtés pour un petit vol, souvent le premier qu'ils aient commis ou à la suite d'une rixe. C'est la pensée du déshonneur qui les affole, c'est-à-

dire un sentiment bon et honnête encore vivant chez eux.

Or, il y a quarante ans que, dans les Guêpes, qui ont commencé en 1839, j'ai proposé de rendre ces suicides impossibles.

Le violon est une petite chambre, une sorte de caveau fermé de tous côtés et faisant partie du corpsde-garde. Pourquoi, demandais-je, ne pas remplacer la muraille du côté du poste par une grille qui laisserait toujours les prisonniers sous les yeux des hommes de garde ?

On n'en a tenu aucun compte. Pendant longtemps, j'ai réitéré ma proposition chaque fois qu'un de ces sinistres accidents s'est représenté. Je l'ai renouvelée aussi à chaque changement de gouvernement, de ministère, ou à la nomination d'un nouveau préfet de police.

Puis, je me suis borné à en parler une fois par an, à peu près régulièrement.

Aucun gouvernement, aucun ministère, aucun préfet de police n'a pris l'affaire en considération ; on a continué à mettre des hommes au violon tous les jours, et de quatre à six hommes par mois s'y sont pendus ou étranglés.

Comptez cependant combien d'hommes sont morts de cette façon depuis quarante ans. Prenons le chiffre de quatre par an, chiffre cependant trop faible, nous arrivons au nombre de cent soixante. Cent soixante hommes qui seraient restés vivants si on avait admis cette petite transformation de fermer les violons par une grille.

Il y a quelques jours, on lisait dans plusieurs jour-

naux : « Hier soir, on a arrêté un individu à la suite d'une querelle et d'une rixe dans un café. Il avait menacé les gens, avec lesquels il avait pris querelle, d'un pistolet que les agents de police lui ont enlevé. Après quoi, on l'a conduit et enfermé au violon du plus prochain corps-de-garde. Le matin, les hommes de garde l'ont trouvé mort, il s'étaitpendu au moyen de lanières faites en déchirant sa chemise. »

Quant à son pistolet, on s'était aperçu qu'il n'était pas chargé.

Dernier détail qui vient singulièrement à l'appui de ce que je disais tout à l'heure, que les auteurs et victimes de ces actes ne sont presque jamais, peutêtre jamais, de grands criminels.

Je n'avais pas réussi à me faire écouter des préfets de police de la royauté de Juillet. Quand vint la république de d848, j'en causai un matin avec Cavaignac, qui approuva l'idée et me promit de la recommander à qui de droit. Il n'en eut pas le temps. Arriva l'Empire. Un jour, Belmontet, qui vient de mourir, me reprocha mon antipathie vivement, inexorablement et quotidiennement exprimée contre cet accident.

— Vous allez-voir, me dit-il, se réaliser tout ce que vous pouvez désirer dans l'intérêt de la France.

.le lui (is une liste assez courte : une demi-douzaine de grandes choses et une douzaine de petites, et j'ajoutai :

— Vous écoutera-t-on, mon ami?

— Ce serait dire beaucoup, mais on me laisse parler.

— Eh bien ! voyons, prenons la moindre des petites choses que j'ai demandées, mais dont la réalisation aurait cet avantage que je n'ai pu l'obtenir des pouvoirs précédents, la question des « violons » de corps-de-garde.

— C'est, me répondit Belmontet, ce qu'il y a de plus simple, il suffira d'en dire un mot.

— Alors vous me promettez de dire ce mot ?

— Je vous promets de dire ce mot et de réussir. Je ne revis pas Belmontet, et il ne fut même plus

question de l'affaire.

Lors de la déclaration de la nouvelle République, je me dis : Voici une bonne circonstance ; le parti aujourd'hui triomphant compte dans ses rangs un grand nombre de partisans de l'abolition de la peine de mort.

Ils veulent l'abolir pour les assassins, les incendiaires, les empoisonneurs, ils ne doivent pas hésiter à l'abolir pour ces ivrognes, ces petits voleurs débutants, auxquels la loi n'inflige que quelques heures, quelques jours, ou, tout au plus, quelques mois de prison.

Je renouvelai ma proposition, mais ce fut peine perdue, ce n'est que pour les vrais et les grands criminels que ces messieurs ont de la sympathie.

Je le tente encore une fois aujourd'hui.

Voyons, messieurs les soi-disant républicains, parlons un peu sérieusement.

Je suisrépublicain, vous lesavez,etje ne désirerais rien de mieux pour le pays auquel j'appartiens doublement, puisque je l'ai choisi après y être né, que d'y voir installée la République ; j'entends une vraie République : le gouvernement des meilleurs choisis par les bons ; la liberté de chacun ayant pour limite inflexible la liberté des autres ; chacun ne cherchant son bonheur particulier que dans la part du bien général auquel il travaillerait de toutes ses forces avec dévouement et abnégation, et non pas, comme vous

pensez bien, le triomphe de telle ou telle coterie poru

laquelle la République n'est pas un but, mais une échelle, ni une guerre acharnée aux privilèges et aux abus, non pour les renverser, mais pour les conquérir.

Vous dites que vous allez nous donner et la vraie République et la prospérité de la France. Non-seulement moi aussi, mais beaucoup d'autres qui ne sont pas aussi républicains que moi, et beaucoup aussi qui ne le sont pas du tout, nous sommes décidés à vous laisser tenter répreuve, mais encore à vous prêter notre aide au besoin, et à vous donner des avis que vous ne pouvez espérer ni de vos amis, associés et complices, ni de vos adversaires, soi-disant républicains comme vous et mettez plus républicains que vous ; mais l'épreuve tentée sans obstacles, puisque vous êtes les maîtres, mais aussi sans succès, il est bien convenu qu'elle sera considérée comme définitive, et qu'il faudra reconnaître alors que ceuxlà avaient et ont raison qui soutiennent que le caractère français est incompatible avec la République, et que, en même temps que cette forme de gouvernement semble s'établir dans le pays, nos mœurs s'en éloignent tous les jours davantage ; en un mot, que le peuple français est révolutionnaire, il est donc juste que vous vous considériez comme simples locataires du pouvoir. Jouissant de tous les privilèges inhérents à cette qualité ; changeant les portiers de la maison, les frotteurs, etc. ; remplaçant les tentures, les papiers ; supprimant ou ajoutant des cloisons, etc. ; cassant même quelques vitres, et les faisant remplacer par d'autres, plus claires ou plus obscures, plus chères et à meilleur marché, faisant ou

no faisant pas balayer la cour et les escaliers ; mettant ou ne mettant pas une vérandah devant la porte et des tapis sur l'escalier ; faisant monter le porteur d'eau, la blanchisseuse, l'épicier, par le grand escalier d'honneur ou par l'escalier de service ; louant les divers appartements avec plus ou moins de discernement et après des informations plus ou moins scrupuleuses ; sauf, à l'expiration de votre bail, s'il advient qu'il ne soit pas renouvelé, à remettre les « lieux en bon état » aux mains du légitime propriétaire.

