ON DEMANDE UN TYRAN
Puis j'entendis un grand coup de tonnerre, Gugusse, Polyte, Troppmann fils, et aussi leurs adversaires, tout disparut comme des rats dans leurs trous sous les trottoirs.
Et il se trouva qu'un tyran régnait sur la France. Venait-il d'en haut? Venait-il d'en bas? Je l'ignore.
Les rêves sont parfois aussi incohérents, aussi invraisemblables que la vie.
Dans la liste des plaisirs que je dois à mon voyage à Paris, il serait injuste de l'oublier, presque le plus vif, que, naturellement, je ne goûterais pas si j'étais resté chez moi, c'est le plaisir de m'en aller demain.
J'ai lu dans un livre indien, — est-ce dans le Rig- Veda, ou dans le Saman-Veda, ou le Yadjouch-Veda? — que : originairement, l'univers n'était qu'âme sans forme et sans corps — rien partout . — lorsque l'Être suprême et un, Brahma qui est à la fois /ndra et Pradjupali, etc. . qui sont lui, Brahma, « la grande âme, » eut cette pensée : Je veux qu'il y ait des mondes.
Brahma, ou Paramatnia, — l'âme de l'univers, qui n'est pas à la portée des sens extérieurs et que nul ne peut comprendre — qui, detoute éternité, étaitdans un repos absolu, était un peu paresseux, et commence par créer des divinités subalternes pour l'ai-
(1er dans sa besogne. Ces divinités, — Maharchis. étant créées, il se réserva les choses éternelles et sérieuses qui devaient garder ineffaçables et sans altérations l'image et l'empreinte de sa volonté, le soleil, l'air, l'eau, les arbres, les herbes, la giroflée des murailles, etc. , etc. Aux plus habiles des Maharchis il donne à faire les animaux, les oiseaux, les insectes, les poissons qui après cent ans, mille ans, dix mille ans de Brahma, devaient être et sont encore tels que le jour où ils ont été créés. Aux médiocres, il confia peut-être un peu légèrement les besognes et les créatures de moins d'importance, qui pouvaient se modifier et être modifiées, ne vivre qu'un temps sous diverses figures, et auxquelles on devait laisser la liberté de se créer elles-mêmes à nouveau, telles que Thomme, qui en effet ne tarda pas à ne plus ressembler du tout au maie et à la femelle d'abord mis au monde.
Ce n'est que plus tard, au bout de cinq à six ans, qu'il regarda l'ouvrage des Maharchis ; cinq ou six ans, c'est un long terme qui ne doit pas s'entendre de la façon dont nous comptons le temps : en effet, le jour de. Brahma équivaut à quatre millions trois cent vingt mille années humaines, et la nuit une durée égale ; donc l'année de Brahma est de trois milliards cent dix millions quatre cent mille années des hommes ; il s'aperçut alors que les Maharchis avaient fait du gâchis, et que l'homme était une créature tout à fait manquée, il se repentit de leur en avoir confié le soin, il les jeta dans trois de ses enfers — qui sont nombreux et variés — l'un de ces trois enfers s'appelle Poutimritika (lieu infect).
le second Ridjicha (les poêles à frire), le troisième Asiputravana , forêt dont les feuilles sont des lames de poignard, et il songea pendant cinq ou six milliards d'années à corriger un peu cet ouvrage « raté » : mais nous ne parlerons que de ce qui regarde la France et les Français.
Quant aux Français, pour des raisons que nous ne nous permettrons pas de scruter, Brahma semblait les vouloir favoriser et rendre heureux. Ils étaient braves, intelligents, ils étaient tombés sur un des meilleurs coins de la planète ; mais ils étaient légers, mobiles, changeants, prompts à l'engouement, ce qui les ramenait fréquemment à perdre leur liberté et à grossir en les soufflant des géants qui devenaient des tyrans.
Brahma, après avoir réfléchi, comme je l'ai dit, pendant cinq ou six milliards d'années, dit un matin : J'ai trouvé.
