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EN PLEIN TRIPOT

Deux amies inséparables, l'une riche et encore jolie, l'autre pauvre et laide — je donne ces détails pour la vraisemblance de la situation — causent ensemble des chances que la riche et jolie a de gagner le lot de cent cinquante mille francs, ayant pris un certain nombre de billets.

— Vous savez que si je gagne, dit Emilie, je partage avec vous.

— Quelle folie ! répond Adèle.

— Mais non, rien n'est plus raisonnable.

— Alors, quelle bonté!

Le soir, Emilie, seule, se dit : J'ai peut-être été loin ; partager cent cinquante mille francs ! Surtout, cette excellente Adèle a des goûts si simples... Que ferait-elle de 75.000 francs ; tandis que moi, habituée à un certain luxe, je dois, par raison, me refuser bien des choses. Par exemple, ce collier de perles qu'on m'offrait l'autre jour à si bon marché. Bah! si je gagne, je lui donnerai 30,000 francs, ce sera plus pour elle que pour moi les 100,000 francs qui me resteront.

Quelques jours après, Emilie, encore seule: «Je ne sais ce qu'avait Adèle aujourd'hui, elle n'a cessé de me contredire, de n'être de mon avis sur rien, moi qui veux lui donner 50,000 francs ! Il faut que l'ingratitude soit un vice inné dans le cœur humain pour qu'une créature si parfaite n'en soit pas exempte. Qui sait si son amitié n'est pas fondée, du moins en partie, sur les plaisirs que ma fortune me permet de lui faire partager? 50,000 francs ajoutés à son petit revenu la rendraient plus riche que moi, vu ses habitudes d'économie. Quand je dis économie, c'est un

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euphémisme, car c'est son seul défaut, elle est un peu parcimonieuse. Ernestine dit qu'elle est avare, niais avare est trop tort.

» Non, il vaut mieux que je garde les cinquante mille francs, et que je continue à la mettre de tous mes plaisirs, à lui faire partager mon luxe, ma loge à TOpéra, etc. »

Huit jours après : « Non... décidément, je m'achèterai le collier de perles dont j'ai envie, et je lui donnerai mon vieux bracelet d'améthystes après que je l'aurai fait raccommoder et nettoyer. »

Huit jours après : «Qui aurait cru jamais qu'Adèle et moi nous serions un jour brouillées. Elle ne se contentait plus de l'égalité que mon amitié avait établie entre nous, malgré la différence de notre position ; elle s'érigeait en mentor, en femme supérieure. La patience a des bornes. J'ai dû rompre. Je m'étais trop longtemps aveuglée sur ses défauts, et moi qui, si je gagne le gros lot, voulais lui donner mon magnifique bracelet d'améthystes ! Ah ! l'ingratitude ! »

Le soir du tirage, un perruquier de Montargis venu à Paris pour assister aux décrets du sort, retourne chez lui en manifestant la joie la plus vive. J'ai gagné, non pas le premier ni le second lot, mais un lot de quarante mille francs ; il faut savoir s'en contenter. Tout le monde le fête, on l'invite à dîner. Un voisin lui offre et lui prèle deux mille francs, et une veuve relativement riche à laquelle il faisait la cour depuis longtemps, jusque-là hésitante et presque dédaigneuse, s'humanise et le compromet si bien que huit jours après, quand on apprend que le per-

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