Mais vous ne devez pas percer ni abattre de gros murs, démolir les escaliers, creuser sous les fondations, tenter d'établir des « servitudes » par des voisins, etc.

De cette façon, si vous réussissez à installer la République, c'est-à-dire si vous comprenez qu'il ne faut pas continuera la remplir de mécontents, de dépouillés, de désespérés, d'anxieux, de blessés, d'humiliés, ele... si vous comprenez suffisamment qu'elle doit être ouverte aux meilleurs et aux plus capables, si vous la laissez assez reposer pour que l'écume, par son propre poids et sa naturelle grossièreté, redevienne fange et retombeau fond, le bail pourra être renouvelé du consentement de tous et peut-être même la maison cédée.

.Mais si. au contraire, vous détruisant les uns les autres, conservant la prétention que la moitié plus un du peuple français doit tenir et traiter la moitié moins un connue un peuple d'esclaves et d'ilotes, et celle moitié plus un se divisant et se subdivisant en coteries qui s'arrachent les lambeaux de la fortune

publique, vous restez convaincus vous-même que le peuple français est révolutionnaire mais point républicain, qu'il faut renoncer à votre rêve et revenir à la monarchie constitutionnelle, il est nécessaire qu'on retrouve les gros murs, les fondations, la toiture en bon état. C'est pourquoi, malgré notre résolution, non-seulement de vous laisser faire, mais encore de vous donner notre aide en certains cas et jusqu'à un certain point, vous ne devez pas vous étonner, vous scandaliser, vous irriter de nous voir nous opposer inflexiblement à certaines tentatives auxquelles vous vous laisseriez entraîner.

Ainsi c'est avec inquiétude, avec chagrin que nous constatons les modifications, les altérations qui ont eu lieu dans le caractère du peuple français. Le Français était autrefois un peuple particulièrement heureux, gai et spirituel, ne donnant à l'argent qu'une place subalterne, le quatrième ou le cinquième rang tout au plus, et à l'ennui le premier rang entre les choses qu'il fallait éviter à tout prix. La Providence lui avait donné pour entretenir sa joie et sa bonne humeur, et ses dispositions à la galanterie et à l'amour, des vins exquis sans brutalité. Il les buvait en chantant, et ses chants inspiraient la gaieté, l'amour et une douce liberté ; et ces chants, commencés le dimanche sous les tonnelles de pampre, de clématite et de chèvrefeuille, on les continuait et les répétait à l'atelier pendant le reste de la semaine, en attendant l'autre dimanche. Il n'en est plus ainsi: le vin a été remplacé par l'eau-de-vie, par l'absinthe, etc. , liquides vénéneux qui inspirent la tristesse, l'envie, la haine, la brutalité, la férocité. Ça se boit dans les

brasseries enfumées et infectes ; les chants sont devenus atroces, haineux, des chants de sauvages attachant leurs ennemis au bûcher, ou encore ils sont remplacés par des bavardages ineptes, creux, vertigineux. Plus de gaieté, plus de plaisirs; l'ennui, la mauvaise humeur, la crédulité imbécile.

Et la Providence semble se disposer à vous reprendre ces vignes, sources pour vous de gaieté et de richesse. Après nos désordres et nos misères, les gens auxquels ladite Providence avait laissé quelque bon sens, avaient jugé ainsi la situation: pour ramener la France à son état normal, il faut « contenir la génération présente et élever celle qui la suit. »

Cela vous inquiète, il semble que vous avez craint de voir les fils instruits par les fautes, les folies, les crimes et les malheurs des pères. Quittez les sentiers escarpés, pénibles, pleins de fondrières, où des guides perfides ou insensés avaient engagé leurs pères, et rentrez sur les routes droites, correctes, faciles, bordées d'ormes séculaires et d'aubépines fleuries.

Vous avez eu peur de la génération qui s'élève, et vous vous occupez de la corrompre, vous voulez faire ingérer aux enfants des idées fausses, absurdes, criminelles, dont vous avez empoisonné les pères, vous ne voulez pas que cette génération ait ni esprit. ni gaieté, ni bon sens : elle vous échapperait et vous ferait payer les peines qui vous sont dues, — vous ne laissez même pas aux pères, vos victimes, la liberté de faire ce qu'on voit faire si souvent aux filles de théâtre et aux courtisanes qui font donner à leurs filles une éducation sévère qui les mette à l'abri des

désordres où elles-mêmes sont tombées, vous inventez l'instruction obligatoirement laïque, qui supprime les croyances et les remplace par des crédulités ; on ne croit plus en Dieu, mais on croit successivement ou simultanément en M. Gambetta, en M. Clemenceau, en M. Gent, en M. Humbert, en M. Louis Blanc, en M. Blanqui, en M. Pyat, etc.

Il est déjà dans l'éducation des garçons un point très alarmant. Toute la jeunesse de Paris se meut sur deux ou trois professions dites libérales, depuis longtemps encombrées, où elle ne trouve que des déceptions, des amertumes et de nouveaux besoins qu'elle ne peut arriver à satisfaire que par le désordre, le bouleversement et l'anarchie.

C'est alarmant, c'est triste ; mais, enfin, avec les hommes il y a de la ressource. Quand c'est cassé, on le raccommode. Ce n'est pas une matière si fine, si précieuse, qu'on ne puisse encore s'en servir, même quand c'est fêlé, ébréché, égueulé.

Il n'en est pas de même des femmes, ce sont des natures frêles, délicates et qui, en même temps, sont les dépositaires de tous les intérêts de la famille, de toutes les joies du foyer ; leur honneur et leur charme sont semblables à la poussière qui colore les ailes du papillon. Il ne faut pas que de gros doigts y touchent, et voilà que des malheureux se disant hommes d'État politiques, veulent venir légalement en aide à la tendance manifestée par quelques folles, laides ou maigres, de ramener la femme au rôle d'hommesses, libres penseuses, libres parleuses, libres soupeuses, libres aimeuses, etc. Et, ici, nous crions : Halte là !

Ne touchez pas à la femme !

Il s'agit simplement de créer des lycées pour les Clles, où elles suivraient des cours supérieurs.

Au diable les cours supérieurs î

Les femmes qui ont été de tout temps une des gloires et un des attraits de la France, n'en savaient, grâce au ciel, pas si long que cela.