Il donna aux géants de baudruche un petit point sans épaisseur et facile à traverser par une pointe d'épingle, quelque chose comme le talon d'Achille. Puis aux Français, de taille moyenne et ordinaire, il donna la gaieté, la propension à la raillerie et une pointe d'esprit fine et aiguë, en y ajoutant la révélation du point où il fallait piquer les idoles et les tyrans qu'ils s'étaient faits; de même que le toréador pique le taureau un pou en arrière des cornes, et les riverains du Gange frappent le crocodile sous le ventre.
Les Français favorisés par la Providence, ainsi que l'attestaient autrefois les pièces de cent sous (Dieu protège la France), n'avaient guère, en fait d'ennemis, à redouter qu'eux-mêmes; mais envers eux-mêmes ils
se montraient parfois implacables, et sans ce don puissant de la gaieté et de la moquerie, ils se seraient détruits il y a longtemps. Quand ils avaient soufflé et gonflé quelque individu plus ou moins médiocre au point d'en faire un géant, ils ne tardaientpas heureusement à chercher le point vulnérable, et, s'ils ne le trouvaient pas tout de suite, ils se consolaient en riant du relard apporté à leur délivrance ; de là cette locution familière : « En France le ridicule tue »; en effet, une fois qu'ils avaient rencontré le point où la baudruche n'avait que l'épaisseur d'une pelure d'oignon, une piqûre vidait le colosse de l'air qui le remplissait, le monstre, le géant s'affaissait et tombait à terre comme un vieux chiffon et une loque.
11 serait facile, si on remontait dans l'histoire anecdotique de France, de montrer que toutes les révolutions ont été amenées et terminées par le rire, par la raillerie, par le ridicule. Je ne citerai que les trois cents ans de guerre entre la France et l'Angleterre, amenés par ceci, que Louis VII ayant coupé sa barbe, sa femme Eléonore le trouva ridicule et se moqua de lui. Quand une femme découvre que son mari a un ridicule et qu'elle fait cette découverte de compagnie avec un autre homme, elle ne tarde pas à lui en donner un autre. L'adultère d'Éléonore amena un divorce, et ce divorce suivi d'un mariage d'Éléonore avec le duc Henry, depuis roi d'Angleterre, livra l'Aquitaine, c'est-à-dire la Gascogne, la Saintonge et le Poitou aux Anglais. Je rappellerai seulement à nos contemporains que ce sont les caricatures et les petits journaux qui ont tué la Restauration.
La raillerie, la gaieté, l'habileté à découvrir le ri-
diculc, ont été bien longtemps le palladium de la liberté des Français; la tyrannie, les crimes de toutes sortes ont toujours un côté plus ou moins ridicule au moyen duquel les Français en avaient raison.
Ils ont de tout temps élevé facilement des slatues; mais à peine la statue est sur son piédestal, qu'ils mettent au marbre ou des moustaches dessinées au cbarbon, ou des cornes ou un bonnet d'âne, et qu'elle devient un but et une cible.
Si les intransigeants l'emportent dans leur lutte contre les opportunistes, vous verrez ce qu'il adviendra en quelques jours des statues élevées à M. Thiers.
La gaieté, le rire, la raillerie, c'était la force des Français, et c'est à eux de tous les peuples connus qu'on doit appliquer cet hémistiche de Martial :
Ride si sapis. Riez si vous êtes sage.
« La sagesse est gaye, disait Montaigne, elle n'a pas la mine triste et transye. »
Il y a beaucoup de choses dont on doit se moquer, dit Tertullien ; c'est à la vérité qu'il appartient de rire, elle est sereine et gaie.
Platon, Socrate, Diogène, saint Jérôme, saint Grégoire de Naziance, saint François de Sales aimaient à donner à leurs pensées et à leurs préceptes une forme gaie et spirituelle ; le pape Benoit XIV était grand diseur de bons mots.
Charron, qui n'était pas cependant jovial, disait : « La tristesse flestrit nostre aine l'enrouille et Fenmoisist, abastardist l'homme, endort et assoupist sa vertu, etc. »
Aussi, sachant cette puissance de la gaieté et du rire, c'était sans grande inquiétude que je voyais de
temps en temps les Français souffler et gonfler une nouvelle idole, comme les enfants, et j'avoue que je n'y ai pas tout à fait renoncé pour ma part, font des bulles de savon et s'amusent à les voir réfléchir les couleurs de l'opale, couleur d'autant plus vive et brillante, que le globe devient plus mince en grossissant. C'est au moment de son plus grand éclat, de son plus fort accroissement qu'il éclate, crève, et ne laisse couler à terre qu'une goutte immonde d'eau savonneuse, et je me disais : Vous soufflez, vous grossissez, vous gonflez des géants, des monstres, des dieux ; amusez- vous, ça ne durera pas.
