LA TOUR DE BABEL ET LE CYCLOPE
tiendrai ma promesse. Je ne te mangerai que le dernier, quand j'aurai digéré les autres.
Comprenez-vous où vous mènent, même malgré eux, ceux que vous suivez et qui doivent suivre ceux dont ils sont les chefs?
Comprenez-vous qu'il est temps de vous arrêter !
Je ris de pitié quand j'entends des vainqueurs s'enorgueillir de leur victoire. Jamais, en politique, je n'ai vu un homme ou un parti triompher par sa propre vertu, par sa propre valeur, mais seulement par la sottise ou la couardise de ses adversaires ; les partis politiques ne meurent que d'un suicide, et ce sont leurs ultras qui les tuent.
Il y a un proverbe allemand qui dit : Quand les larrons se battent, le paysan reprend sa vache.
Voici tout à l'heure l'opportunisme et le socialisme, le nihilisme aux prises ; profitons, pour notre salut, du moment qui nous est donné : il n'est besoin ni de prise d'armes, ni de résolution violente. Nous ne sommes désarmés que parce que nous laissons nos armes dormir en faisceau ; le suffrage dit universel, tel qu'il est pratiqué, tout mensonger, tout absurde qu'il est, suffit pour sauver la France ; voyez les dernières élections, le nombre des abstentions est partout supérieur au nombre des votes, et les votes sont divisés. Il est une vérité incontestable, c'est que ceux qui s'abstiennent, s'ils votaient, voteraient pour les conservateurs ; le ban et l'arrière-ban du parti si divisé qui se prétend à tort républicain ne manque jamais aux urnes, à la bataille qu'ils espèrent devoir leur donner leur part du butin, et leur fait, en tous
cas, un jour de paresse, de chômage, de bavardage, de tapage, de fête et de cabaret, tandis que ceux qui s'abstiennent ce sont, d'une part, les laborieux qui, comme la vigne, l'olivier et le figuier de la Bible, refusent de disputer et d'accepter le pouvoir, ayant leur vin, leur huile et leurs figues à produire et abandonnent la couronne à la ronce qui n'a rien à faire. Ce sont aussi les découragés, les dégoûtés, et encore les apathiques, les indifférents ; les sourds et les aveugles.
Comptons-nous et servons-nous même des armes que nos adversaires ont forgées et qu'ils nous imposent, et il suffit d'être convaincu que deux et deux font quatre, que quatre font plus que deux, pour ne pas douter de la victoire.
Mais si nous continuons à laisser faire, à nous abstenir au scrutin, notre avenir, pour rentrer dans les prophéties, est tout écrit. Entre les partis qui se disputent le butin, le plus violent l'emportera, et nous verrons régner une anarchie plus ou moins terrible qui sera suivie d'une tyrannie, selon l'aphorisme de Cicéron : « De la licence effrénée, que beaucoup prennent pour la liberté dont elle usurpe le nom, sort la tyrannie, dit-il, comme de sa souche naturelle *. »
Et puisque je tiens Cicéron, empruntons-lui encore trois lignes, qui n'auront pas de succès à Javel :
« Il n'est pas de forme de gouvernement, dit-il, à laquelle je refuse plus vite et plus absolument le
1. Ex hac nimia licentia quam illi solam libertatem putant. ex stirpe quadam nasci tyrannum,