La femme doit être élevée à l'ombre de la maison paternelle et sous les ailes de sa mère ; et cette maison paternelle, elle ne la doit quitter que pour entrer dans la maison de son mari.

Il ne doit y avoir de maisons d'éducation publique, de lycées, que pour les orphelines, et cela pour faire non des bachelières, mais des femmes.

Le naturel des femmes françaises vous inquiète ; elles ont par instinct l'horreur du bas, du vulgaire, du laid.

Vous êtes justiciables de cet instinct, et vous voudriez l'oblitérer.

Peut-être voulez-vous préparer des femmes pour vos fêtes, ou encore fonder des chaires et des places pour vos orateuses.

Où irons-nous si, à une époque où les hommes vont s'efféminant, se décolletent, portent les cheveux en bandeaux, on amène les femmes à se viriliser?

Diderot disait de l'ex-sexe fort : « Il ne faut pas trop élever les garçons. » Il craignait de voir les caractères disparaître, s'effacer, s'uniformiser ; c'est surtout les filles qu'il ne faut pas trop élever.

« Quelques jeunes filles, disait La Bruyère, ne connaissent pas assez les avantages d'un heureux naturel, et combien il leur serait avantageux de s'y abandonner. »

k2tfK AU SOLEIL

Les femmes naissent mieux douées et plus complètement douées que les hommes, et si ceux-ci, grâce à certaines facultés et à l'instruction, paraissent plus susceptibles d'apprendre, pour être bacheliers, docteurs, savants, etc. , ils n'en font pas moins de sottises.

La femme, dans le paradis... perdu, a mordu au fruit de l'arbre de la science dix minutes avant l'homme ; elle a toujours depuis gardé ces dix minutes d'avance, et il en devait être ainsi. Son rôle le plus important dans la société et dans la vie est dans les premières années et commence vers quinze ans; veut-on leur faire perdre ces belles et précieuses années à apprendre une foule de choses qu'elles se hâteront heureusement d'oublier, ou qui rendront insupportables celles qui n'auront pas réussi à les oublier?

Elles n'ont pas le temps d'apprendre, elles entrent; trop tôt dans la vie ; mais la Providence y a pourvu: « elles devinent tout », et quand elles se trompent, c'est qu'elles réfléchissent. Voyez dans les classes sans culture, à l'état de nature, à l'état sauvage, combien la femme est, de naissance, supérieure à l'homme ; les ménages d'ouvriers qui prospèrent sont sans exception ceux où la femme, non pas toujours commande, mais conduit, et peut-être la France trouvera-t-elle son salut contre l'imbécile et mortel mensonge du suffrage universel dans le vote des femmes. Il m'est impossible, du reste, ridée du suffrage universel étant admise, de trouver une seule raison contre le vote des femmes.

Nos ancêtres croyaient difficilement à la chasteté

«les femmes trop savantes, et Montaigne considérait une naïve ignorance comme une sauvegarde pour les Mlles de son village; elles sont trop bétes, disait-il. pour qu'on puisse les attraper ; c'est ainsi qu'un Grec disait des Athéniens : Ils ne peuvent jamais prendre les Thébains, ils tendent leurs fdets trop haut. Avant de donner aux femmes les métiers des hommes, faites-leur rendre ceux de leurs métiers usurpés par les hommes dans la classe ouvrière ; presque tous les métiers sédentaires, tous les métiers d'aiguilles, de ciseaux, d'étoffes, de modes leur appartiennent ; remettez à la charrue ou au camp ces armées d'hommes jeunes et vigoureux, occupés à mesurer, auner, plier, déplier, replier, faire jouer et briller la soie et le velours, comme je le demande depuis quarante ans, et en même temps, dans toutes les classes, enseignez aux fdles à faire scrupuleusement leur métier de femmes.

Ce léger et agréable babil que vous leur reprochez leur a été donné par la Providence pour parler aux enfants, leur enseignera parler et commencer à leur apprendre à penser. Voulez-vous remplacer la mère, dont la voix est une musique, endormeuse des petites douleurs, dont les idées sont à la portée de ces jeunes intelligences, par des femmes devenues savantes, professeurs, pions? qui ne se permettraient pas une de ces charmantes incorrections, une de ces onomatopées familières et expressives qui établissent tout d'abord une langue commune, claire, presque sacrée et mystérieuse entre la mère et l'enfant ; qui ne voudraient que les ennuyer d'un langage empesé, correct qu'ils ne comprendraient pas ; qui ne vou-

draient ou ne pourraient se faire ou redevenir avec eux ignorantes et enfants.

Vous voulez achever de détruire la maison et le foyer déjà si ébranlés par les mœurs modernes.

Vous voulez enlever à la maison et au foyer de famille les jeunes filles heureuses, gaies, naturelles, printemps, fleurs et gazouillements.

Pour ensuite conduire à la maison conjugale des êtres ambigus, femmes trop faites, n'ayant plus cette souplesse d'esprit et de caractère qui leur permet de se ployer aux idées, aux mœurs, aux habitudes d'hommes nécessairement plus âgés qu'elles et déjà à un certain point avancés dans la vie, ayant au moins tracé leur sillon.

Vous voulez préparer des filles auxquelles leurs maris n'aient rien à enseigner.

Non, non, laissez les filles à la maison — près de leurs mères — et ne nous gâtez pas la femme française.

Solvitur aeris hyems. Enfin, après l'hiver le plus rude et le plus long que j'aie vu depuis vingt-cinq ans que j'ai eu la sage pensée de venir planter ma tente dans ces régions bénies, — hiver où nous avons eu jusqu'à cinq degrés au-dessous de zéro pendant plusieurs jours, — voici venir le printemps quinze jours plus tard que nous avions le droit de l'attendre. Sous un air tiède s'épanouissent les violettes, les narcisses, les anémones, les hyacinthes, les iris alata et stylosa, en même temps que les daphnés de leurs fleurs blanches, roses ou vertes, le chèvrefeuille (conicera fragrantissima) et le néflier du Japon de leurs fleurs blanches exhalent leurs arômes,

les mimosas (accacia dealbata) ouvrent dans les plumes vertes de leur feuillage les panaches d'or de leurs fleurs parfumées, les oranges achèvent de mûrir, les camélias vont fleurir avec un peu de retard. Nos jardins ont un peu souifert, le froid a attaqué avec plus ou moins de méchanceté quelques plantes tropicales de serre chaude imprudemment risquées en plein air et le plein air n'est ici qu'une serre tempérée.