Mais il n'en est plus ainsi, le Français a perdu sa gaieté, comme il arrivait autrefois, disait-on, à ceux qui descendaient dans l'antre de Trophonius ; il ne sait plus le point précis où il faut piquer ses peaux de baudruche ; on fait maintenant en verre de Bohême plein et massif des boulets qui ont les couleurs et l'éclat des bulles de savon et ne crèvent pas.
Le Français est désarmé, il aime toujours à faire en soufflant des monstres, des géants et des idoles ; mais il les pique ensuite, quand il les pique, maladroitement, au hasard, d'une pointe émoussée, et les monstres, les géants, les idoles gardent la grosseur acquise, s'élèvent, planent au-dessus de nous, et font peur non-seulement aux enfants et aux femmes, mais encore à ceux qui les ont gonflés et qui les admirent, et leur offrent des prières et des sacrifices.
Le ridicule ne tue plus.
Certes, les occasions n'ont pas manqué. On a assez ri, sous Louis XV, de madame de Pompadour désignant, sur les cartes, aux généraux, des points stra-
Cependant... 219
tégiques avec des mouches; en quoi est-ce plus drôle que de voir des avocats commander les armées, avec cette nuance, qu'ils commandaient de loin, et se tenaient soigneusement à l'abri des coups, nommaient, destituaient les généraux, etc. ?
On a vu cent sept députés voter la continuation impossible d'une guerre au sujet de laquelle ils n'ont pas répondu quand je les ai mis au défi de me désigner, parmi les cent sept, sept ayant pris la moindre part à cette guerre.
On a vu accepter, comme républicain, M. Thiers qui a fait tuer des montagnes de républicains, et qui avec M. de Girardin, autre républicain extrêmement farce, a fait échouer la République de 1848 par des roueries, des manœuvres, des mensonges, des calomnies, etc.
On a vu les courtisans de l'empire retourner leur casaque et leur livrée, et prendre rang parmi ceux que leurs maîtres avaient fait mitrailler en 1852.
On a vu ceux qu'on appelle aujourd'hui les opportunistes profiter des doctrines les plus subversives, les plus insensées, les plus criminelles, et les plus ridicules. On les a juchés au pouvoir ; aujourd'hui on veut les renverser au profit d'autres farceurs qui viennent débagouler les mêmes doctrines, les mêmes promesses et qui ne les tiendront pas plus qu'eux quand ils les auront remplacés.
On voit le suffrage dit universel adopter les pires d'entre les candidats, s'enthousiasmer pour des hommes non-seulement médiocres et moins que médiocres, mais aussi souillés de crimes et débitant pour tout mérite des harangues grotesques. On préfère
l'imbécile malhonnête à l'homme probe et intelligent. Mais à l'imbécile malhonnête, qui a cependant bien des charmes, on préfère encore les condamnés de la police correctionnelle, et à ceux-ci les condamnés de la cour d'assises, c'est-à-dire les incendiaires, les voleurs et les assassins.
Et notez que chaque jour les journaux citent des traits de courage, d'abnégation, de dévouement ; mais à leurs auteurs, si l'un d'eux se présentait devant les électeurs, on dirait : Qu'avez-vous brûlé ? Qui avez-vous assassiné ? De quelle prison, de quel bagne sortez-vous ?
Et s'il répondait : J'ai éteint un incendie et sauvé des citoyens au péril de ma vie. J'ai toujours obéi aux lois et n'ai jamais paru devant un tribunal !
— Peuh ! c'est suspect ... Croyez-vous en Dieu ? — Et s'il répond qu'il croit en Dieu :
On crie : A bas le clérical, à bas le mouchard. Mais la parole est à l'amnistié qui a mis le feu aux Tuileries, lui seul est digne de nous représenter. Vive qui? on ne sait pas, mais c'est un incendiaire, ça suffit ; on assure même que c'est un voleur, mais c'est un homme modeste qui n'aime pas à se vanter. Mais non, voici un autre candidat qui a assassiné trois otages, qui a brûlé non-seulement les Tuileries, mais l'Hôtel de ville et les Finances, bien plus, il a été aux galères : c'est décidément notre homme, nous n'en voulons pas d'autres, il ne lui manque qu'une chose, un détail, c'est d'être déclaré inéligible par la loi ; alors il pourrait compter sur l'unanimité des suffrages de la minorité infime qu'on appelle le suffrage universel
Et ce suffrage appelé universel, est-ce assez bête, assez ridicule comme principe. Les deux plus lâches des hommes valent mieux que le plus brave, les deux plus ignorants et les pins idiots l'emportent sur le plus savant et le plus éclairé. « Deux cailloux valent mieux qu'un diamant, deux crottins valent mieux qu'une rose. »
Voilà pour le principe, m ais pour l'application et la pratique, c'est encore plus grotesque : comme le suffrage n'est pas obligatoire, les gens qui sont occupés, qui travaillent, — qui n'ont rien à gagner aux agitations politiques — s'ennuient de se mêler et de se déranger à ce que M. Thiers, ce républicain, appelait « la vile multitude », tandis qu'elle, la vile multitude, les fainéants, les piliers de cabaret, les orateurs de taverne, les souteneurs de filles, les martyrs de la police correctionnelle, les « gouapeurs » et les « fripouilles » qui ne voient là qu'une journée de cabarets, de litres de vin bleu et une série de petits verres d'eau-de-vie et d'absinthe, avec des chances plus ou moins proches de trouble et de bouleversement , se présente toujours au grand complet — si bien que le suffrage universel représente tantôt la moitié, tantôt le quart des électeurs — et que le pays est gouverné, sous prétexte de suffrage universel, par une minorité presque exclusivement composée de la lie de la nation.
Quant à la liberté, c'est en son nom qu'on enlève aux pères de famille le droit de faire élever et instruire leurs enfants où et par qui il leur plaît.
Parlerons-nous de l'égalité ? la moitié plus un de l'Assemblée nommée par une partie des citoyens a
proclamé la République. Supposons que cette proportion se retrouve dans le pays, c'est-à-dire que la moitié plus un des Français sache ce que c'est qu'une République, l'accepte, la veuille, cette moitié plus un condamne la moitié moins un à l'état de parias, aucun de cette moitié moins un ne peut exercer aucune fonction, ne peut occuper aucune place honorifique ni rétribuée.
Il y a deux nations, une de maîtres, une d'esclaves et d'ilotes. Parlerai-je de M. Ferry, de M. Lepère, parlerai-je... mais l'énumération serait trop longue des sujets de railleries, de moqueries, de rires.
Eh bien ! du temps où le Français était gai et spirituel, on n'aurait pas eu beaucoup d'inconvénients : — arrivés à un certain degré de grosseur, ces fantoches ridicules piqués au bon endroit auraient été dégonflés aux éclats de rire de la nation.
Mais aujourd'hui, comment cela finira-t-il? Le Français n'est plus gai, il n'a plus guère d'esprit, il n'est plus du tout offensé, blessé, irrité du ridicule ; sa peau, autrefois si « chatouilleuse, » est devenue rude et insensible comme celle du crocodile ; il aime toujours et plus que jamais à créer, à souffler, à enfler, à gonfler des géants, des idoles plus ou moins grotesques ; mais ça ne le fait plus rire, il les adore, et quand il s'ennuie d'un de ces poussas, soit qu'il ne sache plus trouver le défaut de la baudruche, soit qu'il n'ait plus qu'une pointe émoussée, il en souffle et en gonfle d'autres sans piquer et dégonfler les premiers, si bien qu'on voit en nombre toujours croissant, planer en l'air et se balancer, ces groles-
ques dieux de baudruche, au point d'obscurcir le soleil.
Je déclare que la situation me paraît tout à fait alarmante, et que je ne vois pas
Cependant
Mais faisons une corne à la page, et nous continuerons la semaine prochaine.