De plus, je viens d'être malade. Rien de si charmant qu'une convalescence au printemps ; ça donne à la vie une saveur qui rappelle le retour et la rentrée chez soi, après un voyage. Enfin, je me sens assez heureux, très bienveillant, très disposé à l'affabilité, à l'aménité et à la compassion, plutôt qu'à la haine pour les méchants et pour les sots

Je suis dans cette aimable situation d'esprit où se trouvait l'oncle Toby de Tristram Shandy, un jour qu'une mouche venait obstinément se poser sur son nez. Après avoir dix fois essayé de la chasser, il se décida à la saisir ; la prit délicatement par les ailes, se leva, traversa la chambre, ouvrit une fenêtre et la mit dehors en lui disant : Je ne te ferai pas de mal, le monde est assez grand pour nous deux.

Je pense aussi sans étonnement à cet Anglais, Douglas Gerrold, qui fut vu un jour, pendant une pluie d'orage, ouvrant et étendant son parapluie sur un canard au col vert. Ainsi, pour aujourd'hui, je donne congé à l'essaim de mes guêpes et je les remplace par un troupeau de coccinelles, de bêtes à bon Dieu, ces petites et innocentes tortues revêtues d'une écaille de laque vernissée.

LÉS UÈTKS A RON Dlhl '2~'A

Je ne ferai donc de reproches ni de querelles à personne et je ne m'occuperai des gens en vue que pour leur offrir des conseils et de l'aide.

Mes bons amis, leur dirai-je d'une voix douce, affectueuse et caressante, vous voulez fonder la république et ça me fait bien plaisir. Beaucoup d'entre vous, je le pense, ont reçu gratuitement de la nature des dons précieux qui d'ordinaire sont le prix de l'étude, du travail, de la méditation dans la retraite. Un plus grand nombre encore moins richement doués peut-être, mais à coup sûr plus laborieux, ont passé leur studieuse jeunesse dans les cafés, les brasseries, etc., institutions très méconnues, très calomniées, et que je saisis une occasion démettre en leur vrai jour. La routine est une terrible chose, beaucoup de gens ne croient à la sagesse, à la science, à la philosophie que si elles sont traduites des Védas indiens, du ïchoung-young chinois, des papyrus égyptiens, du grec de Platon et d'Aristote, du latin de Marc-Aurèle, de Cicéron ou de Sénèque.

Ils pensent qu'on ne peut étudier avec fruit qu'à « I'académie » de Platon, au « lycée » d'Aristote, au « portique » de Zenon ou devant le tonneau de Biogène.

Ils ne veulent pas voir que ces endroits paisibles, commodes, agréables, sous le beau ciel de la Grèce, — ont dû être abandonnés et changés dans les climats brumeux, et que les cafés, brasseries, estaminets, etc., n'ont fait que les remplacer.

N'est-ce pas là en effet qu'on trouve à toute heure du jour ou d'une partie de la nuit, des savants, des sages, des philosophes, qui savent tout, ne doutent

de rien, n'hésitent sur rien, décident de tout — morale, philosophie, politique, guerre, marine, sciences, beaux-arts, industrie, etc?

Il n'y a qu'à les écouter, et on en sait bien vite autant qu'eux.

Et qu'est-ce que c'est que les quelques Védas et les lois de Manou, qui nous restent des Indiens — qu'est-ce que les ouvrages des philosophes chinois et le « livre des changements » — et « l'invariabilité dans le milieu » — et la « grande étude de Knouny fou-tsee, (Confucius) » ? — Qu'est-ce que les quelques papyrus retrouvés par Denon, en Egypte. — Qu'est-ce même que les sept cents traités d'Aristote — les quelques volumes de Cicéron et de Sénèque, — en comparaison de la quantité innombrable de feuilles imprimées, de journaux qui s'abattent chaque jour dans les cafés et y rendent leurs oracles?

Jamais aucune école ancienne ou moderne, Académie, Portique, Lycée, jamais la Sorbonne, l'Université, les Jésuites, l'École polytechnique, etc., n'ont produit la millième partie des politiques, des hommes d'État qui sont sortis des cafés, brasseries, estaminets, etc., et ont plus ou moins gouverné ou mené la France.

Cependant, tout en reconnaissant de mon plein gré la hauteur où cette éducation élève les esprits, je ne puis me défendre d'une certaine inquiétude ; précisément à cause de cette élévation, il m'a semblé, il me semble encore quelquefois que de si haut, il est des détails, des minuties qui vous échappent, et que ce ne serait pas peut-être un rôle tout à fait inutile que de vous avertir de ce que vous ne voyez pas.

LES BÈTES A RÔN DIEU 275

J'ai toujours joué ce rôle auprès de vos prédécesseurs, il est vrai que je n'y ai guère réussi. En 1848, un mois après la révolution, j'écrivais publiquement à Lamartine : « Il est temps déjà de défendre la République contre M. Ledru-Rollin. » On laissa faire M. Ledru-Rollin, M. Louis Blanc et leurs amis, et alors eurent lieu les terribles événements de juin.

Cavaignac, au pouvoir, avait la confiance et la sympathie de tous les partis, à l'exception des fous, des coquins, des vaniteux, des scélérats. L'Assemblée, pressentant ce qui arriverait d'une candidature napoléonienne, voulait nommer Cavaignac président pour cinq ans. Il y avait alors d'aussi grandes chances, de plus grandes chances qu'il n'y en avait eu jamais, ajoutons qu'il n'y en a aujourd'hui , d'instituer la République. Cavaignac, républicain de conviction, de religion, satisfaisait ce qu'il y avait de vrais et honnêtes républicains ; il venait d'autre part, de donner de terribles gages à l'ordre. Mais des gens qui, hier et aujourd'hui, se sont proclamés républicains, MM. Thiers et Girardin, intriguèrent sournoisement contre Cavaignac; pratiques souterraines, calomnies, rien ne fut épargné ; d'autre part, M. Dufaure, qui devait être le premier ministre du « prince président » , éleva des scrupules dans l'esprit de l'honnête Cavaignac sur la légalité du projet de l'Assemblée.

Dieu sait ce que je fis, et que je tentai le peu que je pouvais faire et tenter contre l'influence de M. Dufaure auprès de Cavaignac, je fus battu. Je m'en retournai à mon jardin et à mon canot de pèche, etc.

En 1870, voyant la République reparaître à l'horizon, je ne voulus pas me contenter, comme Moïse, de tenir les bras élevés au ciel pendant la bataille ; je me rappelai une vieille amitié avec Crémieux, et avec son assentiment, je me donnai la charge de lui dire la vérité sur ce qui se passerait sous mes yeux ou viendrait à ma connaissance. Notre correspondance a été en partie publiée dans deux volumes (Plus ça change, Plus c'est la même chose), j'eus le bonheur de lui donner occasion de réparer quelques injustices, quelques sottises , quelques énormités ; mais en même temps, je fis une guerre implacable aux faux républicains, aux intrigants, aux avides, aux présomptueux ; si bien que je compris bientôt que je passais ennemi public, que ma correspondance devenait inutile et que je n'avais qu'à la cesser.