A TOUS... MAIS PARTICULIÈREMENT AUX ÉLECTEURS DE LA VILLE D'ORANGE (vAUCLUSe)
... Cependant... la France a deux moyens de se tirer d'affaire : le premier, le plus facile, le plus prompt, le plus sûr, je n'en parlerai qu'en finissant, — l'étude de l'histoire et des sciences m'a convaincu depuis longtemps que l'homme n'accepte et surtout n'adopte le vrai et le raisonnable qu'après avoir épuisé toutes les formes et toutes les combinaisons du faux et de l'absurde. Il est peu du petit nombre de vérités aujourd'hui démontrées et enfin acceptées, qui n'ait commencé par réunir à peu près toutes les opinions... contre elles.
Commençons donc par développer notre seconde chance de salut.
Il est difficile de ne pas se laisser aller à croire ou du moins à espérer que les Français finiront par soupçonner d'abord et se convaincre que depuis bientôt un siècle ils prennent niaisement pour guides de dangereux et sinistres farceurs, qui n'ont fait que les égarer dans des chemins sans issue, mais pleins d'ornières boueuses, de trous et de chaussetrapes.
Les moyens, les procédés des prétendus guides et « tourneurs de baguette » , et Rhabdomants , devenant chaque jour plus grossiers et plus maladroitement exécutés,
Il ne faut donc pas se lasser de dévoiler les fourberies, de « débiner les trucs » comme on dit en littérature naturaliste, des ambitieux, des vaniteux, des avides et des faux prophètes, qui abêtissent le peuple auquel les autres ont longtemps, sans trop s'en fâcher, laissé prendre le titre du peuple le plus spirituel.
Voilà bientôt cent ans que la France est en révolution, avec quelques périodes de répit et de repos dont elle ne tarde pas à se lasser ; — qu'a-t-on gagné depuis 1789, où on avait obtenu des réformes suffisantes pour amener naturellement, pacifiquement et graduellement, tous les progrès désirables?
Le travail a-t-il cessé d'être la condition inévitable de la vie? Y a-t-il moins de misère et de misérables? la vie est-elle moins chère, moins difficile?
Pas que je sache.
Comme je me défie de la mémoire des Français, qui s'étend difficilement au delà de six mois en rejnontant, je ne cherche d'ordinaire mes exemples
que dans l'histoire contemporaine, dont les témoins sont encore vivants et pourraient au besoin me démentir.
Quelques-uns d'entre vous et moi, nous avons vu la fin de la Restauration. L'opposition, bizarre assemblage de républicains et de bonapartistes, promettait à la France un bonheur sans nuage ; on portait alors en triomphe une douzaine de prophètes qui devaient conduire le peuple hors de la servitude d'Egypte et dans la terre promise, Mole, Guizot, ïhiers, Laffîte. Villemain, Cousin, duc de Broglie, Casimir Périer, Lafayette, Royer-Coîlard. Je ne ferai d'observations que sur ce dernier. Royer-Collard, qui avait débuté par être légitimiste et avait ensuite passé à l'opposition, fut alors comblé de louanges dans le Dictionnaire des contemporains, ouvrage de parti et d'opposition commencé depuis longtemps, et qui n'en arrivait à la lettre R qu'à ce moment. On dit avec raison : Comme il eût été traité autrement s'il se fût appelé Collard-Royer, car à l'époque où les auteurs du Dictionnaire en étaient au C, lui était en pleine légitimité.
La Restauration est renversée.
Le gouvernement de Juillet donne à la France une « éclaircie » de dix-huit ans; mais tous les coryphées, les héros et les demi-dieux de l'opposition arrivés au pouvoir y perdent leur popularité, parce qu'ils ne peuvent accomplir les promesses insensées, les « boniments » absurdes qu'ils avaient tant de fois faits et prononcés dans l'opposition ; d'autres les ramassent, et jouent contre eux le rôle qu'ils ont eux-mêmes joué contre la Restauration, et le peuple
écoute ceux-ci avec la même crédulité, la même avidité, la même dévotion.
Trois seulement ont conservé leur popularité jusqu'à la fin : Arago et Garnier-Pagès, par une mort opportune ; mais leur popularité passa par héritage au fils du premier, Emmanuel, au frère du second, qu'on n'adopta que pour leur faire boire plus tard les amertumes du dénigrement qu'avaient éludées leur père et leur frère, et aussi M. Thiers, parce qu'il adopta la République qu'il avait combattue toute sa vie en faisant tuer une montagne de républicains.
En 1870 — autres fétiches — ceux-ci, de même que leurs prédécesseurs, arrivent au pouvoir, ne peuvent ni ne veulent donner « l'eau qui danse, la pomme qui chante, le petit oiseau qui dit tout, les bottes de sept lieues, la' bague de Gygès, » qu'ils avaient promis.
Ils sont aujourd'hui attaqués et seront bientôt battus par d'autres, qui montent à leur tour sur les balcons, sur les tables, sur les bornes, et promettent « l'eau qui danse », « la pomme qui chante », « l'oiseau qui dit tout », « les bottes de sept lieues » et « l'anneau de Gygès, » etc., qui ne les donnent pas davantage, et seront renversés à leur tour par d'autres qui les promettront, sans pouvoir ni vouloir les donner.
Et toujours comme ça pour prouver une fois de plus la profonde vérité de ce résumé de mes observations et études politiques.
Plus ça change, plus c'est la même chose.
Aphorisme auquel , pour l'arrondir, mon ami P.
D... ajoutait l'autre jour, par allusions aux «épurations », régénérations, etc., et plus c'est la même chose, plus ça change, sans cesser d'être la même chose.
Nous venons d'assister à la lutte des deux Alphonse dans le département de Vaucluse, chaque candidat fait houspiller son concurrent par ses amis et complices, et l'élu, en fin de compte, est aussi vilipendé et sali que le vaincu ; mais les neuf mille d'indemnité sont un onguent, un dictame pour les blessures électorales.
Je propose, pour les candidats en lutte, un emblème et une devise; un âne mangeant un chardon, avec ces mots : Ça pique, mais ça nourrit — pungant dura nutrient.
M. Cent, dit le bon frère, avait pour lui, assuret-on, plusieurs des membres du Gouvernement actuel, et son cornac Madier de Montjau ; il avait contre lui, lui-même d'abord, quelques détails de sa vie privée, assez tristement mis en lumière, et surtout son empressement à « lâcher » ses électeurs, pour occuper des fonctions splendidement rétribuées. L'ombre s'est évanouie, il essaye de ressaisir la proie abandonnée — il a surtout contre lui qu'il fait partie de ce qui est — et qu'il est attaqué par ceux qui veulent débusquer « tomber », comme on dit en Vaucluse, et remplacer ce qui est.
Parlons un peu de l'autre Alphonse , dit le Père Duchêne, M. Alphonse Humbert. Nous ne demanderons de renseignements qu'à lui-même, c'est je crois, un procédé non-seulement loyal, mais bénin.
M. Alphonse Humbort, décidé peut-être par la ressemblance de son nom avec celui d'Hébert, le sinistre coquin de 93, a été un des auteurs du nouveau Père Duehéne, journal qui ressuscite pour quelques mois, à chaque nouvelle République; non-seulement il ne le nie pas, mais il s'en vante; et d'ailleurs il l'a signé, comme responsable, depuis le numéro 66 de la dernière apparition, avec les citoyens Vermersch et Vuillaume.
M. A. Humbert, naturellement, récite le « boniment » de tous les candidats, même de ceux qui étant nommés députés, se montrent ensuite les plus muets, les plus absents, les plus inutiles :
« Si vous ne me nommez pas, vous êtes perdus, ruinés, asservis, etc. Si vous me nommez, vous êtes libres, riches et heureux. »
Feuilletons le Père Duchêne, et voyons quels sont les principes, les idées, les théories, le but de l'autre Alphonse, et communiquons-les aux électeurs d'Orange en Vaucluse, où les deux Alphonse se présentaient concurremment, ce qui a fait attribuer un mot de médiocre goût à M. Gambetta : — Orange va être une pomme de discorde pour le parti républicain. — Il y a à Orange des gentistes et des humbertistes, comme il y a eu à Paris, en 1793, les hébertistes.
Ce journal, le Père Duchêne, est fait avec un certain talent, qui s'explique très certainement par la collaboration de Vermersch. Quant aux deux autres, leurs preuves restent à faire.