Je ne suis pas encore cependant tout à fait découragé, quoique je ne considère que bien peu d'entre vous (vous voyez à quel point je suis bien disposé aujourd'hui) comme républicains, et j'essaye de temps en temps de vous éclairer ; c'est que si vous tuez encore une fois la République, elle sera tout à fait morte, et il me semble de temps en temps que vous faites précisément ce qu'il faut pour la tuer.

Qu'est-ce, par exemple, que cette curée de places plus ou moins rétribuées que vous décorez du nom d'épuration ?

Tenez, voici quelques lignes que j'écrivais à Crémieux en 1870 :

« M. Marc-Dufraisse, un des plus étranges préfets que j'aie jamais vus. avait sa part de la curée, il

avait la préfecture de Nice avec les appointements du dernier préfet de l'empire, il voulait donc donner quelques bribes à ses amis, surtoutà ceux dont il avait peur.

II écrivait, le 31 décembre 4870, au gouvernement de Tours :

« Le directeur actuel de l'entrepôt des tabacs à » Nice, M. Bounaire, est un ancien député du parle- » lement italien.

» Son emploi vaut six mille francs. Obtenez sa » démission ou sa révocation, cette place convien- » drait à merveille à Damnas. »

Or, M. Bounaire n'avait jamais fait partie du parlement italien ; il était Français, avait été notaire à Paris, et pendant longtemps notaire du consulat de France.

M. Dufraissene dit pas qu'il remplit mal son emploi. Cela importe peu.

L'emploi vaut 6,000 francs, et ces 6,000 francs conviennent à merveille à Daumas.

J'écrivis à Crémieux :

« Qu'est-ce que cette nuée de préfets, de

sous-préfets, d'administrateurs supérieurs, de commissaires à la défense, d'inspecteurs qui s'abattent dans tous les chefs-lieux, comme une nuée de sauterelles, apportant tous des idées, des volontés divergentes, et ne s'entendant que sur un point : émarger des appointements, et montrant une ignorance des hommes et des choses, bien naturelle dans des pays où ils tombent du ciel; ignorance qui ne tarde pas à être remplacée par des idées fausses, des insinuations perfides et des influences de coterie?

278 AU sot. Et t.

» Mais réfléchissez un peu, mon ami, si vous deviez avoir chez vous trois personnes à dîner, oseriez-vous renvoyer votre cuisinière le matin?

» Supposez que tous les préfets qui étaient en place fussent mauvais et que tous ceux que vous envoyez soient excellents, ce qu'il est difficile de savoir, la plupart débutant dans la carrière administrative : ce serait une immense faute, dans la situation où se trouve le pays, de le livrer à l'inexpérience, même zélée , sauf un très petit nombre bien plus petit encore attaché à la personne de l'ex-empereur, et ceuxlà sont partis d'eux-mêmes, de tous les préfets et sous-préfets vous n'aviez à redouter que les excès de zèle pour le nouvel ordre de choses

» Mais non, ce n'est pas pour faire mieux qu'on lâche tous ces fonctionnaires « béjaunes » et que Ton invente tant de nouvelles fonctions ; c'est parce qu'il faut donner des places et des traitements à des amis, à des complices, à des créatures

» Et c'est dans le moment où nous sommes que vous osez rompre toutes les rênes, désagréger l'armée administrative, briser l'unité du gouvernement. . . »

En ma qualité de « bête à bon Dieu » que je suis aujourd'hui, je vous demanderai, mes bons amis, s'il n'en est pas de même en ce moment. Que sont tous ces nouveaux fonctionnaires que vous nommez tous les jours? Outre l'excellente et souveraine éducation des brasseries et des cafés, il faut un peu de pratique, un apprentissage. Ils arrivent dans les chefs-lieux, sous-préfectures, etc., remplacer des gens qui commençaient à savoir le métier, qui avaient établi des relations, etc.; ils sont reçus plus que froide-

ment par une partie de la population. Ils sont forcés de laisser administrer par des fonctionnaires assez subalternes pour que leur place ne vaille pas la peine d'être enviée et demandée, et qui, seulement à cause de cela, l'occupent depuis assez longtemps pour avoir appris le gros du métier.

Ce n'est pas tout. Je ne vous parlerai pas de la France, de la patrie, de la République, parce que, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, même aujourd'hui que je suis si bienveillant, j'en connais peu, bien peu, peut-être moins encore auxquels parmi vous j'accorde le titre de « républicains. »

Parlons de vous, de vos intérêts.

Chaque fonctionnaire ou employé destitué va prendre rang dans l'armée de vos ennemis qui grossit tous les jours; avec lui vont s'enrégimenter ses amis, ses parents, ses alliés, ses créanciers; de plus, des spectateurs honnêtes, désintéressés, qui voient avec indignation tant de familles ruinées, de situations brisées, situations acquises par de longs et pénibles travaux. La plupart des congédiés, congédiés sans retraite, quoique ayant subi sur des traitements dont la modicité n'était acceptable qu'à cause de la retraite assurée, des retenues qui demeurent confisquées.

Et par compensation, à ces ennemis désespérés, croyez-vous pouvoir leur opposer les nouveaux amis que vous vous faites en donnant leurs places? ce serait commettre une grave erreur ; ce serait peu connaître le cœur humain que de supposer que ceux que vous venez d'obliger ont pour vous autant de dévouement qu'ont de haine ceux que vous venez de

dépouiller. Mais ce n'est pas encore tout, vous laissez passer un de la foule hurlante des solliciteurs, peut-être celui qui le suit immédiatement ne sera pas trop mal disposé, parce qu'il pense que son tour va venir ; mais les dix, les vingt qui sont derrière lui, ils étaient la foule des quelconques, ils n'espéraient guère, mais celui-là est casé, celui-là, je le touchais... Pourquoi lui plutôt que nous? est-il plus capable? non, il est comme nous. Ah ! on prend ceux qui sont comme nous : alors qu'on nous prenne ; — et ils crient, et ils poussent, et ils menacent.