A voir ce pastiche de 93, dans les mots, les phrases, les férocités aifectées, les grossièretés cal-
quées, la mauvaise foi grotesque, etc., on pourrait supposer que cette publication a été commencée par des gamins de lettres. Mais ces... peut-être gamins, ont enivré de ce vin empoisonné les niais et les coquins, s'en sont enivrés eux-mêmes ; puis, les suivant, en qualité de chefs, ont passé à la réalisation de leurs sanguinaires théories. Cette interprétation, probablement trop indulgente, n'est fondée que sur ceci : que je ne veux pas croire qu'il puisse se trouver un « gouvernement » assez aveugle, assez criminel, assez bête pour, à propos d'une amnistie où on triait les amnistiés, avoir choisi l'auteur du Père Duchêne, si celui-ci n'avait affirmé et sa gaminerie et son profond repentir. Les auteurs de pareils écrits, s'ils ne sont pas des fous ou des gamins criminels, sont des scélérats qui dépassent de beaucoup une bonne partie de ceux qu'on a laissés là-bas.
Lisez un peu, bons électeurs d'Orange, ce qu'a écrit et signé l'Alphonse qui concurremment avec l'autre Alphonse, est venu solliciter vos suffrages.
Quelques citations textuelles :
1er numéro, 16 ventôse. — Il ne faut plus payer les loyers. Appel au nombre et à la force. Les propriétaires de Paris ne sont que vingt mille ; nous sommes dix-neuf cent mille. Voici le moment de la liquidation.
17 ventôse. — Suppression de la préfecture de police et de la police. Aux pavés! aux fusils !
18 ventôse. — Engueulement du gouvernement de Bordeaux, en particulier de M. Ferry. On l'accuse d'avoir fait évanouir notre argent, sans rendre de compte.
49 ventôse. — Proclamation du drapeau rouge. — Anathème aux paysans. — Menaces aux députés de Bordeaux.
30 ventôse. — Justification de la Terreur de 93.
— Injures à Versailles.
5 germinal. — Vive la liberté absolue de la presse.
— Seulement, aux journaux hostiles on refusera la poste et les voies ferrées.
6 germinal. — Liste des candidats : Blanqui dans tous les arrondissements, Blanqui est la probité, le patriotisme, etc.; avec lui, le peuple sera heureux. On ne parle pas de l'accusation portée contre lui par Barbes.
Autres candidats : Vallès, Pyat, Alph. Humbert, Bergeret, Eudes, etc., Andrieux.
9 germinal. — « Vous avez des otages. Cent balles pour une. »
14 germinal. — Dansons la Carmagnole. — Injures au général Lecomte. « Allons aux fusils. »
16 germinal. — Menaces. — « Voici revenir 93,
— une prime par tête de soldat. — Au nom de Marat rétablir le comité du salut public. » Chagrin de n'avoir pu prendre qu'un seul prêtre à Saint-Sulpice. Nouvelles élections: Alph. Humbert, Vésinier, Courbet, Andrieux.
22 germinal. — Protot a ouvert Saint-Lazare à des citoyennes qui s'y embêtaient. Dénonciation contre Chaudey, — « qu'on le fusille. »
28 germinal. — Joli J. F. le ci-devant Dieu.
1er floréal. — « Qu'on aligne une cinquantaine d'otages, le Père Duchêne ne refusera pas d'être du peloton. »
0 floréal. — Engueulement de Bergeret et de Pyat.
10 floréal. — « Louis Blanc, à lui seul plus gredin que les autres ensemble, infâme, lâche, cafard, jésuite, etc. »
M floréal. — « Fusillez donc les otages. La justice du peuple est rapide et ennemie des enquêtes. »
12 floréal. — Le Père Duchêne parle de former un bataillon, les enfants du Père Duchêne. En même temps, il ouvre une souscription patriotique. Il recevra les versements ; mais le bataillon sera commandé par le capitaine Pierre .
15 floréal. — « Ça ira... à la lanterne. » — Démolissons les Tuileries. »
29 floréal. — La colonne abattue.
28 floréal. — « Jourde, Andrieux, Vermorel, Vallès, Courbet, quelle collection de J. F. ! Misérables ! traîtres! Pyat, J. F. »
20 floréal. — On démolit la maison de M. Thiers.