P. -S. — 11 se fait une certaine agitation à propos de la question du divorce. Sans chercher si cette agitation n'est pas au moins aussi littéraire que morale et légale, il faut la reconnaître. Cette question a été « remuée » avec ardeur et par M. Naquet, dans ses courses à travers les départements, et parle Père Didon à Saint Philippe-du-Roule, et par un docteur en idéologie chez les libraires, et par un livre d'Alexandre Dumas, qui est toujours un événement. Et voici que M. Lemercier de Neuville annonce que sesPuppazzi feront, dimanche prochain, « une conférence sur le divorce » dans le nouveau casino de Saint-Raphaël.

Le livre d'Alexandre Dumas m'est arrivé hier au moment où je montais en chemin de fer. Quand un libraire intelligent, hardi, révolutionnaire, donnerat-il l'exemple qui serait bientôt suivi, de vendre les livres tout « coupés »? S'il en était ainsi, j'aurais fait un très agréable voyage en lisant le volume que je recevais, mais dénué d'instrument spécial, ne vou-

lant pas, par respect, le couper avec les doigts, j'ai dû en ajourner le régal à mon retour.

Ce que j'ai pu « entrelire » a cependant suffi pour me faire au moins soupçonner et avec étonnement que Dumas n'a pas évité une erreur où sont tombés et M. Naquet et le Père Didon, et le docteur en théologie. — J'excepte les. Puppazzi dont je ne saurai l'opinion que dimanche.

C'est que tous prennent la question soit de trop haut, soit de trop bas — mais, en tout cas, de trop loin; qu'ils plaident un procès depuis longtemps jugé et discutent un jugement exécuté.

Il est au moins superflu de chercher, si c'est à bon droit que l'eau des ruisseaux, des rivières et des fleuves suive la pente du terrain et va à la mer ;

S'il convient que les arbres continuent à développer leurs branches et leurs feuilles en haut et leurs racines dans la terre.

Tous posent la question entre l'indissolubilité du mariage et le divorce ; il n'y a pas là de question, ou du moins c'est une question résolue depuis longtemps, depuis presque toujours. Certes, il n'est pas donné à l'homme et à la femme de bonheur plus réel, plus complet, plus durable qu'« un bon ménage », lorsque, selon Platon, deux moitiés de l'être humain, séparées par un caprice des dieux, se sont retrouvées, reconnues et réunies.

Cette réunion doit être définitive, indissoluble, la Providence y a pourvu; l'amour la modifie et la transforme, regagnant par la tendresse commune pour les enfants ce qu'il perd en prestige, en nouveauté et en ivresse: de plus, il se crée, il s'élève

iG.

autour de la femme dont la beauté a été d'abord un filet, un appeau, une charmante, cage, la « maison »; malheureusement le plus grand nombre sont élevées, nourries, instruites à faire des filets et non des cages.

Cependant l'expérience, les mœurs, les lois de tous les pays et de tous les temps ont reconnu des cas où le lien devient une chaîne, la maison une prison ou une arène ; des cas où l'un des deux, où tous les deux ne sont plus que de malheureuses victimes, et où il est nécessaire de les séparer.

A son réveil, d'Eden le premier hôte,

A ses côtés, en place de sa côte, Vit « la chair de sa chair et les os de ses os », Et son premier sommeil fut son dernier repos.

Ici, ça s'appelle le divorce; là, ça s'appelle séparation de corps et de biens. Question de mots et de synonyme et question de quelques détails.

Toujours est-il qu'il ne doit pas être discuté s'il convient que le mariage soit indissoluble ou s'il faut admettre le divorce.

Parce que le mariage n'est pas indissoluble — et ne l'est nulle part — cette question est jugée depuis des siècles. « La séparation de corps et de biens » désunit ce que la volonté des conjoints et la loi avaient uni. Ils avaient mêlé leurs biens et uni leurs corps, rien de plus, rien autre, que je sache. Que reste-t-il du mariage après la séparation légale ?

Il n'y a donc pas à choisir entre l'indissolubilité du mariage et le divorce. C'est fait.

Mais entre le divorce et la séparation de corps et de biens?

Eh bien ! je maintiens que la « séparation » aujourd'hui pratiquée en France, qui allonge la chaîne sans la rompre, entraîne beaucoup plus d'inconvénients, et de misères, et de scandales que le divorce.

Deux époux sont séparés : en général ils sont encore jeunes ; c'est dans la jeunesse qu'on est passionné, même pour la haine, sauf quelques exceptions trop rares pour en tenir grand compte. Ni l'un ni l'autre ne renonceront à l'amour, chacun des deux cherchera et trouvera un complice.

En supposant que ces deux complices soient célibataires, chaque « séparation » amène quatre personnes à vivre dans le désordre; s'ils ne sont pas célibataires, il faut multiplier.

Et pour les enfants des époux désunis, — au point de vue du respect, — ne vaut-il pas mieux voir son père et sa mère remariés, dans une position d'ordre et de légalité, que de les voir dans les liens adultères du concubinage?

Je n'ai ni la place, ni le loisir de traiter plus à fond cette question, — qui, d'ailleurs, l'est sans doute, et magistralement, dans le livre de Dumas. J'ai seulement voulu ramener le débat à la réalité.

La question n'est pas entre l'indissolubilité et le divorce, mais entre le divorce et la séparation.

En la prenant autrement, on ne fait que des variations, des fantaisies et des symphonies plus ou moins réussies et brillantes sur un « thème » à la mode.

J'attends, du reste, et dimanche et les Puppazzi

Aussitôt la chute de l'empire — le bruit se répandit qu'il venait de naître une enfant qui serait le salut de la France, — ferrea primum desinet — l'âge de fer a cessé et Page d'or revient.

Sponte suâ sandyx pascentes vestiet agnos. Les moutons

8e font un vrai plaisir de naître teints en rose, Et paissent dans les prés tout cuits et tout à l'ail.

— Ah ! tant mieux ! et cette enfant, nous l'appellerons ?

« République. »

— C'est un joli nom.

— 11 faudra en ajouter quelques-uns, parce qu'il a une foule de parrains : Une, indivisible, sociale, démocratique, etc.

— Ça a un air espagnol ; mais elle a déjà eu des sœurs ?

— Des sœurs qui n'ont pas vécu, mais cette fois elle est bien à terme et parfaitement constituée.

— On dit pourtant qu'elle s'est présentée par les pieds, et qu'il a fallu employer le forceps, on ajoute que la mère est bien souffrante.

— Pas plus que ne comporte la situation.

— Et le père ?

— Ah ! le père ? C'est le suffrage universel. Il est vrai qu'il n'a pas encore épousé la mère ni reconnu l'enfant ; mais quand ce Don Juan, ce papillon va la voir si jolie, si mignonne, si pouponne, ses entrailles vont s'émouvoir. Mais, en attendant, elle a des oncles, des cousins qui' se sont déclarés ses tuteurs ; tous l'adorent et se chargent de l'élever.

A cette nouvelle, tous ceux qui, par le hasard, par la paresse, par l'incapacité, ont une existence qui ne les satisfait pas, se mirent, comme toujours, à applaudir au changement.

Quelques-uns, en petit nombre, auxquels la Providence a accordé le don rare en France de la mémoire, se rappelèrent que les deux sœurs aînées de la petite République avaient mal tourné ; qu'après plusieurs aventures scandaleuses elles s'étaient livrées, l'une à un soldat de fortune, l'autre au neveu de ce soldat, et qu'elles en étaient mortes. Et puis

on retrouvait dans les tuteurs de la nouvelle-née les fils, les petits-fils de ceux qui avaient si mal réussi dans l'éducation de ses deux sœurs. Prenez garde, il y a une fatalité attachée aux noms ; les pythagoriciens disaient que chaque lettre a son nombre certain qui désigne l'avenir. Suivant ces règles, Hector devait nécessairement tuer Patrocle et être tué par Achille. Selon Pythagore lui-même, le nombre impair de voyelles dans un nom est de mauvais augure, et c'est le cas du nom de République.

L'empereur Sévère se résignait à l'inconduite de sa femme, dominée, pensait-il, par l'influence fatale du nom de Julie.

On leur répondit que la République nouvelle, grâce à ses nombreux parrains, aurait plusieurs noms dont l'influence se balancerait réciproquement. Que si quelques-uns de ses parrains la nommaient sociale, démocratique, noms un peu inquiétants, d'autres lui avaient déjà donné les noms de conservatrice et de athénienne — qui étaient de très bon augure.

Ils se résignèrent en pensant que, après tout, n'importe quelle forme de gouvernement peut être excellente, si elle est appliquée intelligemment, loyalement, sincèrement, énergiquement, et si les gouvernés prêtent leur aide aux gouvernants, au lieu de les harceler.

Va donc pour la République. Mais on se réserva de surveiller les tuteurs.

Ceux-ci cherchèrent une nourrice pour le baby, pour « le maillot », comme on disait autrefois.

On choisit une nourrice à laquelle on ne plaignit ni les gages, ni le savon, ni le sucre.

Au bout de quelques mois, on demande : — Et l'enfant?

L'enfant est magnifique, mais un peu maigre, le lait de la nourrice est trop clair, il faut la changer. On changea la nourrice et on laissa passer encore quelque temps. Et l'enfant ?

L'enfant ? admirable ; mais le lait de la nouvelle nourrice ne vaut rien. On la croit grosse et assez près de mettre au monde un autre enfant ; il est urgent d'en chercher une autre.

Troisième nourrice, — un espace de temps. — Et Tenfant ?

Énorme, un colosse, deux dents, mais un peu en retard pour marcher ; les jambes faibles ; pas tout à fait propre. Peut-être nous sommes-nous encore trompés. La nourrice sait d'assez jolies chansons, mais elle s'endort elle-même en le berçant.

Sérieusement, après bientôt dix ans que vous élevez la jeune République à votre fantaisie, après qu'on vous a donné successivement M. Thiers et la robe couleur du temps, M. de Mac-Manon et la robe couleur de la lune, M. Grévy et la robe couleur du soleil, voilà que vous vous divisez et que beaucoup d'entre vous demandent la peau de l'âne.

L'âne dresse les oreilles et s'inquiète.

En effet, quelle est donc la faiblesse, l'anémie de la République, puisque vous annoncez à chaque instant qu'un rien peut la tuer ? Du temps de M. Thiers, elle serait morte si on n'appelait pas le Lyonnais Rarodet à la Chambre des députés , et, avant-hier , les journaux soi-disant républicains étaient encore pales et saisis d'horreur à la pensée

de ce qui serait arrivé de la République si on n'avait pas nommé M. Broca sénateur. Qu'est-ce que M. Broca ? Un médecin, un homme tout à fait nécessaire à l'existence de la République. M. Broca, assis au Luxembourg, la République vivra ; elle était morte si M. Broca était assis rue d'Amsterdam ou rue de Rivoli. Ils rendent grâce au Sénat d'avoir détourné cet épouvantable danger. M. Broca est un palladium, et nos soi-disant républicains qui exigent si plaisamment que les prêtres qu'ils persécutent adressent pour eux des prières à un Dieu qui, selon eux, n'existe pas, vont sans doute intimer aux curés l'ordre de chanter : Domine, salvum fac Brocam.

Mais c'est donc un château de cartes que votre prétendue république.

Si M. Broca n'était pas sénateur — si M. Broca n'était pas né — si M. Broca mourait, la République mourrait aussi, et si celle de 4792 et celle de 1848 sont mortes, c'est qu'à la première M. Broca n'était pas né — et à la seconde on n'a pas pensé à faire un Sénat pour le mettre dedans.

Vous avouerez, messieurs, qu'il est alarmant de voir une République que rien n'a gênée — élevée sans langes, sans maillots et en toute liberté, — aujourd'hui si peu forte qu'à chaque instant vous avouez vous-même que sa frêle existence est menacée : si on ne nomme pas Barodet, si on ne nomme pas Broca, si on ne destitue pas le maréchal Canrobert, et aussi le brosseur du maréchal Canrobert que nous allions oublier, c'en est fait de la République.

Vous ne vous fâcherez pas si je vous dis qu'un

DOUTES Mi

certain nombre de républicains résignés s'inquiètent de la santé d'une enfant pour laquelle ils ont déjà payé beaucoup de mois de nourrice, donné un obélisque de savon et une montagne de sucre, et j'avouerai que moi-même, le seul républicain qu'il y ait en France, je ne suis pas tout à fait sans me préoccuper de ce que j'entends dire de tous côtés.

Comme vous, messieurs, je ne tiens aucun compte des cancans, potins et ramages des réactionnaires, des bonapartistes et des cléricaux. Ils disent que la petite République est née avant terme et point viable; qu'elle est morte et conservée dans un bocal d'esprit-de-vin. Ce sont sottises criminelles qui ne méritent même pas de réponse. Mais il y a autre chose ; vous qui avez pris la charge de nourrir, d'élever la jeune République, en qualité de tuteurs, vous êtes bien loin d'être d'accord sur son éducation. Il y a. en ce moment, en présence cinq ou six tuteurs représentés par autant de journaux qui adressent de graves reproches au groupe de tuteurs dits opportunistes, sans être unis entre eux, si ce n'est que contre ce groupe, et tout prêts à se prendre aux cheveux quand ils seront venus à bout de renverser les opportunistes.

Us disent que les opportunistes séquestrent et ont peut-être tué leur nourrisson, et qu'ils lui ont substitué un enfant à eux, comme on a vu à d'autres époques en Portugal, en 1585, deux faux Sébastien, et vers le même temps, en Moscovie, trois faux Démétrius. En Angleterre, le boulanger Sinmel, le cordonnier Wilfort se donnèrent pour Richard

d'York et pour le comte de Warwick, et n'avons-

nous pas eu en France trois faux Louis XVII ? Ils disent que vous n'êtes qu'une coterie, qui vous partagez le savon et le sucre.

Ils rappellent une caricature qu'en 1804 les Anglais firent contre Napoléon Ier, consul.

Ils le montraient découpant le bonnet rouge en lanières et petits morceaux qu'il distribuait à ses complices, dans le meurtre de la République, sous le nom de croix d'honneur.

Ils dénoncent la faim la plus terrible de cette enfant supposée, ils la comparent au fds de Grangousier et de Gargamelle, Gargantua, qui « humait le lait de dix-sept mille neuf cent treize vaches », ils font remarquer que toute jeune encore elle mange plus et coûte plus cher que le défunt empire, qui déjà coûtait plus cher que le gouvernement de Juillet.

Que va-t-il arriver ? Est-ce réellement la vraie République que vous élevez et nourrissez ? mais en ce cas n'est-elle pas exposée à être réclamée, revendiquée, disputée par les divers partis soi-disant républicains, comme l'enfant des deux mères devant Salomon, et se trouverait- il une bonne mère qui aimerait mieux abandonner l'enfant que de le voir couper en deux ? ne sera-t-il pas plutôt écartclé, déchiré, mis en lambeaux ?

Vous, messieurs, qui avez l'enfant entre les mains, croyez-vous qu'il est prudent d'entrer en pourparlers avec vos amis, associés et complices d'hier, vos ennemis d'aujourd'hui ; de leur faire des concessions ; de leur permettre d'entrer dans la chambre et près du berceau de l'enfant ; de le bercer bruta-

lement en lui hurlant la Marseillaise et le Ça ira sous prétexte de rendormir ; de le prendre dans leurs bras sous prétexte de le caresser, — ne peuvent-ils pas l'étouffer ou le laisser tomber ?

Croyez-vous acheter la paix en chantant avec eux ? En destituant, en épurant, pour leur livrer des places dont ils feront des meurtrières pour tirer sur vous ? En renonçant à la république que vous avez annoncée conservatrice et athénienne, en affublant l'enfant du bonnet rouge et de la carmagnole, il ne vous pardonnera pas, parce que votre crime n'est pas de ceux qui se pardonnent, vous vous êtes emparés de places qui leur font envie, ils n'accepteront pas moins que de s'asseoir sur vos fauteuils, et sur vous, si vous n'en descendez de bonne grâce.

Napoléon, qui savait la manière de se servir d'une république, disait après la bataille d'Austerlitz à ceux qui s'étonnaient qu'il ne se fût pas montré plus exigeant envers l'Autriche : « Je jouais au vingt et un, je me suis tenu à vingt. »

Si vous ne vous tenez pas à vingt, si vous appuyez à gauche et demandez encore des cartes, il est probable, pour se servir d'une expression consacrée de ce jeu, il est probable que vous « crèverez ».

Mais vous ne m'écoutez pas. Vous avez Broca, vous êtes enivré et fier de votre succès. Sans Broca tout était perdu. Avec Broca, tout est sauvé. Avec Broca, il n'y a rien à craindre.

Eh bien! je les entends déjà qui murmurent que Broca n'est pas si puissant, pas si amulette, pas si palladium, pas si talisman que vous le croyez ou faites semblant de le croire ; vous préservera-t-il

seulement des moucherons, comme le talisman que fit autrefois Apollonius de Thyane pour la ville d'Antioche ? le magicien Virgile pour la ville de Naples ? Vous préservera-t-il de la colique comme Panneau de fer à huit angles sur lequel Alexandre Trallien avait gravé : <t>£oy£ , cpsuye tcoay) , etc. , en ayant soin de ne travailler à cet anneau que du 47 au 21 de la lune ? Vous préservera-t-il des serpents et des incendies comme le serpent d'airain, qui, selon Grégoire de Tours, fut trouvé dans la Seine, à Paris?

Ils disent que votre joie de voir M. Broca sénateur est affectée ou plutôt simulée, que M. Broca ne fera absolument rien, ne servira à rien et qu'ils ne permettront pas que vous lui fassiez jouer le rôle que Napoléon, comme il le racontait lui-même, fit jouer à de certains caissons pendant la guerre d'Italie, où il remporta ses premières victoires avec des soldats sans souliers, souvent sans pain : « Je faisais, dit-il, conduire au milieu de la troupe des caissons traînés par six et huit chevaux pour leur donner l'air pesant, et sévèrement escortés, quoique vides, sur lesquels était écrit : « Trésor de Farinée. »

Il n'y a qu'à frapper, ajoutent-ils, sur M. Broca pour le faire sonner creux. Il jouera aux dominos avec Barodet, qui a été en son temps providentiel comme lui.

Puisque je parle de Napoléon, je vais vous citer un mot de lui que rapporte madame de Ilémusat dans ses Mémoires :

« Voici, disait-il, une révolution terminée, et doucement, je m'en vante, savez-vous pourquoi ? C'est que si elle a éveillé beaucoup d'intérêts, elle n'en a déplacé aucun. »

Ce n'est pas là le système de L'épuration à outrance.

Il disait aussi : « Il y a en France trente départements où je ne voudrais pas avoir à lutter avee les prêtres. »

Voilà encore bien de bons avis que je vous donne ; aussi ma conscience est bien tranquille ; si vous ne vous tenez pas à vingt, si à force de vouloir grossir la bulle de savon vous la faites crever, ce ne sera pas ma faute.

P. S. — Un mot à propos du divorce : Un vieux savant m'assure qu'il existe dans une des bibliothèques de Paris, — il croit que c'est à celle de la rue Richelieu, une pièce curieuse à ce sujet : c'est un contrat de mariage daté de l'an 1297, entre un gentilhomme du comté d'Armagnac, et une « demoiselle » de la même condition. Ce contrat était fait pour sept ans, les contractants se réservaient la liberté de le prolonger au bout de sept ans, s'ils s'accommodaient l'un de l'autre. Plusieurs articles concernaient les enfants probables qui, au cas où le contrat ne serait ni prolongé ni renouvelé, seraient partagés à l'expiration entre les deux disjoints. Le sort devait décider en cas de nombre impair.

Malheureusement, on ne sait pas le résultat de ce mariage à temps.

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